De l’art de gouverner les hommes, de les soumettre et de les abrutir. Thèse d’Aldous Huxley dans Le meilleur des mondes ou une dystopie devenue réalité aujourd’hui

Introduction

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Huxley, un visionnaire ?

« Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux » Benjamin Franklin, l’un des « Pères fondateurs des Etats-Unis ».

« Ce sont donc les peuples mêmes qui se laissent, ou plutôt se font rudoyer, puisqu’en cessant de servir ils en seraient quittes. C’est le peuple qui s’asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le choix d’être serf ou d’être libre, quitte sa liberté (abandonne) et prend le joug, et, pouvant vivre sous les bonnes lois et sous la protection des Etats, veut vivre sous l’iniquité, sous l’oppression et l’injustice, au seul plaisir de ce tyran. C’est le peuple qui consent à son mal, ou plutôt le recherche. S’il lui coûtait quelque chose à recouvrer sa liberté, je ne l’empresserai, – bien que, qu’est-ce que l’on doit avoir de plus cher que de se remettre en son droit naturel et, par manière de dire, de bête devenir homme ?…

     Pauvres et misérables peuples insensés, nations opiniâtres en votre mal et aveugle en votre bien ! Vous laissez emporter devant vous le plus beaux et le plus clair de votre revenu, pillez vos champs, voler vos maisons, et les dépouiller des meubles anciens et paternels… Celui qui vous maîtrise tant il n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps et n’attendre chose que ce qu’a le moindre homme du grand et infini nombre de vos villes, sinon qu’il a plus que vous tous : c’est l’avantage que vous lui faites pour vous détruire… Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres.

     Mais, à la vérité, c’est bien pour néant de débattre si la liberté est naturelle, puisqu’on ne peut tenir aucun en servitude sans lui faire tort et qu’il n’y a rien si contraire au monde à la nature, étant toute raisonnable, que le dommage. Reste, donc, que la liberté naturelle, et pour même et par hypothèse, à mon avis, que nous ne sommes pas nés seulement en possession de notre liberté, mais aussi avec le désir de la défendre. » Etienne de La Boétie : La servitude volontaire (Arléa, Paris)

      Ces citations en préambule nous sont fort utiles pour comprendre le sens de nos analyses présentes. En effet, nous oublions que la valeur la plus sacrée que l’Humanité ait jamais pu conquérir au cours de son histoire mouvementée, c’est la liberté. Tel est aussi l’enjeu de certains ouvrages dits de science-fiction. Or, nous avons tendance à oublier qu’une utopie, comme celle pensée par Georges Orwell (1984), ou qu’une dystopie telle que la projection dans le futur opérée par Aldous Huxley (Le Meilleur des mondes), n’est jamais totalement une fiction. Elle n’a jamais surgi ex-nihilo. Elle est une manière dont un auteur, par la pensée, saisit les réalités humaines dont il est contemporain. Soit il écrit par contradiction avec une réalité historique donnée, pour inviter l’humanité à rechercher le meilleur à la fois dans le sens du progrès de son intelligence, de la préservation de sa liberté et de son bonheur en ce monde. Car comme le reconnaît de La Boétie, tous les malheurs ou, au contraire, le bonheur d’un peuple proviennent essentiellement des rois, des princes ou, de nos jours, des Présidents et/ou Chefs d’Etat. Ainsi, Tomas More, dans son Utopia, a proposé, dès le XVIe siècle, un modèle de société dont la valeur fondamentale réside dans la jouissance plénière de la liberté. À cet effet, la société est organisée de telle sorte que le travail optimum par jour doit suffire à son autonomie alimentaire et économique. Cependant, l’essentiel de toutes les activités humaines consiste dans l’acquisition de la culture savante, laquelle est, en dernier ressort, la condition du progrès de l’esprit humain et de l’intelligence et/ou du sens de la liberté réelle.

       Soit il écrit pour avertir l’humanité qu’un processus de développement initié par des acteurs peut être une voie mortifère conduisant à l’impasse. Toutefois, ce genre de livre exige de notre part une lecture attentive, minutieuse et approfondie pour comprendre ces soubassements philosophiques. Or, la philosophie immanente au Meilleur des mondes est claire : si l’humanité ne prend garde à son attachement irrationnel développement des technologies, notamment dans le champ des sciences du vivant, elle court fatalement à sa perte. Car son œuvre, comme la technologie sous toutes ses formes, ne manquerait pas de le surpasser, de le déborder au point de l’aliéner totalement. C’est ce point que souligne fort bien Stephen Hawking dans une interview. Selon lui « Les formes primitives d’intelligence artificielle que nous avons déjà se sont montrées très utiles. Mais je pense que le développement d’une intelligence artificielle complète pourrait mettre fin à la race humaine… Une fois que les hommes auraient développé l’intelligence artificielle, celle-ci décollerait seule, et se redéfinirait de plus en plus vite. Les humains, limités par une seule évolution biologique, ne pourraient pas rivaliser se seraient dépassés » (In WWW.maxisciences.com « Technologies »/Intelligence artificielle). Elle perdrait la notion même de ce qu’est la liberté, la valeur de cette Valeur par excellence, celle qui lui confère justement sa qualité du genre humain et la distingue radicalement de tous les vivants sur cette terre. Et si elle la perd, alors elle se livrerait tout entière à l’empire des ses élites politiques, quelque corrompues qu’elles soient, ou à son Chef d’Etat, comme le figure d’une résurgence du despotisme dans les temps présents, montrant ainsi que les descendants d’Homo sapiens n’ont guère changé qualitativement depuis leur origine africaine. D’ailleurs, tel est le rêve même des hommes politiques : exercer un pouvoir sans bornes sur sur un peuple de moutons qu’il peut conduire à sa guise.

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La femme et le robot

        Or, la dystopie d’Aldous Huxley est devenue une réalité. Nous nous sommes attachés à montrer le passage subreptice de la fiction à la réalité. De nos jours, un grand nombre d’intellectuels, conscients du caractère scabreux de la situation, gros de la marche notre espèce vers le pire, ne manquent pourtant pas d’attirer l’attention du monde sur la nécessité de se réveiller, de s’engager et de lutter pour éviter de sombrer dans l’aliénation technologique, entre autres inventions humaines. Nul ou presque ne les écoute ni ne prend la mesure du danger qui guette. D’autant plus que l’organisation du travail a pour finalité, de nos jours, d’abrutir les actifs, en quelque genre de travail professionnel que ce soit. Ils n’ont plus le temps de penser ni non plus la possibilité de prendre du recul par rapport à l’empire de l’immédiateté pour appliquer leur esprit critique sur le dysfonctionnement de notre monde. C’est cette réalité que nous fait comprendre Konrad Becker : « J’ai des amis totalement débordés par l’activisme, qui ont aussi un travail et une famille. Avec toutes leurs activités, il leur est difficile de s’asseoir un instant et de réfléchir. Ce peut être une forme d’action ! Pour être capable d’avoir une position, c’est important, de s’extraire de la situation, afin d’avoir une vue plus claire. » (In « Libération » du jeudi 9 février 2017). La Presse quotidienne bruit constamment des cas de ce qu’on a convenu d’appeler le « burn-out » ou l’épuisement par et dans le travail. Il est considéré comme le mal absolu de notre siècle. En effet, les cas de « burn-out » ou syndrome s’épuisement lié au travail ne cesse de se multiplier dans tous les secteurs du travail. Ces malheureux actifs, cadres ou non, subissent leur travail et vivent son usure extrême moralement, psychologiquement et physiquement. Dès lors, la pensée rationnelle, la réflexion, la révolte même deviennent impossibles, hormis le suicide.

     Il s’agit, par ailleurs, de divertir en permanence les gens par les objets technologiques (les portables, les ordinateurs et l’infinité de genres de jeux etc.) afin de les empêcher de penser, c’est-à-dire d’exercer leur esprit critique. C’est en ce sens aussi, avec l’absence de recul par rapport à la masse de tout, à l’enfermement dans le ici et maintement, que Tzvetan Todorov, historien des idées, essayiste et sémiologue écrit dans Le triomphe de l’artiste : « se poursuit maintenant comme naguère, le processus d’uniformisation, de standardisation, de mise en conformité de la population, au même modèle de comportement – le tout conduisant au contrôle de l’individu par la société et par là même à la déshumanisation des êtres » (Flammarion, Paris, février 20147) ; exactement comme Aldous Huxley avait mis l’humanité en garde contre la dystopie en chemin dans Le Meilleur des mondes. Selon Tzvetan Todorov, l’ultralibéralisme contemporain est tout à fait comparable au totalitarisme communiste de l’ancienne Union soviétique. Malheureusement, comme nous l’avons montré à plusieurs reprises dans nos travaux, l’humanité est dépourvue de l’intelligence prédictive. Elle sait seulement réagir (l’essence de sa raison est seulement réactive) face aux maux graves dont elle est elle-même l’auteure. L’abus que l’on fait des appareils d’aliénation mentale et les fameux réseaux dits sociaux conduisent cet auteur à reconnaître, quand on a encore suffisamment de lucidité intellectuelle, que « Facebook est le meilleur moyen pour devenir misanthrope ! » en raison des échanges anonymes et ineptes entre individus et de tous les débordements qu’il génère au quotidien.

 

                                                                  Première Partie

 

I- Une brève présentation du thème essentiel du livre

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   Le meilleur des mondes ou Brave new world est considéré par les spécialistes des genres littéraires comme un roman d’anticipation dystopique. L’auteur l’a écrit en 1931. L’histoire commence à Londres en 632 de Notre Ford. Tout commence par une visite au centre d’incubation et de conditionnement de Londres – central. Le Directeur de ce centre le fait visiter à un groupe d’étudiants qui viennent tout juste d’arriver à Londres. Celui-ci leur présente les différentes étapes du processus de la fécondation artificielle tout en insistant sur les prouesses technologiques récentes. Il s’agit, entre autres, du procédé Bokanovsky. Celui-ci permet de cloner jusqu’à 96 fois les ovules fécondés des Gammas Deltas et Epsilons. En le couplant avec la technique de Podsnap, elle permet d’obtenir une croissance accélérée et, ainsi, d’avoir 11 000 frères et sœurs dans 150 groupes de jumeaux identiques, ayant le même âge à deux ans près. Mieux, cette technique est même capable d’avoir plus de 15 000 individus adultes à partir d’un seul ovaire.

    En fait, ces manipulations génétiques à grande échelle ont une finalité bien ancrée dans les esprits : c’est garantir la stabilité et la sécurité sociale grâce à des individus, hommes et femmes, parfaitement uniformisés. Tel est, d’ailleurs, le sens de l’idéologie de l’État planétaire que résume fort bien sa devise : « Communauté, Identité, Stabilité ». Dès lors, et en vertu de cette devise, les individus sont immatriculés dans la salle de prédestination. Puis ils finissent ce parcours dans la salle de décantion ou on les fait subir des manipulations supplémentaires permettant de la différencier en différentes catégories ou classes. D’abord, on privilégie les Alphas et les Bêtas. Ceux-ci sont destinés à représenter la future élite de la société. Ensuite, il y a les Gammas, les Deltas et les Epsilons : ils constituent une main-d’œuvre laborieuse et peu qualifiée. Des infirmières dont Lenina Crowne, inoculent à tous les embryons des maladies pour les immuniser en prévision de la singularité de leur futur en leur assurant, ainsi, une existence sans maladie ni vieillesse.

      Il s’agit de créer une société dans laquelle la reproduction sexuée traditionnelle a disparu. Tous les individus de la société sont créés en laboratoire et les utérus sont remplacés par des flacons. On les conditionne, dès les primes moments de leur enfance. En effet, les traitements qu’on inflige aux embryons pendant leur développement vont déterminer leurs goûts futurs, leur conduite, leurs aptitudes, en adéquation avec leur futur statut dans la hiérarchie sociale. Les embryons des castes inférieures reçoivent une dose élevée d’alcool qui entrave leur développement et les transforme en avortons par leur taille. Ils sont transformés de telle sorte qu’ils ont horreur – ils en sont même traumatisés – de tout ce qui est de l’ordre de la nature et des fleurs. La reproduction artificielle a un avantage incontestable : on produit un nombre précis d’individus pour chaque fonction sociale. Ce nombre est établi par le service de la prédestination. Une telle prévision nataliste permet d’éviter le problème du chômage dans la société et même de la surpopulation. L’Humanité est, ainsi, sous le contrôle de la technologie suivant les principes généraux des grands Maîtres de l’Etat planétaire.

      Les jeunes humains subissent une éducation hypnopédique qui, pendant leur sommeil, les conditionne absolument et sans erreur aucune en créant en leur subconscient une morale de mépris ou du dédain des autres classes. Ainsi, les castes supérieures sont accoutumées à maîtriser les castes inférieures même si elles reconnaissent volontiers la nécessité et l’utilité de celles-ci dans le fonctionnement de la société. Aldous Huxley divise ces castes en cinq catégories hiérarchisées. Il s’agit de deux castes supérieures et de trois castes inférieures. Les castes supérieures sont les suivants : les Alphas qui représentent l’élite dirigeante. Leur programmation les a destinés à être des êtres intelligents, grands et beaux. Les Bêtas constituent une caste de travailleurs intelligents. Vêtue de rose, ils ont été conçus pour occuper des postes importants. Quant au trois castes inférieurs, elles se composent des Gammas ou classe moyenne. Leurs habits sont gris. Ensuite, viennent les Deltas, vêtus de kaki et les Epsilons aux habits noirs, forment les castes les plus basses de la société. Ils occupent les métiers manuels. Leur programmation en fait des êtres petits et laids, ayant un physique presque simiesque. À l’intérieur de chaque caste, il y a encore des sous caste marqués du signe Plus ou Moins. Il a été fait en sorte que chaque individu, selon sa caste, se croit dans une position idéale de la société. Aussi, il n’envie aucunement les autres, lesquels sont dans la même posture d’esprit que lui. C’est ce qui contribue à créer la stabilité du système social de l’État totalitaire.

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L’identité parfaite hors de la reproduction sexuelle natuelle

II- Les affres du bonheur artificiel et la terreur de l’humanisation mécanique du Meilleur des mondes : uniformité, identité et crétinisation

     D’abord, voyons les enjeux et les finalités de l’uniformisation totale des membres de la société. Tout se passe comme s’il s’agissait du règne d’un Robot d’intelligence supérieure dont toute la mission consiste essentiellement dans le savoir-faire technique accompli pour concevoir et organiser la hiérarchisation des catégories sociales. Mais cette mission est comme démunie de sens. Ce Robot ou entité organisatrice du fonctionnement harmonieux et séculaire de la société n’a pas lui-même de conscience critique. On peut y voir la manière dont un couple et/ou partenaires sexuels se rencontre, complètement subjugué par le désir sexuel. Voulue ou non, cette aventure qui consiste en une quête de plaisir sexuel inaugure inconsciemment un processus de procréation. Celui-ci suit son cours jusqu’à son terme, la naissance d’un enfant, sans qu’aucune volonté humaine ne puisse y interférer en dehors des partenaires eux-mêmes.

       La conformité génétique et le conformisme social ont pour finalité de déraciner de l’esprit humain tout ce qu’un être humain puisse avoir de sacré : sa singularité. Car chacun de nous, par le processus de procréation aléatoire, est un prototype de l’humanité tout entière. On peut avoir un sosie dans le monde ou à quelqu’un d’autre physiquement. Mais, d’un point de vue génétique, nous sommes uniques. Albert Jacquard disait, à juste titre d’ailleurs que « 1+1=1 ». Il entend par là que la conjonction sexuelle des parents, malgré le partage de leurs gènes spécifiques, donne naissance à un enfant qui n’est pas du même groupe sanguin, entre autres caractéristiques biologiques, que ses parents eux-mêmes (Albert Jacquard : Les hommes et leurs gènes, Flammarion, coll. « Dominos », Paris 1994). Cette singularité à un prix fort à payer : à savoir la liberté. Or, la liberté individuelle, qu’elle soit naturelle ou civile, est quasiment toujours ingérable. Elle relève des profonds secrets de la conscience. Tant qu’on ne peut pénétrer dans la conscience d’un individu pour lire dans ses pensées et savoir comment il va agir, nulle prévision des conduites humaines n’est possible : en bien ou en mal. L’autre peut toujours nous surprendre ; d’autant plus que ses désirs ne sont jamais fixés. Ils sont soumis aux aléas des rencontres de la vie. Ils sont variés, divers et infinis, à l’instar des idées, des pensées. Car, selon Pascal, nul ne peut être maître des flux de ses pensées : « Hasard donne les pensées et hasard les reprend » (Pensées).

     C’est pourquoi, les pouvoirs politiques ont toujours misé sur la sécurité par rapport à la liberté. Pour le politique, celle-ci est ingérable, imprévisible, dangereuse et source de tous les risques pour la paix des membres d’une société. Aussi, tout homme politique, en général, préfère soumettre la liberté individuelle au nom de la sécurité pour toute la collectivité, voire pour le parti politique qui a le pouvoir exécutif. C’est dans ce sens que, dans 1984 de Georges Orwell, O’Brien dit clairement à Winston, l’individu encore doué de conscience critique, de mémoire, donc du sens du passé, que la liberté est une dangereuse chimère. La liberté individuelle est une pseudo-croyance, une fiction même par rapport à la réalité suprême du Parti ou de la collectivité érigée sous la figure d’une entité totalitaire. Selon O’Brien : « vous devez premièrement réaliser que le pouvoir et collectif. L’individu n’a de pouvoir qu’autant qu’il cesse d’être un individu. Vous connaissez le slogan du Parti : « la liberté, c’est l’esclavage ». Vous êtes-vous jamais rendu compte qu’il était réversible ? « L’esclavage, c’est la liberté ». Seul, libre, l’être humain est toujours vaincu » (p.372). C’est ce que le Maître du Meilleur des mondes a parfaitement compris en conformant les individus pour constituer un corps collectif par des catégories mutuellement utiles les unes aux autres, comme la liberté de copuler sans coercition, dans l’Etat totalitaire et/ou planétaire ; et ceci malgré leur mépris réciproque. On supprime en eux la conscience originale, celle de l’individualité pour y greffer la conscience du corps social comme entité indispensable à leur raison de vivre.

   Dès lors, dans Le Meilleur des mondes, s’il y a une identité, elle n’est pas uniquement biologique : elle relève de chaque classe et de sa tenue vestimentaire conséquente. Il s’agit d’une uniformité fondée sur le refus de la différence. Le différend est sujet au ridicule et au mépris absolu parce que tout le monde est prédéterminé à être fier de sa classe et de son utilité pour le fonctionnement harmonieux de la société ou de l’Etat planétaire. Si on transfert cet esprit d’appartenance à un corps ou à une caste, on voit bien comment la société des castes en Inde fonctionne parfaitement bien. La conscience des castes inférieures et autres intouchables et tellement aliénée, abrutie, crétinisée, qu’il ne vient à l’esprit d’aucun membre de ces castes de se révolter, de refuser son sort ou de remettre le système des castes en cause. En outre le facteur religieux accentue encore cette forme de soumission à la croyance de la damnation des castes inférieures tel que Dieu, Brahman, Bouddha, Shiva, Vishnou etc., l’a voulue. Les castes dans Le Meilleur des mondes fonctionnent exactement selon ce schéma. Chacun est heureux de son sort qui le destine à l’exécution d’une tâche particulièrement nécessaire au fonctionnement harmonieux de l’ordre mondial ou Etat planétaire.

       C’est pourquoi, cette uniformisation, suivant des castes, rejette toute forme de différence. C’est le cas de John le métis ou « le sauvage ». D’une façon générale, les préjugés sont d’ordinaire les fruits néfastes de la culture qui s’échelonne de l’éducation parentale en passant par l’école primaire, le collège, le lycée jusqu’à l’université. Ce sont les idées, les représentations perverses des adultes enseignées aux jeunes enfants qui vont constituer le soubassement de leur conscience. En somme, c’est l’influence néfaste des préjugés qui gouverne, depuis leur conscience corrompue, toutes leurs conduites ; même quand ils deviennent adultes et qu’ils sont supposés être matures, autonomes du point de vue de la pensée. Pour s’affranchir d’une telle gravité et/ou poids des représentations néfastes et/ou préjugés humains ordinaires, il faut le vouloir à l’instar de Descartes.

     En effet, celui-ci a usé de sa volonté, de sa liberté pour révoquer le contenu de sa conscience, pour remettre la nature de ses représentations en cause afin de chercher à reconstruire le champ de sa conscience nouvelle de telle sorte qu’il en devienne maître en vertu de sa clarté et de sa distinction. Selon Descartes, il est ainsi nécessaire de douter de tous nos savoirs acquis comme de pseudo-connaissances ; et ceci, pour les raisons suivantes : d’une part, l’enfant est dénué d’esprit critique ; ce qui lui aurait permis de faire la part des choses entre le vrai et le faux dans les propos que les adultes échangent entre eux, tels que ceux de leurs parents, de la nourrice ou bien d’autres précepteurs. Ils reçoivent donc comme vrai et fondé tout ce que les adultes lui disent ou lui enseignent. Cet état de fait se comprend fort bien en raison de la faiblesse de notre esprit à cet âge. Notre conscience apparaît alors comme une éponge qui absorbe tout sans distinction. D’autre part, il est certain que les adultes eux-mêmes ne détiennent pas toujours le vrai. En effet, si leurs connaissances étaient assurées et vraies, on ne remarquerait pas autant de divergences, de contradictions, d’opposition entre leurs propos. Donc, nous n’avons en notre conscience, avant la salutaire méthode du doute, appliqué à la révocation de toute notre connaissance, aucune représentation, ni idée assurée d’être conforme au vrai. En ce sens, tout est dubitable.

       Autrement, du point de vue biochimique, les corps s’attirent dans le but de se conjoindre, d’éprouver du plaisir et de reproduire le genre d’espèces de vivant auquel ils appartiennent. Ils ne s’embarrassent pas de considérations relatives aux différences physiques. Il suffit de considérer l’accouplement des animaux pour se rendre à l’évidence de ce fait. Même les soldats, les militaires, assoiffés d’appétits sexuels, après des mois de privation sexuelle, lorsqu’ils s’emparent d’une cité, ils n’ont d’autre objectif en tête que de capturer des femmes pour s’accoupler avec elles. Le Professeur Brian Sykes a bien analysé ce comportement des hommes dans son ouvrage La malédiction d’Adam – un futur sans hommes (A. Michel, Paris 2003). À propos des conquêtes des Vikings, il écrit : « l’ère des Vikings qui porte tous les signes caractéristiques de la malédiction d’Adam : le besoin pressant des hommes de s’accoupler avec le plus de femmes possible, et de l’intense rivalité qui s’ensuit entre chromosomes Y. Tandis que les aînés accumulaient assez de richesses pour avoir des femmes, leurs infortunés cadets, dépossédés de moyens d’attirer une compagne aussi sûrement que des paons à la queue bien déployée, s’élancèrent en mer enquête de sexe sur de lointains rivages. Quand ils trouvèrent une terre, certains retournèrent en Norvège pour y annoncer leur prise et ramener la femme dans les nouvelles colonies. Ils avaient retrouvé du panache comme les paons. » (p. 125). C’est une telle expansion en vue de conquérir de nouvelles terres fertiles et des femmes pour le plaisir sexuel et la procréation qui explique la conquête de toute la terre par les descendants d’Homo sapiens ; et qui fait de nous tous, sans exception, des métis.

       Malgré tout, la prégnance des préjugés est très forte parmi les cultures humaines, comme le montre le cas de John le métis ou le « sauvage ». Celui-ci a environ 20 ans au moment où Bernard Marx le découvre dans la réserve à Sauvages du Nouveau Mexique. Il est né de manière naturelle. Il est le fils du directeur (un Alpha) et de Linda (une Bêta). Il a été éduqué par un indien de la réserve qui a pris soin de sa mère. Il ignore totalement ce qu’est l’État planétaire qu’on appelle aussi la civilisation. Certes, même s’il a une bonne opinion de Londres, il n’en demeure pas moins qu’il juge cette civilisation mécanique et artificielle – on bannit tout ce qui est naturel comme la procréation naturelle, les maladies, l’amour, l’éducation par les parents eux-mêmes, l’allaitement, le vieillissement, etc. – d’une manière différente. Il connaît beaucoup d’œuvres de Shakespeare dont il récite par cœur des passages entiers avec aisance. Même sur le plan des sentiments, il est tout à fait différent des individus uniformisés par et dans les couveuses : il manifeste certaines valeurs morales, comme la chasteté, la fidélité relationnelle, en opposition avec les valeurs de la civilisation de l’État planétaire. Car il découvre avec horreur l’aliénation collective de cette de civilisation. John « le sauvage » est pleinement humain malgré les infortunes existentielles qui émaillent toute vie humaine.

       Aussi, il est étonné de constater que son attrait pour Lenina se résume, à ses yeux, en une attirance sexuelle sans rien d’autre comme sentiment. Il désire cultiver un sentiment d’amour avec elle. Quant à elle, comme le veulent les règles de la civilisation « tout le monde appartient à tout le monde » sexuellement, elle ne peut éprouver aucun sentiment d’amour à son égard. D’où sa réaction spontanée de la frapper et de la traiter de « courtisane impudente » selon l’acte 4, scène 2 d’Othello (Shakespeare). Sa différence tient également au fait qu’il n’a pas été intoxiqué par l’enseignement hypnopédique qui modèle l’esprit et qui a pour conséquence extrême d’appauvrir les relations humaines. John découvre, avec horreur, l’usage massif du « Soma » qui plonge son consommateur dans un sommeil conditionné. C’est ce qui lui fait oublier la réalité, ses problèmes si tant est qu’il a. La consommation excessive de ce produit a pour effet de priver les individus d’initiative ou de pensées pulsionnelles. D’où toute absence d’interrogations sur le sens de leur monde. Et l’idée même de bonheur est réduite à la prise courante de ce fameux « Soma » et de la consommation sexuelle permanente à outrance et à son aise. C’est en ce sens que l’Etat planétaire et totalitaire peut être considéré comme un planète de copulation intense, massive et permanente ; voire de somnambulisme opiacé perpétuel.

       Les valeurs de John le « sauvage » sont à l’opposé de celles de la civilisation de l’État planétaire. Il est idéaliste et ses idées, ses valeurs humanistes sont inspirées par sa double culture : indo-américaine et shakespearienne. Il est parfaitement conscient de la dimension tragique de toute existence humaine. Car la vie d’un sujet humain se comprend sous l’angle d’épreuves à surmonter. C’est ce qui le conduit très vite à un dégoût de la vie facile et presque inconsciente de ses contemporains de l’État planétaire. Ils sont plongés dans la facticité, les illusions d’un pseudo-bonheur. En outre, contrairement à ceux-ci, il croit en Dieu, en l’amour. Et il est incompris quand il prend soin de sa mère sur son lit de mort, qu’il la pleure et qu’il voudrait qu’elle lui exprime son amour maternel. Cette capacité à ressentir profondément les choses humaines est incomprise par les londoniens engourdis de « Soma » opiacé dont les émotions sont atrophiées et qui, pendant toute leur vie, restent mentalement des enfants dans des corps d’adultes. Aussi, il témoigne du mépris pour l’abondance de cette société, pour sa frénétique propension à consommer de manière tout à fait irrationnelle parce qu’il est un homme de l’ancien temps. Il est le seul être non conditionné dès sa naissance. C’est le contraire des individus de la société fordiste. D’où lui vient son nom de « sauvage ». C’est pourquoi, jusqu’à son suicide, en son lieu de vie retiré de tout contact avec cette humanité manufacturée, il est l’objet de leur malsaine curiosité dans ses moindres gestes et comportements quotidiens. Il est scruté comme s’il était un animal, dans un Zoo. Il est raillé, ridiculisé, méprisé, soumis aux sarcasmes en raison de l’humanité authentique dont il fait preuve. D’où la question suivante : l’humanité authentique est-elle du côté de la nature ou de l’artifice ?

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       En fait, tous les membres de la société dite civilisée sont à la fois crétinisés par les divers processus de conditionnement et abrutis par la consommation excessive du « Soma » comme condition ou source majeure du bonheur. Ce produit n’est rien d’autre qu’une drogue dure fabriquée à l’échelle mondiale sous forme de comprimés. Elle plonge le consommateur dans un sommeil profond provocant un état semblable à l’extase. Parmi les multiples divertissements auxquels tout le monde a accès, on compte le cinéma sentant qui provoque un état voisin de la prise du « Soma ». Celui-ci est distribué par l’administration, car elle empêche les habitants d’être malheureux en agissant de manière anxiolytique. Même la consommation du sexe est un jeu, un superbe divertissement comme un autre. À l’instar du « Soma », l’acte sexuel est pourvoyeur de plaisir, sans plus. On ne s’embarrasse pas de préférence, du choix d’un ou d’une partenaire particulier ou particulière. En matière de coït sexuel tout le monde est au service de tout le monde. Tout se passe comme si l’individu est seulement un sexe – il est réduit à son sexe – et non plus une personne humaine qui a un sexe dont il a un libre usage suivant ses préférences, ses désirs ou ses amours. Car autant tout un chacun le sait, en cette matière, on ne peut aimer tout le monde indistinctement, mais une telle personne en particulier en vertu de ses penchant du moment.

       Comme dans La République de Platon, les mariages sont abolis. Les hommes et les femmes se donnent librement les uns aux autres. Mais, sur ce point, il y a une différence fondamentale entre La République rationnelle et idéale de Platon, et l’État planétaire du Meilleur des mondes. Dans le premier cas, les enfants, filles et garçons, qui naissent de ces unions libres, sont récupérés par les philosophes-rois. Pour suivre la même éducation intellectuelle et la même formation humaine en tant que futurs citoyens de la République. En revanche, dans l’État planétaire, le coït est uniquement pourvoyeur de plaisir. Il n’a pas pour finalité de procréer puisque la reproduction n’est plus sexuelle (elle est interdite), mais mécanique. Les couveuses technologiques suppléent l’utérus de la femme. Elle les entièrement artificielle.

       Donc, l’activité sexuelle a pour but d’être uniquement récréative. C’est pourquoi, l’usage du sexe est sans limites du point de vue de sa consommation. Il est encouragé, dès la petite enfance, comme une relation sociale normale au même titre que toute autre forme de diversement. On en consomme comme on mange un plat quelconque, même sans saveur particulière, comme on boit une boisson quelconque. Il s’agit d’apaiser la douleur suscitée par le désir sexuel. Et comme les individus sont conditionnés à détester la nature sous prétexte que ce goût ne crée pas assez d’activités économiques, ils doivent s’abreuver à la source de l’artificiel. Mais, tous leurs loisirs nécessitent l’achat d’équipements spécialisés au lieu d’avoir accès à des passe-temps gratuits ou bon marché. D’où l’omniprésence des loisirs, mais toujours en groupe. Le retrait du reste des membres de la société, de sa caste, voire dans la solitude est mal vu et non toléré.

Nous bientôt en quoi, même si ce monde n’est pas enviable, notre propre monde a déjà des ressemblances quasi inquiétantes avec Le Meilleur des mondes de Huxley.

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3 réflexions sur “De l’art de gouverner les hommes, de les soumettre et de les abrutir. Thèse d’Aldous Huxley dans Le meilleur des mondes ou une dystopie devenue réalité aujourd’hui

  1. Martine Genoux-prachex dit :

    Grand merci Pierre pour cette transmission.
    Ou devrais-je dire mission.
    Car le blog est si riche que je vais devoir, avec énormément de plaisir, partir en voyage, longtemps probablement.
    Je vais partager avec mon amie, une autre Martine, prof de philo dans une vie antérieure, naturopathe aujourd’hui.
    Il y a tant à réfléchir avant de dire…
    Encore merci pour la stimulation de mes neurones.
    Fort cordialement.
    Martine Prof Ifsi

    Martine Genoux-prachex magulavi@hotmail.com

  2. Martine Genoux-prachex dit :

    Grand merci Pierre pour cette transmission.
    Ou devrais-je dire mission.
    Car le blog est si riche que je vais devoir, avec énormément de plaisir, partir en voyage, longtemps probablement.
    Je vais partager avec mon amie, une autre Martine, prof de philo dans une vie antérieure, naturopathe aujourd’hui.
    Il y a tant à réfléchir avant de dire…
    Encore merci pour la stimulation de mes neurones.
    Fort cordialement.
    Martine Prof Ifsi

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