
Donner la vie, ce privilège inouï du féminin
Introduction : Une mésinterprétation intentionnelle du 1er livre de la Genèse par le masculin
Avant de proposer une autre lecture, une autre représentation de ce texte dit de l’Ancien Testament, qu’on nous permette de commencer par deux références qui situent bien mon intention. La première a trait à l’être de la Bible comme une somme d’histoires d’un peuple, les Hébreux, qui donne lieu à une infinité d’interprétations. C’est comme tel que j’en tirerai des analyses. Dans La Nouvelle Bible déchiffrée – Manuel biblique pour tous – il est en effet écrit : « La Bible est essentiellement le récit d’une histoire. La création est rapportée sous la forme d’un récit historique. La nation d’Israël, ses ancêtres, sont de l’histoire ; ses juges rois et prophètes font l’objet d’une chronique historique. Jésus Christ est présenté au moyen d’une narration de faits captivante, qui précède les affirmations dogmatiques à son sujet.
L’ennui avec l’histoire, c’est son ambiguïté. [Elle ne rassemble pas le troupeau, comme la doctrine le fait, dans une pensée explicative unique, entraînant l’unanimité et protégeant des déviations individuelles incontrôlées.] Le récit historique admet autant d’interprétations qu’il a d’auditeurs. Les prédicateurs –quand ils recourent à un récit historique entier- le subordonnent souvent aux intentions de leur propre discours ». La seconde citation aborde le sujet de la création, plus précisément le texte qui sert de fondement à l’origine absolue des phénomènes. Elle indique clairement la diversité de visions ou d’interprétations à laquelle elle a donné lieu. En effet, « (le récit de la création) est à la fois le plus connu et le plus mal connu de tous les récits historiques de l’Ancien Testament. Ce que la plupart connaissent, ce n’est pas le texte même, mais l’important corps de doctrine que les théologiens ont autrefois échafaudé par-dessus. Le récit reste enfoui dans les fondations et nous ne voyons plus que l’échafaudage ».[1] Plutôt que de s’en tenir aux innombrables commentateurs, qui peuvent être aussi sincères ou fantaisistes les uns que les autres, il convient de revenir au texte lui-même, ainsi que le recommande l’auteur des propos ci-dessus, pour en tirer le sens propre qu’il nous inspire.
Or, suivant la première version de ce livre, ce qui est écrit est tout à fait à l’opposé de ce que l’histoire masculine en a retenu, en particulier, au sujet du statut de la femme. En effet, dans Gn I-26 à 28, on lit ceci : « Dieu dit : « Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance, et qu’il domine sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux…
Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa.
Dieu les bénit et leur dit : « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre ». En lisant attentivement ce passage, on s’aperçoit que l’auteur de ce texte glisse facilement du singulier au pluriel, ce qui complique son sens : « Faisons l’homme à notre image…Qu’il domine sur… ». En revanche, le sens apparent révèle qu’il s’agit bien d’un couple, « homme et femme il les créa », qui sort des mains du Dieu en question. Mieux encore, aucun de ces deux êtres ne bénéficie d’un privilège particulier aux yeux de leur créateur ; ce qui laisse sous-entendre qu’ils ont une égale dignité devant lui et jouissent d’une égalité parfaite dans une unité sous-jacente. A ce niveau du texte biblique, le couple est encore une simple figure, sans nom comme son auteur lui-même (Dieu), ni quelque onomastique qui spécifierait l’un et l’autre. Les deux êtres, ensemble, reçoivent, de façon égale, la même responsabilité de la gestion des affaires du monde des mains même de Dieu, en l’occurrence, tout ce que contient la terre dont le sort leur est confié : « qu’ils dominent sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toutes les bêtes sauvages et toutes les bestioles qui rampent sur la terre ». Cette co-responsabilité initiale est également valable sur le plan de l’autoreproduction de ce couple. Son créateur lui fait expressément injonction d’user ensemble librement, sans limite morale des moyens dont il est doté à cette fin : « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la ». Il s’agit, là encore, de la reconnaissance explicite de l’égalité des deux membres de ce couple originaire. Tous deux sont regardés comme participatifs, actifs, égaux dans le processus de la reproduction, etc.

Mythe ou mystification de la tradition d’un peuple !
Si cette belle histoire des origines divines du genre humain continue à s’imposer comme une donnée rationnelle, il faut chercher la cause d’un tel phénomène dans cette donnée essentielle que nous avons nommé, dans nos recherches, les croyances culturelles. Celles-ci modèlent tellement l’esprit des membres d’un peuple ou d’une branche du genre humain qu’il est quasi impossible de s’en libérer ; à moins d’atteindre l’état de la culture savante ou de l’Intellection pour se rendre à l’évidence de leur effet pervers sur soi-même. Un tel aveuglement est conceptualisé dans les champs des sciences humaines comme l’effet des déterminismes, des condionnements, c’est-à-dire l’assujettissement de la volonté humaine aux mécanismes socio-culturels, politiques, etc. Tout se passe comme si la pesanteur des croyances culturelles opère dans notre personnalité, dans notre être profond même comme l’effet d’un paradigme dans le champ des sciences. On le sait, un paradigme, dans n’importe quelle science, est un archétype, c’est-à-dire une représentation ou une vision du monde ou encore un cadre de pensée partagé par un corps de chercheurs ou de professeurs qui influence la manière dont la réalité est perçue et interprétée. Science, société et culture n’y échappe pas. Il structure les croyances, les méthodes et les théories d’une communauté humaine donnée. Nous le prouverons à travers les données d’analyse de l’objet de nos investigations présentes : on cache le réel pour s’en tenir aux seules apparences qui arrangent les affaires des tenants ou des maîtres d’une religion, d’une société.
1-Les caractéristiques primaires du masculin
Si l’on s’en tient à l’archéologie des genres sexuels, telle que Timothy Taylor l’a établie dans sa Pré-histoire du sexe, on voit bien que l’Androgyne n’est pas seulement un phénomène mythique. Féminin et masculin n’avaient pas la même figure qu’on leur reconnaît depuis quelques millénaires. En effet, le masculin, dans sa structure actuelle, a hérité de sa morphologie passée une sorte de manque essentiel. Selon cet auteur, il avait un pénis si petit qu’il en était quasiment ridicule. En revanche, le féminin était mieux pourvu que lui par la nature. Le privilège de ce dernier, en l’occurrence, le féminin, consistait en ce qu’il était doté d’une vulve très ample et d’un clitoris quasi semblable au membre viril de cette époque. A la rigueur, il aurait pu connaître une sorte de repliement sur soi, dans une sorte d’autocontentement sexuel. En d’autres termes, celle qu’on appelle la femme, aurait pu trouver d’infinis plaisirs sexuels dans son seul être, si la nature n’avait disposé dans celui du masculin, suite à des expériences et à des transmutations hasardeuses, comme son unique privilège, le germe fécondant.
Malgré cettte donnée fondamentale de la nature, quoiqu’il fasse, le masculin sera toujours privé de l’abyssal mystère de la Vénusté du féminin : cette insondable plénitude d’attraits sensuels, de séduction ineffable, bref de l’éternelle sublime beauté de sa physique, objet de toutes les admirations intemporelles.
Cependant, de ces deux genres de sexe issus de l’Androgyne primordial, la femme est mieux pourvue. Ce n’est pas un sexe qu’elle possède comme le masculin, mais un complexe de sexe, ce qui conférerait à sa forme de jouissance quelque chose d’infiniment profond, un abysse ignoré par le masculin. En effet, le sexe féminin, une sorte de rose aux nombreux pétales, est constitué de la vulve et du vagin, ce qui est l’essence de son fond creux. La vulve elle-même est l’ensemble des organes génitaux dits externes. Celle-ci comprend à son tour les grandes lèvres et les petites lèvres qui sont plus ou moins expansives, plus ou moins belles selon les femmes et qui se rejoignent en haut de la vulve pour former le capuchon du clitoris plus ou moins proéminent selon les femmes et qui est l’organe essentiel de la jouissance féminine. En dessous se trouve l’entrée du vagin. En somme, il s’agit d’un complexe d’orifices dans la même zone creuse de son être.
Il en va tout autrement de l’organe sexuel masculin. Ce dont il est si fier, le phallus, pourrait être considéré comme une excroissance du clitoris. On pourrait l’appeler plutôt, même si son orgueil et son arrogance en prendraient un grand coup, un flagelle contractile, comme celui du spermatozoïde. Pourtant, sur cet organe insignifiant, il focalise l’essentiel de son énergie pour paraître quelqu’un d’important. Il y concentre même tout son érotisme, voire l’énergie de son vouloir. Il en tire une fierté démesurée. Comme les adolescents de douze à quinze ans, si préoccupés par les mouvements de leur sexe en éveil, il aime afficher à la face du monde ses mensurations. Entre masculins, à cause de cet organe, ils sont si impitoyables qu’ils en sont misérables. Ne se massacrent-ils pas, ne s’émasculent-ils pas parce qu’ils sont jaloux de l’équipement naturel des uns des autres ? Ils voudraient tous posséder la plus belle, la plus grosse, la plus longue, la plus épaisse verge pour avoir le plus de mérite, le plus de performances aux yeux du féminin. Certains sont même prêts, de nos jours, à investir une somme considérable dans une opération chirurgicale pour allonger le leur. Il s’agit là, en somme, de comportements très masculins justement, ce qui tient à quelque chose d’assez enfantin, imbécile même. Car a-t-on jamais vu, entendu des femmes se préoccuper à ce point de leur sexe ? Vérifier si elles ont la plus belle lice, la matrice la plus profonde, le plus gros clitoris, les lèvres internes ou externes de leur sexe les plus épanouies ? Cela ne se peut pas en raison du progrès de leur esprit, de leur mentalité plus mûre que celui du mâle.
Le masculin manque donc de creux, c’est-à-dire de vide intérieur ou de cavité essentielle dans son être. Or, durant toute sa vie, il parcourt les phénomènes, les êtres et le monde pour tâcher de combler ce creux fondamental. Si le féminin, du fait de la transformation biologique de son corps, autrefois autosuffisant, n’avait besoin de cette excroissance clitoridienne, ce flagelle contractile, pour combler son proproe creux afin d’éprouver d’intenses sensations de plaisir, d’une part, et de l’autre pour être en mesure, à l’occasion, de participer à la création de la vie, le masculin aurait été le plus vil et le plus malheureux parmi les créatures sur la terre. On peut voir, dans son usurpation du pouvoir initial du féminin à son seul profit, la cause de sa vaine ambition de combler ce creux dont son être est dépourvu. Mais, comment ce qui lui manque essentiellement peut-il être comblé ? Pouvoir remplir le creux de son être débile, c’est là, pour le masculin, que gît le moyen de se reconquérir soi-même en brisant les chaînes qui le meurtrissent profondément. Malheureusement, dans les faits, il n’a même pas conscience de ce mal être insondable qui est la privation de ce creux existant en soi, subtil et, pourtant, qui sature tout son être par son manque. La souffrance rédhibitoire du masculin, due à l’absence de ce creux, est, au fond, existentielle, pire, l’essence même de sa vie. Le masculin est un mauvais héritier de l’Androgyne primordial : un être amputé d’une partie de soi-même, à l’inverse du féminin qui a la grâce d’avoir une nature pourvue d’intériorité. Le masculin n’est qu’extériorité, exhibition indécente. Son phallus est malheureusement sa frustation fondamentale : par cet organe, il se contente de donner, mais il ne peut recevoir à la manière du féminin. Ce dernier connaît ainsi toute la profondeur, l’intensité, la puissance et l’ébranlement abyssal de l’orgasme humain. Une telle jouissance est interdite au masculin : il est étranger à tel phénomène et il ne peut rien y comprendre en tant spectateur passif. D’où sa recherche effrénée, tout au long de sa courte et frustante existence, de menus plaisirs compensateurs par la multiplication indéfinis de partenaires sexuels.
Mieux, le masculin est transparence métaphysique par rapport à la finesse intuitive, à la pertinente intelligence du féminin. Ainsi, dans un couple, il ne peut rien faire, rien entreprendre, rien cacher qui ne soit su, dévoilé par le féminin. Par condescendance ou par hypocrisie, ce dernier pourrait feindre l’ignorance ou l’innocence. Le manque de creux en son être est donc douleur infinie, insidieuse, justement parce que celle-ci est inconsciente : elle est compulsion. Tristesse et joie sont semblables chez lui, comme des manifestations similaires de l’absence de creux en lui ; ce qui voile son désir d’un quelconque bonheur et sa volonté de puissance destructrice en ce monde (guerres sous toutes leurs formes, violences, agressivité etc), comme quelque chose qui pourrait compenser cette privation de bien-être existentiel et essentiel. Chez lui, il y a comme impossibilité de garder son âme égale à elle-même : l’inadéquation de soi avec soi-même est une constante de sa personne. On comprend alors qu’il soit sujet au trouble psychique rhédibitoire qu’est son amour immodéré pour la guerre, toutes sortes de destruction de la vie humaine, en somme. Cette pathologie psychique du masculin est, selon Karl Gustav Jung, la source des maux les plus dangereux, les plus aigüs, les plus imparables par l’ampleur de leurs possibles catastrophes quant à la sécurité de l’espèce humaine sur terre. C’est en ce sens qu’il écrit : « il apparaît, en effet, avec une clarté toujours plus aveuglante, que ce ne sont ni la famine, ni les tremblements de terre, ni les microbes, ni le cancer, mais que c’est bel et bien l’homme qui constitue pour l’homme le plus grand des dangers[2]. La cause en est simple : il n’existe encore aucune protection efficace contre les épidémies psychiques ; or, ces épidémies-là sont infiniment plus dévastatrices que les pires catastrophes de la nature ! Le suprême danger qui menace aussi bien l’être individuel que les peuples pris dans leur ensemble, c’est le danger psychique[3] ».
Par ailleurs, le masculin a prétendu élever son phallus à la dignité d’un dieu et telle est son arrogance démesurée. Un tel sentiment tient au vieil encinement des institutions patriarcales des peuples. Car toutes les religions dites révélées, celles que nous appelons, avec raison, les religions révélées monothéistes misogynes par essence. Il en est de même de la plupart des fondations humaines fondées sur des croyances culturelles indéracinables. En effet, toutes ces religions sont créées et organisées au seul bénéfice du sexe masculin[4], le fameux phallus dominant ; donc au détriment des femmes qui sont toujours réléguées au second rang. Car elles sont confinées, d’ordinaire et partout dans les cultures des branches humaines, à donner la vie et, en conséquence, à élever les enfants (disons leurs enfants) ; pire à s’occuper des corvées, comme la suprême humiliation, fruit de la suprême domination multimillénaire du masculin. On comprend alors que, chaque matin, l’Israëlite orthodoxe remercie son Dieu de l’avoir fait homme. Il n’en demeure pas moins que ce dernier voudrait envelopper en son être tout ce qui existe, tout ce qui est. Mieux encore, inconsciemment, il aurait aimé ravir au féminin le creux de son être qu’il aime si bien remplir, ou dans lequel il voudrait s’installer comme à demeure.

Une figuration du désir de l’Androgynie primordiale ?
2- Le rêve secret du masculin : devenir féminin pour donner la vie
Il suffit, pour se convaincre de cette ambition intime ou cachée du masculin de s’approprier même les pouvoirs spécifiques du féminin, de lire attentivement l’excellente étude de Roberto Zapperi à ce sujet. Dans L’homme enceint, il va se fonder sur une figurine trouvée sur la façade d’une église représentant le mythe biblique de la naissance d’Eve, à partir d’une côte d’Adam, pour montrer que le masculin voudrait posséder la faculté de l’enfantement : pouvoir éprouver, comme le féminin, les sensations douloureuses de l’accouchement, caractéristique de la parturiente. Ce thème majeur au Moyen-Âge a été abondamment traité à la fois par la théologie et par la sculpture-architecture judéo-chrétienne. Le masculin met toute son intelligence au service de sa propre gloire en montrant constamment qu’il est l’unique créature de Dieu et qu’ainsi, il a la primauté sur le féminin, à l’image biblique d’Adam qui émerge des mains de Dieu, et Eve, procréature d’Adam. C’est en ce sens que Roberto Zapperi écrit à juste titre : « au sens originel [l’extraction du corps d’Adam endormi par Dieu de la personne toute achevée d’Eve] est donc venue s’ajouter une autre interprétation qui transforme la création d’Eve en une véritable naissance. La création devient procréation et Dieu délègue à Adam son propre rôle. Adam procrée désormais la femme par la volonté de Dieu. Le geste de bénédiction se compend alors comme un geste de commandement car Adam ne peut procréer que sur commandement divin. Dans cette procréation, les rôles de l’homme et de la femme sont inversés pour signifier que la procréation, prérogative des femmes, a pour correspondant chez l’homme, la faculté de création : la femme procrée les enfants, l’homme crée les œuvres[5]… L’artiste y introduit la fiction, nouvelle, de l’accouchement costal masculin. Cette innovation, cependant, a reçu la pleine approbation de la hiérarchie ecclésiastique qui l’a laissé se répandre dans toute l’Europe[6]».
Dans cette innovation relative à l’interprétation théologique de la naissance d’Eve, c’est-à-dire de sa procréation par Adam, il y a lieu de s’interroger sur la signifcation morale d’une telle représentation artistique. En effet, il a toujours été reconnu que seule la mère est certaine qu’un enfant est le fruit de ses entrailles. Aussi, s’il est permis de douter de la paternité sous les cieux (c’est le sens même du viel adage des Latins : «mère certaine, père incertain»), il n’en donc pas ainsi de la paternité. Or, dans la représentation présente de la pensée théologique judéo-chrétienne, on attribue à Adam le rôle de procréateur d’Eve, comme l’observe Roberto Zapperi : « Adam procrée désormais la femme par la volonté de Dieu ». Dès lors, au sens biologique, Adam apparaît comme le père incontestable (« procrée ») d’Eve. Si donc, l’on accorde quelque crédit au sens du récit mythique de l’Ancien Testament (et il ne saurait en être autrement puisque la tradition judéo-christiano-islamique s’en sert comme le fondement même de l’infantilité, de la soumission, voire de la minorité de la femme) selon lequel Adam et Eve sont les premiers parents, les deux ancêtres uniques de toute l’Humainité, alors, on doit admettre qu’Eve, après sa procréation, devenant la femme d’Adam, celui-ci a épousé sa propre fille. Ce qui apparaît comme l’interdiction absolue, sacrée même dans les cultures et peuples humains, en l’occurrence, l’inceste, semble avoir été permis et béni par Dieu lui-même, créateur d’Adam. Ceci se conçoit ainsi selon les propos suivants de Roberto Zapperi : « le geste de bénédiction se comprend comme un geste de commandement car Adam ne peut procréer que sur commandement divin». Par ce « commandement », Adam donne naissance à Eve, ce qui, en d’autres termes « transforme la création d’Eve en une véritable naissance », dit l’auteurde L’homme enceint.

Le plus grand rêve du masculin de tous les temps !
Cette forme d’accouchement costal masculin ou adamique, bien que ce soit une pure invention artistique pour penser le masculin comme celui qui a reçu de Dieu des dons et des pouvoirs exceptionnels, l’être qui est complet par excellence en tant que figure achevée de l’Androgyne, aurait pu être interdite par l’Eglise catholique. Car cette fiction est dangereuse moralement, au sens où elle permet de croire que l’inceste originaire n’est pas, en soi, un mal absolu. Bien au contraire, elle s’est empressée de l’approuver et de la laisser se répandre à travers toute l’Europe du Moyen-âge, parce qu’elle est supposée magnifier la nature divine et exceptionnelle (créateur) d’Adam, contrairement à celle d’Eve, qui n’est qu’une simple procréature de ce dernier ; et donc vouée à la condition théologico-métaphysique de soumission. Ce faissant, l’Eglise catholique, toute heureuse de son Adam ainsi célébré et élevé jusqu’aux cieux, n’a pas vu qu’elle autorisait et bénissait la représentation religieuse de l’inceste comme phénomène humain originel ; ce qui est en contradiction avec les textes et les lois de l’Ancien Testament.

Sainte mythologie de la naissance costale d’Eve comme la procréation d’Adam : le masculin accompli ?
En effet, malgré des cas d’inceste avérés, comme Juda et sa belle-fille Tamar, Lot et ses deux filles, Amnon et sa demi-sœur Tamar (deux enfants du roi David), la Bible interdit formellement l’inceste. Certes, l’inceste devient un moindre mal ou il est seulement toléré, tel l’exemple, sans doute, d’Adam et Eve et de Lot et ses filles, quand il s’agit de sauvegarder une lignée qui, autrement, risque l’extinction. L’Ancien Testament est très clair sur l’interdiciton de l’inceste, comme les sentences du Lévitique (Lv 18, 6 à 10) le proclament : « Je suis Yahvé
Aucun de vous ne s’approchera de sa proche parente pour en découvrir la nudité. Je suis Yahvé.
Tu ne découvriras pas la nudité de ton père ni la nudité de ta mère. C’est ta mère, tu ne décourvriras pas sa nudité.
Tu ne découvriras pas la nudité de la femme de ton père, c’est la nudité même de ton père.
Tu ne découvriras pas la nudité de ta sœur, qu’elle soit fille de ton père ou fille de ta mère. Qu’elle soit née à la maison, qu’elle soit née au-dehors, tu n’en découvriras pas la nudité.
Tu ne décourvriras pas la nudité de la fille de ton fils ; ni celle de la flle de ta fille. Car leur nudité, c’est ta propre nudité etc».
Pourtant, l’Eglise catholique elle-même, du point de vue des moeurs publiques, des coutumes et traditions religieuses, s’est toujours montrée d’une exceptionnellement sévérité. Ainsi, au Moyen-âge, elle considérait que la parenté spirituelle devait, elle aussi, être prise en compte dans la définition de l’inceste. En effet, elle prohibait toute union entre parrain et filleule, marraine et filleul, voire entre parent (mère ou père) et la marraine ou le parrain de l’un de ses enfants.
Dès lors, si l’Eglise catholique condamne aussi l’inceste comme un crime sexuel, un tabou, une abomination même, bref un péché mortel, comment comprendre qu’elle ait pu tolérer une telle fiction artistique ? La transgression de l’interdiction n’est-elle pas celle d’une loi fondamentale qui régit la vie de la cellule familiale et de la société tout entière, quelle qu’elle soit ? Comme je le montrerai plus tard, on ne peut répondre à ces questionnements qu’en ayant présente à l’esprit l’idée que la finalité de la tolérance de cette représentation théologico-métaphysique scandaleuse était de monter qu’Adam seul est créateur au même titre que Dieu. Ce dernier étant ainsi considéré, Eve est réduite au rang d’une simple procréatrice, à l’instar de ses descendantes. Un tel gain de sens théologique suffisait au bonheur de l’Eglise catholique, quitte à s’aveugler sur la dimension moralement scandaleuse de cette représentation artistique, pour fonder la soi-disant Vérité métaphysique, divine même de l’infériorité et de la minorité du féminin par rapport au masculin. En d’autres termes, l’enjeu majeur d’une telle invention est donc clair : justifier le fait originaire que si Eve naît d’Adam, il y a donc légitimation du pouvoir de l’homme sur la femme, comme le pater familias exerce son autorité souveraine sur sa fille, quitte à perdre son âme morale dans cette volonté de justification d’une pseudo-Vérité.
Ainsi, comme je l’ai déjà dit ci-dessus : c’est le manque de creux dans l’être du masculin qui explique son combat perpétuel pour exister, même si, parfois, il a la lucidité de sa vaine issue. C’est une force inutile qui lutte contre des vents contraires et qui attend qu’ils soient apaisés pour trouver un peu de répit. En le voyant ainsi agité, on eût dit que ce n’est pas l’amour de son existence qui lui paraît insupportable, ni même celui de la vie qu’il ignore, mais bien la volonté de combler le manque de creux, dans son être, qui l’accable d’un souci métaphysique. Sa vie est faite d’écueils et d’effroi qu’il compense par des actions continues. Et s’il s’avise de rester en repos, son existence sombre dans un naufrage. Toute satisfaction possible n’est qu’une embellie éphémère. Quand il s’arroge le privilège de contempler sa vie, il voit celle-ci se manifester toujours suivant des efforts continus et sans fin.
Même d’un point de vue biologique, le masculin semble insignifiant. On le constate dès les structures élémentaires de la vie, en l’occurrence, les cellules germinales. La description qu’en donne le professeur Bryan Sykes, sans parti pris aucun, confine le spermatozoïde au ridicule par rapport aux dimensions du gamète femelle animal. Selon lui « les ovules des femmes sont gros, ronds, placides, autonomes, bien pourvus de nutriments pour eux-mêmes et leur progéniture, et produits en quantité limitée : un seulement toutes les quatre semaines. Les spermatozoïdes sont aux antipodes. Dépouillés de leur cytoplasme, ils sont petits, éphémères, frénétiques et produits en quantité énorme : 150 millions par jour ».[7] A ce stade, on voit déjà à quel point l’être du mâle, le chromosme Y, souffre d’un certain nombre de handicaps. D’abord, on remarque que la fièvre, c’est-à-dire l’incapacité à rester au repos, propre au masculin, imprègne déjà sa structure initiale. Celle-ci s’explique par la hâte de son chromosome Y à pénétrer dans le creux de la structure de l’ovule, qui apparaît comme un accueil condescendant pour lui éviter une mort précoce. La frénésie du flagelle du spermatozoïde est, elle-même, très caractéristique du tempérament de son auteur. Ce gamète mâle est toujours empressé de pousser son noyau vers ce lieu d’accueil et de possibilité de vie qu’est le gamète femelle. On eût dit qu’en agissant ainsi, il se savait condamné à l’avance, et comme s’il dessinait, en filigrane, l’empreinte définitive de l’agitation future du mâle, une fois accédé à la vie. Une telle interprétation est d’autant plus justifiée que les quelques mitochondries, cette énergie nécessaire au mouvement frénétique du flagelle, sont immédiatement traquées, combattues et rejetées hors de l’ovule par le système de défense cytoplasmique qui a pour seul but de préserver, de façon absolue, la souveraineté, la suprématie même des mitochondries de l’ovule. Cette traque à mort n’intervient qu’au moment où le noyau du spermatozoïde a pu pénétrer dans l’ovule.
Ensuite, par rapport à l’ovule qui dispose d’une autonomie de fonctionnement jusqu’au terme imparti par le temps à sa vie, le spermatozoïde est fort dépourvu. Il est condamné à la dépense de toute son énergie, l’espace de quelques heures, pour se réaliser, c’est-à-dire pénétrer dans l’enceinte de l’ovule. En ce sens, il ne peut se suffir que relativement et il dépend de la suffisance de l’autre, l’ovule qui, dès ce niveau élémentaire, semble déjà jouer le rôle de la mère. Par rapport à l’ovule, le spermatozoïde fait figure d’un enfant abandonné, perdu, menacé par la dérélection, si le maternel ovule n’était pas là pour le rassurer, le sauver et lui donner sa chance de survie dans l’espace de durée que le destin a octroyé à celui-ci.
Ainsi, quoique le masculin puisse dire, faire, prétendre, sans le soutien implicite (moral, psychologique, sentimental etc.) du féminin dans ses entreprises, il arriverait à peu de choses, ou il n’en réaliserait que la moitié. Ce rôle de soutènement humain se présente sous une double figure : d’abord, comme mère, ensuite, comme partenaire, en principe égale, dans le mariage ou dans quelque forme d’union que ce soit. Sans ces colonnes de pierre, l’œuvre du masculin serait vouée à l’échec ou bien elle n’aurait même pas de commencement. Ce qui se tient ainsi dans l’ombre et agit (le rôle du féminin en général) est très souvent aussi important, si ce n’est plus, que ce qui se donne à voir sous le jour (le statut du masculin en général). Parfois, ce dernier méprise ou méconnaît, par arrogance et orgueil, cet état de fait. Parfois aussi et heureusement, il le fait en l’honneur, à la gloire du féminin, à la manière de bon nombre de philosophes du dix-huitième siècle européen. Même s’ils ont eu l’unique privilège de jouir du succès d’œuvres, parfois communes, ils ont reconnu la part remarquable du féminin. Que serait l’éminent Jean-Jacques Rousseau sans le nécessaire travail de protection, d’éducation de Madame de Varens à Chambéry ? Condillac a dédié son traité majeur sur le mode de connaissance sensualiste à celle qui l’avait grandement aidé dans l’ombre, en l’occurrence, Mademoiselle Ferrand.[8] Aussi, tout masculin, qui réussit sa vie, et dans la vie, une œuvre majeure, doit reconnaître, avec sincérité, cette sentence : derrière tout grand homme, se tient une femme qui agit pour son bien et que tout ne lui soit qu’heur.
Enfin, la violence, l’agressivité inscrite dans l’être masculin s’explique par une saturation de gamètes dans un espace confiné. Même si, dans cette course effrénée vers le refuge de l’ovule (ils sont estimés à environ cinq millions ou plus à chaque éjaculation), il ne sont pas engagés dans une lutte à mort les uns contre les autres ; mais, dans leur agitation, il y a quelque chose d’assez ressemblant. Il s’agit d’une compétition à mort pour sauver sa vie en donnant la vie. Dans l’espace-temps qui leur est imparti, ils se révèlent impitoyables par l’effort de tous à persévérer jusqu’au terme de leur mission : pénétrer dans l’ovule.
C’est cette envie impulsive de pénétrer quelque orifice qui explique, sans doute de façon élémentaire, le comportement sexuel du masculin. En effet, son scrotum fait figure d’un chaudron en constante ébullition par la fabrication continue de spermatozoïdes : cent cinquante millions par jour, slon Brian Sykes (La malédiction d’Adam p.164). Et par semaine ? Et par mois ? Et par an ? Le masculin ne peut s’empêcher de vouloir pénétrer un orifice, quel qu’il soit, de tendre à combler le creux de son être. Il veut ainsi, physiologiquement, se soulager d’un poids oppressant qui, autrement, le rend malheureux ; et métaphysiquement, arriver à une complétude, une adéquation, sans laquelle il est misérable consciemment ou inconsciemment. La littérature nous instruit abondamment de ce genre de comportement sexuel dicté, impulsé par la frénésie rédhibitoire de remplir quelque hiatus. Le thème du Don Juan a inspiré beaucoup d’auteurs à travers des siècles. La condamnation morale de ce genre de conduite sexuelle n’est qu’une hypocrisie inspirée par le judéo-christianisme qui voudrait ainsi, pudiquement, jeter le voile sur le « mal » du mâle, le « péché » mignon du masculin.
Qu’il nous suffise, pour illustrer les tendances primaires du masculin à s’approprier du féminin pour son unique plaisir, de m’appuyer sur un fait, en l’occurrence, en littérature.En effet, dans la France contemporaine, Françoise Chandernagor a illustré magistralement cette conduite sexuelle du masculin dans son œuvre romancée La première épouse. De quoi s’agit-il ? Une femme, sans doute elle-même, aimait profondément son époux au point d’y perdre sa propre identité en tant que sujet libre. L’amour aveugle de l’héroine pour son mari pardonnait tout, pourvu que celui-ci ne s’avisa point de la quitter pour une autre. Comme c’était un homme riche et beau, conscient de l’amour et de la soumission de son épouse, il ne se faisait aucune violence pour s’adonner à une frénésie sexuelle exceptionnelle. Il ne pouvait tourner autour d’une femme, d’une fille sans vouloir la conquérir. Dans cet état de conquêtes continues, aucun lieu ne lui semblait interdit pour ses ébats amoureux : lit conjugal, hôtels etc. Il se complaisait même dans le compte de ses amantes : il disposait d’un carnet où il écrivait les prénoms des filles et femmes conquises par ordre alphabétique. Quand il faisait le tour des lettres de l’alphabet, il recommençait et ainsi de suite. Malheureusement, la première épouse qui espérait que la situation conjugale resterait inchangée, malgré la souffrance, l’humiliation, le déshonneur public qu’elle subissait, finit par tout perdre dans ce jeu franc. En effet, une nuit, son mari la délaissa pour rejoindre sa maîtresse qui habitait un quartier voisin à Paris. Pire, il la quitta pour cette dernière.
In Pierre Bamony : Eve, Filles d’Eve : le Féminin intemporel- Vanité du soi-disant sexe fort-, (Thélès, Paris, 2008, 264 p. Chapitre Chapitre IV : L’essence du masculin : privation du creux et soif infantile du pouvoir)
[1] La Nouvelle Bible déchiffrée – Manuel biblique pour tous – (Edit.L-IB, Valence – France, p.52)
[2] Passage souligné par moi-même.
[3] L’homme à la recherche de son âme (P.B.P., Paris, 1979, p.340)
[4] Nous avons longuement démontré ces thématiques dans un texte inédit : La guerre des dieux orientaux et les raisons du triomphe de Yahvé en ce monde
[5] Il faut croire que le désir de pouvoir accoucher, comme la femme, hante l’esprit du masculin à travers tous les siècles. Il semble que c’est surtout une volonté d’afficher la différence des genres sexuels : d’une part, inférioriser le sexe féminin et son pouvoir de donner la vie ; d’autre part, montrer que le sien est toujours supérieur en ce qu’il contient celui de la femme et, en outre, il est au-dessus du sexe féminin par son pouvoir créateur. En effet, Joan W. Scott, dans La citoyenne paradoxale, montre que les révolutionnaires misogynes, reprennent à leur compte ce vieux thème judéo-chrétien. C’est, du moins, ce qu’elle écrit : « La naissance, après tout, pouvait être envisagée non seulement comme un événement naturel (et donc antérieur à la société), mais aussi comme un acte de création sociale, partie intégrante-en raison de sa nécessité- du contrat social. En effet, la représentation, dans une caricature royaliste, d’un révolutionnaire accouchant de la Constitution (sortie d’entre les cuisses) commente l’usurpation consciente du rôle social de la femme par les révolutionnaires » (A. Michel-Histoire, Paris, 1998, p.p. 76-77).
[6] L’homme enceint, (Edit. P.U.F., Paris 1983, p.21).
[7] La malédiction d’Adam p.164
[8] Traité des sensations (Edit. Fayard, coll. « Corpus des œuvres de philosophie en langue française » ; Paris 1984).




