De la Philosophie des profondeurs : études d’un cas des sciences neuroniques et du Cerveau comme fondement de la nature humaine – Culture et mutabilité de l’être humain

La couleur de l’épiderme des membres du genre humain est indéfinissable. Elle est simplement SUBLIME !

Introduction – Comment on devient ce qu’on n’est pas : les effets de la culture sur l’idiosyncrasie de l’être humain

   Pour comprendre comment la conscience du sujet humain, de manière générale, porte durablement, parfois définitivement, les empreintes de la culture où le hasard de la vie l’a fait naître, nous allons nous fonder sur un exemple précis et étayé. Nous suivrons, à cet effet, notre méthode d’investigation sur le cerveau humain en partant des effets pour remonter (aux) et tâcher de comprendre les causes des phénomènes culturels et de leur forte prégnance sur la conscience individuelle.

   Le cas qui nous a intéressé dans cette perspective est celui d’Herman Lehmann, l’un des enfants d’un couple d’immigrants allemands. Ses parents s’installèrent sur le territoire texan en 1846. Selon J. Marvin Hunter, l’éditeur qui a recueilli son témoignage[1], il est né le 5 juin 1859. À l’âge de 11 onze ans, il a été capturé avec son frère Willie – celui-ci réussira à s’échapper, quelque temps plus tard, et à revenir en famille -, par un groupe d’Apaches. Il vivra pendant plusieurs années parmi ces derniers en tant que fils adoptif de Carnoviste, chef de cette communauté. Certes, en tant que fils de visages pâles, il sera soumis, de manière brutale, à trois données culturelles fondamentales de ce peuple qui figure parmi les « Premières Nations » de ce continent qu’on nomme l’Amérique.

I) Étude du cas Herman Lehmann chez les Apaches

      D’abord, Herman Lehmann, en tant qu’étranger au groupe, les enfants de son âge et même certains adultes haineux des visages pâles, dont des femmes particulièrement méchantes, ont fait subir à celui-ci toutes sortes d’humiliation, d’agressions, de violences sans nombre ni la moindre commisération – ces peuples ignorent ce qu’est le sentiment de pitié autant envers les membres de leur propre communauté qu’à l’égard de l’étranger -. Puis, l’adaptation au régime alimentaire de la viande crue, la répugnance alimentaire qu’on éprouve la première fois quand on en mange, fut brutale, c’est-à-dire sans aucune préparation initiale. Du moins, c’est ce qu’il confie lui-même à J. Marvin Hunter : « Nous approchons d’un veau… Sur un regard de Carnoviste, je comprends immédiatement ce qu’il me demande : je dois essayer de m’emparer de l’animal. Je m’exécute et finis par y parvenir. Carnoviste saute alors de son cheval, le couteau à la main, tranche la gorge de la bête et plonge sa lame dans son estomac. Du lait en jaillit qu’il avale avec une délectation qui me soulève le cœur. Il me fait signe de boire, je lui fais comprendre que je n’en ai aucune envie, mais il se saisit de moi, me plonge le visage dans la panse de l’animal. Il arrache l’organe caoutchouteux, m’en frotte le visage, les yeux, le nez et les oreilles, me pince le nez pour me forcer à avaler cette mixture aigre. Impossible pour moi de la retenir. Je vomis. Carnoviste, le couteau à la main, découpe les rognons, le foie, m’ordonne de les manger, ils sont encore chauds. Je vomis à nouveau, rien ne peut rester dans mon estomac ! Mon bourreau trempe alors quelques morceaux de viande dans du sang frais. Je parviens à ingurgiter quelques-uns » (p.17).

    Ensuite, il a fallu, très vite, s’adapter aux traditions et aux valeurs de sa nouvelle communauté apache. Or les valeurs des Apaches sont fondées sur trois principes : d’une part, comme beaucoup d’autres peuples indiens ou premières nations, comme les Canadiens les appellent, de l’ouest et du sud-américains, ils sont, par tradition, itinérants. C’est le cas des Apaches, des Comanches, des Tonkawas des Arikaras, des Atsinas, des Oglalas, etc. Ils ignorent donc toute notion de propriété privée. C’est l’une des raisons pour lesquelles ils combattent les visages pâles. Et c’est ce qui explique, lors de leurs pérégrinations, quelle que soit la communauté indienne de l’ouest ou du sud considérée, que ces groupes arrachent et détruisent systématiquement sans hésiter les clôtures et les barrières délimitant les propriétés privées des visages pâles. Car selon leur vision du monde, si leur Dieu, que les Indiens appellent « le Grand Esprit », « avait voulu que la terre soit enclose, alors Il l’aurait clôturée… » (p.185) Lui-même. Les premières nations appellent « Grand Esprit » l’Energie dans la matière avec laquelle leurs prêtres peuvent entrer en communication. Ces derniers, aidés par l’énergie de certaines plantes comme le Peyolt ou lophophora Williamsii, dont la mescaline les transfigure et favorise leur accès à une dimension de celui-ci – pour l’être humain, du moins -. Lors de tels contacts surnaturels, des plantes peuvent leur être dévoilées pour traiter des pathologies, pour faire pleuvoir en cas de sécheresse gravissime. Donc, au-delà des divers noms que ces premières nations lui attribuent, c’est toujours au même « Grand Esprit » qu’ils s’adressent. Un tel concept élégant nous paraît plus conforme à la nature du Divin telle que notre intellection peut en avoir quelque notion.  Conçu ainsi, le Divin ne saurait être source de guerres de religions à l’instar des dieux des religions révélées. Celles-ci continuent à perturber la paix du genre humain et à troubler même les liens entre les individus par ce sentiment de faiblesse qu’on appelle la haine.

   N’ayant donc pas de propriétés privées, les vastes terres n’appartiennent à personne en particulier. Leurs immenses richesses en matière de gibiers, de cultures, etc., suffisent largement à la survie de tout un chacun. Aussi, tout entiers livrés à l’ivresse de leur liberté, ils n’ont de cesse de parcourir tous ces vastes espaces jusqu’aux limites des territoires des autres peuples auxquels ils pouvaient s’attaquer en cas de nécessité ou de besoin tel que la famine ; ce qui créait des conflits entre eux tout autant que des inimitiés. Car, de manière générale, la famine les conduisait à voler les possessions (animaux), les productions de peaux traitées des animaux tels que le bison pour se couvrir du froid ou comme objets d’échanges marchands. Ils pouvaient aussi voler les femmes et même les enfants d’autrui, c’est-à-dire les autres Indiens ou les visages pâles pour les marier ou pour les élever comme leurs propres enfants, tel que le justifie la situation de Herman Lehmann lui-même. Car la plupart des populations des Natifs ont une conception singulière de la famille. C’est moins le sang, comme le conçoit chez un grand nombre des peuples de la terre (« nous sommes du même sang ») qui constitue les liens profonds des membres de la famille. Ce sont, essentiellement, les facteurs culturels mutationnels qui, par-delà les liens du sang, conduisent à une autre dimension de l’être de l’humain dans sa capacité à se fondre dans les structures fondamentales de la culture, quelle qu’elle soit. Dans ce cas de figure, il ne s’agit pas d’une simple intégration, mais d’une assimilation parfaitement assumée.

   Tel est le sens de leur penchant au vol comme une nécessité, voire une valeur ou croyance culturelle admirée par toute la communauté. Toutefois, contrairement aux Blancs, en cas d’attaques d’autres groupes humains, les Indiens ne sautaient pas sur les femmes pour les violer. Ils préféraient les scalper après les avoir tuées. Ainsi, ce qui les intéressait, ce n’était nullement leur sexe, mais leur vie, c’est-à-dire leurs scalps. C’est, d’ailleurs, le sens de la deuxième valeur des groupes apaches : tuer pour un oui ou pour un non, visages pâles ou autres groupes indiens ennemis ; ou même des membres de leur propre communauté s’ils commettaient une faute, quelle qu’elle soit et quel que soit son degré de gravité. En revanche, chez les Cheyennes du Nord, comme le Montana, il est interdit d’attenter à la vie d’un autre Cheyenne, comme chez les Juifs. Autrement, même par accident, si un Cheyenne perd la vie du fait de la faute d’un autre Cheyenne, le meurtrier est banni définitivement de la communauté. S’il a une femme, celle-ci est libre de l’accompagner dans son bannissement ou de rester dans la communauté en prenant un autre mari. Ainsi, pour ce qui concerne les Apaches, l’auteur nous dit que même s’« ils sont en général assez méchants avec leur compagne, ils se montrent plus indulgents avec leurs enfants. Dès douze ans, les garçons sont formés à toutes les sortes de vol et de pillages » (p.43). Au sujet de la femme, apache ou non, il est vrai que la condition de celle-ci n’était pas toujours enviable. Ainsi, en cas de décès de leur mari à la guerre, les femmes s’automutilaient gravement comme une figure de compassion par rapport à sa mort. De telles mutilations pouvaient parfois les conduire à leur mort. Et en cas d’infidélité, leur mari leur coupe le nez qui restait une blessure indélébile.

    Enfin, la troisième valeur consiste dans l’acte de tuer comme ce qui est conforme à la nature des choses. En ce sens, la vie d’un individu humain, dont la qualité majeure tenait au fait qu’il manifestait suffisamment de forces pour survivre au jour le jour, n’avait aucune importance en soi. On devait se montrer impitoyable envers autrui pour éviter d’être soi-même tué.

Culte solaire chez les peuples natifs des Etats-Unis d’Amérique

     Herman Lehmann intégra, donc, toutes ces valeurs ou croyances culturelles comme allant de soi, c’est-à-dire comme l’expression des réalités humaines, en général, et apaches en particulier. Cette insertion accomplie de sa totale intégration/assimilation à la communauté apache, qui l’avait accueilli et adopté comme l’un des leurs, le transfigura profondément ; malgré la couleur de sa peau. C’est le signe même que celle-ci n’a aucune importance, en réalité, même si certaines cultures ou civilisation ont tendance, depuis des millénaires ou des siècles à lui accorder une valeur majeure, c’est-à-dire indue. Certes, sa différence physique ne manqua pas de poser quelquefois des problèmes évidents aux membres de sa communauté quand ils rencontraient des visages pâles, comme il l’explique lui-même. En effet, à plusieurs reprises, il raconte comment, dans ce cas de figure, les membres de sa communauté sont obligés de le cacher aux yeux de l’homme blanc. Car tout le monde savait qu’il était recherché par celui-ci. C’est en ce sens qu’il dit :

1) « Je ne peux évidemment pas me montrer aux hommes blancs qui, de toute façon, m’effraient, et je suis obligé de me cacher. Certains membres de notre tribu sont éparpillés sur une bonne vingtaine de kilomètres. Un vieil indien m’apporte régulièrement de grandes quantités de bières et nous nous enivrons ensemble » (p.81).

2) « Je reste caché. Carnoviste ne veut pas se séparer de moi. D’ailleurs, que ferai-je chez les Blancs ? J’ai fini par haïr cette race dont je suis issu… Je suis auprès de mon chef quand nous voyons arriver une délégation de soldats dans leurs uniformes bleu marine à boutons cuivrés. On me dissimule sous des couvertures, sur lesquelles les Indiens prennent place, et fument tranquillement tandis que les soldats fouillent un à un les tipis » (p.134).

       Devenu mentalement « peau rouge », selon les croyances des Européens-Américains, Herman Lehmann se livra avec violence aux meurtres des Blancs en prenant plaisir à les scalper. Certes, comme il l’a confessé lui-même, lors de son premier meurtre, il avait sans doute encore un reste de sentiment de l’humanisme chrétien. Car il avait beaucoup tergiversé avant de passer à l’acte, c’est-à-dire de tuer sa prise et de la scalper. Il dut commettre ce crime sous la pression de son chef. « Mais Carnoviste désire davantage, exige le scalp de l’homme. Je me sens incapable de commettre un tel acte, que je n’ai jusque-là jamais accompli. Carnoviste me menace de pire représailles si je ne m’exécute pas. Je saisis donc mon couteau, entaille le cuir chevelu au sommet du crâne, empoigne la chevelure et la tire d’un coup sec. Le scalp saute de la boîte crânienne de ma victime comme un bouchon ». (p. 62).

    Ayant franchi cette première répugnance du meurtre et du scalp d’un innocent, Hermann Lehmann n’avait plus jamais eu de tels scrupules à réitérer ce genre de pratique au cours des raids, des vols, des rapts de visages pâles dans leurs propriétés, dans les campements. Même des familles sans défense en voyage dans leurs carrioles sont massacrées et scalpées et leurs biens volés. Car n’ayant aucune idée de la valeur de l’argent sous forme de billets de banque, les Apaches se contentaient de les jeter au vent, de les brûler ou de les déchirer. Ils recherchaient essentiellement des objets en nature pouvant être consommés ou échangés, vendus. C’étaient surtout des couvertures, des peaux de bison, des fusils et des cartouches, du thé, des alcools, des bijoux, etc. Les mœurs de sa tribu apache, comme il se définissait lui-même et qui l’avaient nourri pendant des années, étaient fondées sur la haine inexpiable des visages pâles. Elles l’avaient également marqué de façon profonde et substantielle. Les Blancs lui étaient devenus totalement étrangers ; pire, des ennemis redoutables qu’il fallait chasser ou tuer absolument. C’est à ce prix seul qu’ils pourraient éventuellement libérer leurs territoires que ces Blancs sont venus accaparer de manière exclusive. Car eux aussi, se montraient impitoyables dans leur volonté d’éliminer les Indiens ; tous les Indiens si possibles afin qu’ils puissent vivre en paix dans leurs propriétés privées. C’est à cette condition qu’ils ne seraient plus constamment harcelés par des groupes d’Indiens qui étaient devenus leurs ennemis absolus.

     Alors, il s’agit d’une situation d’êtres humains devenue absolument inconciliable à cause de leurs croyances culturelles respectives et des valeurs inhérentes à celles-ci. D’un côté, des Humains qui défendent comme ils peuvent, avec leurs moyens propres, c’est-à-dire dérisoires leurs terres de libre circulation des personnes ; de l’autre, des Humains qui veulent prendre de force et par des moyens de destruction massive des terres appartenant aux premiers habitants, en raison de leur mépris de l’économie et de la marchandisation de la production. Pire, ils ont le tort de refuser la valorisation d’une fiction qu’on appelle l’argent ou la richesse par la mise en valeur de ces mêmes terres grâce à la production agricole intensive et par l’échange marchand des productions.

     Ainsi, lors de leurs assauts contre des villages indiens, ils capturaient les enfants, violaient les femmes avant de les emmener ; et ils tuaient tous les hommes, volaient leurs tentes et leurs équipements, etc. On comprend la rage d’Herman Lehmann à tuer tous les visages pâles, quand ils en rencontraient sur leur route, pour se venger de la mort des leurs. Tel est le sens de son témoignage suivant : « Nous tuons et scalpons quatre cow-boys, volons leur troupeau de mules, leurs chevaux et une grosse quantité d’argent. Comme d’habitude, nous déchirons les billets et ne conservons que l’argent et l’or afin de fabriquer des bijoux et parures ». (p.97) Plus loin, il ajoute d’autres forfaits dont nous ne retiendrons que le suivant : « Nous scalpons deux victimes blanches et prenons la direction du sud-ouest pour rallier notre village avec un millier de bêtes environ que nous vendons aux négociants mexicains. La plupart de ces bêtes sont marquées de trois lettres mystérieuses pour nous : « HEY » (p. 111). Sans aucune notion de propriété privée, ils ne pouvaient pas savoir que les Blancs s’approprient même leurs bêtes de cette manière même.

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     Herman Lehmann perdit son père adoptif et aussi son chef lors de combats contre les Comanches. Lui-même tua l’homme médecine de sa communauté qui ne semblait pas l’aimer et qui cherchait une occasion de le tuer. Or, chez les Apaches, un crime de sang d’un membre de la communauté, de surcroît un médecin, doit être payé par le sang quoi qu’il en coûte. Il fut, donc, contraint de fuir sa communauté pour sauver sa vie. Aussi, ne sachant où aller – car sans une communauté, l’individu n’est plus rien, surtout dans un monde hostile -. Il se livra à une longue errance jusqu’à sa rencontre avec une communauté comanche. Il dut se présenter ainsi, avant d’être adopté et intégré à ce dernier groupe. « Je suis un blanc de naissance, je suis indien de cœur et… je hais autant que vous les visages pâles… Mon bouclier arbore le scalp de nombreux blancs tués de mes mains et qu’ils me considèrent comme un ennemi… J’ai quitté les Apaches pour de bon et {car} ma tête est mise à prix… Je souhaite rejoindre les Comanches, vivre en leur compagnie et combattre avec eux Apaches et visages pâles » (p.158). Il fut alors intégré comme un membre à part entière de ce groupe de Comanches. Mieux, Cotopah, le chef du groupe, accepta même de le recevoir comme son frère. Il reçut le prénom comanche de Montechema. Il s’appela alors Herman Lehmann Montechema qui figura dans son état civil. Il passa le reste de sa vie au milieu de sa nouvelle tribu. Sur ce point, il apporte les précisions suivantes : « Je suis en possession d’autres documents officiels qui prouvent eux aussi mon appartenance à la nation indienne. Je vis actuellement à Grantfield, dans l’Oklahoma, où résident également nombre de mes compatriotes indiens qui me considèrent toujours aujourd’hui comme un des leurs » (p.249). Les documents officiels émanant du Département d’État stipulent ceci : « Conformément à celui-ci{document officiel}, vous pouvez prendre toutes les dispositions nécessaires afin que Herman Lehmann soit officiellement reconnu comme membre de plein droit de la tribu comanche et informez de cette décision toute personne suivant ce dossier et votre action… A. C. Tonner, Commissaire aux affaires indiennes » (p.251). Ainsi, chez un grand nombre des peuples des « Premières nations » de l’Amérique du Nord (Etats-Unis d’Amérique et Canada), pour appartenir à un autre peuple que celui dont on est initialement originaire, la couleur de l’épiderme (Noir, Blanc, Jaune, Cuivré) n’a aucune importance. Il faut manquer de bon sens pour s’attacher à de telles futilités. On peut devenir un autre ou membre d’un autre peuple par d’autres critères que celui de la couleur de l’épiderme : on se situe sur le plan de la culture. Tout être humain désirant devenir un autre, c’est-à-dire appartenir à un autre groupe humain doit le prouver par la sincérité de son cœur, par son engagement entier à se fondre dans ce groupe pour pouvoir le défendre tout entier, le cas échéant. Devenir n’est pas un simple mot : c’est une transfiguration essentielle de l’intérieur d’une telle personne. D’ailleurs, c’est par ce moyen sublime, propre à l’humanité vertueuse, qu’un grand nombre d’individus ou de peuples ont pu survivre malgré de graves menaces d’extermination. Si l’on doute, alors qu’on se donne la peine d’interroger le code génétique, qui ne ment pas.

   Comme sa « famille de sang », selon sa propre expression, ne cessa de le rechercher pendant toutes les années de son enlèvement par un groupe d’Apaches, elle finit par impliquer les autorités politiques, militaires et administratives locales dans sa quête. Puisque, par ailleurs, le grand chef comanche, Quanah Parker, militait activement pour la sédentarisation des tribus indiennes dans des réserves destinées par l’État américain à cet effet, celui-ci employa tous mes moyens de persuasion pour l’encourager à rejoindre sa « famille de sang » ; et à consentir à vivre dans le monde des Blancs par rapport auquel il est devenu totalement étranger. Le retour dans sa famille et les retrouvailles, après tant d’années de séparation, ne fut pas une tâche aisée autant pour lui que pour sa mère, son frère Willie et leur sœur. Car Herman Lehmann manifesta de la répulsion et du rejet par rapport à la civilisation de l’homme blanc. En revanche, tous les membres de sa famille firent preuve de bonne volonté et de patience pour tolérer ses mœurs d’Indien. À cet effet, son frère Willie était chargé de le surveiller en permanence pour l’empêcher de fuir chez les Indiens ou de commettre l’irréparable comme le massacre du bétail des voisins. De par sa mutation culturelle accomplie d’Indien ou de « peau rouge » comme on continue à l’appeler, il était devenu trop étranger et même indifférent par rapport au monde de l’homme blanc. Il oublia même le fait qu’il est ou qu’il était l’un des leurs par la couleur de sa peau qui était devenue à ses yeux un épiphénomène ; et aussi par son nom allemand de naissance.

     Il est vrai qu’Herman Lehmann ne fut pas le seul enfant, originairement blanc, qui fut enlevé et élevé par une population dite indienne. Il y eut d’autres cas d’enfants blancs qui avaient été enlevés par des Indiens et qui, retrouvés plus tard, n’ont pu se réadapter aux us et coutumes, aux traditions de l’homme blanc ; à sa civilisation. C’est le cas de Rudolph Fisher (1852-141), lui aussi d’origine allemande. Il « fut capturé en 1865 à l’ouest de Fredericksbourg, et restera douze années parmi les Indiens. On le retrouve en 1877 à Fort till marié et père de famille. On le persuade de revenir à la civilisation, mais dès l’année suivante, il quitte sa famille de sang et rejoint les Comanches, qu’il ne quittera plus » (p.208).

    Pour tenter de l’attacher définitivement au monde de l’homme blanc et, ce faisant, de lui faire oublier ses « racines » et sa mutation culturelles indiennes, on le maria à une femme blanche dont il eut des enfants. Tout cela fut vain : il demeura ce qu’il était devenu en vertu de sa mutation culturelle, soit un Indien ou « peau rouge », c’est-à-dire l’insulte suprême de l’homme blanc par rapport aux Natifs. C’est ce qu’il avoue lui-même en guise de confession authentique et qui est d’une profonde sincérité. Ceci se passe de toute démonstration rationnelle. « Les commentaires fusent autour de moi, dans une langue qu’il m’est impossible de comprendre et qui m’est pourtant maternelle. Des années de vie sauvage ont effacé de ma mémoire toute trace de l’affection et de la tendresse que peut prodiguer une mère. La mienne n’est à mes yeux, en cet instant précis, qu’une simple femme blanche. On m’étudie sous toutes les coutures et l’on finit par trouver une cicatrice sur mon bras qui date de la plus tendre enfance et me permet d’être identifié. Willie et Mina, mon frère et ma sœur, s’approchent de moi, et le rideau noir de l’oubli qui m’a enveloppé depuis si longtemps glisse un peu : quelques épisodes de mon enfance me reviennent en mémoire. Je me souviens de ces camarades de jeu dans un temps lointain. Quelqu’un répète « Herman Lehmann », et ce prénom me semble vaguement familier. Doucement, mais sûrement, le brouillard s’estompe. Me voilà de retour dans ma famille de sang. Il n’empêche, je demeure un Indien. Et en bon Indien, mon aversion pour les Blancs demeure vivace »[2] (p.211) en raison de tout le mal qu’ils ont causé dans leur volonté de domination des autres peuples dont les « Premières Nations » du continent américain.

        C’est pourquoi les peuples des États-Unis d’Amérique ne sont nullement l’expression d’un réel « melting-Pot » comme leurs populations ont voulu le faire croire aux autres peuples de la Terre, Mère de tous les vivants. Ce sont davantage une agglomération ségrégative d’individus ou de nations d’origine européenne. Ces nations se sont fondées sur le principe de l’homophilie plastique ou linguistique. C’est ce qui explique que, dès la fin du XVIIIe siècle et pendant tout le XIXe siècle, surtout en vertu de la violence meurtrière et sauvage qui régnait à tous les niveaux des groupes humains, on a eu affaire à l’émergence de nations italiennes, hollandaises et britanniques, irlandaises, slaves, juives, allemandes, etc. Et toutes ces nations ont contraint les Noirs, où qu’ils vivent sur ces territoires, à survivre ensemble dans des lieux infernaux, insalubres des cités et dans des taudis. Il s’agissait, ainsi, de mieux les contrôler ou de mieux les gérer en vue de la paix de l’homme blanc. Ce faisant, les États-Uniens ont créé une nouvelle figure, dans les temps modernes, comme on dit ordinairement, de l’antique opposition Hébreux-Cananéens (aujourd’hui Palestiniens). En ce sens, il y a de fortes présomptions qui inclinent à penser qu’ils finiraient leur existence sur la terre sans jamais arriver, au niveau de cet ensemble de nations closes sur elles-mêmes (ou presque), à une harmonie fondamentale de cette totalité humaine. Ces réalités humaines n’arriveraient pas non plus à une véritable connaissance des unes et des autres, faute de volonté de bien agir, c’est-à-dire du désir de coexister pacifiquement et en bonne intelligence en tant que membres d’un même genre de vivants. D’ailleurs, nous pensons qu’ils ignorent même l’existence ou la réalité de cette expression : « membres d’un même genre de vivants ».

    L’on comprendra mieux le sens de notre analyse par la manière dont les peuples cheyennes ont été manipulés, trompés et, finalement, détruits en grande partie. Nous retiendrons un aspect de cette histoire que Jim Fergus nous fait découvrir sous forme de roman (Mille femmes blanches– Le Cherche-Midi Éditeur, Coll. Pocket, Paris 2000) L’auteur s’attache à explorer le choc des cultures et le destin des femmes au XIXe siècle à travers l’histoire de May Dodd, qui s’intègre à une tribu Cheyenne. Initialement, il s’agirait d’un Pacte supposé avoir été proposé par un chef cheyenne entre les sociétés blanches d’origines européennes triomphantes et les natifs, soit les peuples indiens, comme convention en vue d’une possible paix entre ces deux sociétés. Le principe est le suivant : « Vous nous donnez mille femmes blanches contre mille chevaux ». La finalité de ce Pacte consiste à miser sur le futur des deux genres de sociétés. Les chevaliers cheyennes s’uniront à ces femmes pour générer des descendants. Cette miscégénation serait le facteur de l’unification possible des deux sociétés puisque les descendants uniraient deux types de sang en vue de créer une société commune. Celle-ci serait de nature à mettre un terme aux guerres continues entre les deux types de société.  

    Toutefois, la finalité de Jim Fergus consiste à montrer plusieurs données réelles et douloureuses des peuples indiens, au milieu du XIX siècle, au sein des jeunes Etats-Unis d’Amérique en pleine expansion vers l’Ouest de ce vaste territoire. D’abord, la rencontre et le choc de cultures différentes comme l’intégration forcée des femmes blanches dans la culture indienne Cheyenne, voire le métissage culturel en émergence. Ensuite, la condition féminine et la quête de liberté de la Femme, puisque les personnages principaux sont, en grande partie, considérés comme des parias, soit des femmes internées pour des raisons futiles, ou marginales. Elles trouvent, dans cet échange social singulier, une opportunité d’une nouvelle vie et d’une liberté loin de la société patriarcale américaine. Puis, l’auteur nous dévoile le destin tragique des peuples natifs traqués sur l’ensemble de ce vaste territoire en chemin vers la réalisation des Etats-Unis d’Amérique. Il dépeint l’agonie des communautés autochtones, la violence des conflits et la perte de leurs terres. Enfin, son intention est claire : déconstruire les stéréotypes volontairement entretenus parles Blancs et que ceux-ci répandent partout au sujet des peuples natifs pour mieux assoir leur domination, leur supériorité. Car l’œuvre interroge la notion de « sauvagerie », de « primitifs » en opposant la civilisation américaine et les traditions, les coutumes des peuples dits indiens. C’est ce que nous appelons justement « les croyances culturelles » comme le montre manifestement l’exemple du capitaine américain Bourke, chargé de combattre les peuples natifs insoumis, tels que les Cheyennes du Montana ou du Dakota.

      Ces deux visions opposées des phénomènes humains du même homme, bien qu’il sache distinguer la qualité intrinsèque des peuples cheyennes, quand il se place sous l’angle de la raison. C’est ce que Jim Fergus écrit : « Le capitaine, quoique avec mauvaise grâce, dit que leur (les Cheyennes) tribu fait montre d’une certaine supériorité sur les autres races d’Indiens d’Amérique. C’est un peuple élégant, fier et indépendant qui est resté fidèle à lui-même autant qu’il a pu malgré les vicissitudes du temps. Bien plus que les autres tribus, quelles qu’elles soient, les Cheyennes ont évité les missionnaires, les agences indiennes de l’État et, de façon générale, tout contact avec les Blancs. Ce qui leur a permis… de moins « se dégrader » que les autres » (p. 106). S’il s’en tenait à ce principe de réalité évidente, il n’aurait aucune raison de vouloir les soumettre à la civilisation d’origine européenne ; de désirer les dominer sous tous les points. D’autant plus qu’au contact des Forts militaires américains, ils deviennent des loques imbibées d’alcool, condamnés à mendier leur pitance quotidienne, à prostituer leurs femmes ou leurs filles, etc. Bref, ils perdent définitivement leur qualité d’êtres humains et meurent abandonnés comme des chiens errants.

    Donc, le capitaine préfère ses croyances culturelles péjoratives. Car elles ne sont fondées sur rien de solide. Cependant, elles lui permettent d’élever sa civilisation au-dessus de celles des Indiens. Elles sont devenues commodes et elles justifient tout : mépris, domination, violences, massacres et exterminations, etc., comme on le constate à travers le récit d’Herman Lehmann. C’est en ce sens que l’auteur rapporte les propos suivants du capitaine John Bourke pour lequel les peuples natifs sont encore à l’âge de la pierre. Pire, ils sont des « païens qui n’ont jamais dépassé leur statut initial dans le règne animal, ne se sont jamais élevés à la beauté et à la noblesse de la civilisation. Ils n’ont d’autres religions que leurs superstitions, d’autre art que ces silhouettes qu’ils tracent sur la pierre, d’autre musique que le vacarme de leurs tambours. Ils ne lisent pas, n’écrivent pas. Je pose la question : qui est leur Shakespeare ? Leur Mozart ? Leur Platon ? C’est une race de barbares, d’oisifs. Leur histoire est inscrite dans leur sang, par des siècles entiers de sauvagerie, de boucheries incessantes. Le meurtre et la déshérence ! Écoutez-moi, May : ces gens – là ne pensent pas de la même façon que nous. Ne vivent pas de la même façon que nous…Des animaux… Ils font l’amour comme des bêtes » (p.126). Le capitaine Bourke préjuge, ainsi, les Cheyennes puisqu’il oublie ou qu’il ignore que tous les peuples de notre commune Terre n’ont pas eu la même histoire. Ce faisant, et sur ce point aussi, chaque peuple humain est différent d’un autre, sans, pour autant, déchoir de son statut d’être humain en vertu même de la singularité de la figure de sa propre histoire.

La Puissance de l’ADN !

    Or ce sont ces dernières données culturelles qui seront enseignées de siècle en siècle aux enfants, dans toutes les familles, dans les écoles et les universités ; et qui circulent de cercles discussion en cercles de discussion intellectuels, vulgaires, sociaux, etc. L’on est, ainsi, conditionné, de générations en générations par un amas de préjugés ou de croyances culturelles érigées au rang de valeurs ; voire d’une figure de connaissances des peuples différents par leur civilisation et leurs cultures. Et puisque le cerveau humain est le créateur qui emmagasine tout en lui, c’est-à-dire les données et les réalités humaines, et les conserve pour les transmettre de générations en générations par des processus complexes que nous analysons ci-dessous. L’on comprend alors que tant que les branches humaines ne se départissent pas de telles croyances culturelles, il n’y aura jamais de paix sur la terre ; il n’y aura jamais de connaissances réelles des peuples les uns par rapport aux autres ; ni de compréhension mutuelle qui conduirait les branches humaines, les unes et les autres, à la sérénité, à l’harmonie, à l’amour/amitié entre nous, membres du genre humain. Alors, les élites politiques d’hier, d’aujourd’hui et de demain, fidèles serviteurs et adorateurs de Sauron, sèmeront toujours, en fonction de leurs intérêts exclusifs, la guerre perpétuelle entre les enfants de la Terre, Mère de tous les vivants.

   Donc, pour nous en tenir à ces données américaines, les agglomérations ségrégatives ne coexistent pas ; mais elles cohabitent seulement quasi parallèlement dans les mêmes espaces ; sans plus. Car le désir d’ascension vers la figure idéale de la belle humanité n’existe pas encore chez cet ensemble d’êtres humains, dans l’oubli que l’on ne naît pas humain, mais on le devient par un processus de sauts qualitatifs qui nous éloignent de la simple forme plastique, comme le signe qui renverrait à ce qu’est l’Humanité. Mais celle-ci manque ordinairement de fond. En fait, l’humanité plastique est seulement un piédestal sur lequel quelques-uns d’entre les êtres, censément humains, prennent appui pour s’envoler, pour s’élever vers l’essence humaine réelle et véritable, c’est-à-dire transcendante et fondamentalement éthique. Hélas, ils n’y arrivent pas faute de l’influence heureuse de la conscience claire et lucide : la seule vertu ou la seule faculté du cerveau humain qui fait de nous des Humains.

II) Deviens ce que tu n’es pas[3] : Le jeu du cerveau dans les phénomènes et les processus de la mutabilité culturelle du sujet humain[4] à partir du cas d’Herman Lehmann

    Le monde sous-jacent du cerveau se laisse surapercevoir dans ses polymodalités de fonctionnement qui expliquent les processus complexes des phénomènes de l’émergence culturelle et des diverses formes de mutabilité de celle-ci. En effet, pour peu que l’on prête attention, dans les moments de silence profond, à ce qui se passe en soi-même tout autant qu’aux processus actuants (du latin actualis, qualifiant la force agissante ou opérante), une telle autocontemplation de soi permet de comprendre le sens de nos analyses suivantes. Notre cerveau, en son for intérieur, nous apparaît alors comme un immense espace éclairé à l’intérieur suivant ses diverses formes d’énergie. Certes, celle-ci est une par son essence, et multiple par ses modalités de manifestation. L’une d’elles est l’électricité qui émerge et parcourt tous les sens en activant toutes les zones de la superficie du cerveau. Et l’architectonique apparente de son fonctionnement se conçoit comme une longue chaîne continue et intriquée d’actuaire[5] nodal puisque tout fonctionne, se passe, se conçoit en nous (le cerveau) sous des formes de nœuds, par-delà l’apparence supposée simple de ces phénomènes. Donc, tout ce qui concerne les structures élémentaires de sa vie actuante ou agissante est nécessairement complexe. Car notre intellection le détermine à forger des concepts pour nous et par nous-mêmes en forçant ces derniers à faire émerger des significations qui nous permettent de tâcher de comprendre le mieux possible les faits de la vie humaine, voire les phénomènes de notre monde suivant notre perspective ou en vertu d’une vision syntonique.

   Aussi, lorsqu’on s’avise de parcourir toutes les échelles de son actuaire, chaque palier de celles-ci est constitué de nœuds dont nous ne retiendrons que les plus importants pour nous et non pas en soi.

  D’abord, on remarque que les neurones nodulaires, c’est-à-dire ce qui se conçoit ou se forme, se constitue sous forme de nœuds, qu’on pourrait appeler actiniques – ce qui a essentiellement un principe rayonnant, veillent à l’éclairage permanent de l’espace interne du cerveau. Leurs rayons d’action s’étendent à la diversité infinie des multiples activités du cerveau comme un océan galactique ; hormis des zones invisibles telles que les trous noirs dans notre univers d’après la lecture ou la vision des phénomènes de nos astrophysiciens. C’est ainsi que tout ce que la conscience oublie finit par être repéré et ramené à sa surface actante – qui est toujours en activité par nécessité vitale – suivant les besoins de celle-ci. L’oubli n’est qu’un voilement des acta[6] dont la conscience n’a nulle activité présente ou immédiate à titre de besoin. Même rangés dans un tiroir de l’immense bibliothèque du cerveau, ceux-ci sont toujours actifs, jamais à l’état d’inertie – ce terme n’a aucun sens dans le monde réel de l’Eneragentie ou Matière/Énergie -. C’est à cette condition qu’on peut s’en ressouvenir en cas de nécessité ou de besoin. En outre, les neurones nodulaires actiniques ont pour fonction d’être les vecteurs des actas de la conscience dont les méandres complexes de la mémoire sont comparables à un thésaurus individuel.

   Puis, les neurones nodulaires taxons – ce terme dérive du grec ancien taxis, soit le rangement – sont chargés de classer les actas dans la bibliothèque individuelle ou son thesaurus privé. Celui-ci contient la totalité des faits, des idées actualisées ou non, des expériences, des désirs, des sentiments, des émotions même superficielles, des sensations, etc., de chacun de nous. Rien de tous ces actas ne se perd ni ne se dilue, voire ne s’efface en nous, c’est-à-dire des méandres de notre mémoire. Tout est méthodiquement classé dans notre thesaurus personnel en vue de permettre aux actas de la conscience d’y recourir en cas de besoin comme l’acte ou l’effort que l’on fait pour se rappeler un mot, un nom, une image, voire une expression supposée oublier. Donc, si nous sommes toujours en mesure de retrouver dans l’instant ou au cours d’une journée, voire d’une semaine les choses dites oubliées, cela vient du fait que ceux-ci sont mis à disposition de la conscience en cas de besoin. Et tout se fait, se réalise sous la vigilance, l’omni-inspection du cerveau auquel rien de ce qui se passe en nous ne peut échapper à l’instar des nanoparticules-espions qui nous observent en permanence dans nos faits et gestes quotidiens pour le compte d’un éventuel ennemi. Donc, il n’y a d’oubli qu’au niveau de la conscience ponctuelle. C’est pourquoi nous appelons oublis des actas qui ont été nettoyés de temps en temps par les soins du cerveau de l’actuaire de la conscience. Car ils apparaissent parfois comme des éléments surnuméraires dont elle n’a pas d’utilité immédiate ; et qui peuvent encombrer sa capacité de fonctionnement présent. Ce faisant, il s’agit de libérer de l’espace en elle pour permettre l’émergence et la constitution d’autres faits, idées, c’est-à-dire d’autres actas.

     A propos de l’oubli, il importe d’apporter une nouvelle lumière sur ces phénomènes par rapport à la conception des philosophes qui nous ont précédé ; en particulier, celle de Nietzche. En effet, celui-ci, dans les Considérations inactuelles (Aubier, Coll. Bilingue, Trad. Et Préface Geneviève Bianquis – Paris 1964) tout autant que dans La Généalogie de la morale (Idées/Gallimard, Trad. Henri Albert-, Paris 1964) propose une conception singulière de l’oubli dans son rapport avec le bonheur de l’individu. Selon lui, il ne saurait y avoir de bonheur sans la nécessité de l’oubli. Ce faisant, il s’oppose à la tradition philosophique classique, en particulier à la théorie de la réminiscence de Platon dans La République (Livre X, le mythe d’Er le Pamphilien, Garnier Flammarion, Trad. Robert Bacou), entre autres ouvrages. Il considère que le culte de la mémoire est une grave erreur, une grande méconnaissance de la nature des faits. Car un excès de mémoire rend l’accès au bonheur impossible puisque cette dernière apparaît comme la manière de ressasser indéfiniment des faits du passé qui nuisent à la liberté ou à la disponibilité de la conscience pour jouir de l’instant présent. C’est en ce sens qu’il écrit dans le premier ouvrage précité : « Toute action exige l’oubli comme la vie des êtres organiques exige non seulement la lumière mais aussi l’obscurité. Un homme qui ne voudrait sentir les choses qu’historiquement serait pareil à celui qu’on forcerait à s’abstenir de sommeil sans fin ».

   Cependant, l’erreur de Nietzsche réside dans le fait qu’il accorde à l’oubli une faculté active comme si celle-ci existait et se déterminait per se. Dans cette perspective, l’oubli n’est plus une simple perte de mémoire des faits et de représentation ou d’idées, mais une activité volontaire en soi-même ; une puissance capable d’évacuer par elle-même les contenus de la mémoire. Mieux, c’est un tri sélectif de la conscience qui doit rationaliser nos rapports à notre passé, donc, capable de laisser de côté tout ce qui ne peut troubler la sérénité de l’instant. C’est, du moins, ce qu’il écrit dans le second ouvrage précité. « L’oubli n’est pas seulement une vis inertiae, comme le croient les esprits superficiels : c’est bien plutôt un pouvoir actif, une faculté d’enrayement dans le vrai sens du mot, faculté à quoi il faut attribuer le fait que tout ce qui nous arrive dans la vie… se présente tout aussi peu à notre conscience pendant l’état de » digestion ».

   En réalité, même si les actas interagissent les uns par rapport aux autres en nous et particulièrement dans notre conscience, il n’en demeure pas moins qu’ils sont mis en mouvement par notre cerveau en fonction des sollicitations de notre conscience ; de l’aera mentis de notre biocorpora. Donc attribuer, aux actas, comme l’oubli, un tel pouvoir, c’est faire fi des corps complexes en activité permanente dans notre biocorpora. C’est pourquoi on ne peut affirmer, comme Nietzsche, que « Le rôle de la faculté active de l’oubli consiste en une sorte de gardienne, de surveillance chargée de maintenir l’ordre psychique, la tranquillité, l’étiquette ». Toutefois, c’est, plutôt, au cerveau seul qu’appartiennent la conduite et la gestion harmonieuse des phénomènes complexes dans l’intérêt de la sérénité de la conscience.

   Car, c’est un fait incontestable, la conscience est vite saturée par ses actas ; ce qui a pour effet de réduire considérablement son effectivité dans son agir spontané ou présent. Sur ce point, chacun de nous peut faire l’expérience suivante : si l’on jette au sol, par exemple des grains de maïs et que l’on nous demande de nous concentrer pour embrasser avec clarté et précision l’ensemble de ses grains éparpillés sous nos yeux, nous serons incapables d’une telle prouesse. Soit notre conscience, si elle y parvient par rapport à son flux d’idées habituel, à ses divertissements continus, se concentre sur un grain et dans ce cas, elle peut le visualiser de manière très précise. Mais les autres grains sont flous dans son champ de vision. Soit elle tâche d’embrasser le tout sous un même regard, et dans ce cas, elle perd la netteté de la perception de chacun des grains. C’est pourquoi, de manière générale, notre conscience parcourt au quotidien les phénomènes de la vie réelle sans atteindre leur perception claire, nette et évidente ; à moins de jouir d’une faculté particulière du cerveau. Ce serait alors une grâce que celui-ci nous accorderait ; et qui serait semblable à la vue perçante des choses comparable à celle des rapaces qui, depuis les hauteurs du ciel au-dessus de notre tête, perçoivent leurs proies de manière proche et évidente. Donc, nous ne voyons que l’aspect superficiel des choses qui s’offrent à nous, quels que soient nos efforts de concentration ou d’attention.

   Enfin, il y a les neurones nodulaires messagers qui sont toujours en interconnexion et communication avec, d’une part, les taxons, par exemple dans un effort de souvenir d’un fait, d’une idée ou du prénom de quelqu’un ; d’autre part, avec la conscience ou ses actas en tant qu’aera mentis. Cette parfaite articulation syntonique qui n’est jamais en repos tant que nous vivons s’effectue toujours sous la régence du cervotron et la vigilance, voire la gouvernance du cerveau lui-même. Celui-ci apparaît ou se donne à concevoir comme un dieu scient au sommet de notre biocorpora.

La beauté des différences des membres du genre humaines

   On comprend alors, en vertu de la gestion harmonieuse de l’existence d’un être humain, malgré la complexité de celle-ci, le sens et les effets des mutations culturelles profondes qui ont pu s’opérer dans la conscience d’Herman Lehmann. Son expérience singulière n’est rien d’autre qu’un long processus de mutabilité, c’est-à-dire l’aptitude de tout sujet humain aux changements continus, dans le cadre d’une culture donnée à la fois de notre idiosyncrasie et, conséquemment, de notre aera mentis, voire de notre personnalité. Et ceci s’opère de cette manière tout au long de notre vie. Ce processus de mutabilité culturelle démontre clairement qu’un être humain n’a ni nature à proprement parler ni instinct. Ou, du moins, ce qui reste en lui comme forme d’instinct, hérité de son animalité et qu’il a en partage avec un grand nombre d’espèces vivantes dont les mammifères, essentiellement, se réduit à la mécanique de la reproduction sexuelle.

    Puisque chacun de nous est sous la gouvernance de son cerveau dont les neurosciences nous enseignent que sa caractéristique essentielle est sa métaplasticité[7] en tant que propriété fondatrice et dynamique de son être connaissable par nous, il va de soi que l’être humain, dans son devenir existentiel, c’est-à-dire sa personnalité Hic et Nunc, est soumis à la même propriété mutationnelle inhérente à son cerveau. Certes, on ne peut décrire avec précision la genèse des processus naturels de la métaplasticité de l’être humain qui rend compte de sa mutabilité culturelle. Celle-ci fait qu’il est tel qu’il est. Même si on avait eu en permanence, devant soi, un être humain comme objet d’études approfondies de ce phénomène en acte, on ne parviendrait jamais à en connaître l’essence effective ; ce qui renvoie à nos connaissances suivant leur statut de croyances culturelles, sur ce point aussi. Car les mutations de la plasticité à l’œuvre dans le sujet humain s’opèrent fondamentalement dans l’interaction et à l’occasion de la présence d’autrui. L’être humain comme produit de la plasticité est un être paradoxal : il est à la fois celui qui se structure ou se construit comme l’unité signifiante de sa personne. Mais celle-ci est toujours une complexité en soi de facultés médianes qui inclinent à la mutualisation des données qui lui parviennent du monde extérieur ou intérieur. Mieux, l’individu humain apparaît comme une unité-diversité en raison de ces facteurs influents, agissants et opérants à travers tous ceux d’entre les membres du genre humain qui l’accompagnent en l’édifiant, en le faisant devenir soi et autre. Car c’est l’expérience au contact de l’autre qui me renvoie à moi-même comme la figure de mon identité originale.

   Ainsi, la plasticité, en raison de son élasticité, de sa flexibilité, voire de sa malléabilité est nécessairement, mais sans détermination, inscrite dans un processus dynamique de mutation ouverte à une multiplicité de figures de la personne humaine. En somme et de manière sous-jacente, c’est toujours la Combinaison qui est à l’œuvre dans ces faits de structures élémentaires de l’activité du cerveau. En effet, les faits, les événements, les expériences, etc., changent avec elle en se co-signifiant mutuellement, c’est-à-dire autant structurés que structurants. C’est en ce sens que le sujet humain a une capacité universelle de liens, surtout aux primes âges de notre vie, voire d’articulations et d’interactions. C’est en quelque sorte une autodétermination, un auto-devenir soi-même dans une dynamique universelle et transversale tant horizontalement que verticalement et fondée sur des données complexes et aléatoires. Et s’il y a une détermination quelconque, celle-ci s’enracine dans les méandres de la gouvernance de l’individu par son cerveau ; autant dire qu’elle est ignorée par sa conscience. La plasticité du sujet humain implique donc un point d’ancrage (famille, communauté, culture, religion, etc.), certes, mais qui n’est ni immuable, ni fixe ni simple. Ce sont, plutôt, des jonctions de réalités multiples, de dimensions et d’expressions irréductibles du jeu des rencontres aléatoires puisqu’elles impliquent tout à la fois la sphère psychique d’altérité, d’intersubjectivité tout autant que des systèmes entiers d’informations et de valeurs. Ces dernières peuvent survenir en acquérant ou subissant des influences diverses au cours de l’histoire de l’individu à l’occasion de ses rencontres, heureuses ou malheureuses, suivant sa propre échelle de valeurs. Car tout sujet humain est un réseau de connectons variables dans sa biocorpora et au niveau de sa conscience. C’est ce qui peut orienter les dispositions générales de la personne dans un sens (penchant pour le bien ou pour la qualité éthique des faits, des sentiments, etc.) ou dans l’autre (forte inclination pour le mal ou indifférence par rapport au bien, voire incapacité de choisir ce qui concoure au bien-être d’autrui).

    De manière générale, on ne le sait, sans doute pas assez, que la conscience est l’interface, certes, très étroite et faible, de la lumière du cerveau. Car tout en lui est énergie sous ses diverses formes dont l’électricité, comme nous l’avons souligné auparavant. Et la lumière du cerveau n’est autre que celle de la vie elle-même. Car la vie individuelle est aussi lumière. À l’inverse, sa mort, soit sa transformation biophysique, signifie l’extinction de cette lumière. Il en est ainsi du phénomène de la culture qu’un être humain a en partage dans une collectivité ou une communauté donnée. Tant qu’il vit sous l’ombrelle de celle-ci, il porte aussi durablement que possible les empreintes de ses actas. Or ceux-ci ont d’autant plus de pesanteur et d’impact sur la conscience qu’ils sont douloureux. En effet, toute douleur est longue et lancinante dans notre biocorpora qui influence, en conséquence, notre conscience. Comme celle-ci ne peut s’y soustraire, elle est contrainte de la subir. Et l’émergence ou le retour de tels actas à la conscience, en cas de ressouvenir, provoque toujours crainte et tremblements dans notre être.

     En revanche, les plaisirs seront toujours des épiphénomènes en raison de leur superficialité, inconsistance et frustration. Pour vérifier cette thèse, demandez à un être humain qui, durant sa longue existence, se souvient avec clarté et netteté de l’ensemble de ses plaisirs du palais, ou de ceux accumulés du sexe. Même s’il a connu le grand nombre possible de femmes dans sa vie, s’il a varié à l’infini les sources et les formes de ce genre de contentement sensuel, il ne restera dans sa conscience que quelques vagues, évanescents et fragiles souvenirs. Tout se passe comme si la biocorpora ne les retient pas de manière dense, intense et profonde pour incliner les individus à les poursuivre toujours ; et avec, sans doute, l’illusion qu’il parviendra, un jour, à atteindre la satiété sexuelle.

     Ainsi, lorsqu’un enfant change de société, comme Herman Lehmann, son plaisir de vivre antérieur s’estompe progressivement ou promptement selon les modalités d’existence de la communauté accueillante. Cela ne signifie pas, pour autant, que certains individus ne gardent pendant longtemps et, de manière vive, les heureux souvenirs de leur existence enfantine. Il n’en demeure pas moins que, dans un cas comme dans l’autre, les actas de l’individu s’effacent pour libérer de l’espace dans sa conscience afin de la disposer à prendre la mesure de ses nouvelles réalités. D’une part, elle se concentre, sous l’effet du cerveau, pour comprendre et absorber les actas de sa nouvelle culture en disposant, ainsi, de nouvelles combinaisons de pensées en rapport avec les actas de sa communauté accueillante. À cet effet, il doit s’imprégner de sa langue, en premier lieu. Ce fait opératoire est facilité par la langue première de communication universelle qu’est le lithion-sura. Car la connaissance de la langue du peuple accueillant est la voie d’accès par excellence à ses réalités et à ses actuaires. D’autre part, l’habitus[8] finit par consolider ces éléments nécessaires pour une insertion ou une adaptation optimale du sujet humain à un autre monde culturel. Tout en triant, mais sans tout détruire, les actas de sa culture originaire, il lui est alors possible de libérer sa conscience en la mettant en position de tenir une position de vigilance et de concentration continues en vue d’intégrer, de gré ou de force, les actas utiles à son existence présente. C’est pourquoi il ne s’agit pas d’imiter autrui (parents ou ensemble d’acteurs d’un système éducatif), mais de conquérir un Nouveau Monde dans lequel on rentre, comme Herman Lehmann. Autrement, il risquait à tout moment de perdre la vie.

  Or la théorie générale des Humains consiste à ériger au rang d’aptitude universelle la capacité d’imitation des enfants en vue d’accéder au monde de la culture. Car ceux-ci doivent imiter leurs parents, les autres adultes comme leurs enseignants et leurs professeurs. C’est la voie incontournable et nécessaire de leur mutabilité culturelle, de leur aptitude à devenir humain. Telle est le sens de la thèse d’Aristote qui stipule que la mimesis ou l’imitation est absolument affirmation en ce qu’elle est le propre de l’être humain. Mieux, c’est la faculté par excellence de tout apprentissage parce qu’elle correspond tout à fait à l’une des tendances naturelles du genre humain. C’est en ce sens qu’Aristote écrit : « Imiter est en effet, dès leur enfance – comme une tendance naturelle à tous de prendre plaisir – et ils se différencient des autres animaux en ce qu’ils sont des êtres fort enclins à imiter et qu’ils commencent à apprendre à travers l’imitation – comme la tendance commune à tous – de prendre plaisir aux représentations ; la preuve en est ce qui se passe dans les faits ; nous prenons plaisir à contempler les images les plus exactes des choses dont la vue nous est pénible dans la réalité… Une autre raison est qu’apprendre est un grand plaisir non seulement pour les philosophes, mais pareillement aussi pour les autres hommes… On se plaît en effet à regarder les images, car leur contemplation apporte un enseignement et permet de se rendre compte de ce qu’est chaque chose, par exemple, ce qu’est ce portrait-là, c’est un tel… »[9].

     De ce point de vue, l’imitation implique une double posture : d’abord, passive, puisque l’enfant, qui inaugure son entrée dans la culture doit se contenter d’observer ce que font ses parents comme gestes ; ensuite, il tente de copier ou de reproduire leurs faits et gestes. Or, en réalité, il ne devient acteur de sa mutabilité culturelle par la conquête de soi comme personne humaine qu’au moment où il invente des jeux personnels comme il le fait en compagnie des enfants de son âge. Donc, l’imitation n’est guère une faculté éminente chez le genre humain. Elle est plutôt le plus bas niveau des organons culturels dont dispose le sujet humain pour s’élever à la hauteur de sa propre humanité parmi les autres êtres humains. On comprend alors pourquoi François Dagognet encourageait vivement ses étudiants que nous étions à lire les propres textes des auteurs et, ainsi, à tâcher de les comprendre par nous – mêmes, c’est-à-dire par le biais de notre propre intelligence ; et ceci, malgré nos difficultés à comprendre réellement les auteurs allemands comme Kant ou Hegel. À cet effet, il nous demandait d’éviter de lire les commentateurs des philosophes, quelques brillants qu’ils puissent être, par ailleurs. Car leur interprétation risquait de devenir la nôtre comme source de connaissance d’un auteur. Or, selon lui, apprendre à penser par soi-même est l’un des meilleurs moyens de se cultiver, et d’élever le niveau de notre intelligence des phénomènes. En ce sens, on devient savant par ses propres efforts, par sa volonté d’élévation en philosophie en accédant soi-même à la pensée, à la vision du monde de Platon, d’Aristote, de Descartes, de Rousseau, de Hume ou de Kant, etc. Donc, ce n’est nullement en imitant les autres, savants et brillants commentateurs, qu’on accède à la Raison philosophique.

Un exemple de la beauté de la couleur de l’épiderme humain à travers celle des peuples natifs des Etats-Unis d’Amérique

      Par ailleurs, chez ses parents, Herman Lehmann vivait, avant son enlèvement par les Apaches, dans les plaisirs d’une enfance heureuse et insouciante sous la couverture de l’amour de sa mère. Il se contentait alors de vivre et de grandir suivant l’effet de sa conscience duonique qui ne permet pas de prendre acte concrètement et réellement de la nature de choses. C’est l’échelle de l’habitus qui fait peu réfléchir en prenant de la distance par rapport aux actas. On se contente de les répéter et de les vivre presque passivement, même si le cerveau fait son office de régent de la vie des individus. C’est pourquoi, de manière générale, on vit les choses comme si on leur était étranger au niveau de la conscience de soi. On ne se pose pas de question sur les valeurs des traditions que le monde adulte nous enseigne. Lui-même ne se pose pas de questions à ce sujet. Ce sont des évidences dans toutes les cultures et civilisations humaines. Les valeurs sont érigées et posées au rang des meilleures qui se puissent être sans donner quelque espace possible de questionnement sur ce qui explique qu’elles seraient les meilleures valeurs possibles parmi tant d’autres. C’est en ce que sens que les cultures et civilisations humaines sont vectrices de croyances fortes, solides, presque dangereuses pour les autres êtres humains ; parce qu’elles sont justement des croyances culturelles agissant en nous, c’est-à-dire au fond de note conscience comme les préjugés imbéciles des peuples les uns à l’égard des autres. Rien n’est questionné, tout est reçu, accueilli, intégré comme allant de soi.

     En ce sens, pourrait-on admettre, les croyances culturelles nous font déchoir de notre qualité ou statut d’être humain. Toutefois, comment y échapper sans renoncer à une part de chacun de nous dont la personnalité tout entière est le fruit de celles-ci ? En raison de notre finitude, de nos limites intrinsèques, voire de notre ignorance essentielle, ne nous-sommes pas toujours enclins à produire d’autres involontairement ? Donc, notre conscience finit par s’y baigner comme à demeure. Elle est chez soi sans soupçonner un instant qu’elle se meut dans une dimension de la conscience aliénée ou dans l’actuaire de la conscience duonique, contraire à la conscience claire et lucide, seule dimension de l’exercice adéquat de la raison et, surtout, de la Raison philosophique. Ces croyances culturelles, nous l’avons dit à maintes reprises dans nos récentes études, sont l’une des causes fondamentales qui justifient les opportunités de guerres continues entre les membres des différentes branches du genre humain. Telle est aussi la raison d’exister des élites politiques du pouvoir exécutif. Ce ne sont donc pas les peuples eux-mêmes qui se détesteraient au point de se déclarer la guerre en vertu de la différence de couleur de leur épiderme propre. Au cours de l’histoire du genre humain, il y a eu des groupes qui ont fait la guerre à leurs voisins, certes ; mais c’est toujours sous la conduite d’un individu plus habile, plus haineux, plus fort, plus retors que les autres membres de sa communauté qui la génère en inventant des causes qui justifient son ambition en vue de les entrainer tous dans son action. Il en est de même de ce qui se passe sous nos yeux : ni Ukrainiens, ni Russes, ni Etats-Uniens, ni Israéliens, ni Iraniens ne sont eux-mêmes en guerre les uns contre les autres. Ce sont bien leurs élites politiques qui ambitionnent de devenir des personnages historique majeurs en livrant leurs peuples aux massacres iniques au point de vue de la raison et de la morale. Pire, ils risqueraient, quelque jour prochain, d’entraîner d’autres pays dans ces guerres régionales qui pourraient devenir internationales, voire nucléaires. Toutefois, à ce niveau du dévoilement des phénomènes en cours, personne n’y accorde encore beaucoup d’attention jusqu’au jour de l’inévitable : l’explosion d’une bombe atomique, suivie d’autres à travers la Terre, Mère de tous les vivants. D’autant plus que, depuis des millénaires, les guerres les plus atroces ont toujours eu lieu entre membres d’une même branche humaine. C’est le cas de ceux que l’on nomme les « Blancs ». Certes, les conflits entre différentes branches humaines ont été causés par la conquête des espaces terrestres. C’est le cas de ce qu’on appelle les guerres coloniales en Afrique, en Asie, en Océanie, en Amérique, etc.

   Enfin, n’ayant pas eu à vivre des conflits durs et impitoyables à son âge avec toute autre communauté humaine, Herman Lehmann ne peut préjuger de rien. Or, chez les Apaches, suivant leur mode de vie, leurs traditions, leurs valeurs, il a immédiatement et violemment été trempé dans des mœurs qui n’accordent aucune valeur à la vie humaine. Cette confrontation quotidienne, avec des réalités dures et des actas fondés ou issus de modalités violentes, l’a vite endurci. C’est le prix à payer pour trouver sa place dans leur monde, pour intégrer les données de cette société. En raison de la plasticité de la conscience en rapport avec la dureté de la vie quotidienne des Apaches, il a vite fait d’oublier son passé récent dans sa « famille de sang » comme il le dit. La violence inouïe des visages pâles par rapport aux Indiens, leur injustice sur tous les plans vis-à-vis des premières civilisations qu’ils appelaient des « sauvages », le vol des terres de ceux-ci dont il était quotidiennement témoin, etc., ont conduit, comme par nécessité, sa conscience à s’imprégner la haine des Apaches à l’égard de l’homme blanc. C’est pourquoi l’ensemble de son nouvel actuaire culturel est devenu son monde, qui est tout à fait contraire à sa culture originaire du point de vue des valeurs culturelles propres. Puisque ces groupes apaches, puis comanches n’accordent aucune valeur à la vie du sujet humain, Herman Lehmann est porté à tuer, puis à scalper tout individu ennemi, blanc ou indien, qu’il rencontre sur son chemin. Il y va de sa propre survie dans un monde culturel mutuellement hostile. Donc, toutes ces données de la vie trépidante de ses tribus l’ont transformé de manière essentielle. Il était devenu ce qu’il n’était pas originairement. Il avait, ainsi, accédé au rang de mutant culturel accompli, c’est-à-dire sans retour possible vers la « civilisation » de sa « famille de sang ». Toutefois, à travers d’autres exemples que nous avons analysés (voir Essai..), le processus initial de mutation culturelle n’est pas fondé sur la violence comme Herman Lehmann chez les Apaches. Au contraire, leur existence fut heureuse au départ tout autant que durant l’acheminement de ces individualités vers d’autres cultures totalement étrangères à celles de leurs peuples d’origine. Ces faits montrent manifestement que les figures de mutabilité culturelles sont indéfinies en raison de la complexité des phénomènes en jeu chez les êtres humains.

     Nonobstant ce, il peut advenir, dans des cas de rencontres interculturelles, que la mutabilité soit incomplète. Une telle situation est certainement difficile ou délicate à gérer par le sujet humain en question. Car des actuaires propres à chacune de ses cultures peuvent le tirailler dans un sens ou dans l’autre au point de perturber son équilibre ou de lui créer une aera mentis où il pourrait s’égarer et exister suivant l’empire de la conscience duonique. C’est, ainsi, que s’explique la situation d’un grand nombre d’acculturés en Afrique ou en Amérique du Sud.

(Cette étude est extraite de Pierre Bamony : Essai sur le Réunification de la Philosophie et de la Science – De la Philosophie des profondeurs … et de la théorie du tout ?(Éditions Vie, Berlin décembre 2024) – Chapitre IX : Dans les labyrinthes de l’Anthropos 

                              III- Du Cerveau comme figure de la nature humaine : culture et mutabilité de l’être humain

A- Comment on devient ce qu’on n’est pas : les effets de la culture sur l’idiosyncrasie de l’être humain)


[1] Herman Lehmann : Neuf ans parmi les Indiens – Trad. Nicolas Jeanneau – (Séguier, Paris 2021)

[2] C’est nous qui soulignons ce passage pour montrer l’influence profonde de la culture sur la psychologie et l’idiosyncrasie de la personne humaine. Ce faisant, on voit bien que ni la couleur de la peau ni la religion n’ont réellement de sens absolu pour l’Humanité. C’est seulement l’appartenance à une culture donnée qui est la source de toutes nos misères dans nos liens avec autrui. Car si nous ne sommes pas capables de faire la part des choses pour aller vers autrui en nous libérant en quelque sorte de l’empire et du poids de nos culture d’origine, nous vivrons toujours avec notre cécité psychologique et mentale jusqu’à la fin de nos jours sur cette terre. Sur ce point, sans libération intellectuelle qui nous éclaire sur nos conditionnements culturels, l’Humanité pourrait, jusqu’au jour de sa disparition de la surface de la terre, jamais connaître ce qu’est l’être humain, le genre humain en soi.

[3] Cette analyse prend manifestement, le contrepied de la thèse de Nietzsche en sous-titre de Ecce Homo – Comment on devient ce qu’on est – Trad. Henri Albert (Denoël/Gonthier, Paris 1976)

[4] IN Pierre Bamony : Essai sur le Réunification de la Philosophie et de la Science – De la Philosophie des profondeurs … et de la théorie du tout ?(Éditions Vie, Berlin décembre 2024)

[5] Ce mot dérive du latin « actuarius », de acta, soit ce qui concerne les acta ou les « actes ». (Le Robert, Paris 1998)

[6] Selon Le Robert, ce terme dérive du latin actum, et de agere « faire ou « agir ».

[7] Concernant ces données du cerveau, on peut avec intérêt cet article qui éclaire grandement notre curiosité sur la nature complexe de ces phénomènes voilés par rapport à l’univers de nos sens. In Graham, J. (2011). Bulletin \#4356, Children and Brain Development: What We Know About How Children Learn – Cooperative Extension Publications – University of Maine Cooperative Extension. Cooperative Extension Publications. Consulté à l’adresse https://extension.umaine.edu/publications/4356e/

[8] Nous appelons habitus une règle invariable, par-delà les singularités culturelles et les différences physiques, ou non, des populations sont enracinées dans la part de l’animalité du genre humain. Tel est le sens même de ce qu’il y a d’universel chez lui et d’inchangé malgré les mutations des civilisations et de leurs productions technologiques qu’on se plaît à qualifier de progrès. Celui-ci, même s’il est réel à travers l’espace et les époques, est absolument inessentiel. Car l’habitus fait qu’il reste inchangé comme le dit si bien l’expression latine : « ne varietur », soit ce qui ne change jamais. En effet, tout changement culturel, physique est un épiphénomène : l’habitus n’est guère concerné par ce genre de mutation

[9] Poétique IV, 1448 b – Trad. Magnien (Coll. « Le Livre de poche classique, Paris 2002, p.p.88-89)

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