Introduction – Les paradoxes de la technoscience

Une figure de l’art de décerveler l’intelligence des enfants
Dès le début du XXe siècle, l’on pensait que le progrès des sciences avait suffisamment éclairé les esprits en Occident. Or Alexis de Tocqueville écrivait, un siècle auparavant, avec raison, clairvoyance, voire avec prédiction et prescience ceci : « Car s’il y a des peuples qui se laissent arracher des mains la lumière, il y en a d’autres qui l’étouffent eux-mêmes sous leurs pieds »[1]. En fait, ce qu’exprime une telle thèse tient au fait suivant : d’une part, aucune branche humaine (Jaune, Noire, blanche, Cuivrée), dans sa totalité, ne peut atteindre un niveau optimum ou très élevé des savoirs qui éclairent l’intelligence humaine. D’autant plus que les individus sont conditionnés, au niveau des structures élémentaires de leur conscience, en raison de situations très diverses. Ce peut être la paresse inhérente à la nature humaine (homo piger) qui les éloigne du courage et/ou de la volonté de s’élever au-dessus des autres par un niveau supérieur des études dans les divers domaines des savoirs universitaires. Il s’agit aussi de situations d’existence difficiles qui empêchent un grand nombre d’accéder aux lumières de l’esprit par leurs propres efforts.
D’autre part, aucun peuple d’hier ni d’aujourd’hui, quelque glorieux qu’il ait été ou qu’il soit ne demeure jamais éternellement à son niveau culturel savant le plus magistral. Des facteurs de déclin immanents au devenir des civilisations humaines conduisent, comme par nécessité, à jeter des ombres sur leur lumière ; voire à générer le trouble, les désordres dans leur modalité d’existence glorieuse. S’agit-il d’une « loi » naturelle liée au fait même d’exister du genre humain ? Même si l’Occident avec l’ensemble de ses peuples, en tant qu’entité géographique, semblait suffisamment éclairé par l’expansion des sciences (des penseurs parlent même de post-modernité ou d’hypermodernité, comme si le genre humain avait brusquement changé qualitativement de nos jours – en réalité, pour le moment, il n’en est rien -), il n’en demeure pas moins que l’on délaisse de plus en plus la zone lumineuse (l’heureuse influence de la Philosophie, Mère des sciences) pour courir après la partie ombreuse, ténébreuse. Il s’agit, d’abord, de la fascination pour les armes de destruction intensive, c’est-à-dire à la fois massive, généralisée et profonde. Ensuite, de la cécité par rapport au triomphe absolu et insidieux des outils technologiques sur l’intelligence humaine, elle-même source de tous les progrès.
C’est, sans doute, ce qui explique l’état présent de notre monde, qui court à sa perte dans tous les sens des mirages de la clinquante quincaillerie des armes les plus dangereuses, sans conteste pour la vie de tous les vivants de la Terre, Mère de tous les êtres qui se meuvent à sa surface. En effet, ces armes sont les plus nucléarisées possibles ! Et quelque fou, parmi les tyrans du monde contemporain, ne manquerait, quelque jour prochain, d’en faire usage en obligeant les autres grandes puissances militaires nucléarisées d’agir de la même manière pour se protéger. Et telle serait l’une des figures de la fin des mondes humains annoncée depuis des millénaires par toutes les religions révélées de la planète terre.
Tel est, aussi, le sens de la thèse amplement étayée, démontrée par des faits patents, sur les indices de la décadence généralisée par l’abus des objets technologiques dont la finalité immanente consiste à dégrader la lumière de l’intelligence humaine. Il s’agit, entre autres, de celle de Michel Desmurget dans La fabrique du crétin digital (Seuil, Paris 2019). Ce livre nous servira de fil conducteur dans la présente investigation. Mais, commençons, d’abord, par les limites de la raison chez certains scientifiques qui conduit à créer un grand abyme de misères intellectuelles, de confusion généralisée quant à l’intelligence essentielle des phénomènes ; voire des paradoxes insurmontables. Car le problème majeur du monde contemporain est le suivant : toutes les sciences appliquées (biologie, physique, chimie, agronomie, etc.) comptent d’éminents et de nombreux spécialistes. Ces sciences ne cessent de s’amplifier, de s’affirmer au point de conduire, parfois, à des égarements, à des confusions, à des contradictions même d’ordre intellectuel. En effet, l’on parle de science et personne ne sait plus ce que ce terme signifie précisément. L’on porte une considération éminente à des scientifiques, à des spécialistes, voire à des experts dans ces matières et, pourtant, personne ne comprend exactement ce que toutes ces thèses et contre-thèses apportent de bien manifeste à l’intelligence humaine des phénomènes.
Dès lors, plus personne ne s’attache à rechercher la vérité qui unirait ou accorderait les esprits compétents quant à sa définition rationnelle et possiblement universelle. Dans cette perspective, ils pourraient s’en servir comme un fil conducteur qui les acheminerait vers l’horizon de l’aurore qui voit poindre la lumière de l’esprit philosophico-scientifique. Au contraire, de nos jours, l’on cherche une vérité sans savoir laquelle précisément puisqu’on ne se soucie plus de la définir suivant les normes rigoureuses de la raison. D’où l’effet inverse qui se déploie dans ces champs indéfinis de recherches technoscientifiques : l’ignorance et son corollaire le règne universel de l’Opinion. Or la technoscience, triomphante dans la maîtrise de la manipulation de la matière, au regard de ses résultats, de ses productions utiles à la satisfaction des besoins primaires du genre humain, n’est nullement la Science fondamentale. Celle-ci a pour finalité de comprendre le monde en observant, en expliquant, voire en prédisant le cours des phénomènes, entre autres, afin d’acquérir ou de produire des connaissances sur le Cosmos dont fait partie notre univers ou de nos univers, selon les théories des multivers. Donc, son but consiste à rechercher la Vérité qui se tient par-delà les phénomènes qu’elle déchiffre pour magnifier la raison et l’intelligence humaines. La partie vile, la technoscience, est destinée à tirer profit de certains de ses résultats de recherche pour améliorer les conditions de l’existence humaine, comme la santé, voire pour résoudre ses problèmes concrets. Néanmoins, sa posture doit rester critique par rapport à certains de ses résultats d’analyse, de ses données qui peuvent être contestables, selon le principe de « réfutabilité » de Karl Popper (In La Logique de la découverte scientifique, 1934).
Le monde contemporain a, hélas, fait le choix d’ériger la partie vile de la Science, soit la technoscience, au-dessus de la noble, c’est-à-dire la Science (fondamentale) elle-même. A ces complexités confuses s’ajoute un autre problème/facteur de désordre grave et quasi insurmontable : il s’agit de la mise sous tutelle de toutes les sciences expérimentales par les pouvoirs de l’argent sous la figure d’une institution, soit la Finance internationale. Celle-ci a réussi à prendre possession des laboratoires de recherches, en particulier, de l’agro-alimentaire, de la biologie, de la chimie, etc. Certes, par ses financements, ses subventions, elle aide des laboratoires à progresser dans leurs recherches, voire à obtenir des résultats remarquables dans certains domaines. Toutefois, ces mêmes pouvoirs de l’argent sont capables du pire.
En effet, il advient qu’ils paient les travaux biaisés – c’est une distorsion, une inclinaison volontaire et intentionnelle, qui éloigne de la vérité ou du but initial recherché – de certains chercheurs dans ces disciplines (sciences appliquées) pour salir, pour démolir les bien-fondés des recherches scientifiques qui ont l’audace ou la malchance d’entrer en contradiction avec les intérêts financiers. A cet effet, ceux-ci font appel aux compétences d’une caste de chercheurs mercantiles, de plus en plus nombreux depuis quelques décennies. Il s’agit, en l’occurrence, des experts et de pseudo-experts dénués de déontologie et de moralité. Car ils sont capables, moyennant le financement des pouvoirs de l’argent, qui ont investi largement dans ces secteurs appliqués rentables (biologie, chimie, etc.,) de produire de pseudo-thèses virulentes en vue de faire le lit du mensonge, de la fausseté et de la tromperie en lieu et place de la vérité. D’autant plus que celle-ci n’est plus recherchée pour elle-même. Car la production des mensonges n’a pas besoin de méthode rigoureuse d’investigation, des arguments solides, voire des démonstrations fondées sur des faits suffisamment solides qui emportent l’accord des esprits compétents. Dans le champ des disciplines de la technoscience, on a tendance, aujourd’hui, à considérer comme vérité ce qui marche, se vérifie dans le cadre d’un protocole expérimental, soit une expérimentation. En d’autres termes, c’est ce qui peut s’avérer applicable (traitement médical) pour générer, en conséquence, beaucoup d’argent.
Alors, on se livre en aveugle et avec délectation à la puissance des opinions, à la manipulation des faits dans la seule intention de nuire aux intérêts des scientifiques qui s’adonnent, suivant les principes fondamentaux de cette science, à la recherche de la vérité : la définition de la vérité, nous l’avons dit, est ramenée à la concordance de faits expérimentaux avérée, établie. Cette logique de démolition insensée a fini par s’imposer dans les divers champs des activités économiques comme l’industrie des jeux, des outils technologiques abrutissants, des facteurs d’images telle que la télévision, etc. Nous sommes alors entrés dans un monde de la confusion des esprits, des contre-vérités pour nuire aux intérêts de la recherche scientifique classique ou philosophique dont les fondateurs du XVIIe siècle étaient tous épris de la Vérité comme norme rationnelle de la pensée et de la recherche scientifique. Il s’agit, entre autres, de Descartes, de Newton, de Galilée, de Pascal, de Spinoza, de Kepler, de Leibniz, etc. Il n’y a de science, désormais que de ce qui est soumis aux pouvoirs, aux influences, ou aux manipulations perverses des chercheurs par les pouvoirs de l’argent. C’est ce qui a conduit un sociologue comme Gérard Bronner (spécialiste de la cognition sociale), lors d’une conférence, à s’emporter contre l’état présent du jeu malin de la finance internationale au regard des influences néfastes des sciences appliquées et de leurs tenants dont elle se joue sans vergogne. Il s’agit des soi-disant scientifiques qu’elle considère, au contraire, avec beaucoup de mépris. C’est en ce sens qu’écrit Michel Desmurget, en joignant son indignation à celle du sociologue : « Lorsque l’on aborde certains domaines sensibles, la raison ne peut que se noyer dans l’océan sans fond des foutaises, infox, arnaques et contre-vérités. En effet, « pendant que vous avez répondu à un argument, il y en a déjà dix qui vont se développer {…} Il faut plus de temps pour défaire une connerie que pour en émettre une ». C’est d’autant plus vrai qu’aucune « connerie » ne disparait jamais vraiment. Même après avoir été étrillées, démolies, démontées, disséquées, jetées à bas, les pires absurdités continuent à prospérer dans le débat public. Encore et toujours, elles renaissent de leurs cendres ; parfois sous la même forme, parfois redécorées » (La fabrique du crétin digital, p.402). Un tel état des phénomènes humains conduit, comme par nécessité, au scepticisme vulgaire généralisée ou, pire, à la mort de la Science elle-même, la Philosophie étant au-dessus de tels enjeux matérialistes. Car celle-ci est le champ, par excellence, de l’amour désintéressée de la Science en tant que Sapientia. Elle demeure toujours la seule Raison qui peut nous permettre de nous élever au-dessus des réalités humaines aux données fondamentales ténébreuses ou irrationnelles pour accéder à un degré supérieur de compréhension de ces phénomènes.

I- La relativité des soi-disant vérités scientifiques – Qui croire ? –
Jusqu’en 2020, année de chaos sur la Terre, provoqué par l’avènement de la Covid-19, selon le terme initialement employé pour désigner le virus qui a provoqué cette calamité humaine, l’on a été brusquement mis en face d’un monde humain impuissant et démuni quasiment de tout. Il s’agit, notamment, du champ des sciences appliquées en désarroi. En effet, les sciences du vivant, alors mises en première ligne pour apporter de potentielles solutions à cette pandémie, voire l’assurance par rapport aux angoisses des êtres humains et à leur besoin de sécurité psychologique, n’ont pas été à la hauteur de la capacité, des effets, de l’efficacité, des facultés, des pouvoirs, voire des propriétés qu’on a coutume de leur accorder. Car le monde humain était complètement désemparé par rapport au surgissement subit de cette pathologie éminemment mortelle ; il était même psychologiquement déliquescent. Dans ce champ complexe, encore bien plus inconnu qu’il n’y paraît, les spécialistes des divers aspects du vivant n’ont pas manqué de perdre leur raison en dégringolant dans le monde des croyances et en oubliant même, de fait, leurs études universitaires dans les diverses disciplines de la biologie ou de la médecine. Les uns (experts) autant que les autres (grands spécialistes des virus et autres domaines de recherches) ont été incapables de se comprendre, de s’accorder pour tenir un langage commun de la raison scientifique au genre humain, tout entier attentif aux vérités qui en émaneraient comme sources d’apaisement en tout.
Au contraire, ils ont montré au monde humain qu’ils étaient, eux aussi, plongés dans les méandres et les miasmes du poids de leur nature biophysico-chimique, voire de leurs croyances culturelles ; quelque chose comme la répétitivité des superstitions. De ce point de vue, ils n’étaient nullement des êtres éclairés par la raison ni par leurs sciences ni non plus par leur conscience claire et lucide[2]. D’où les affrontements stériles entre les uns et les autres pour triompher dans le but, inavoué, d’obtenir le Prix Nobel de la médecine en cas d’une découverte majeure pouvant mettre un terme à ce fléau pandémique mortifère mondial. Dans le même sens, les divers grands laboratoires de la terre (le monde occidental et la Chine, en particulier) ont tous chus dans une course affolante pour être les premiers à trouver la solution (vaccins ou traitements) en vue d’engranger des profits considérables destinés à leurs investisseurs. Aucune raison morale, dans cette démarche, plutôt dans la course contre la montre des laboratoires des recherches biologiques et pharmaceutiques ne comptait pour découvrir le traitement qui allait mettre fin au désarroi de l’Humanité. La santé humaine mondiale devenait l’objet principal grâce auquel l’on engrangerait des fortunes colossales.
On comprend le souci des philosophes par rapport à la rigueur conceptuelle dans les matières qui ont pour but d’instruire la masse ou le peuple. Bien plus qu’un grand nombre de scientifiques (sciences appliquées), les philosophes, dans leurs livres, leurs articles font preuve de souci quant à l’exactitude des notions, des termes ou des concepts en prenant soin de les définir de sorte qu’ils aient le même sens pour leurs lecteurs. Toutefois, depuis le XIXe siècle, avec le succès de la technoscience, l’on a érigé celle-ci au rang de la Science. Et pour toute recherche, on n’hésite pas à mettre en avant ses méthodes : expérience, expérimentation, puis preuve avec une dose excessive d’arrosage de formules mathématiques plus ou moins absconses. Pour ce faire, n’importe quelle opinion (vulgaire) peut accéder au statut d’arguments ou d’enquêtes scientifiques. C’est en ce sens que nous faisions remarquer dans un récent ouvrage, qu’il importe de bien discerner les deux notions ; même si le sens commun les confond toujours : Ce faisant, on confond la technoscience avec la science. Cette dernière a toujours été définie comme le savoir universel désintéressé des phénomènes pour le plaisir de les connaître ; ce qui est une manière élégante de rendre gloire à la magnificence de l’intelligence ou de la raison humaine. En revanche, la technoscience, celle du XXe siècle, est fondée essentiellement sur des recettes limitées à des sphères étroites dans l’ignorance de la complexité des phénomènes. En ce sens, elle triche avec le Réel et, donc, fait illusion sur ses bricolages, en confinant l’efficacité de ses recettes à des champs arbitrairement construits pour l’expérimentation et, en conséquence, la réussite de celles-ci. C’est en ce sens qu’elle mérite son nom de sciences appliquées ou sciences de la matière ; même si l’on ignore ce que signifie fondamentalement ce terme de « matière ».
Dès lors, le succès monumental des recettes de production des objets technologiques (Smartphones, ordinateurs, armes, satellites, voitures, avions, voire les fameux GAFA, etc.) – elles sont les mêmes, d’ailleurs, en matière de procédés que dans les sciences du vivant, les laboratoires pharmaceutiques, etc.-, a fini par élever cette espèce de technoscience au rang d’une divinité. Cette opération, qui confine à une figure de prestidigitation dans un autre domaine, nous aveugle entièrement. Car elle nous a imposé une vision du monde simpliste qui incline à croire que tout est connaissable et même maîtrisable. Descartes, le fondateur de la modernité, ne disait pas autre chose dans son fameux Discours de la méthode[3]. La nécessaire et utile connaissance de l’ensemble des phénomènes nous rendra « comme maître et possesseur de la nature ». Ce faisant, Descartes n’a retenu qu’un aspect des phénomènes naturels : la manipulation simple et aisée de l’énergie disponible dans les éléments de la matière – mais on ignore toujours ce que ce mot signifie à vrai dire -. En revanche, il a totalement occulté la dimension complexe des phénomènes : celle-ci échappe encore à la mesure de nos connaissances apparentes où le simple triomphe toujours. (In Pierre Bamony : De l’Impuissance du Puissant– Acheminement vers les causes réelles del’extinction du genre humain – (Éditions Universitaires Européennes, Londres, Berlin, 2023)
Pourtant, un physicien-chimiste, philosophe épistémologue, Gaston Bachelard, a mis en garde les chercheurs dans les différents champs des savoirs contre la confusion de l’esprit scientifique et de l’empire de l’opinion. En effet, si quelques précautions n’ont pas été prises pour éviter les amalgames en matière de recherches scientifiques ou de la brillance de la raison philosophique, alors on s’acheminera nécessairement vers un monde où règne l’obscurité et non plus la clarté et le progrès comme l’ont montré les philosophes des Lumières. Tel est précisément le sens de sa mise en garde dans l’un de ses ouvrages universels, qu’il est nécessaire de rappeler dans sa quasi intégralité au regard de la confusion du monde contemporain, qui s’enfonce dans le règne absolu de l’opinion et, donc, du salmigondis des champs de réalités. C’est le cas de l’analyse conceptuelle et de la connaissance par « ouï-dire », suivant l’heureuse expression de Spinoza. Ainsi, selon Bachelard, « La science, dans son besoin d’achèvement, comme dans son principe, s’oppose absolument à l’opinion. S’il lui arrive, sur un point particulier, de légitimer l’opinion, c’est pour d’autres raisons que celles qui fondent l’opinion ; de sorte que l’opinion a, en droit, toujours tort[4]. L’opinion pense mal ; elle ne pense pas ; elle traduit des besoins en connaissances. En désignant les objets par leur utilité, elle s’interdit de les connaître. On ne peut rien fonder sur l’opinion : il faut d’abord la détruire. Elle est le premier obstacle à surmonter… L’esprit scientifique nous interdit d’avoir une opinion sur des questions que nous ne savons pas formuler clairement. Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. Rien ne va de soi. Rien n’est donné. Tout est construit »[5].
Or la lecture du livre instructif de Michel Desmurget (La fabrique du crétin digital) montre clairement que notre monde présent a donné congé à la régence de l’esprit philosophique, voire de la Philosophie elle-même dans les champs du savoir rationnel. Pourtant, même si cette Science première ne nous donne pas la connaissance technique ou spécifique de toutes les sciences, il n’en demeure pas moins qu’elle nous confère des outils conceptuels pour tout comprendre. A cet effet, il faut consentir à consacrer de longues années à la fréquenter assidument. Nous en tirons, au terme de celles-ci, la jouissance infinie de pouvoir nous mouvoir dans son esprit ou dans sa réalité intelligible. En outre, grâce à la culture savante, elle permet d’accéder au niveau de l’Intellection[6], soit la lumière de l’éminente faculté ample et profonde du cerveau humain, qui hisse l’être humain, s’il s’en donne la peine, à la planète céleste des sciences unifiées (les « Idées éternelles ») de Platon. C’est le plus haut degré de l’entendement des phénomènes humains et matériels qu’un être humain puisse atteindre. Car la Philosophie, en tant que Mère de toutes les sciences, est la Science par excellence dont les outils conceptuels nous permettent d’entendre les problématiques majeures de toutes les sciences qu’elle a sécrétées depuis des millénaires ; sans, pour autant, maîtriser la nomenclature de chacun d’elle. En effet, ce n’est pas nécessaire de les connaître puisque l’on comprend la nature et les enjeux de chacune d’elle : comprendre chaque discipline des sciences diffère de les savoir au même titre qu’un spécialiste, qui court le risque de se façonner des œillères inhérentes aux corps des savoirs, quels qu’ils soient. Ce sont, là, leurs bornes propres. Il en est tout autrement du monde de la technoscience qui produit des instruments utilitaires, donc, non conceptuels. En effet, il n’y a rien à comprendre dans un instrument technologique comme le smartphone. Il se donne à recevoir seulement tel un outil d’usage d’images, voire de connaissances diverses, mais mises à la disposition de tous par des intelligences humaines qui les ont conçues.
Ainsi, de nos jours, l’on n’a plus guère souci de la vérité la plus élémentaire pour que nous ayons l’air de dire que l’on pense philosophiquement, scientifiquement encore. C’est la preuve que nous sommes sous le règne de l’opinion et de ses tissus de mensonges : cet empire du faux-semblants et des faussetés rend compte de cet état de fait qui fonctionne comme un cercle vicieux ; un peu comme le faisait remarquer, avec raison, Alphonse Esquiros (poète et écrivain français du XIXe siècle) : «Un {bon} menteur commence par faire que le mensonge paraisse une vérité, et il finit par faire que la vérité semble un mensonge ».[7] C’est ce que fait précisément notre monde présent à propos des objets technologiques et de leurs dangers manifestes pour la santé mentale et physique des êtres humains de par le monde ; quelles que soient les générations. La situation sur cette donnée embarrassante est devenue d’autant plus confuse, plus complexe que se mêlent étroitement les intérêts économiques, industriels, etc., et ceux des recherches scientifiques. Tout se passe comme si la finalité sous-jacente à cet esprit de confusion générale est de conduire le destin du monde humain à enchaîner progressivement les peuples ; du moins, leur intelligence rationnelle des faits. Et pour y parvenir, on commence par endormir leur conscience en détruisant la part claire et critique de celle-ci.
A cet effet, les somnifères sont innombrables qui ne laissent aucun répit à qui que ce soit ; parfois, quel que soit son niveau élevé d’études universitaires. Il s’agit, entre autres, de l’orgie des écrans récréatifs, de l’empire des smartphones. Ainsi, tous les sujets relatifs au devenir prochain du genre humain sur la Terre, Mère de tous les vivants, sont soumis à des débats monstrueusement biaisés. Car ce qui importe désormais, ce n’est pas ce qui intéresse le genre humain du point de vue de sa santé et de son bien-être, mais ce qui est de nature à aliéner cette pauvre créature qui se croit libre chez soi alors qu’elle n’est qu’un valet manipulé par diverses puissances physiques (économies, finance, industries, laboratoires de recherches biologiques, chimiques) et invisibles, notamment les V.I. (vivants invisibles, premiers occupants de nos espaces habitables, entre autres). Il s’agit, pour ces facteurs d’influence, de manipulations physiques et psychologiques, de faire triompher les mensonges et les faussetés en vue d’obtenir la gloire ou la consécration par l’enrichissement, coûte que coûte ; y compris au prix de l’anéantissement du genre humain lui-même. C’est pourquoi nous avons été amené à créer un concept à partir de Sauron dans la légende de J. R. R. Tolkien : Le Seigneur des Anneaux. Cette notion rend compte de l’attrait ou de la folie des êtres humains, depuis des millénaires : à savoir ce quelque chose d’étrange qu’on appelle l’argent, la richesse, la fortune. Ce dernier nom s’évalue, de nos jours, en tant que simples bouts de papiers accumulables de manière indéfinie, mais pouvant être anéantis par dépréciation de leur valeur fictive au gré de l’arbitraire des marchés ou des bourses internationales. Sauron y apparaît comme la force des forces qui fascine en raison de son suprême pouvoir, de l’envoûtement qu’il exerce sur le psychisme humain. Pire, il exacerbe la démence inhérente au pouvoir exécutif des élites politiques de tous les temps, c’est-à-dire de toutes les époques de l’histoire du genre humain. La Sauronite, soit l’argent ou encore la richesse matérielle provoque le même genre d’attrait sur les êtres humains en déstabilisant profondément leur équilibre psychique, c’est-à-dire leurs fonctions cognitives (mémoire, clairvoyance, jugement) ; voire leur conscience ou même leur raison, noble et sublime don que la nature leur a fait.
A ce sujet, Desmurget donne quelques exemples explicites quant au combat inégal sur le terrain de la manipulation des consciences pour faire triompher les mensonges contre la vérité. En effet, selon lui, pendant des années, les industriels ont « payé des scientifiques pour masquer le rôle du sucre dans les pathologies », n’hésitant pas, au besoin, à détruire, sans le moindre scrupule, la réputation des chercheurs qui avaient osé, les premiers, dévoiler ou dénoncer ses ravages en matière de santé humaine. Et la mascarade continue. En France, depuis 2010, Coca-Cola a dépensé des millions d’euros auprès des « professionnels de santé et chercheurs pour faire oublier les risques liés à ces boissons » (p.14). Dès lors que les acteurs de ces manipulations mensongères, qui utilisent des pseudos, voire des scientifiques contre d’autres scientifiques engagés dans le combat pour la défense des intérêts du genre humain, le goût de la Sauronite (gains financiers majeurs), a conduit à deux phénomènes contemporains. D’une part, la régence de la Sauronite (l’hubris du pouvoir de l’argent) a jeté nécessairement le discrédit sur le corps des chercheurs dans les divers champs de la technoscience (sciences expérimentales).
Aussi, quand les uns et les autres pérorent à l’envi et à longueur de journée par l’usage excessif des moyens médiatiques (radio, télévision, YouTube, influenceurs, etc.), on se perd complètement en conjectures concernant le savoir, l’esprit scientifique, la sincérité, etc., des scientifiques en tant que corps de chercheurs. Entre les scientifiques vendus aux pouvoirs de la Sauronite (ils sont même achetés comme de vulgaires esclaves) et les scientifiques qui font encore preuve de leur raison scientifique pour le salut ou le service du genre humain. Car la science a pour finalité initiale la recherche de la vérité au service du progrès de l’esprit humain. Quant à tous les autres, ce sont des sauronistes condamnés à produire des livres comme des kleenex en vue de gagner le plus d’argent possible par les mensonges et les faussetés et en répétant toujours les mêmes contenus de leurs savoirs. D’autant plus que ces mêmes pouvoirs de la Sauronite mobiliseront des moyens financiers considérables pour obliger, par l’excès de publicité, les gens à acheter et à lire ce genre de littérature scientifique qui participe de la crétinisation des esprits.
D’autre part, l’amour immodéré, ou passion dévorante de la Sauronite, a conduit les valets de son pouvoir fascinant, magique et prestidigitateur à créer de toutes pièces des spécialistes ou la caste des experts en tout et en rien. Il en est de même de certains journalistes soi-disant qualifiés dans tous les champs de la technoscience ou de ses outils technologiques. Or et en réalité, ils font eux-mêmes preuve d’un vernis de savoir dans des parties de ce genre de savoirs appliqués ou expérimentaux. Alors, on peut affirmer que nous sommes, aujourd’hui, entrés dans un monde de l’Expertise avérée ou des expertises préfabriquées, manufacturées, spécialisées dans les mensonges et les faussetés par goût du gain financier.
Tel est le sens de l’analyse de Desmurget : « Comme l’ont confirmé plusieurs procès récents, experts et journalistes tiennent une place centrale dans cette course au cynisme. Le travail remarquablement étayé par Naomi Oreskes et Erik Conway ne laisse aucun doute sur ce point. Pour ces historiens des sciences, « il est patent que les médias présentèrent le débat scientifique sur le tabac comme encore ouvert, bien après que les scientifiques eurent considéré qu’il était tranché {…} Un phénomène similaire accompagna les pluies acides dans les années 1990, les médias faisant leur l’idée que leurs causes n’étaient pas encore établies – plus de dix ans après que cela ne soit plus vrai {…} Jusqu’à récemment, les principaux médias présentèrent le réchauffement climatique comme une question férocement débattue – douze ans après que le président George H.W. Bush eut signé la convention-cadre de l’ONU sur le changement climatique et vingt-cinq après que l’Académie des sciences des Etats-Unis eut annoncé pour la première fois qu’il n’y avait pas lieu de douter qu’un réchauffement climatique était provoqué par l’utilisation des combustibles fossiles par l’homme » (p.p. 24-25).
Or depuis la fin du XIXe siècle environ, le pouvoir des journaux est devenu tellement important qu’ils disent aux gens ce qu’ils doivent penser. A titre d’exemple, dans les années 1960, ce sont les journaux qui ont déclaré que Jean XXIII était le pape bon, et le monde catholique entier a suivi comme si c’était une donnée établie, avérée, indubitable. Dès lors, tout se passe comme si les journaux non seulement suivent les tendances des gens, mais, en outre, ils les créent à leur guise. Donc, ce qui doit faire figure de la Nouvelle se noie dans l’immense océan de l’information mondiale en y perdant son âme, sa substance, sa vérité ; voire son importance singulière.
On revient toujours au problème clairement analysé par Gaston Bachelard, qui a prouvé que science et opinion ne se valent pas le moins du monde. Il faut nécessairement choisir entre l’une et l’autre : soit la science pour la culture savante (l’acquisition permanente des savoirs fondés en raison qui éclaire, amplifie et élève l’intelligence humaine), soit l’opinion pour l’abrutissement, c’est-à-dire l’ère des connaissances par Ouï-dire. En d’autres termes, il s’agit du règne contemporain des fameux réseaux sociaux où tout indique que toute forme de la pensée rationnelle semble prohibée en raison de la régence des opinions ; voire de la crétinisation de l’intelligence humaine. Cette faculté précieuse, éminente que le cerveau a mis des millénaires à élaborer, construire, consolider est, de nos jours, en situation de déliquescence (dangereuse ?) par rapport à l’avenir prochain du genre humain. Un tel déclin pourrait avoir lieu dans 20 ans tout au plus, comme prédit par un certain nombre de scientifiques. Du roi de la création, selon la mythologie biblique, il serait au plus bas de l’échelle des mutations heureuses des vivants, soit les facultés d’adaptation aux conditions environnementales mutées. Il serait alors piétiné par toutes les espèces vivantes visibles ou invisibles[8]. Car les fameux experts en toutes sortes de sciences, comme on en prend acte par leurs vidéos sur Internet, entre autres, ou sur les chaînes de télévisions, de radios, etc., font généralement preuve d’arrogance pour pouvoir, ainsi, affermir leurs opinions et persuader leurs auditeurs de croire au fondement de leurs savoirs. Comme l’écrit Desmurget, « L’arrogance, (oserais-je dire le mépris), c’est d’affirmer… », de but en blanc, lorsqu’un journaliste interroge l’un de ces experts sur la nocivité de la télévision par rapport au sommeil qu’« aucune étude ne le prouve vraiment »[9] en niant, ce faisant, l’évidence scientifique, qui l’a maintes et maintes fois prouvé. « Puis de cosigner dix-huit mois plus tard un rapport académique démontrant le contraire (sur la base d’études déjà disponibles lors de la première prise de position négatoire). L’arrogance, au fond, c’est, pour un sujet donné, de se draper dans des atours de la connaissance et de l’autorité {titres universitaires} sans considérer l’état d’avancement des recherches disponibles. L’arrogance, c’est de faire passer pour de l’expertise un simple ramassis d’opinions personnelles » (p. 28).
Il arrive que l’expert fasse appel au « bon sens » du peuple comme argument de vente de sa prose experte ou de son « ramassis d’opinions personnelles ». Tout se passe comme s’il faisait preuve de respect par rapport au peuple (mais lequel ?) dans un tel cas de figure alors qu’il aurait tendance à le mépriser dans d’autres cas. Or ce genre d’argument est absolument insensé. Car c’est bien le « bon sens » qui admet que la terre est plate et immobile. Mais, en quoi une telle thèse populaire est-elle fondée sur le plan de la raison scientifique ou philosophique ? En réalité, l’expert, du point de vue de la rationalité scientifique, désigne tout chercheur en science qui maîtrise les connaissances fondamentales propres à son champ de savoir. Une maxime pose, en philosophie, la nécessité de « penser par soi-même ». Toutefois, celle-ci n’invite nullement à penser dans le vide – ce serait absurde -. Bien au contraire, elle invite à bien digérer les sciences produites pour qu’à travers celles-ci l’on dessine la voie de sa vision originale par-delà ces connaissances de la raison constituée.
D’où l’exaspération, que l’on peut tout à fait comprendre, de la part des scientifiques (les vrais), comme Michel Desmurget, qui passent des années à faire des recherches scientifiques profondes, solidement étayées, voire sous certains aspects irréfutables. Malgré tout, les pouvoirs de l’argent n’hésitent pas à payer de pseudoscientifiques pour tenter de démolir les fondements et la solidité de leurs analyses. Oh immoralité, quand tu nous tiens sous ta domination ! Aussi, lorsque ces travaux essentiels pour le progrès des esprits, l’instruction des peuples sont sapés par des ignorants sous prétexte d’expertise ou de journalistes spécialisés en sciences, alors leur colère devient légitime. C’est exactement ce que Michel Desmurget exprime à travers le passage suivant de son ouvrage : « Trop, c’est trop. Alors, oui, j’en ai assez de ces spécialistes autoproclamés qui saturent l’espace médiatique de leur verbiage inepte. J’en ai assez de ces lobbystes abjects, déguisés en experts, qui nieraient jusqu’à la sphéricité de la terre si cela pouvait servir leur carrière et engraisser leurs intérêts. J’en ai assez de ces journalistes inconséquents qui tendent leurs plumes et micros vers le premier hâbleur venu, sans se demander si ce dernier connaît effectivement le sujet dont il parle…
O oui, j’en ai assez ! Assez de voir l’intérêt des enfants constamment piétiné par la cupidité économique. Assez que prime à ce point l’appât du gain sur le bien collectif. Assez que soit dénié aux parents le droit élémentaire à une information juste et honnête. Assez que l’écho médiatique offert aux porte-voix des enthousiasmes lobbystes brouille à ce point la netteté du message scientifique » (p.p.30-31). Malheureusement, on ne peut nier que plus on voit ces fameux experts faire étalage de leurs témoignages irrécusables, de leur impéritie, plus (médiatisation à outrance oblige) ils exercent un attrait fascinant sur les micros de radios et les caméras des télévisions. Ils font partie des mythes contemporains d’Homo mediaticus. Car on les voit partout, du moins, leur image, en guise de discours rationnels, tenant les mêmes affirmations fallacieuses et gratuites.
Or, de manière unanime, les inventeurs (Bill Gates, Steve Jobs, Mark Zukerberg, etc.) reconnaissent explicitement les dangers de l’usage excessif et pernicieux de leurs objets technologiques. Ainsi, Steve Jobs n’hésite pas à l’avouer en 2011 : « Nos enfants n’ont pas utilisé l’iPad, nous limitons la technologie que nos enfants ont le droit d’utiliser à la maison ». Mieux, le biographe de l’ex-patron d’Apple, Walter Isaacson, remarquait dans une interview au New York Times que « Jamais personne ne sortait un iPad ou un ordinateur chez les Jobs. Les enfants n’avaient pas l’air accros à ces appareils.
Chaque soir, Steve insistait pour dîner sur la longue table de leur cuisine afin de discuter de livres et d’histoire[10] ».
Qu’on ne s’y trompe pas : ces exemples pourraient paraître anecdotiques s’ils ne concernaient que ces deux grandes figures, Bill Gates et Steve Jobs, de la micro-informatique, laquelle est devenue l’immense écosystème numérique en réseau gouvernant nos réalités présentes. Ce qui est certain tient au fait que les enfants des concepteurs et vendeurs des produits numériques de la Sillicon Valley sont généralement coupés des écrans et des technologies que leurs parents non seulement conçoivent, mais en outre vendent au reste du monde pour s’enrichir. Ces enfants bénéficient même d’une école alternative totalement déconnectée. Car selon Andréas Schleicher, l’un des directeurs de l’OCDE « les écoliers qui utilisent très souvent des tablettes et des ordinateurs ont tendance à moins bien réussir que ceux qui les utilisent modérément ».
Par ailleurs, Sean Parker, l’un des créateurs de Facebook, associé dès le début de l’aventure de ce réseau social à Mark Zukerberg et ancien président de l’entreprise, à la suite de sa démission, a reconnu, à propos des concepteurs et ingénieurs du réseau social aux 2 milliards d’utilisateurs que « Dieu seul sait ce qu’ils font aux cerveaux de nos enfants ». Sean Parker aborde là un problème majeur : il s’agit de l’effet addictif[11] des méthodes issues des sciences cognitives sur lesquelles se fonde ce fameux réseau social pour inciter ses utilisateurs à cliquer sur des mentions, partager et rester le plus longtemps possible en ligne ; pire, pour les inciter à ne plus pouvoir se passer de cet outil[12] (In Pierre Bamony : Une anticipation critique de Joseph Ki-Zerbo des systèmes éducatifs scolaires de l’Afrique francophone dès 1960 (L’Harmattan-Burkina Faso, avril 2025).
Dès lors que les méfaits des outils technologiques, par l’abus ou l’usage irrationnel qu’on en fait au quotidien, sont clairement établis par leurs inventeurs eux-eux-mêmes, de manière générale, on peut soutenir ceci, au sujet d’un expert ou de quelques journalistes spécialisés. Par définition, l’expert, digne de crédit, est celui qui n’a pas de conflit d’intérêt ; ou, s’il en a, celui qui a le courage de l’annoncer ouvertement à ses auditeurs en laissant à ceux-ci le choix ou la possibilité de se faire leurs opinions singulières quant à l’éthique ou à la déontologie de l’expert en question. Ensuite, quand un journaliste s’appuie sur un contributeur, censé être un expert, si c’est un journaliste respectueux de la déontologie de son corps de métier, il devrait faire preuve d’éthique et de rigueur professionnelles en vue de s’assurer que l’expert est bien solide dans l’exercice de ses compétences dans une discipline scientifique donnée ; et s’il n’est pas intéressé uniquement par l’attrait de l’argent, par la célébration médiatique censée lui assurer une gloriole nécessaire à son élévation et à son avancement dans sa carrière universitaire, entre autres.
Comme le titre de son ouvrage l’indique précisément (La fabrique du crétin digital), Desmurget a consacré une grande partie de ses analyses aux usages des objets technologiques par les enfants : le smartphone, les tablettes, la télévision, les jeux vidéo, les réseaux sociaux, etc. Il les passe au peigne fin pour déceler les problèmes inhérents aux usages excessifs de ces derniers et leurs conséquences ou leurs influences perverses, nocives, délétères par rapport à l’équilibre des enfants : les retards scolaires, l’obésité, les troubles mentaux, l’insomnie, l’échec scolaire (voir ci-dessus, l’avis même des fabricants de ces outils dangereux, les GAFAM). Bref, il s’agit des dysfonctionnements divers et variés qu’on remarque chez ces enfants, victimes de la dictature du monde des adultes et de leur attrait pour les objets de plaisir ; voire de leur goût immodéré de l’argent. Ces données, qui sont largement prouvées par les recherches scientifiques, ont des incidences gravissimes, dans certains cas, sur la vie normale des jeunes enfants. Il a démontré à quel point, dans les domaines où entrent en jeu divers facteurs, comme la vie de famille, l’influence des jeunes acteurs les uns par rapport aux autres, les psychologues, les neuropsychologues, les psychiatres, les assistantes sociales, etc., il n’est pas toujours possible de voir clair dans ces situation généralement confuses ou imbriquées. Il n’est pas non plus facile d’en tirer des données de travail scientifiques qui soient irréfutables.
Toutefois, ceux d’entre tous ces facteurs qui causent le plus de dégâts, ce ne sont pas forcément les professionnels de proximité, mais ceux qui mêlent études et thérapies. En outre, puisqu’il s’agit d’un champ humain particulièrement complexe, mouvant et souvent véhiculant des données ou des réalités opaques, toutes les divagations sont possibles. Car l’on s’accorde la liberté arbitraire de soutenir des thèses ou leurs contraires ; voire d’avancer des théories les plus insensées, farfelues sans rencontrer nécessairement de contradicteurs sérieux ou solides dans ces champs des savoirs de la vie humaine, dès lors que tout y est possible. A titre d’exemple : on ne peut jamais arriver à constituer un public comme objet d’études idéal du fait de la typologie des milieux, de la classe sociale ou socio-culturel, de divers facteurs comme des inconnus, des croyances culturelles qui génèrent des comportements si différents et si spécifiques des individus qui vivent sous leur influence. Les publics en question sont mouvants. En outre, les chercheurs eux-mêmes ont des opinions sans pouvoir ou devoir les considérer comme telles, des croyances culturelles qui entrainent de leur part des conduites dénuées de sens ou de nuances scientifiques ; ce qui handicape l’objectivité de la raison scientifique.
Donc, dans ces cadres de recherches ou d’études (sociologie, psychologiques, neuropsychologie, psychiatrie, etc.), il n’y a pas de normes scientifiques qui vaillent de manière universelle et qui seraient de nature à accorder tous les esprits compétents. C’est, alors, un champ d’opinion, de divagations, de présupposés arbitraires, de jugements de valeur, etc. D’où la question suivante : et la science ou l’esprit scientifique dans tout ça ? D’autant plus que l’on ne cesse de proclamer qu’il s’agit bien de recherches scientifiques ; cette dernière expression étant devenue l’étalon qui confère à toute investigation son caractère scientifique. On comprend alors qu’il s’agisse de champs de réalités humaines où l’on dit ou affirme tout ce que l’on veut (il n’y a pas de normes précises pour le mesurer), où l’on soutient même tout et son contraire. C’est en ce sens que, concernant le monde du numérique, Desmurget écrit, avec raison, ceci : « L’information offerte au grand public manque souvent cruellement de fiabilité. En ce domaine, nombre d’experts médiatiques, parmi les plus importants, présentent une stupéfiante capacité à collectionner les âneries, sornettes, revirements, approximations et contrevérités. Qu’ils agissent sous mandat officiel, académique ou personnel ne change rien à l’affaire. Les choses iraient sans doute un peu mieux si les potentiels conflits d’intérêts étaient systématiquement traqués et dévoilés. Mais ce n’est pas le cas. On continue à voir des psychiatres, psychologues, médecins universitaires ou autres supposés spécialistes courir les plateaux, sans jamais devoir expliciter leurs sujétions industrielles » (p.148)

Une fascination familiale des outils technologiques et leurs conditionnements psychiques
Ces données générales ont une double incidence à la fois sur les volontés de réformes de fond au niveau de l’État et sur leur pouvoir à susciter le scepticisme d’un grand nombre de gens, témoins de cette situation de confusion intellectuelle, psychologique, morale, etc. Ainsi, d’une part, sans ces perceptions équivoques du public « le débat aurait assurément une tout autre tournure. Des politiques efficaces de prévention auraient depuis longtemps pu être engagés et la réflexion sur la numérisation du système scolaire ne serait pas aussi déconnectée des réalités scientifiques ». D’autre part, puisqu’il n’est pas aisé pour les scientifiques d’isoler les sources compétentes des fatras de foyers impropres et lobbystes, les médias auraient pu dépenser utilement de l’énergie pour effectuer ce travail salutaire pour éclairer davantage l’intelligence du peuple. D’où le scepticisme généralisé, selon Desmurget : « Quand on ne sait qui croire, le plus tentant est souvent de renvoyer dos à dos tous les protagonistes et de ne croire personne. Plus largement, quand on ne sait à qui faire confiance, le plus sage est doute, au final, de se méfier de tous ». (p.149)
II- Le triomphe paradoxal de la technoscience : l’envahissement de ses outils au service de l’usage utile immédiat et de ses pseudo-prospectives de prétendus mutants en cours
Jean-Jacques Rousseau, dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (Gallimard, Coll. Folio, Essais, Paris1989)remarque deux moments majeurs dans l’état de la nature humaine et de son devenir. D’abord, en sortant des mains du Créateur, l’être humain revêt une figure de perfection. En cet état, il n’a pas encore inauguré une histoire propre. Il se contente de vivre suivant les conditions de la nature et il suit les « lois » de celle-ci : cet état initial est comme privé de mouvement spécifique en raison du caractère intangible de ces lois naturelles. Dès lors que la nature prend soin de le conduire suivant ses potentialités d’adaptation à ce qui est inhérent à son environnement, tout changement, sans nécessité, est comme nié ou même absent de cet état initial. En obéissant aux lois de la nature, l’être humain ne fait qu’obéir à lui-même.
Ensuite, des bouleversements majeurs dans la nature, en changeant profondément les lois de celle-ci, contraignent l’homme, selon le terme conventionnel, à abandonner son état initial, figure de son bonheur. S’amorce alors un nouveau processus, un nouveau cours des phénomènes où advient non pas un état – celui-ci a déjà muté au cours de ces catastrophes et cataclysmes -, mais un devenir, un mouvement, une temporalité, en somme l’histoire. C’est alors l’avènement de ce que Rousseau appelle « l’homme de l’homme » totalement opposé à « l’homme de la nature ». Ainsi, « l’homme de l’homme », par les faits de son histoire, initie la durée dont il devient immédiatement prisonnier lui-même. En ce sens, il n’a d’autre issue que la destruction progressive et permanente de tout ce qu’il crée ou produit ; et de sa propre mort : un phénomène inéluctable qui le frappe individuellement et constamment dans l’attente d’un avènement universel. Toutefois, celui-ci est une Réalité pour le genre humain qui, en tant qu’espèce vivante singulière, a pour destin l’auto-anéantissement ; ou par l’éclosion d’une extinction adventice.
On retrouve une figure de la pensée ou de la thèse de Rousseau en filigrane dans le livre présent de Michel Desmurget. Il s’agit des débats fantasques au sujet de l’« enfant mutant » ; une mutation qui serait opérée par l’usage et l’influence (heureuse, malheureuse ?) des outils technologiques. Ces productions en question enchantent tellement et promptement le genre humain que ses membres sont déjà prêts à confier leur destin de créateurs et d’êtres intelligents à l’efficacité, à la rapidité de nouvelles machines, soit des logiciels sophistiqués et performants, que son cerveau produit toujours. Mais, pour combien de temps encore avant qu’il n’en soit totalement privé ? On retrouve la même dualité qui rend compte de l’explication de l’histoire du genre humain. En effet, on veut nier la longue durée que le cerveau a employée pour élaborer, construire en vue de parvenir à la création de son intelligence. Ceci correspond bien à l’état initial suivant un mouvement qui s’accorde alors avec les lois de la nature. Celle-ci chemine à un rythme qui respecte les potentialités du genre humain en devenir. Ce qui explique ces faits tient justement à la nature de ce qui se fait et se consolide pour construire patiemment, laborieusement les phénomènes. Il suit un processus continu sans brusquerie ni rupture violente de la nature du genre humain avec ceux-ci, comme son environnement vital. Et tel est l’essentiel.
En revanche, l’inessentiel réside désormais dans la rapidité de tout ce qui est inhérent à une temporalité insalissable, qui produit abondamment et qui, inversement, détruit tout ce qui est créé aussi rapidement que possible. De nos jours, on parle, à ce sujet et avec raison, de l’obsolescence programmée. Il s’agit de l’ensemble des techniques comme l’électronique, l’électroménager et la mode, conçues par les fabricants en vue de réduire délibérément la durée de vie ou d’utilisation de ces objets utilitaires quotidiens. Finalité de cette démarche marchante ? Produire de nouveaux objets pour en accélérer le remplacement. C’est l’intérêt fondamental de ce nouveau devenir, de ce processus dit innovant contemporain, en rupture avec tout ce qui a existé jusqu’ici : produire une grande quantité d’objets technologiques qui est, en même temps, un fabuleux facteur de multiplication financière. D’où la violence universelle manifeste, à tous les niveaux, employée par ces fameux acteurs pour obliger le genre humain à voir, dans cette unique donnée, le seul horizon de son devenir. D’où également le triomphe des mensonges et des invraisemblances inventés par leurs soins pour expliquer une nouvelle histoire des phénomènes : il s’agit d’une mutation en cours qui sauverait le genre humain par rapport à ses faiblesses physiques, psychologiques ou psychiques rédhibitoires.
Aussi, pour arriver à leur fin, à savoir l’aliénation universelle, les tenants de ces sornettes et de ces inepties n’hésitent pas à raccourcir les faits, à les simplifier à outrance pourvu que « l’homme de l’homme » y croie et les laisse faire : générer le plus de richesses ou de fortunes possible. C’est ce que Desmurget résume ici : l’histoire complexe de l’humanité ramenée à quelques péripéties simplistes, presque mécaniques par le caractère schématique des données.
Certes, en termes de milliers ou de millions d’années, on peut dessiner, comme le fait Desmurget, les grands moments historiques des mutations majeures des membres du genre humain. Toutefois, ce qui surprend et interroge à la fois, c’est le surgissement ex-nihilo de l’Homo numericus ayant le possible statut du successeur de l’Homo sapiens. Ainsi, dans les grandes lignes, on retient les faits suivants : « D’abord, il y eut habilitis, l’homme habile ; bipède émérite et premier maître des outils.
Ensuite, contemporain tardif d’habilitis, émergea ergaster, l’homme artisan ; chasseur, cueilleur, conquérant du feu et migrateur frénétique ;
Enfin, parut sapiens, l’homme savant ; agriculteur, éleveur, bâtisseur, inventeur de l’écriture, des chiffres, du calcul et des mathématiques, père des Lumières, visiteur de la lune, dompteur de l’atome, ciseleur de la Pietà, auteur des contemplations, rédacteur de la Déclaration universelle des droits de l’Homme, concepteur de la montgolfière, des couches jetables et du stylo à bille.
Pour les paléontologues, l’affaire s’arrête là. Si vous voulez voir à sapiens un successeur, revenez dans quelques millions d’années nous disent ces tristes sires. Quelle ignominie ! Heureusement que demeurent ici quelques esprits critiques et éclairés. Sans ces phares visionnaires, nous nous serions laissés berner. Nous n’aurions pas vu se dérouler sous nos yeux inactifs « l’une des plus immenses ruptures de l’histoire depuis le Néolithique ». Nous aurions raté « une vraie mutation anthropologique » que dis-je, « une révolution à l’échelle de l’humanité ». En un mot, nous serions restés aveugles au fulgurant avènement de numéricus, l’homme « numérique » (p.16).
La littérature générale de ce prodige, de cet « homme nouveau » est riche de noms divers pour le désigner. Il s’agit, entre autres, de « millenials, digital natives, e-generation, app génération ou encore Google generation ». D’autres littérateurs de ce nouveau genre d’humains emploient les lettres de l’alphabet comme termes mystiques X, Y, Z, C, alpha ou lol, etc. Le surgissement de cet être nouveau est d’autant plus surprenant que la nature, (nous l’avons vu auparavant), met beaucoup plus de temps pour élaborer, construire assez imparfaitement les membres du genre humain comme le fait remarquer Desmurget ou encore la paléontologie, l’histoire en font foi : « Il a fallu des millions d’années pour arriver jusqu’à sapiens, mais aujourd’hui, par la grâce d’un véritable « tsunami », les choses se sont grandement accélérées. Voilà notre lignée aux portes d’un nouvel horizon ». Et c’est justement ce qu’explique l’un des tenants des mutations technologiques mystérieuses : « jamais sans doute, nous expliquent ainsi les spécialistes du domaine, depuis que le premier homme a découvert comment utiliser un outil, le cerveau humain n’a été affecté aussi rapidement et aussi considérablement {…} Le fait qu’il ait fallu aussi longtemps au cerveau humain pour développer une telle complexité rend l’actuelle évolution cérébrale sous l’effet de la haute technologie, selon les doctrinaires de la technologie, sur une seule génération, absolument phénoménale »[13].
Donc, selon les doctrinaires de la technologie triomphante et sa capacité à opérer des miracles dans la nature aussi rapidement que possible, le cerveau des enfants, usagers frénétiques des outils technologiques, est en cours de mutation. Il évolue à une telle vitesse qu’un phénomène semblable n’a jamais encore été observé au cours du passé commun du genre humain. Mais l’avenir de ces petits êtres humains n’est pas enviable : ils perdraient leur statut d’êtres humains pour devenir, en vertu de cette mutation même (biologique ? Intellectuelle ? Mentale ? Tératologique ?) des espèces d’« extraterrestres », même si nos technologues n’ont jamais vu de telles entités nulle part dans notre système solaire, votre dans notre Galaxie, etc. Ce seraient justement des « mutants ». Après tout, pourquoi pas ? Desmurget résume, ainsi, les caractéristiques que de tels mutants seraient censés avoir : « Ils n’ont plus la même tête {…}, ne parlent plus la même langue ». « Ils pensent et traitent l’information de manière fondamentalement différente de leurs prédécesseurs ». « Nés avec une souris dans une main, un smartphone dans l’autre {…}, ils sont multitâches, bricoleurs et zappeurs de génie ». Leur « circuiterie neuronale est câblée pour les cyber-recherches à tir rapide ». Soumis à l’action bienfaisante des écrans de toutes sortes, leur cerveau « se développe différemment ». Il n’a « plus la même architecture » et se trouve désormais « amélioré, augmenté, bonifié, amplifié (et libéré) par la technologie ». Ces changements sont tellement profonds et fondamentaux « qu’il n’y a absolument aucun retour en arrière possible » etc., (p.p.17-18). Trêve d’inepties, de tissu d’insanités, de vanités et d’imagination délirante au service des rêveries de la technoscience !
Quand des consommateurs (télévision, radios, influenceurs, YouTube, journaux mercantiles) entendent de telles absurdités, idioties et insanités triomphantes, sans prise de distance par rapport à la teneur, à la littérature insensée de tels médias, ni l’exercice d’un esprit critique qui tend vers le discernement de tels contenus, il va de soi qu’ils sont vite subjugués. Pire, ils sont prêts à gober l’information des médias de complaisance achetés par les malades de la Sauronite ou Groupes de la Finance internationale pour vendre des productions industrielles et, en conséquence, s’enrichir sans limites. Car tout ce qui est dit sur les bienfaits des outils technologiques est grandement apprécié, vivement sollicité puisque leur usage quotidien est de nature à transmuer leurs enfants dans le sens supposé du meilleur : ils seront plus intelligents, plus performants, plus rapides, brefs supérieurs en tout par rapport aux autres enfants de leur génération. Par conséquent, pour les tenants de telle folies et les destructeurs de la conscience critique, les écrans ne présentent aucun danger pour les enfants. Donc, bienvenue à la littérature enchanteresse de l’usage abusif des outils technologiques. C’est, entre autres, le sens des remarques suivantes de Desmurget : « Les écrans sont bons pour les enfants ». « Les jeux de tirs {comme Call of Duty} sont bons pour le cerveau » ; « Jouer sur une tablette, c’est bon pour les bébés » ; les jeux vidéo, même les plus violents, « améliorent la pensée critique et la compréhension en lecture » ; chez les tout petits, la télévision est « une incontestable ouverture sur le monde {et}une alliée de l’imagination » ; sur le plan scolaire « avec les outils numériques, nos enfants vont gagner en confiance, acquérir le goût de la solidarité et du travail en groupe. Ils vont sortir de l’école avec cette soif d’apprendre et de savoir, qui devrait être un des objectifs premiers de notre système éducatif » (p.18).
La boucle de l’aliénation mentale est bouclée. Voici, donc, comment s’explique le triomphe, de nos jours, époque supposée plus instruite et plus éclairée que les précédentes, des marchands d’illusions pour mieux vendre les outils technologiques. Il suffit de les parer, par des arguments publicitaires ad hoc, c’est-à-dire de toutes les vertus, de toutes les qualités imaginables, voire plus. C’est ce qui fait dire à certains chercheurs, dans les champs de savoir et de technologie, que notre époque n’est nullement éclairée. Bien au contraire, elle donne les apparences d’être « la plus bête », la plus sombre, la plus fantasmagorique pour ne pas savoir que la démence digitale est un réel poison pour les enfants ; et que les écrans sont nocifs pour le développement cérébral et le progrès de l’intelligence. Au contraire, ils tuent l’intelligence humaine sous toutes ses formes.
Au fond, c’est un canular qui génère des milliards d’euros ou de dollars pour les maîtres dans ces domaines de la technologie utilitaire. En réalité, il n’améliore nullement les résultats des élèves au primaire, au collège, au lycée. Cependant, les parents, à force d’entendre le concert de louanges sur les bienfaits des outils technologiques, finissent par croire au fait qu’il devrait en être nécessairement ainsi. Or tout le monde devrait savoir qu’il est très difficile de déconstruire les légendes qui polluent la pensée. Car la force des allégations, des affirmations comme des figures de stéréotypes générationnels, voire des mythes religieux historiques ou contemporains, etc., sont des croyances culturelles impossibles à déraciner dans la conscience des gens. C’est le cas de la croyance du cerveau surdéveloppé chez les « gamers », soit les jeux vidéo selon Monsieur ou Madame tout-le- monde. Car, croit-on, les jeux vidéo seraient de nature à augmenter la taille et la connectivité du cerveau, même s’il n’y a rien qui étaye cette opinion.
III- Le procès des experts : des querelles interminables sur les outils technologiques et l’amorce de la mort du cerveau humain
La nomenclature est-elle l’unique champ par excellence de toute science et de l’acquisition de l’esprit scientifique ?
La question qu’il est pertinent de se poser en philosophie est la suivante : qu’est-ce qu’un corpus scientifique au sens générique de ce terme ? Qu’il s’agisse des disciplines spécifiquement scientifiques, sciences dites de la matière (biologie, physique, chimie, etc.), ou de celles que l’on regarde avec un certain mépris parfois, en l’occurrence, les sciences humaines ou sciences molles, plutôt les sciences de l’esprit comme on les nommait au XIXe siècle (histoire, sociologie, psychologie, psychanalyse, etc.), on a toujours affaire à une nomenclature. Il s’agit d’un ensemble de concepts, de termes dans une science donnée ou un champ de savoir spécifique. C’est, en d’autres termes, de l’art qui consiste à classer méthodiquement le corps de mots, de noms, de concepts dont la connaissance nous conduit progressivement à la clarté de la vision immanente à une discipline donnée. Selon l’ampleur, la profondeur, l’élévation de notre maîtrise des données générales d’une telle discipline, nous acquérons un statut de savant : celui qui connaît bien la nomenclature d’une science donnée. Notre diplôme lui-même sanctionne un degré ou un niveau de notre maîtrise du corps des mots, des noms ou des concepts propres à la nature de la science que nous avons choisie d’étudier. Si nous accédons à un niveau conceptuel élargi et approfondi, celui-ci confère à notre intelligibilité singulière une élégance d’instruction de l’ordre de la pensée rationnelle. Il y a, donc, deux types ou deux niveaux dans la maîtrise de la nomenclature d’une science.
D’abord, selon le centre d’intérêt initial du choix des études universitaires /supérieures, nous pouvons nous élever à un haut niveau de l’éclairage, de l’habileté ou de l’intelligence de la nomenclature. Une telle maîtrise se conçoit comme suffisante pour l’exercice d’un métier puisque la formation et le niveau du diplôme conséquent nous confèrent la compétence requise pour exercer un métier. Ceci a une valeur et un sens universels pour toute sorte de métiers (avocats, médecin, pharmacien, sociologue, historien, physicien, mathématicien, etc.) La formation, la maîtrise, le diplôme, la compétence spécifique sont les fondements de notre lumière dans une discipline scientifique donnée. D’où la permanence de la même pédagogie, depuis les civilisations de la Perse, de la Mésopotamie, de l’Égypte ancienne, de la Grèce antique, de la Rome antique, des civilisations de Constantinople/Byzance/Istanbul, jusqu’à sa reprise telle qu’elle par la civilisation européenne à partir du XIVe de notre ère[14]. Grâce à sa conquête de la terre, l’Europe l’a étendue au reste des zones émergées de cette planète. Elle est toujours de rigueur dans toutes les écoles, collèges, lycées et universités de toutes les contrées de l’espace terrestre. C’est, en somme, la répétitivité d’une même pédagogie qui forme à la maîtrise de diplôme sous ses diverses figures ; donc, de l’acquisition de la compétence qui permet d’exercer un métier utile à soi-même (acquérir des moyens matériels de vivre) et à la société dans laquelle on vit. C’est pourquoi lors d’un entretien d’embauche, on ne demande pas à un candidat, qui postule pour un poste, de donner les preuves de son intelligence, mais bien, et toujours, de ses compétences. En ce sens, l’éducation se moque de la culture de l’intelligence ou de l’humanisme philosophique, pourtant nécessaires à notre compréhension mutuelle en tant que membres du genre humain.
En revanche, quelle que soit la qualité de notre compétence dans une matière donnée, et au regard de notre ignorance de la totalité de l’espace conceptuel d’une science, l’humilité devrait être de rigueur pour chaque savant. Car nous savons que nous ne savons pas tout, même pas la science dans laquelle nous sommes supposés mieux maîtriser la nature de ses données : et ceci conformément à la belle maxime que Socrate a dévoilée au genre humain au IVe siècle avant notre ère.
Ensuite, par-delà le fait d’être maître et compétent dans une science, dans l’exercice d’un métier, on peut faire le choix de transcender ce niveau d’une maîtrise de la nomenclature. Dans ce cas, on recherche une autre lumière par, dans et à travers la pure nomenclature. On vise alors l’abstraction conceptuelle qui, seule, permet de penser et de donner à comprendre le sens général et universel de la nomenclature par la théorisation qui est une vision rationnelle d’une science donnée. Tel devrait être le cheminement dans tout projet d’études universitaires. Dans cette perspective, ceux que l’on nomme les « experts » ont-ils conscience de la limite de leur statut ? Certes, ils ont un savoir et savoir-faire qui leur confère une maîtrise théorique et pratique d’une science (nomenclature) donné. En somme, un expert fait preuve d’une connaissance approfondie, voire d’une grande maîtrise acquise par une longue expérience dans l’exercice d’un métier. En ce sens, il peut comprendre des pans entiers, complexes même des problèmes spécifiques à son champ de savoir.
Or les problèmes humains sont divers, variés, infinis et tout à fait singuliers. Tout être humain est créateur de nouveautés. C’est dire que, sous cet angle, les problèmes humains sont mouvants suivant des contextes, des environnements indéfinis ; ils frappent, parfois, d’impuissance nos désirs d’intelligibilité ou d’interprétation. Dans ce contexte, que signifie, à vrai dire, « être expert » des situations humaines fugitives, mouvantes, obscures et d’une complexité sidérante ? Si une telle conscience des limites de soi et de ses compétences n’est pas de rigueur, le risque est grand de tomber dans des élucubrations, babillages au lieu d’une compréhension rationnelle, d’une analyse claire d’un cas humain. C’est ce qui a conduit, entre autres auteurs, Michel Desmurget à traiter certains experts comme des personnages publics versés dans « l’art du verbiage creux » en raison de leurs « réponses fumeuses » dans l’exercice de ce qui est présumé être leur métier. C’est en ce sens qu’il écrit justement : « En pratique, l’arme absolue de l’expert omniscient, c’est la langue de bois. Tout comme le politicien, des années d’expérience lui ont enseigné l’art de la tournure fuyante et des phrases joufflues. Quand une donnée scientifique s’avère difficilement critiquable, ou qu’il ne sait strictement rien des faits qui lui sont proposés, il déserte et repousse le débat vers des hautes sphères métaphysiques de l’argutie fameuse, de la liberté individuelle et/ou de la sage pondération centriste. Pour ce virtuose débonnaire de la rhétorique creuse, aucune cause, jamais n’est perdue. Exemple : si quelqu’un suggère que les écrans sont mauvais pour le développement des enfants, il ignore l’assaut et répond simplement, comme cette journaliste de l’audiovisuel avec laquelle on m’avait demandé d’échanger sur une radio nationale, qu’il en avait assez de tous ces discours des politiques qui veulent tout interdire et empêcher les gens de boire, de fumer, de manger ou d’utiliser un mi-onde. Incongru, absurde, hors de propos ; mais redoublement efficace » (p.p.80-81).
C’est l’art pernicieux d’inverser la portée d’un échange en public : généralement, ils font porter à leur interlocuteur la faute ou l’accusation suprême, à savoir celui qui apporte de mauvaises nouvelles. Pire, il peut même être considéré comme un janséniste, c’est-à-dire un moraliste rigoriste obtus. Dans le cas de la dangerosité des écrans pour les enfants, ils sont assez habiles (mais il s’agit d’une technique sophistique (ce qu’Aristote a dénoncé comme une sagesse apparente mais sans réalité, qui propose comme règle de vie l’obtention du succès oratoire et du gain pécuniaire) bien préparée et maîtrisée par une longue expérience des débats futiles, voire retors. Ils en usent de manière abusive pour demander à leur interlocuteur d’arrêter de culpabiliser les parents dans ces questions qui les concerne au plus haut point par des discours alarmistes. Ce faisant, ils se donnent le bon rôle d’être (mais ce n’est pas flatteur) comme les vigiles de « la bien-pensance », soit ceux qui comprennent ou défendent toujours les intérêts du public. Pour ces espèces d’« experts », toutes les propositions qui ont rapport aux arguments éthiques, au souci de la santé du sujet humain, à son bien-être, en somme, sont considérées comme liberticides. Dans des cas extrêmes, il est de bon ton d’accuser le malade du Sida, par exemple, d’avoir user de sa liberté dans son infection. Qu’est-il bien allé faire dans cet enfer ? S’il est infecté du virus du Sida, c’est, donc, bien de sa faute
Suivant certains aspects de leurs comportements en débats publics, tout se passe comme si, de manière sophistique, ils demandaient sournoisement à leurs collègues, qui se meuvent encore dans la sphère de la science, d’arrêter de dévoiler les réalités scientifiques dont la finalité est d’informer, de viser le bien du peuple. D’où un certain nombre de questions sensées de Desmurget adressées à ce genre d’experts : soit abandonner les genres de recherches utiles à la santé ou au bien-être du public, n’est-ce pas nier l’essence et l’esprit même de la science ? « Renoncer à dire que l’activité numérique des parents affecte le développement des enfants ? Et pourquoi cacher le fait que boire ou fumer pendant la grossesse est dangereux pour le fœtus ? Tout cela est absurde » (p.83).
Pour clore ce chapitre, Desmurget donne l’exemple de ces fameux experts, missionnés par les pouvoirs de l’argent, comme on dit ordinairement, pour défendre leurs intérêts exclusifs dans les champs même des recherches scientifiques. Ceux-ci passent d’une contraction à une autre, d’un revirement à un autre en ayant en vue la défense des intérêts de ceux qui les tiennent enchaînés en raison de leur goût de l’argent. Il s’agit de reconnaître, d’après des recherches scientifiques sur ces enjeux contemporains de l’influence néfaste des outils technologiques par rapport au développement serein des enfants, qu’il existe possiblement de l’addiction des écrans chez les jeunes publics, en particulier, chez les adolescents. C’est précisément ce qu’il rapporte concernant le cas d’un expert pire qu’une girouette dans les changements de ses positions, c’est-à-dire de ses arguments, de ses thèses, de ses affirmations : « L’un d’entre eux (l’expert dont nous avons pu précédemment apprécier toute la constance) allant jusqu’à affirmer dans un article ultérieur « aucun chercheur ne défend l’idée qu’il existerait une addiction aux écrans en eux-mêmes ». Ébouriffant quand on sait que ce même auteur… reconnaissait quelques années plus tôt que « l’addiction aux jeux vidéo est un phénomène rare. Il concerne surtout les jeunes adultes {…}. Il faut bien sûr mener une prévention auprès des jeunes mais aussi une bataille pour que les fabricants fassent des jeux moins addictifs », dénonçait quelques années plus tard « les 4 moyens utilisés par les fabricants de jeux vidéo pour rendre nos enfants dépendants » en se demandant si « les différents procédés utilisés par les concepteurs de jeux vidéo pour rendre les jeunes addictifs résultent d’études de psychologie ». Ultime (?) re-revirement survenu, on peut le noter quelques semaines seulement, après que l’OMS a officiellement reconnu l’addiction aux jeux vidéo comme un trouble mental. Une décision qui, selon les termes de cette institution « a été sous-tendue par les analyses des données factuelles disponibles, et, procède d’un consensus d’experts dans des disciplines différentes, issues de régions géographiques diverses » (p.p.134-135).

Plus rien d’autre n’existe si ce n’est ce qui se passe sur l’écran du smartphone
Il va de soi qu’à la suite de ce consensus scientifique, la cohorte des industriels, qui fabriquent ce genre d’objets technologiques n’a pas hésité à l’attaquer, à le combattre. Somme toute, « peu importe la montagne de données scientifiques désormais disponibles, l’artificiel débat médiatique n’est pas près de s’éteindre » (p.135). Tout se passe comme si la réalité scientifique n’a aucun effet sur la sphère des réalités humaines où règne en maîtresse sur les consciences l’OPINION et ses cohortes de croyances culturelles, ennemies de la liberté et de la souveraineté des sujets humains. Car par celles-ci, ils sont d’emblée aliénés.
Mais, que sont-ce ces fameuses croyances culturelles, ennemies de notre liberté ? Changer de monde ou changer le monde sous l’angle de la pensée rationnelle ? Est-ce possible quand on est déjà conditionné au niveau des structures élémentaires de sa conscience ou de l’énorme pesanteur des croyances culturelles ?
En effet, suivant l’angle de la culture, commune ou savante, on perçoit différemment les phénomènes. Ceci paraît évident. Mais on n’en est pas forcément conscient. On croit même appréhender toute la réalité sous sa propre perception des phénomènes. C’est pourquoi, en général, les membres de toutes les cultures humaines sont généralement réfractaires à l’examen critique en raison de la prégnance et de la puissance des croyances culturelles sur leur conscience, comme le poids des traditions, entre autres religieuses, sociales. Celles-ci obligent chaque conscience individuelle à accepter les pratiques telles qu’elles sont imposées, qu’elles soient fausses ou vraisemblables ; pire, à penser les phénomènes et les êtres humains suivant les normes de la société dans laquelle nous sommes nés, même si ces figures de la pensée ne sont pas initialement les nôtres. Quand bien même un grand nombre de faits pensés, vécus, admis est fondé sur des montagnes de mensonges et de faussetés ou de préjugés, on doit les admettre comme vrais, réels, fondés.
D’abord, lorsque l’on vit comme submergé dans l’aera mentis[15] d’une société ou culture donnée, nul ne songe à une prise de recul par rapport à cet état de fait (les réalités de la société) pour les mettre à distance afin de les analyser, de mieux les comprendre et, ainsi, de mieux les connaître et de voir clair dans nos actions et nos pensées personnelles en vue d’avancer et de changer de vision du monde. C’est ce que les philosophes grecs et modernes appellent avec raison l’épochè qui est une suspension des données de la réalité contemporaine ; voire de notre posture mentale naturelle, soit individuelle soit collective. En effet, chacun de nous juge comme normal, consciemment ou inconsciemment, le fait d’adhérer au phénomène que nous appelons « le narcissisme des nations ». Celui-ci nous aliène durablement. Mais nous ne considérons pas les données de notre société, de notre culture, quel que soit son niveau d’élévation et de complexité, comme des croyances à proprement parler. Pourtant, une telle attitude mentale agit au niveau de la conscience collective et individuelle comme si nous portions des lunettes déformant notre vision des phénomènes. Nous voyons ainsi le monde de manière partielle et toujours partiale.
En ce sens, pratiquer l’épochè, c’est accepter d’ôter cette perception courante de nos réalités, c’est-à-dire de mettre entre parenthèses nos opinions, qui ne sont pas des pensées raisonnables ni rationnelles, pour les examiner de façon critique. Ainsi, nous pouvons reconnaître qu’il y a d’autres perspectives économiques, politiques possibles pour les pays et les peuples dont sommes issus. Une telle attitude intellectuelle nous fait penser à l’entreprise globale des philosophes des lumières, c’est-à-dire ceux de l’Europe du XVIIIe siècle. Ces lumières désignent l’acte par lequel l’on s’interroge, de manière critique, sur son présent ou celui des peuples pour envisager et définir des défis en se donnant les moyens de les relever. Cela suppose des efforts intellectuels, l’audace, le courage, voire la disponibilité de l’esprit pour entreprendre une telle démarche rationnelle et éthique. Toutefois, il n’est pas aisé d’adhérer à la philosophie des Lumières pour un grand nombre de citoyens d’un pays donné en raison même des faits aliénants de sa culture. Car une telle philosophie exige les vertus suivantes : la liberté de penser, l’autonomie de la conscience, la nécessité de s’affranchir des représentations surannées de sa culture d’origine qui conditionnent notre perception du monde.
Ensuite, et conséquemment à cette première posture mentale et intellectuelle, il importe de cultiver l’hétérogénéité des savoirs qui confère la culture savante ; donc, une vision intellectuelle du monde plus ample et plus constructive. Ceci est un fait majeur puisqu’il nous conduit, comme par nécessité, à la lumière de l’Intellection qui, seule, nous confère une vision ample du monde, des peuples et de la cécité, voire des limites de leurs cultures propres. Autrement, la conscience hétérogène nous sauve des données et des réalités homogènes de nos cultures respectives. D’autant plus que ces dernières régissent tous nos comportements, notre manière de voir les autres peuples, voisins ou lointains – toujours sous l’angle des préjugés et non de la connaissance – ; voire le monde humain global et entier. En outre, elles appauvrissent nécessairement notre conscience en l’emprisonnant comme un cachot mental ; ce qui conduit aux conflits, aux guerres de toutes sortes toujours sécrétées ou créées artificiellement par les élites politiques détentrices du pouvoir exécutif dans tous les pays de la Terre, Mère de tous les vivants (In Essai…). Qu’il nous suffise d’observer, l’espace d’un instant, l’état de monde humain contemporain et ses multiples guerres cruelles et gratuites, génératrices de souffrances humaines innommables (La Palestine -Gaza-, l’Ukraine, l’Irak, la Libye, le Soudant, etc., etc., et ce n’est pas encore fini) pour prendre acte du sens de cette pensée.
Car il n’y aurait probablement pas eu autant de rejet des uns et des autres hors du champ de la même nature humaine, de cruautés, d’abominations, de crimes, d’humiliation, etc., qui ont été générés au nom de futiles croyances culturelles par lesquelles on croit se distinguer des uns et des autres. Car les fameux peuples eux-mêmes vivent – du moins, une partie d’entre eux – dans les croyances culturelles situées dans la zone irrationnelle de leur conscience ou aera mentis. En effet, ils pensent ce produit du cerveau humain suivant leur état de conscience duonique (In Essai…). Ainsi, les sciences du vivant ont démontré, de manière incontestable, irréfutable du point de vue de la raison, que les « races » humaines n’existent pas. Car il suffit, à titre d’expérience probante, d’unir un membre des peuples des forêts équatoriales, tel un Pygmée, ou de l’Amazonie, comme un Amérindien, avec une belle blonde Suédoise, ils donneront des descendants humains, avec les caractéristiques physiques de leurs parents respectifs. C’est le cas des métis qui sont de belles, intelligentes et robustes personnes humaines pleines de talents recherchés. Toutefois, et telle est la puissance de résistance des préjugés dans notre conscience duonique : « le seul problème, c’est que les membres des dites « races » refusent de le reconnaître », comme l’affirme un ami, Jean-Marc Sire, lors d’une discussion sur ces sujets qui empoisonnent notre existence au quotidien (In CR N°105 du 21-01-2026).
Nous montrerons, suivant notre méthode d’investigation des pouvoirs du cerveau humain (les structures élémentaires neuroniques du cerveau humain), dans une prochaine étude de cas, comment les croyances culturelles fonctionnent réellement et activement dans notre psychisme ou conscience à partir de l’étude d’un jeune enfant allemand. Celui-ci a été enlevé par un peuple amérindien au Texas au XIXe siècle, devenu, plus tard, antiblanc de manière irréversible.
Ainsi, à une échelle plus large, c’est le cas des Noirs, entre autres pays de la Terre, Mère de tous les vivants, des Etats-Unis d’Amérique. Toutefois, on agit de la même manière dans notre beau pays qu’est la France à l’égard des Noirs : jusqu’ici, malgré leur appartenance ancienne à la nation française, comme les Antillais, il n’y a pas de Noirs maires d’une petite, moyenne ou grande ville, comme c’est le cas au Royaume-Uni depuis des décennies. Donc, en se fondant essentiellement sur leur haine viscérale ou racisme aveugle vis-à-vis de leurs compatriotes noirs, les Blancs états-uniens jugent, mais à tort, que l’intelligence est innée. En réalité, et l’expérience des peuples le prouve manifestement, l’intelligence humaine n’a rien à voir avec la couleur de l’épiderme. Chaque être humain naît avec des dispositions nécessaires à son développement, voire à son épanouissement, à son éclat dans une activité quelconque, comme la musique, la science, la philosophie, etc. L’intelligence humaine est, donc, une construction singulière, personnelle. Ainsi, ce ne sont pas les peuples, en tant que totalité, qui leur confèrent leur grandeur, leur éclat. Ce sont toujours leurs singularités, comme les philosophes ou les scientifiques qui les élèvent au niveau de la célébration intemporelle. Donc, si les peuples eux-mêmes étaient intelligents, en matière d’intelligence raffinée, il y a bien longtemps que le visage des mondes humains aurait changé en qualité ; c’est-à-dire en beauté pour s’élever, ensemble, au rang de l’humanité vertueuse. Hélas, nous sommes toujours très éloignés d’atteindre un tel statut de perfection morale.
En vertu de la réussite à tous les niveaux des créations humaines, de la composante blanche, les Etats-Uniens ont légitimé le fait de concevoir, comme une évidence, une vérité prétendument scientifique l’innéité de l’intelligence qui est, donc, l’apanage de l’homme blanc. En ce sens, la science du vivant, en particulier, sert, depuis le XIXe siècle, à justifier, à légitimer tout ce que ces scientifiques veulent croire – y compris les gens du sens commun auxquels ils imposent leurs préjugés en guise de pseudo-sciences-, pourvu qu’à leurs propres yeux ils aient raison dans la justification de leur perception, de leur haine d’autrui. Donc, la science est infiniment moins objective qu’on le croit ordinairement puisqu’elle est faite par des êtres humains dominés par la pesanteur de leur conscience duonique et, donc, de leurs croyances culturelles. À l’inverse, l’homme noir (l’Américain noir) en est privé puisqu’il ne réussit pas, de manière aussi brillante, dans les créations et les ouvrages humains comme eux-mêmes.
Ce sont de telles idées sur le Noir qui sont, sans doute, l’une cause du déni de compétence du Noir dans le monde entier ; ou presque. En effet, au regard de tout être humain, l’idée vient spontanément à l’esprit des gens que le Noir n’est pas apte à l’exercice d’un travail de qualité, ni compétent pour occuper un poste de haut niveau dans les administrations internationales. Ce fut le cas de Kofi Annan. Quand il s’est agi de le désigner à la tête de l’ONU (Organisation des Nations Unies), les plus racistes d’entre ses collègues ou même des Occidentaux, de façon générale, n’ont pas hésité à exprimer ouvertement leurs préjugés sous forme d’opinions négatives à son sujet. Selon les uns et les autres, « l’ONU est une affaire trop sérieuse pour être confiée à un Noir ». Pourtant, pendant dix ans, il a conduit cette Institution de manière irréprochable et remarquable ; en s’opposant même, dans certaines situations aux USA comme la déclaration de guerre futile à un autre pays, membre de l’ONU. Malgré tout, jusqu’à présent, lors de tests oraux de recrutement, on préférera toujours prendre un autre individu qu’un Noir dont on présume, par pur préjugé, qu’il n’est pas assez intelligent ou compétent pour exercer certains métiers, certaines hautes fonctions. Ce déni de compétence sévit toujours et partout dans le monde contre le Noir. Car la force des préjugés ou ce que nous appelons les croyances culturelles l’emporte toujours sur la réalité des faits : on s’en tient toujours à des représentations négatives relatives aux membres d’une branche du genre humain en occultant les qualités propres à une singularité. A titre d’exemple : au niveau des postes dans les organisations dépendant de l’ONU, le Noir souffre toujours plus de ce préjugé. Tout le monde (même des individus issus d’une autre branche du genre humain plus incompétents par rapport à un Noir) peut avoir accès de hauts postes et à un salaire fort élevé ; mais pas le Noir du fait même qu’il est Noir.
En vertu de la dictature de la couleur de la peau, qui règne partout, même lorsque ce genre d’organisation (ONG) œuvre en Afrique noire, le personnel noir n’en tire aucun profit : soit il est affecté à des postes subalternes et sous les ordres du personnel blanc, soit il est sous-payé par rapport à d’autres qui sont affectés aux mêmes types de postes que lui. Le haut personnel de l’ONU le sait. Mais, personne ne bouge pour corriger ces injustices puisqu’il s’agit de Noirs. Certes, les principes juridiques traditionnels des peuples africains, qui posent que « nul être humain n’est au-dessus d’un autre » visant, ainsi, à une égalité quasi mathématique de tous, ne favorisent nullement l’émergence à la lumière de l’esprit des individualités issues des peuples de l’Afrique noire. Par la création d’un monstre impitoyable qu’on appelle la « Sorcellerie » fondée sur le culte d’Erebos, l’idiosyncrasie des groupes et des individus, membres d’une même famille, d’un même clan, les incline à étêter les meilleurs d’entre eux, où qu’ils vivent sur la terre. Donc, toute personne qui fait preuve d’intelligence ou de compétence singulière est annihilée ; à moins que quelques forces factices ou naturelles ne sauvent la vie de celle-ci ou qu’un destin heureux ne l’épargne d’une mort brutale sans effusion de sang.
Pourtant, au XXe siècle, Margot Lee Shetterly, dans Les figures de l’ombre (Harper Collins Poche, 2018), a fait sortir de l’obscurité de l’histoire des mathématiciennes états-uniennes Dorothy Vaughan, Mary Jackson, Katherine Johnson et Christine Darden qui étaient employées à la NASA dans les années mille neuf cent soixante. Margot Lee Shetterly démontre que, grâce à ces mathématiciennes américaines-africaines, une catastrophe spatiale fut évitée à l’astronaute John Glenn en 1962, alors en orbite. Ce déboire faisait suite à une série d’échecs dans la mise en œuvre du programme de la NASA jusqu’à leur intervention. C’est ainsi que ce dernier fut le premier astronaute états-unien en orbite, dix mois seulement après Youri Gagarine. Par leur travail acharné et leur génie mathématique, armées seulement de simples crayons, de règles et de calculatrices, ces trois scientifiques américaines noires sont parvenues à sortir de l’ombre, voire à propulser les États-Unis au sommet de la conquête spatiale.
Aussi, en raison de la ségrégation raciale qui altérait les liens interhumains, notamment entre Blancs et Noirs Etats-Uniens, dans les années 1960, leurs noms sont restés inconnus du public non cultivé pendant plus de cinquante ans. C’est donc grâce au fabuleux travail de recherches de Margot Lee Shetterly qu’elles vont émerger à la lumière, être réhabilitées et accéder à la célébration mondiale par le film du même nom. Ainsi que l’auteur de cet ouvrage le souligne, à juste titre, désormais, il s’agit de s’engager à faire changer qualitativement le regard des États-Uniens les uns sur les autres : « Un Américain qui voit un Blanc en capuche pense que c’est un »Zuckerberg » ou un joggeur… S’il voit un Noir en capuche, il a peur. Mon livre va, je l’espère, lui permettre d’imaginer qu’il s’agit peut-être d’un mathématicien qui va travailler à pied. Comme les héroïnes de mon livre » (p.316).
Ce faisant, ils occultent totalement ce qu’ils ont fait subir aux Noirs dans le passé (l’esclavage), et qu’ils continuent aujourd’hui à leur faire subir toujours, mais sous diverses formes perverses et pernicieuses à tous les niveaux de la société. Ils les avaient bannis du monde du cinéma (il n’y a pas eu d’acteurs noirs de grande valeur jusque dans les années 1970 environ ; aujourd’hui, les acteurs noirs brillent dans tous les genres de films comme les autres, les Blancs, et obtiennent de grandes récompenses ou prix ) ; ils les avaient exclus des grandes écoles pendant très longtemps, voire des carrières scientifiques et technologiques de prestige dans les grandes entreprises ; ils leur avaient interdit l’accès au monde des médias pour pouvoir mieux les couvrir intégralement de silence profond ; ils étaient même interdits, en vertu de la ségrégation dite raciale, de partager le même espace (pas de mixité, mais partout de l’homogénéité blanche). Ils les avaient seulement confinés dans les sports ou dans des activités sans éclat ni noblesse de l’esprit. Donc, en raison de cet état de fait, ils ont conclu aisément que le Blanc est plus intelligent que le Noir[16] et, en conséquence, que l’intelligence est innée. CQFD. Cette posture injuste et raciste, comme on dit ordinairement, a porté un grand tort aux Noirs partout dans le monde. Car un Noir, en quête d’un travail, et en concurrence avec un Blanc, est immédiatement frappé du déni de compétence. Il est, pour ainsi dire, incompétent à exercer des fonctions qui exigent l’exercice de la pensée, la mise en valeur de la raison, etc. ; un déni qui dure toujours partout dans le monde présent.
Voici la preuve manifeste relative à une autre situation contemporaine d’une forme de cercle vicieux des croyances culturelles qui dégradent la représentation du Noir dans notre monde d’aujourd’hui. En effet, dans le sens de la pesanteur psychologique des croyances culturelles, nous ne savons pas, dans les pays du Nord, en particulier en Europe, hormis les élites politiques et économiques, que nos conditions matérielles aisées, confortables, riches, c’est-à-dire nos réussites économiques, industrielles financières, etc., sont les résultats de la sueur au travail des Africains. Ils travaillent durement au quotidien pour nous permettre de nous enrichir : leur pauvreté est la conséquence de notre enrichissement. En fait, il y a une cause sous-jacente à cet état de fait qui dure depuis presque cent ans : il s’agit du « Pacte colonial ». Mais, de façon générale, nous l’ignorons. De manière générale, le peuple est innocent dans la gestion des affaires politiques des États.
De même, de leur côté, beaucoup de citoyens des pays africains subsahariens ignorent l’existence du « Pacte colonial » qui obligeait et oblige toujours les pays dits décolonisés africains à travailler, en mobilisant les ressources minières et économiques de leurs pays pour l’enrichissement, le développement économique et social des puissances tutélaires telles que la France, la Belgique, la Grande-Bretagne, etc. Dès le départ de leur pseudo-indépendance, ces pays étaient déjà piégés. C’est pourquoi des intellectuels de gauche en Europe, notamment en France (il y en a plus aujourd’hui), n’ont pas manqué de dénoncer ce contrat inique, cette forme néocoloniale de l’asservissement absolu. C’est en ce sens que l’économiste et philosophe Cecconi a pu écrire : « le « Pacte colonial » subsiste et l’indépendance politique formelle ne l’affecte que fort peu. Il signifie que productions et échanges se spécialisent dans l’intérêt du pays dominant, de sorte que l’industrialisation du pays sous-développé – objectivement impossible par la dégradation des termes de l’échange – est de plus découragée ou déséquilibrée, pôles de développement interdits de manière tacite. Globalement, leur économie est dite « dualiste ». Elle est insuffisante. Elle est inefficace : par la forme même qu’elle prend, l’aide reste inapte à déclencher un effet cumulatif : en ce sens, elle mérite le nom d’« aumône ». Et l’on s’explique par là le fait que les pays qui veulent décoller ne puissent l’accepter »[17], comme l’Inde, la Chine ou les pays de l’Asie du Sud-Est. Parmi les faits qu’on nous cache, hormis les élites politiques et économiques, un grand nombre de citoyens des pays européens dits coloniaux ignorent que l’uranium du Niger, acheté à un prix dérisoire, pays dit pauvre, est l’origine de la puissance nucléaire de la France, entre autres. Ainsi, accepter une telle convention inique, pernicieuse et mortifère, c’est accepter, de manière implicite, que l’on livre des millions d’êtres humains à la misère permanente, aux souffrances innombrables et aux humiliations de toutes sortes, voire au mépris des puissances occupantes. C’est le sort des peuples de l’Afrique subsaharienne d’hier et d’aujourd’hui.
La dernière phrase de cet auteur est lourde de sens et de conséquences : « Et l’on s’explique par là le fait que les pays qui veulent décoller ne puissent l’accepter ». Précisons : elle est lourde de sens parce que l’on voit aujourd’hui que les pays du Sud, qui émergent lentement, mais progressivement de leur sous-développement économique, comme l’Inde et la plupart des pays d’Asie du Sud-Est, ont rompu, dès le départ, les liens coloniaux ou d’occupation qui instituaient une « dépendance formelle ». L’Inde et la Chine notamment sont des pays qui ont opéré leur autonomie politique et économique de façon fracassante avec l’Occident. Cette rupture accomplie dans la violence a imposé le respect des peuples de ces pays. Par la suite, ils se sont librement inspirés des modes de développement économique occidental au point de devenir aujourd’hui et surtout demain des concurrents redoutables en matière de commerce, surtout sur les marchés des produits industriels, manufacturés, etc. On le sait tous à présent. Toutefois, ces pays devraient s’engager dans une perspective complémentariste des échanges commerciaux, industriels, économiques, etc., et non pas forcément concurrentiels. Cette voie tuerait la Terre, tôt ou tard. Désormais, avant qu’il ne soit trop tard pour tous les enfants de la Terre, Mère de tous les vivants, il s’agit de cheminer dans le sens du genre humain et non plus dans celui des branches humaines qui manifestent toujours des sentiments d’hostilité, de conflits, de guerres, voire de volonté d’anéantissement réciproque. C’est le risque, sans doute, inévitable du monde présent (2026).
À l’inverse de l’exemple des hommes politiques des pays de l’Asie du Sud-Est, les élites politiques africaines, sans aucune fierté ni aucun orgueil pour leurs peuples respectifs, se sont empressés de signer ce « Pacte colonial » aliénant ainsi le devenir de leurs pays, comme le reconnaît fort justement Jean Ziegler. En effet, dans l’un de ses ouvrages majeurs, La haine de l’Occident, il écrit : «la plupart des États de l’Afrique noire, nés de la décolonisation des années soixante, et nombre d’États de l’Amérique andine, caraïbe, centrale formée au XIXe siècle, n’ont jamais connu d’indépendance véritable. Lorsque les Occidentaux, souvent pour des raisons de convenance, ont renoncé à l’occupation territoriale, l’État colonial est resté intact, les maîtres ayant simplement changé de masque »[18]. C’est cette abdication des élites politiques par rapport à leurs responsabilités que nous n’avons pas manqué de dénoncer dans un article paru en 2004[19] en tant que citoyen originaire d’un pays africain subsaharien ; surtout en raison des conséquences de leurs actes. C’est ce que montre, à l’évidence, Osiris Cecconi et qui est devenu une réalité permanente depuis les années 1960 : « Laissons de côté les pays sous-développés dont les gouvernements perpétuent les structures anciennes : politique de classe, persistance des dissensions sociales ou ethniques. Consentie à un État féodal ou militaire, l’aide est en grande partie détournée de son emploi productif. Ce qui pose le problème des conditions sociopolitiques de la croissance économique. Mais, quand cette condition existe, l’aide est perçue comme « charité » qui, s’assortissant d’une exploitation objective efficace, prend un sens de dérision »[20]. Dans cette perspective, l’on comprend les réactions violentes, agressives, irrationnelles même de nos élites politiques et économiques (le peuple français est toujours innocent par rapport à ces conventions iniques et scandaleuses au niveau de l’État) depuis 2022 par rapport à la volonté de s’affranchir de la tutelle de l’État français des pays du Sahel comme le Burkina Faso, le Mali, le Niger. Car c’est une perte financière considérable pour l’État français. Ainsi, le chef de l’État du Burkina Faso, désormais souverain, en l’espace de deux ans, a utilisé les recettes surtout des richesses naturelles (abondance de mines d’or, entre autres) pour éponger les dettes extérieures de son pays, pour l’industrialiser, pour créer de nombreuses infrastructures industrielles (transformation des matières premières), routières, hospitalières ; voire pour opérer divers investissements scolaires et hospitaliers, etc. Aussi et dans la perspective des relations des générations de demain, soit avant la fin de ce siècle, entre les peuples de ces pays et leurs élites et la France, nos élites politiques aux affaires de l’État français aujourd’hui devaient songer à construire de nouveaux rapports d’échanges divers fondés sur l’égalité de partenariat, de complémentarités politiques, commerciaux, de respect mutuel etc.
Donc, si la remise en cause de ce « Pacte colonial » n’a jamais été faite – hormis les figures légendaires et éphémères comme Lumumba, Thomas Sankara, etc., assassinés en raison de leur volonté de défendre les intérêts généraux de leur pays, de leurs peuples – par les élites politiques des pays africains, entre autres francophones, cela tient essentiellement au fait que ce « Pacte colonial » arrange leurs propres affaires puisqu’elles sont elles-mêmes confortablement installées dans leurs propres croyances culturelles. Ainsi, il n’est pas aisé de sortir facilement de ce cercle vicieux[21]. La preuve : de grands philosophes comme Aristote n’ont jamais pu se libérer des croyances culturelles de leur époque. Aussi, à l’instar du commun des citoyens athéniens, cet immense philosophe ne pouvait penser autrement que d’affirmer la supériorité du Grec sur tous les autres peuples de son temps considérés comme barbares, c’est-à-dire ne parlant pas comme les Grecs. En d’autres termes, ils utilisent des langages inintelligibles pour eux. C’était une évidence, une certitude, même si rien ne le démontrait.
De manière générale, les croyances culturelles sont de l’ordre des choses que l’on fait ou que l’on vit dans l’instant même de leur exécution : elles ne sont pas intelligibles au sens où l’on ne peut les mettre à distance pour les comprendre ; exactement comme dans la mécanique de la reproduction sexuelle, de l’acte sexuel pour la recherche du plaisir en général. Demander à des partenaires sexuels en action de comprendre ce qu’ils sont en train de faire pourrait être un casus belli, puisqu’ils ne peuvent pas expliquer ce qu’ils sont en train de pratiquer. De manière générale, dans une action aoristique, la réflexion, la pensée, la conscience même se retire instantanément pour laisser place au pur mécanisme.
Donc, l’inclination constante du genre humain par rapport à sa faiblesse favorite, soit la pesanteur de sa conscience duonique, elle-même issue de sa dimension terreuse ou de ses croyances culturelles – elles sont aveugles sur la singularité des sujets chez les différentes branches de son espèce -, est si forte qu’il peine à accéder à la lumière de sa conscience claire et lucide. L’exercice permanent de son intelligence rationnelle lui paraît quelque chose d’impossible. D’où son penchant, quasi naturel (le poids de l’habitus) à choir dans ses croyances culturelles pour tout juger suivant la même vision des phénomènes. Or celle-ci est toujours prisonnière des réalités structurées et structurantes d’un peuple, d’une culture dont on est membre. (In Pierre Bamony : La réalité dévoilée des causes de l’échec économique des pays africains – Essai de géopolitique – Tome I (KDP/Amazon, mai 2021) ; Essai sur le Réunification de la Philosophie et de la Science – De la Philosophie des profondeurs … et de la théorie du tout ?(Éditions Vie, Berlin décembre 2024).
Ces quelques exemples suffisent amplement à comprendre tout à fait que, dans le champ du numérique, entre autres problèmes humains contemporains et leurs débats interminables, incertains, douteux l’information donnée en pâture au public ou grand public manque réellement de fiabilité. Ainsi, on peut s’accorder, avec Desmurget, pour reconnaître que, dans ce domaine, en particulier, « nombre d’experts médiatiques parmi les plus importants, présentent une stupéfiante capacité à collectionner les âneries, sornettes, revirements, approximations et contrevérités. Qu’ils agissent sous mandat officiel, académique ou personnel ne change rien à l’affaire. Les choses iraient sans doute un peu mieux si les potentiels conflits d’intérêts étaient systématiquement traqués et dévoilés. Mais ce n’est pas le cas. On continue à voir des psychiatres, psychologues, médecins, universitaires ou autres supposés spécialistes courir les plateaux sans jamais devoir expliciter leurs sujétions industrielles » (p.148). Un tel état de fait, vérifiable dans tous les pays de la planète terre, démontre manifestement que la lumière de la raison (esprit critique par la faculté du discernement des phénomènes) peinera toujours à illuminer l’intelligence de la majeure partie des êtres humains, quel que soit le niveau, élevé ou non, des civilisations, des cultures, des sociétés.
IV- En raison des charmes de la Sauronite, le genre humain peut-il réellement changer la nature des phénomènes en vue de son bien-être ? Le voudrait-il même ?

Une figuration du futur triomphe du fameux IA
Nos contemporains croient aisément aux capacités quasi infinies de leurs outils technologiques telle que la fameuse I.A. dont les performances (pourtant, il s’agit bien d’un type de logiciel ou de programme informatique sophistiqué conçu pour simuler des capacités cognitives humaines, qui est issu de l’intelligence de son concepteur, c’est-à-dire un cerveau humain) imposent silence et admiration. En fait, quelles que soient ses performances, la machine ou la technologie ne peut pas mieux faire que la nature. A ce sujet, on peut reconnaître que celle-ci a une meilleure intelligence des phénomènes que sa créature humaine elle-même. La où elle prend du temps pour faire émerger, élaborer, complexifier, développer lentement, progressivement les facultés du vivant dont le genre humain, ce dernier a la manie de vouloir tout accélérer. Ce faisant, il imite toujours mal sa génitrice. Les immenses facultés et potentialités de notre cerveau dérivent d’une longue histoire : son émergence, sa construction, son perfectionnement jusqu’à une certaine figure de son achèvement depuis au moins 200.000 ans ont pris du temps et demandé beaucoup d’ingéniosité de la part de la nature qui l’a fait poindre du chaos initial de la soupe frénétique bio-physico-chimique. La prouesse de la nature tient au fait, essentiel, que de l’ex-nihilo est né quelque chose, de l’inorganisé, l’organisation quasi sublime ; du désordre est né l’ordre.
Or la révolution extraordinaire de l’intelligence humaine date de quelques millénaires, tout au plus. Au cours de ceux-ci, le genre humain s’est élevé de sa lutte quotidienne pour survivre en répondant aux besoins naturels et nécessaires. Mieux, il s’est arraché d’une dimension substantielle de sa nature aveugle pour parvenir à la lumière de la découverte du savoir lire et écrire. Ce fut le début de sa gloire à la surface de la Terre, Mère de tous les vivants. Donc, la singularité de chaque sujet humain tient toujours à son pouvoir d’effraction des phénomènes naturels et de leur dimension ténébreuse pour éclairer son univers culturel savant par la lecture et l’écriture. Aussi, le cerveau humain s’est-il habitué aux divers formats du livre. Il s’est construit, s’est consolidé, s’est inventé avec lui depuis des millénaires. Aujourd’hui, il reste encore prisonnier de son habilité à manier et à appréhender ce format bien plus que celui de l’écran, grand ou petit. Qu’importe ! De nos jours, on n’est, donc, pas étonné que des recherches scientifiques démontrent qu’un texte ou le sens de celui-ci est compris de manière plus précise sous sa forme papier que sous sa version numérique : la sphère des écrans. De manière générale, les écrans génèrent des images qui ont pour but de séduire, de distraire, de plaire en flattant toujours les sens, voire toutes les zones du corps dans son ensemble. Donc, leur finalité n’est nullement d’instruire. D’autant plus que ces images sont toujours éphémères, évanescentes pour céder la place à d’autres sur la même scène du théâtre des jeux de séduction et d’excitation sensuelles.
En revanche, la lecture d’un livre exige une concentration, une attention de l’esprit pour comprendre la pensée d’un auteur, voire pour se confronter à ses thèses qu’on approuve ou réfute par rapport à sa propre conception des faits ou à sa vision originale du monde. En ce sens, la lecture d’un livre instruit toujours ; même un roman. Qu’importe, d’ailleurs, l’âge des lecteurs en question ! Il en est de même des digital natives qui, comme tous les êtres humains, sont plus à l’aise avec le livre qu’avec l’écran. Car ils sont impulsés fortement vers celui-ci par les fameux experts et autres savants du monde contemporain pour se prévaloir de supposées connaissances approfondies des outils technologiques dans l’espace public médiatique. Mais ils agissent essentiellement, ainsi, par goût immodéré de l’argent. C’est en ce sens que Desmurget écrit, avec raison, pour montrer la nécessité de suivre ce qui est devenu la voie de la nature, en l’occurrence le développement normal du cerveau humain par la lecture et l’écriture. « Comme indiqué dans la première partie de ce livre, derrière le concept apparemment unitaire « d’attention » se cachent des réalités comportementales et neurophysiologiques fort disparates. Les jeux vidéo d’action, par exemple, sollicite une attention « distribuée », extérieurement stimulée et largement ouverte sur les effervescences du monde. A l’inverse, la lecture d’un livre, la rédaction d’un document de synthèse ou la résolution d’un problème de mathématique requièrent une attention « focalisée », intrinsèquement maintenue et peu perméable aux agitations environnantes et pensées parasites » (p.316).
Dès lors, les recherches en neurosciences, portant sur l’exposition excessive des enfants aux écrans ou aux jeux vidéo, ont clairement montré que de tels enfants sont physiologiquement incapables d’absorber ou de maîtriser la moindre connaissance au niveau de leur intelligence abstraite et/ou intellectuelle. Aussi, cette pratique assidue des jeux vidéo altère profondément et durablement les capacités de concentration et, à la longue, la performance intellectuelle de ces jeunes enfants ou des jeunes adultes. Une telle influence néfaste pour le développement normal de ceux-ci se vérifie aussi dans l’usage excessif de la télévision et des outils technologiques mobiles tel que le smartphone. C’est une question de donnée réelle ou, comme l’explique Desmurget à propos de la construction du cerveau humain : c’est la nature initiale du cerveau qui explique cette donnée. En effet, écrit-il, « La réalité c’est que le cerveau humain n’a simplement pas été conçu pour une telle densité de sollicitations exogènes. Soumis à un flux sensoriel constant, il « souffre » et il se construit mal. Dans quelques dizaines ou centaines de milliers d’années, les choses auront peut-être changé, si notre brillante espèce n’a pas, d’ici là, disparu de la planète. En attendant, c’est à un véritable saccage intellectuel que nous sommes en train d’assister » (p.334) avec la complicité, tacite, des experts et autres chercheurs bien plus attachés à l’appât financier qu’au souci de la santé, du bien-être du sujet humain. Il en est de même d’un grand nombre de journalistes, spécialistes ou non, qui sont soumis à des impératifs de productivité, d’attractivité de leurs journaux n’ont pas ou, plutôt, ne prennent pas le temps d’approfondir les sujets traités ; voire d’élargir leur compréhension des sujets médiatiques relatifs aux problèmes cruciaux de l’humanité contemporaine.
Au fond, comme pour toute autre chose entre les mains du genre humain, la servitude généralisée des membres de notre espèce, à laquelle nous assistons aujourd’hui, n’est pas immanente aux outils technologiques eux-mêmes (smartphones, ordinateurs, tablettes, jeux vidéo, etc.,), mais au manque de souveraineté rationnelle de ces derniers dans leur usage excessif. Ce n’est plus la volonté humaine qui donne le la dans l’usage de ces instruments utilitaires, voire indispensables dans la vie quotidienne du monde présent ; c’est l’hubris dans leur usage qui nuit à la liberté du sujet humain conscient. Pire, ces outils technologiques, une fois intériorisés dans notre conscience, dans les structures fondamentales de notre cerveau, ordonnent et commandent toutes nos actions. Désormais, de cette situation intérieure, ils régissent notre liberté, notre volonté, nos désirs et, ainsi, ils nous instrumentalisent, nous réduisent au grand d’esclaves volontaires dans un monde qu’on peut, à juste titre, qualifier de postmoderne ; ce dernier étant privé de son humanité souveraine, éclairée, instruite, avide de sciences et de la Philosophie Première, soit la Sapientia.
En définitive, aujourd’hui, nous sommes condamnés à vivre, comme dans l’« allégorie de la caverne » de Platon (La République), dans les ténèbres de l’ignorance et de la confusion de la nature des phénomènes que nous ne savons plus discerner. Malgré cette triste réalité où un excès de connaissances par « Ouï-dire » nous a plongés depuis la fin du XXe et, surtout, le début du XXIe siècle, nous persistons à croire que nous sommes savants et éclairés par des savoirs rationnels, c’est-à-dire philosophiques et scientifiques. Dès lors, comment l’élévation vers la lumière du soleil, figure de la raison/intelligence humaine est-elle possible en raison même de la cacophonie générale générée, entre autres, par les disciplines de la technoscience ? Par l’influence de cette dernière, ne sommes-nous pas en train d’errer de l’Incertain au doute généralisé, c’est-à-dire universel qui nie désormais les lumières de l’intelligence rationnelle ? Les progrès de l’esprit humain ? A qui, à quoi se fier maintenant s’il n’y a plus de vérité à rechercher tel l’horizon de l’aurore qui annonce le lever prochain du soleil, source de la lumière dans notre système ? Tout n’est-il pas devenu véhicule de vérité ? Mais laquelle exactement ?
Postface
La qualification des siècles de notre ère en Occident. Que va devenir le XXIe siècle ?
Les modernes ont pris l’habitude de classer les siècles suivant des critères qui ne sont pas forcément irréfutables. Et ceci pour trois raisons : 1) ils ne connaissent pas par expérience les siècles en question. N’ayant pas réellement vécu au sein de ceux-ci, ils se contentent de bribes de l’histoire pour construire/édifier leurs représentations générales d’un siècle ; 2) ils se fondent sur les données des mutations générales de leur propre siècle à travers lesquelles ils tâchent de comprendre ce qui leur est étranger. En fait, ils ne peuvent faire autrement puisqu’ils sont incapables de s’extraire de leurs jugements de valeur/croyances culturelles ; « nous sommes les meilleurs, les plus évolués », etc. ; 3) il est impossible de mettre, sous l’examen de la raison, la totalité d’un siècle, soit le déploiement de l’histoire d’un ensemble d’êtres humains, avec les expériences singulières, originales, uniques de chacun d’entre eux. Si même, à titre d’expérience probante, l’on créait un aéropage de 100 ou plus de philosophes, de scientifiques, voire des autres corps des disciplines scientifiques qu’on chargerait de penser objectivement un siècle, on n’arriverait jamais à rien de substantiel. Car la vision du monde des uns et des autres diffèrerait nécessairement de la perception et de la vision des uns et des autres et conduirait, en conséquence, à une pensée, à une conception si singulière des données générales et particulières que chacun d’eux serait séparé d’un siècle par rapport aux autres.
Ainsi, il est habituel de considérer le Moyen-âge européen (d’autres peuples, au cours de la longue période de l’Antiquité avaient connu des sommets de la gloire civilisationnelle et d’autres manières de concevoir le temps. C’est le cas de l’Égypte ancienne), dans son ensemble, comme l’ère de siècles obscurs, des ténèbres et des horreurs religieuses. Ce faisant, on oublie que c’est au cœur de cette obscurité même que les germes de la civilisation européenne (ensemble de pays, de peuples, d’États) ont pris leurs racines. Car le Moyen-âge s’est nourri, pendant environ cinq siècles, d’abord, des apports philosophiques, techniques, scientifiques, religieux, civilisationnels des peuples du pourtour méditerranéen ; ensuite, des civilisations de la vaste étendue de l’Asie ; soit du Caucase jusqu’au Japon en passant par la Mongolie et la Chine. Donc, le génie européen a émergé au sein de ce Moyen-âge dit obscur ; donc, discrédité, méprisé, méjugé par ignorance selon, entres médiévistes contemporains, Alain Boureau.
Au Moyen-âge, dans les grandes lignes, cela va de soi, succède le XVIe siècle ou la Renaissance, le XVe siècle étant à mi-chemin de son cheminement vers la lumière. C’est, d’abord, une mutation (on peut l’appeler aussi révolution) intellectuelle qui a été le pilier des Renaissants. Car ils ont eu l’audace et l’originalité de convoquer en découvrant, sous un jour nouveau, les savoirs du monde antique (notamment la période gréco-latine par affinité) grâce à, ou par l’intermédiaire de la brillante civilisation islamo-arabe. Mieux, ils les ont adoptés, compris, digérés, conçus et pensés à travers les normes de la vision propre aux populations de ce siècle ; plutôt à celle de leur intelligentsia. Le poids et l’influence de la littérature et des arts, en général, ont eu une importance majeure dans les figures de production et de création des auteurs. Car les Renaissants accomplis l’étaient sur le plan de la beauté et de l’esthétique du corps. Cette donnée physique n’est pas, en soi, suffisante ; elle s’allie aux vertus remarquables, comme une figure de perfection morale, intellectuelle, soit une vaste culture savante : l’éducation à la curiosité était l’élément moteur de leur esprit, à l’instar de l’enseignement de la philosophie dont celle d’Aristote, dans sa Métaphysique (J. Vrin, Paris 1999), qui pose ceci : « C’est, en effet, l’étonnement qui poussa, comme aujourd’hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques ». En effet, l’étonnement (thaumazein,), face à l’ignorance et aux mystères du monde, est l’origine et le fer de lance de la philosophie en poussant l’homme à chercher la connaissance pour elle-même en vue de la grandeur et de la gloire de l’esprit humain. Ce siècle s’est donné pour horizon la Sapientia ou Philosophie première incluant son humanisme raffiné. D’où l’épanouissement quasi absolu des arts, des sciences et des techniques.
Ensuite, le XVIIe siècle se donne à penser et à concevoir comme le sommet de l’épanouissement, voire de l’éclat de la Raison philosophique (après Athènes au IVe siècle avant J.-C.) qui contient, comme son essence propre, l’esprit scientifique. La preuve : les philosophes qui ont créé les sciences de la matière, comme on dit aujourd’hui, sont toujours et nécessairement à la fois philosophes et scientifiques, si l’on tient absolument à vouloir séparer les deux qui sont intrinsèquement unis. Car tout se fondait sur et conduit par la régence de la Raison philosophique. Rappelons qui ils sont pour ceux qui voudraient tenter de séparer philosophie et science : parmi les grandes figures, il y a Descartes, Pascal, Giambattista Vico, Galilée, Newton, Leibniz, Spinoza, etc. Leurs pensées se fondent sur des théories unifiantes (science/philosophie), universalistes, fondatrices du devenir de l’Humanité. Elles unissent le ciel et la terre, en érigeant le sujet humain, la raison humaine au centre d’une échelle (montante et descendante), voire d’un cordon céleste et conceptuel qui en rend compte. Tout se passe comme si, par le bras droit levé mais invisible, ils le pointaient vers le Sens à la fois en tant que destination et comme signification du devenir du genre humain, tel l’horizon de l’aurore.
Puis, l’avènement du XVIIIe siècle est appelé le siècle des « Lumières ». On délaisse quelque peu l’univers des sciences universelles unifiantes qui confère au genre humain le statut d’un dieu quasiment par la grandeur, la hauteur, l’élévation de sa raison ou de son entendement. Son ambition, même si cela ne s’est jamais vérifié – du moins, le projet n’a pas abouti, n’a pas été réalisé – : répandre l’instruction à travers toutes les couches des sociétés européennes. Car être instruit, c’est être éclairé (c’est toute la différence entre le lettré et celui qui ne sait ni lire ni écrire), savoir et se comprendre. Cet état d’esprit conduit, comme par nécessité, à l’éveil des consciences. Qui dit être conscient, c’est chercher à comprendre et à conquérir même sa liberté. Par l’émergence de la conscience et de la liberté, on finit par porter le point focal, soit le centre d’attention, l’élément principal ou le point de convergence absolu sur la subjectivité ; ce qui devient, au cours de ce siècle, le centre du monde des réalités humaines. D’où l’intérêt pour les affaires de la société, de la politique, de l’État et de la place de tout un chacun au sein même de ces institutions. Ainsi, progressivement, la politique devient la chose de tous et de chacun ; du moins, en théorie. Le siècle des « Lumières », c’est le temps où l’on tâche de se comprendre en comprenant les autres et en dessinant des figures de la tolérance sous la Régence de la raison et de l’entendement de la Philosophie. Ceci se conçoit comme la nécessité de vivre ensemble dans une même société malgré les différences, les caractéristiques agréables/désagréables, courtoises/discourtoises, empathiques/antipathiques des uns et des autres au sein d’une même entité commune, sociale. On ne nie pas les différences de ses concitoyens, on apprend à s’en accommoder, voire à les surpasser. Alors, cette Science première descend du ciel (comme elle était représentée au XVIIe siècle) pour se répandre à travers un grand nombre d’êtres humains. Elle s’universalise en devenant presque une science commune destinée à instruire, à élever et à grandir l’esprit humain par l’entendement de sa place dans un ordre humain donné, soit une société, un État.
Le XIXe siècle, c’est le temps des grandes révolutions matérielles, de la volonté de puissance politique expansionniste, du développement économique de l’Europe à travers l’extension des Européens sur toute la surface du globe terrestre. C’est aussi le siècle des mutations industrielles, techniques quasi prométhéennes (du nom du Titan Prométhée qui a volé le feu aux dieux, symbole de leur prépotence, pour le transmettre aux hommes, avec sa conséquence majeure, la maîtrise de la matière, signe de puissance). Ce siècle a vu naître un mouvement littéraire et musical qu’on appelle le romantisme. Celui-ci est sa marque de fabrique singulière.
Le XXe siècle est classé dans la zone dite contemporaine. Il se remarque par toutes les contradictions possibles dont on peut retenir trois principales caractéristiques suivantes. D’abord, c’est le sommet des théories scientifiques les plus grandissimes de presque tous les temps : la physique de la Relativité générale et restreinte d’Einstein, bien connue de tout le monde ; la physique quantique et l’une de ses conséquences les plus remarquables, soit la théorie des cordes. L’on prétend que celle-ci, ne pouvant être expérimentée, n’est pas recevable dans le temple des théories scientifiques contemporaines. En réalité, c’est faire preuve d’une faiblesse de l’esprit que de s’appuyer sur ce pseudo-argument. Et d’abord, qu’est-ce qui est réellement expérimentable ? Rien ! Dans les sciences expérimentales, les résultats des protocoles expérimentaux se contentent de répondre aux paramètres préétablis comme un énoncé dans un problème mathématique dont on tire une conclusion logique. Ils ne prouvent nullement la vérité universelle d’une théorie. C’est un jeu de l’esprit. Bien au contraire, parmi toutes les théories des cordes, pour peu que l’on se donne la peine de lire et de comprendre celle de Brian Greene (L’univers élégant, Robert Laffont, Paris 2012), on se rend à l’évidence qu’il nous dévoile les mécanismes infinitésimaux qui, par-delà les phénomènes, expliquent logiquement, réellement, mais abstraitement comment la matière fonctionne. On préfère s’en tenir, comme par enchantement, à la théorie physique d’Einstein et qu’on encense à longueur de temps parce qu’elle rentre davantage dans le champ de la physique et de la logique classiques. Elle explique parfaitement l’apparaître des phénomènes suivant les lois classiques issues de la physique de Newton. Avec ces deux grands physiciens, notre raison est assurée de rester maîtresse de ses explications dans le cadre du déterminisme absolu, fondé sur l’assurance tirée de la fameuse formule d’Einstein : « Dieu ne joue pas aux dés ». C’est une phrase célèbre prononcée oralement par celui-ci, notamment lors du Congrès Solvay de 1927 alors qu’il était déjà au sommet de sa gloire de star de la science. Elle exprime l’opposition d’Einstein au caractère probabiliste de la mécanique quantique. Tout indique que ce dieu aurait peur du hasard ou de l’incertain puisqu’il aurait établi les lois de la nature suivant le principe du déterminisme absolu, soit une invention de la raison humaine. En revanche, avec la physique quantique (Niels Bohr : Physique atomique et connaissance humaine (Gallimard, Paris) et la théorie des cordes, elle est mal à l’aise dans l’indéterminisme absolu, qui est, pourtant, la réelle nature des phénomènes matériels élémentaires : l’univers des particules et de leur danse implacablement désordonnée. Notre raison perd ses repères, tremble et se dilue vite fait dans ses « craintes et tremblement[22] » ; dans le néant, en somme.
La naissance des sciences du vivant sous leur dimension réellement scientifique (jusque-là, nous avions affaire à des sciences de l’observation du vivant) avec la découverte en génétique de l’ADN et de l’ARN ; découverte majeure faite par deux biologistes américains, à savoir Francis Crick et James Watson. Ils ont permis la révolution et le progrès extraordinaire de la biologie moléculaire qui triomphe encore dans le champ des sciences expérimentales.
Ensuite, c’est le siècle du triomphe de l’économie réelle, comme la mondialisation des transactions commerciales et autres denrées marchandables et fictive, l’« industrie » de la Finance internationale, facteur mortifère du chaos et du désordre économiques présents. C’est aussi le siècle des horreurs humaines innommables, avec le paroxysme de la destruction massive (humaine et matérielle), engendrées par les Deux Guerres Mondiales (1914-1918 et 1939-1945). On lui attribue aussi les fameuses décolonisations par lesquelles l’Occident prétendait donner la liberté aux peuples des pays sous occupation (ou colonisés) en Afrique subsaharienne, en Asie, en Océanie. En fait, c’était un leurre puisque ces peuples ont été davantage exploités humainement et économiquement du point de la richesse produite par ces pays et ces peuples. Mais, surtout, ce fut le cas aussi du point de vue des matières premières nécessaires à l’enrichissement, au progrès, au développement, à l’industrialisation de l’Europe et de l’Amérique du Nord (USA, Canada).
Enfin, le XXIe siècle. C’est un temps qui se comprend dans ce qu’on appelle, d’ordinaire, la continuité contemporaine. Certes, il est encore trop jeune pour en saisir toutes les caractéristiques fondamentales, puisque la pensée humaine est faite pour se déployer sur les données du temps présent et du passé. Toutefois, il est en train de dessiner les grandes lignes de son essence, de son devenir et de son épanouissement ; voire de ce qui pourrait devenir sa forme d’éclat. Incontestablement, ce sera le siècle de l’Homo technologicus. Il se définit de cette manière parce que c’est l’être humain qui se caractérise fondamentalement par sa capacité fondamentale à créer, à utiliser et à évoluer grâce à sa maîtrise des techniques et des outils technologiques. A ce sujet, il diffère de l’Homo Faber, concept inventé et travaillé par Henri Bergson dans son ouvrage L’évolution créatrice (Paris 1907). Selon cet auteur, la caractéristique principale de l’intelligence humaine est d’être une intelligence technique, l’homme étant fondamentalement un « fabricant d’outils » à l’instar de l’homo ergaster « l’homme artisan ». C’est sa capacité à fabriquer des outils et à transformer son environnement qui distingue l’être humain du reste des animaux non humains. Donc, ce qui est primordial chez cet animal, c’est qu’il est initialement un Homo faber, c’est-à-dire sa marque distinctive qui souligne son intelligence pratique appliquée à la création technique ; contrairement à l’Homo sapiens (homme savant). A l’inverse de Homo technologicus, qui est aliéné par les charmes envoûtants de ses productions technologiques tendant à le submerger quasi totalement (au lieu d’en être libéré, il en est totalement esclave), l’Homo faber produit des outils comme instruments nécessaires qui le libèrent des tâches contraignantes et pénibles ; tout en lui permettant de tirer pleinement profit de son être pour s’épanouir dans d’autres tâches qui le construisent et l’élèvent au-dessus du règne de tous les vivants.

Faut-il encore interdire quelque chose aux enfants puisqu’ils voient tout ?
En matière de courants de pensées philosophiques, le XXe siècle est riche du foisonnement des lumières de grands esprits qui n’ont pas manqué de nous éclairer, de nous construire, de nous instruire et de nous élever en tant que sujets humains se cherchant ou cherchant alors à devenir ce que nous sommes dans les limbes de notre éducation. Celle-ci comprend forcément un l’éclat incertain, indécis, pâle et terme en raison des limites éducatives de nos parents. Les universités françaises, et certainement des autres pays européens, bruissaient en permanence de débats interminables des étudiants qui ambitionnaient d’avoir raison par rapport à la pensée, aux doctrines des autres. Hormis les mouvements de pensée comme l’existentialisme, la phénoménologie, le structuralisme, la philosophie analytique, etc., l’adversité intellectuelle entre les étudiants se concentrait autour de idées, des courants communistes, capitalistes. C’était une recherche effrénée d’une liberté de pensée, d’un engagement politique. Il était de bon ton de concevoir que la majorité des grands intellectuels français (de 1950 à 1980/90) étaient de gauche. En dehors de ces étiquettes, on se référait volontiers dans les échanges, les débats, pêle-mêle à Freud, Sartre, Heidegger, Wittgenstein, Husserl, Merleau-Ponty, Camus, Russell, Wittgenstein, Lévi-Strauss, Foucault, Lacan, Lévi-Strauss, etc. Les nourritures intellectuelles pour se construire, donner sens à sa vie, à sa liberté, à son engagement dans son existence étaient abondantes, inépuisables…
En ce début du XXIe siècle, que fait-on en groupe, qu’il s’agisse d’étudiants ou d’adultes ? Chacun de nous contemple ou se concentre sur ses outils technologiques comme si quelques vérités, quelques connaissances inouïes, qui n’aient jamais été mises en place par des cerveaux humains, pouvaient surgir pour nous éclairer, nous nourrir intellectuellement comme par enchantement. Hélas, c’est toujours le vide abyssal en matière de savoirs intellectuels éclairants. Au contraire, c’est seulement l’image qui enchante, fascine mais instruit rarement ou presque jamais. Telle est l’une, si ce n’est la différence fondamentale entre ce siècle et le précédent. Tout se passe comme si l’on ne pas vers le meilleur éclairage en matière d’élévation intellectuelle. Or le devenir scabreux de notre siècle ne préjuge rien de bon dans le sens contraire, c’est-à-dire un siècle de progrès et de lumière de l’entendement humain. Sans doute, les générations futures, bien après nous, nous donneraient-elles tort ! Ce n’est pas impossible !
Ainsi, ce siècle est marqué par l’attitude générale des contemporains : un grand nombre d’entre eux ne désirent plus penser par eux-mêmes en raison du refus de la lecture et, donc, de l’instruction, nécessaire pour acquérir la culture savante. Car le monde humain, sur tous les continents, vivent, en vertu de l’usage quotidien de leurs outils de travail, de distraction ou de jeux, les yeux fixés sur un écran ; ce qui s’apparente à une cécité programmée à plus ou longue échéance. Ils ont aussi la tête penchée sur les outils technologiques. L’IA étant constamment enrichie par les données du cerveau, on se rend à l’évidence que l’une s’enrichit au détriment de l’autre, soit le cerveau humain. Celui-ci est désormais obligé de fournir en permanence des données à l’autre, avide de tout par sa rapidité exceptionnelle à tout digérer en un temps record. Telle est la spécificité des Humains du XXIe siècle, inouïe dans l’histoire du genre humain. D’ailleurs, le livre du neuroscientifique Michel Desmurget, La fabrique du crétin digital (Seuil, Paris 2019), dessine presqu’exactement l’attitude générale de nos successeurs dans ce siècle ; à moins que quelque puissance bienveillante n’intervienne pour les sauver de ce destin funeste d’êtres dénués de la faculté de penser, de la conscience critique ; ou que quelque mutation majeure, comme un avènement bouleversant, ne corrige ce devenir scabreux du genre humain.
Le XXIe siècle, c’est également celui de l’abondance où l’on croule, en permanence, sous le poids des produits de la surproduction. D’où la nécessité de les détruire (voir l’obsolescence programmée ci-dessus) pour pouvoir les reproduire tels quels, ou avec quelques modifications, et les vendre. En ce siècle, l’essentiel se noie dans l’expansion de l’inessentiel. Les autres travers de notre siècle ont déjà été analysés ci-dessus.
En revanche, par rapport au siècle précédent (le XXe siècle), le XXIe siècle ne se distingue pas encore par le flot de ses grandes théories scientifiques, ni même philosophiques à l’instar de son abondance de productions d’objets technologiques, factices et matériels. Rien ne ruisselle encore de l’intelligence des singularités de ce siècle. L’essentiel des découvertes, des inventions de notre siècle se résume dans la course aux armements, c’est-à-dire à la fascination de la quincaillerie militaire clinquante dont se glorifient toutes ces élites politiques du pouvoir exécutif pour faire saillir leurs muscles en vue d’effrayer leurs potentiels rivaux sur la scène du théâtre des puissances militaires présentes. Pourtant, ce ne sont rien d’autres que des jeux d’enfants. D’un autre côté, les productions des GAFAM ne font pas mieux dans la grandeur et la glorification de l’intelligence humaine : ils la sacrifient sur l’autel de la Sauronite afin d’abêtir nos contemporains imprudents.
Pourtant, même dans le monde présent (début du XXIe siècle), la philosophie donne toujours l’une des compétences les plus essentielles de l’esprit humain : la capacité de penser, de critiquer, d’analyser les phénomènes humains en s’affranchissant quelque peu ou de manière fondamentale de la pesanteur de la répétition des savoirs du passé ; quelque glorieux qu’il ait été eu égard à la construction des connaissances savantes au cours des millénaires sous l’impulsion de la régence de la raison philosophique. En fait, honnêtement, qu’est-ce qu’un commentateur peut encore dire de particulièrement novateur de la République de Platon, entre autres ? Même si l’histoire de la philosophie constitue un socle solide pour la pensée, la réflexion, il n’en demeure pas moins qu’elle invite tout un chacun à rechercher sa propre voie en vue de trouver notre propre vision du monde et dont les réalités humaines ont besoin pour donner un Sens fondamental à leur devenir présent et futur. C’est à cette condition que nous pouvons exercer notre réflexion sur les problèmes et les défis de la vie humaine sur notre Terre, Mère de tous les vivants. Or notre siècle, en ses débuts, ne manquent pas de grands défis susceptibles de nourrir la pensée philosophique des penseurs et des chercheurs dans les diverses disciplines issues de la Philosophie ; en particulier, la Science.
Quelles sont quelques grandes problématiques du début du début du XXIe siècles ? Elles sautent aux yeux de tous. Il s’agit du changement climatique fruit de l’Anthropocène, soit la période la plus récente du quaternaire, qui succèderait à l’holocène, caractérisée par les effets de l’activité humaine sur la planète ; de la conquête spatiale, qui a commencé au XXe siècle, de la réduction des inégalités que l’on voudrait voir disparaître de la planète humaine depuis le XVIIIe siècle. Il en est de même des causes et des conséquences des figures multiples des extrémismes qui bouleversent la quiétude des gens dans le monde entier. Alors qu’Internet bouleverse les échanges dans notre monde (la Terre, tout entière, se meut en vertu de cette donnée technologique majeure), les hommes et les femmes cherchent encore comment inventer une manière de vivre en harmonie entre eux et dans leurs communautés spécifiques, voire au sein de leurs familles. L’on comprend alors la raison de la production massive de livres sur la problématique du bonheur. Ceux-ci sont censés répondre à la quête humaine universelle de sens et de bien-être dans un monde si complexe devenant même si incompréhensible. Comme la Philosophie l’a initié depuis des millénaires, dont la finalité a toujours été de comprendre l’être humain pour en prendre soin sur les aspects relatifs à son bien-être en ce monde, le problème de la recherche du bonheur est toujours d’actualité. Ce phénomène est alimenté par le besoin de surmonter le malheur sous les diverses figures de la souffrance, la recherche de méthodes concrètes pour améliorer la qualité de vie comme le développement personnel qu’offre, entre autres, la psychologie positive ; voire toutes les méthodes venues de l’Asie (le bouddhisme sous toutes ses multiples formes, l’hindouisme ou issues de la philosophie chinoise, japonaise, etc.)
Cependant, il s’agit surtout, aux yeux de nos contemporains, du désir et, plus particulièrement, de la recherche du plaisir sexuel. Jamais auparavant, c’est-à-dire au cours des millénaires passés, l’on avait pu assister à une telle orgie du plaisir comme c’est le cas des fêtes bacchanales du XXIe siècle. Il ne s’agit plus de rituelles propres à une communauté – telles les fêtes rituelles organisées dans la Grèce antique en l’honneur de Dionysos -, un pays, un continent : l’ivresse sexuelle est une affaire qui concerne la planète humaine. Les outils technologiques ont grandement favorisé l’Hubris de la recherche du plaisir sexuel. C’est devenu une obligation, par ce biais, qui ne laisse personne indifférent. Toutes les images issues de ces outils sont comme des gouffres de charmes irrésistibles de la recherche des plaisirs de la chair. Il est de bon ton de s’y adonner : absolument. Le but visé est celui-ci : trouver du plaisir au quotidien sous la figure des secousses ou tremblements de la chair est devenu comme la recherche frénétique, impérative, mais illusoire (phénomène éphémère, instantané), du summum du bonheur. Les secousses ou tremblements de la chair, voici ce qui est digne d’être recherché pour soi-même en tant que finalité immanente à la vie humaine ; mais pas seulement, puisque toutes les espèces vivantes s’adonnent à une telle activité de manière aveugle ou instinctive pour perpétuer leurs espèces. Or chez l’être humain, qui participe du divin, la démesure (sexuelle) est sanctionnée d’un point de vue métaphysique, comme on en trouve des traces dans les religions hindoues. En effet, dans la mythologie hindoue, la fin de l’humanité, liée aux excès sexuels, symbolise le déclin moral et spirituel ultime du Kali Yuga (l’ère actuelle de ténèbres). La perte de la retenue (brahmacharya, maîtrise de soi, chasteté, abstinence, etc.) et l’orgie sexuelle signifient que le désir (kâma) a surpassé la spiritualité (dharma, ordre cosmique ou devoir moral qui soutient l’existence), entraînant une dégénérescence énergétique, une perte de conscience divine et la nécessité d’une destruction purificatrice par Vishnu (Kalki) (In Sweet, William (2006) : Approches de la métaphysique, Springer. p. 145-147, ISBN978-1-4020-2182-4). De même, selon l’Ancien Testament, les villes de Sodome et Gomorrhe sont considérées comme des lieux où régnaient débauche et dépravation, synonymes d’offenses envers Dieu. De nombreuses pratiques, notamment sexuelles, y étaient librement observées. Du fait leurs excès sexuels en tous genres, ces deux localités furent entièrement détruites par Yahvé qui désapprouvait leurs pratiques sexuelles.
Ainsi, Platon a toujours raison par l’affirmation d’une vérité universelle et incontestable : le triomphe du sensible est le signe du déclin de l’intelligible, fondement de ce qui qualifie le genre humain.
Donc, de nos jours, lorsque l’on rentre dans une librairie quelconque en France, entre autres pays du Nord, des rayons indéfinis sont couverts de livres de traités de philosophie, de psychologie, de neurosciences, de religion sur le bonheur, le bien-être, etc., comme si l’industrie des maisons d’éditions consacre désormais la plus grande partie des productions ou éditions des livres à cet unique chapitre de l’existence humaine : la recherche impérative du bonheur comme forme de réussite de notre existence présente. Cette hyperproduction de ce genre d’ouvrages a pour effet d’enrichir scandaleusement et les auteurs de cette sorte de production aisée de livres, dénués de pensée essentielle sur le Sens de l’existence individuelle ; et les maisons d’éditions elles-mêmes. Ces dernières ont tendance à pousser leurs auteurs à produire des ouvrages de ce genre littéraire de manière industrielle, même si ce qui est, ainsi, écrit est un ensemble de banalités ou de répétitions de la pensée des grands philosophes. Pour les maisons d’éditions, ce qui est mis en avant, après tout, c’est l’insistance sur le mot bonheur.Qu’importe s’il s’agit, après tout, d’une pure fiction commerciale ; l’essentiel tient au fait qu’un produit insignifiant soit rentable. C’est tout ce qu’on demande, d’ailleurs, à un auteur de nos jours.
Dès lors, on comprend tout à fait le sens de la critique de Nietzsche sur l’inanité des penseurs (philosophes et scientifiques) contemporains ; et, conséquemment, la nostalgie de l’absence des grands penseurs ou philosophes qu’il nomme « les Pionniers de l’Humanité ». Cette thèse se conçoit fort bien : si l’on perd l’énergie substantielle de son existence à la recherche de secousses ou des tremblements de la chair, on n’en a plus à consacrer à la pensée du destin du genre humain. Alors, nous sommes comme condamnés à rester de petits esprits (pauvre XXIe siècle ?) pour les siècles à venir. C’est en ce sens qu’il écrit avec raison : « Il me semble de plus en plus que le philosophe, étant nécessairement l’homme de demain ou d’après-demain, s’est de tout temps trouvé en contradiction avec le présent ; il a toujours eu pour ennemi l’idéal du jour. Tous ces extraordinaires pionniers de l’humanité qu’on appelle des philosophes et qui eux-mêmes ont rarement cru être les amis de la sagesse mais plutôt des fous déplaisants et de dangereuses énigmes, se sont toujours assigné une tâche dure, involontaire, inéluctable, mais dont ils ont fini par découvrir la grandeur, celle d’être la mauvaise conscience de leur temps. […]
En présence d’un monde d’« idées modernes » qui voudrait confiner chacun de nous dans son coin et dans sa « spécialité », le philosophe, s’il en était encore de nos jours, se sentirait contraint de faire consister la grandeur de l’homme et la notion même de la « grandeur » dans l’étendue et la diversité des facultés, dans la totalité, qui réunit des traits multiples[1] ; il déterminerait même la valeur et le rang d’un chacun d’après l’ampleur qu’il saurait donner à sa responsabilité. Aujourd’hui la vertu et le goût du jour affaiblissent et diluent le vouloir, rien n’est plus à la mode que la débilité du vouloir ». (In Nietzsche, Par-delà le bien et le mal, § 212, GF, Paris 2017). En somme, Platon a toujours raison : le triomphe du SENSIBLE est le signe manifeste du déclin de l’Intelligible, fondement de ce qui qualifie une espèce singulière de vivants comme le genre humain.
Contrairement à la production matérielle abondante, mais vouée à l’inanité de notre siècle, au début du XXe siècle déjà, deux grandes théories ou visions universelles du monde émergeaient de manière grandiose pour s’affronter sur deux principes physiques essentiels : le déterminisme et le probabilisme ou l’indéterminisme. En fait, il n’y avait pas lieu d’en venir au conflit des idées, des conceptions des lois de la nature. Ces deux visions de l’univers ne sont pas complémentaires ni antithétiques. Car chacune d’elles est irréfutable dans son champ de vision. Ce sont, donc, deux compréhensions de l’univers qu’on doit admettre comme indépendantes, incommensurables ou relativistes l’une par rapport à l’autre. En d’autres termes, elles opèrent dans des champs de référence distincts, sans ne se contredire ni pouvoir s’enrichir mutuellement dès lors qu’elles relèvent respectivement des pluralités des modèles mathématiques ou, plus exactement, des dimensions de l’espace/matière, le temps étant une superbe fiction produite par notre imagon… Nous avons déjà débattu longuement et amplement de ces problématiques de la science contemporaine (XXe siècle) dans notre Essai sur le Réunification de la Philosophie et de la Science – De la Philosophie des profondeurs … et de la théorie du tout ?(Éditions Vie, Berlin décembre 2024). On découvrira que notre compréhension du monde ou du Cosmos-Énergie est absolument dérisoire au regard de l’infinie complexité des phénomènes ; ce que semblent croire les éminents esprits scientifiques ou philosophiques de notre époque. Car ce que nous tenons pour la Science ou la Philosophie n’est rien d’autre qu’un beau miroitement de la construction rationnelle des phénomènes par notre cerveau conformément à l’empire de nos sens. Tout se passe comme si nous avons renoncé à chercher à comprendre ce qui se tient derrière de tels phénomènes et rendrait compte de la vraie raison des choses. Ceux qui, parmi nos contemporains, se targuent d’être des philosophes ou des scientifiques théoriciens devraient faire s’accorder les modes de fonctionnement de la sub-matière et sa danse frénétique des particules (la dimension probabiliste et invisible des phénomènes) et la matière visible aux sens de la perception ordinaire et son supposé déterminisme rigoureux (la physique classique).
Koudougou le 31 janvier 2026
[1] C’est nous qui soulignons ces passages du texte pour montrer la singularité de l’esprit philosophique.

Koudougou le 31 janvier 2026
[1] In De la démocratie en Amérique (Michel Lévy Frères, Paris 1864)
[2] In Pierre Bamony : Essai sur le Réunification de la Philosophie et de la Science – De la Philosophie des profondeurs … et de la théorie du tout ?(Éditions Vie, Berlin décembre 2024)
[3] (UGE, Paris 1975)
[4] C’est nous qui soulignons ce passage pour montrer la sévérité du philosophe par rapport aux ravages de l’opinion dans l’esprit des gens.
[5] La formation de l’esprit scientifique (J. Vrin, Paris 1993, p.14)
[6] Un chapitre entier été consacré à la conceptualisation de cette notion dans Essai sur le Réunification de la Philosophie et de la Science – De la Philosophie des profondeurs … et de la théorie du tout ?(Éditions Vie, Berlin décembre 2024)
[7] In L’Esprit des Angles (Hachette, Paris)
[8] C’est la vision surnaturelle et prédictive que nous avons eu au cours de l’été 2022. On peut la découvrir dans le livre suivant : Pierre Bamony : L’HORRIQUE DU GENRE H. – Jugement dernier et extermination de l’espèce humaine (Éditions du Net, Paris septembre 2023)
[9] In Michel Desmurget : La fabrique du crétin digital (Seuil, Paris, 2019)
[10] On trouvera, sur ce sujet des inventeurs des GAFAM qui protègent leurs enfants contre l’usage des outils technologiques, quelques informations utiles et éclairantes dans https://www.open-asso.org/Open/Observatoire de la Parentalité et de l’Éducation Numérique.
Publié le 2 avril 2021 par Julie Duran
[11] En France, comme dans d’autres pays du Nord, il s’est créé tout un ensemble de spécialités pour soigner élèves, étudiants, voire adultes qui souffrent psychologiquement de ces formes contemporaines d’addictions par rapport aux objets technologiques. Les incidences sont de deux ordres : physiques et psychiques. D’abord, d’après les spécialistes, « L’usage prolongé et excessif du clavier du Smartphone, peut aussi causer des douleurs musculaires au niveau du cou et du pouce, ce que les britanniques ont traduit par l’expression « text neck » ou encore « text thumb injury » et qui désigne en terme médical : la tendinite du pouce. Cette dernière est une inflammation de la gaine synoviale où cheminent les tendons reliant le pouce au poignet, qui est provoquée par une activité sollicitant l’utilisation répétée du pouce. Dans un article publié à « L’expansion », le Docteur Emmanuelle Rivoal, ostéopathe à Paris, affirme qu’elle reçoit de plus en plus de patients paralysés par ce type de douleurs ». Ensuite, on note aussi des incidences psychiques graves, voire très graves. Selon les études de Michel Lejoyeux (In Du plaisir à la dépendance, Nouvelles addictions, nouvelles thérapies, La Marinière, Paris, 2007) sur ces phénomènes humains nouveaux, mais volontaires, les individus pris dans la nacelle de l’addiction transmettent involontairement leurs maux psychiques à leur entourage, à commencer par les membres de leur famille. C’est en ce sens qu’il écrit : « il n ‘est pas rare que des parents inquiets me demandent un avis ou une aide à propos d’un jeune rivé à son écran. Les plaintes sont presque toujours les mêmes : il ne leur parle plus, il délaisse ses études et ses amis. Il ne veut plus partir en vacances ni même sortir de chez lui ». Par rapport à l’attrait de ses objets technologiques, il est exact d’affirmer que nos contemporains se comportent à l’instar des « moutons de Panurge ». En effet, Panurge, un personnage de l’œuvre de Rabelais, voulut se venger du propriétaire d’un troupeau de moutons. A cet effet, il lui en achète un et le jette à l’eau. Tous les autres moutons en firent autant sans se poser de questions et se noyèrent tous.
[12] In –INFO TV5 MONDE Pascal Hérard Mise à jour 02.09.2018
[13] Fourgous J. « Osez la pédagogie numérique ». Lemonde.fr 2011
[14] On retrouvera des éléments très intéressants dans un petit livre qui a dressé une grande fresque de l’éducation à travers les âges. In Riboulet L. : Histoire de la pédagogie- Préface de M. André Baudrillart – (Librairie Catholique Emmanuel Vitte, Lyon 1941)
[15] In Essai sur le Réunification de la Philosophie et de la Science – De la Philosophie des profondeurs … et de la théorie du tout ?(Éditions Vie, Berlin décembre 2024).
[17]Osiris Cecconi : Croissance économique et sous-développement culturel (PUF, coll. « Sociologie d’aujourd’hui »,
1975, Paris, p.612)
[18] Albin Michel, Paris, 2008, p. 291.
[19]« Les naufragés contemporains de l’émigration internationale ; attrait du miroir occidental, illusions, désillusions et désespoir » in « Esprit critique » Revue internationale de sociologie et de sciences sociales. Printemps 2004. Je démontre qu’on ne peut résoudre l’épineux problème de l’émigration alimentaire contemporaine, soit de l’Afrique vers l’Europe, qu’à une seule condition majeure : permettre aux pays de ce continent de se développer un tant soit peu afin que tous ces jeunes, qui se sacrifient chaque par les noyades en Méditerranée, puissent trouver du travail chez eux. Il leur faut nécessairement un optimum de vie décente en vue de les fixer chez eux. Mais cette solution réside entre les mains des seuls Européens.
[20](1975 : 613)
[21] In Pierre Bamony : La réalité dévoilée des causes de l’échec économique des pays africains – Essai de géopolitique – Tome I (KDP/Amazon, mai 2021
[22] C’est le titre de l’ouvrage principal de Sören Kierkegaard paru en 1843.
