Une petite conversation philosophique ordinaire sur la mort ou la Mue-ultime. – L’être humain, au regard de ses maux indéfinis, est-il capable d’accéder au bonheur ? –

La vie humaine est comme la sérénité du lever du soleil ou vie-lumière

« … Certes, ces diverses obsessions de la mort, en raison du dévoilement de sa présence en ton être, à cause de la maladie, pouvaient, parfois, laisser penser que tu avais déjà pris congé de la vie. En réalité, il n’en était rien : la proximité de la mort t’avait conféré une conscience différente de celle du commun des gens, qui vivent en l’ignorant. Car tu aimais encore la vie et tu y étais viscéralement attaché. En effet, je fus surpris par la manière dont tu en étais venu à en parler. Jamais auparavant je ne t’avais encore entendu rendre un tel hommage à la vie. Et cette discussion d’un soir de printemps m’avait bien surpris. Etait-ce même une discussion ? C’était un long monologue dont je me contenterai de rapporter ici l’essentiel.

       « La vie humaine, disais-tu, est comparable à la vue qui s’ouvre sur la lumière du monde ; ou plus exactement sur les merveilles de la terre. Elle est, en un certain sens, assimilable à la voûte céleste qui nous contient, comme une sublime coupole coiffant la nef d’une cathédrale gothique. En cette enceinte, nous sommes comme baignés par un soleil généreux, mais suffisamment lointain dans les cieux pour nous éviter d’être accablés par un excès de chaleur. Bien au contraire, il nous gratifie de doux rayons matinaux. Ceux-ci, avant de nous bercer délicieusement, délicatement, tendrement et susciter, ainsi, en nous, un sentiment de ravissement, sont atténués par des vents frais ; un zéphyr qui nous fait beaucoup de bien. Cette lumière-vie a, pour pendant en nous, la joie, qui a le pouvoir d’illuminer les ténèbres douloureuses de notre existence, aux heures creuses, pénibles et terrifiantes et les occurrences de la vie qui égrènent notre temps.

      La lumière-vie ou vie-lumière, c’est-à-dire la vie qui n’est rien d’autre que la lumière elle-même, est comme la vue que nous portons sur la beauté d’un jeune ciel resplendissant de plénitude, et qui nous procure une sensation similaire. Celle-ci nous empêche ainsi de désespérer de notre état psychologique présent. Car elle fait entrer en nous quelque sentiment ensoleillé, tel un bel été invisible. Nous serions moins malheureux si chacun de nous pouvait s’accorder, ne serait-ce qu’un court instant, le temps de contempler la beauté du monde, qui se donne à nous gratuitement. Même lorsqu’il serait saisi par l’effroi de la mort ou Mue-ultime, la douleur de la maladie ou, au contraire, les bienfaits et autres délices de la vie, une telle contemplation réjouirait toujours le cœur. Parcourir, par exemple, des yeux les hautes cimes des montagnes donnant un relief grandiose à la terre, et dont les aiguilles côtoient nos proches cieux ; mais aussi les moyennes habillées par l’hiver candide qui peut enchanter notre âme.

      Les océans et les mers à la puissance incommensurable et indomptable par les frêles et éphémères pouvoirs de la technique humaine ne manquent pas de nous impressionner. Les différentes et immenses forêts tropicales, qui ceinturent notre planète, figures de ses poumons, de sa saine respiration ; les abysses de vie infiniment riches et variés nous ravissent et nous attristent à la fois par leur disparition progressive. Car, bientôt, elles ne seraient plus qu’un lointain souvenir. Les générations d’êtres humains à venir n’en auraient aucune idée à cause de la barbarie du jardinier de la terre qu’est l’être humain contemporain lui-même. Savoir s’extasier, pendant qu’il est encore temps, de la beauté d’un ciel crépusculaire ou d’une aurore ; de la magnificence des cieux lointains et proches au-dessus de nos têtes, nous témoins de tant de merveilles ; voire des lointaines constellations dont l’ivresse de notre imagination nous fait rêver à leur splendeur et à leur sublime phosphorescence : tout cela constitue un délice profond. Notre lumière-vie ou vie-lumière – c’est le même phénomène dans son essence – nous donne tout cela gracieusement, tant que nous l’avons encore en partage, et en prenons conscience. Tel est notre unique et exceptionnel privilège. Mais pour combien de temps encore ?

      Car l’expansion démesurée de l’accumulation stérile et vaine de l’inessentiel, sous la figure du capital, le fameux argent sous sa figure pathologique, soit « La Sauronite »[i], rend nos contemporains aveugles – c’est même une pathologie propre aux membres du genre humain – par rapport à tant de merveilles. Ce sont des dons que la Nature-architecte nous offre à contempler et à vivre : une grâce absolue de notre vie-lumière. Et telle est aussi l’unique liberté de notre esprit. C’est cette lumière-vie, pour peu que l’on sache se livrer tout entier à ce sentiment au cœur et au fond de chacun de nous, qui donne de la vigueur sensuelle à notre âme poétique du soir, de la plénitude sidérante dans la vision de la beauté naturelle des choses. Pour peu que nous libérions notre esprit des scories de la vie quotidienne, que nous sachions prendre de la distance bienfaisante par rapport au bouillonnement de l’existence des Humains, alors nous serons envahis par cette splendeur du monde, telle une fraîcheur qui nous exile dans l’expérience du commencement des phénomènes.

       Même loin de la mer, dans un tel état de contentement, de communion avec la nature entière, nous sommes encore aptes à sentir sa douceur, sa tiédeur, le soleil léger qui maintient au-dessus de nos têtes la gloire de la vie-lumière ; laquelle remplit nos corps de la joie et de plénitude continues. Ce que la vie-lumière peut donner de plus fastueux, nous le recevons et en usons sans mesure ; au point de nous sentir comme des seigneurs assurés de leurs biens irremplaçables. Nous pouvons éprouver le sentiment des matins, sur les plages des mers et des océans, comme les premiers êtres du monde. Même dans la pauvreté, nous pouvons encore avoir l’air de vivre sous  un ciel heureux, dans une nature avec laquelle nous nous sentons en accord, hors de toute hostilité. Nous ressentons la plénitude et non le déchirement d’avec le commencement. Ainsi, nos forces intactes, dans une telle communion, se mesurent dans la démesure qui se manifeste à travers la puissance de notre enracinement dans la terre : notre commune Terre, Mère de tous les vivants, à laquelle nous appartenons tous, sans exception ; et non l’inverse comme nous l’enseignent nos illusions d’êtres vivants supposés supérieurs à tout autre vivant.

       Quand on en prend conscience, on peut voir que même dans la pauvreté la plus extrême, la vie, notre lumière en ce monde, y répand ses richesses indicibles, lorsqu’on sait les accueillir ; des richesses plus incommensurables qu’aucun bien matériel, financier, toujours très pauvre en son essence et en comparaison. Elle indique à chacun de nous la bonne voie qui est la sienne, celle que l’on finit par trouver au-delà des errances, des incertitudes, des contingences, des vicissitudes de notre existence, et dans laquelle on ne manque pas de s’épanouir réellement. C’est cette voie, qui est la nôtre, qui nous conduit au midi de son soleil, comme la démesure créatrice d’incendie ; mais un incendie différent de celui qu’ont allumé les barbares dionysiaques de la richesse fictive, le capital selon le langage de la Finance Internationale. Or tout n’est que fiction dans cet univers des gens dits fortunés. Fortunés de papiers qui se consument et disparaissent l’espace d’un incident quelconque !

      Que faut-il désirer ou attendre en ce monde ? Un état de bien-être semblable à celui d’entre les êtres humains qui est choyé par le soleil, lumière extérieure, et la joie, lumière intérieure ; qui se donne tout entier aux charmes de la terre, de la mer, de l’air, du feu, de l’amitié, de l’amour. Car étreindre le corps de l’être que l’on aime, tel est l’unique amour, l’amour plénier en ce monde ; et sa petite sœur universelle, ouverte, généreuse, l’amitié. Le droit d’aimer sans mesure, sous une forme ou sous une autre a pour nom sublime la gloire du sensible, par l’anéantissement de soi dans la splendeur de la beauté. Même dans la mélancolie, figure, elle aussi, d’une triste et insistante beauté, ce sentiment éprouvé, à sa manière, triomphe, l’espace d’un instant, d’un moment, de la mort elle- même, par l’intensité de son vécu, ici et maintenant. De même, la beauté vivante de la poésie, surmontant toute exaspération nihiliste, peut surprendre par la manière dont elle nous envahit. Dans cet état de plénitude ou d’extase, au lieu d’occulter la tragédie de la mort ou Mue-ultime, comme nos sociétés contemporaines ont pris l’habitude de le faire, il faut enchanter la vie- lumière, malgré ou dans l’enceinte de la mort.

Une existence heureuse n’est-elle pas similaire à une vie ensoleillée ?

        La beauté de la vie-lumière me fait, parfois, penser à des terriens, semblables à des êtres que l’infortune, fruit de leurs libres actions, abreuve d’amertume, de fatigue, de faim et de soif, de privations dans une guerre sans issue, qui courent à grande vitesse en vue d’atteindre l’état de béatitude imaginaire en transfigurant la nature qui les contient comme des enfants turbulents. Sous le soleil limpide et candide d’une autre vie à inventer, baignés par le bleu pur des eaux océanes, ensemble, main dans la main, ils se mettraient à danser pour sanctifier la splendeur et la poésie de la vie-lumière, comme l’unique vérité, comme la seule chose essentielle de l’existence d’un être humain. Cette passion du vivre, même dans la solitude la plus profonde, sous la figure duale de l’amitié (la vie-lumière) ou de l’ennemie (la mort), est transfiguratrice de notre existence singulière. 

       Ainsi, toute l’eau des océans ne suffirait pas à effacer en nous la joie la plus profonde du vivre lumineux. Car notre être, ainsi transformé, devient semblable à l’épure phosphorescente des lointaines constellations qui vient nous sourire et participer à notre célébration de l’unicité fondamentale de notre vie, de notre être ; bien qu’en ce monde, chaque être humain reste toujours en lui-même déboussolé, voire essentiellement incertain du sens inhérent à son existence. En effet, l’amour du vivre, parfois, nous fait encore pénétrer dans le désespoir de l’existence, les coups terribles du sort, l’incompréhension du mal qui nous frappe etc. Mais, dans l’unité de deux êtres, émerge une exigence éminente pour chacun de transcender l’infortune, une généreuse avidité de l’amour de la beauté et de la bonté de la vie-lumière. Dans les gestes fraternels des peuples, on en tire de véritables leçons pour notre existence : celle, entre autres, qu’on peut être solitaire et souverain à deux.

      En raison du fragile équilibre de la vie-lumière, de sa dimension précieuse parce qu’éphémère et délicate, nous devrions tendre à faire éclater les cloisons des contradictions, ces formes de l’impuissance solitaire des gens habités par la haine, par l’incapacité d’aimer. Or, aimer signifie absolument vivre et bien vivre. Il faut chercher à désenclaver l’influence néfaste des pensées d’autrui, de ses significations conflictuelles et déconstructives. Les Humains de la vie-lumière que nous sommes, êtres vivants en sursis, dans le néant de la mort qui nous environne de toutes parts, sans issue nulle part, sommes comme en fuite perpétuelle vers l’état invisible qu’est la mort ou Mue-ultime. Mais tout ceci s’effectue à notre insu.

    Aussi, faut-il chercher à être éveillé pendant qu’on est dans la vie-lumière ; même pendant les moments du soleil rouge de la mélancolie. Car chaque visage humain est une figure duale d’ombre et de lumière, d’amour et de haine, de violence et de douceur absolue, de secret et d’exubérance, de voile et de transparence. Donc, le sachant, on n’est plus tout à fait dans l’ordre de l’humain si la mort d’un autre être humain ne retentit pas intensément en nous ; ou ne nous envahit pas par une émotion authentique. Car cet autre-ci, qui s’en va aujourd’hui, emporte une part de notre commune humanité.

    Et nous sommes tous conscients, plus ou moins clairement, que nous sommes des graines éphémères plantées dans cette terre, qui nous est aussi commune, ballotées par les vents du monde dans tous les sens. Mieux, et malgré tout, nous savons aussi que nous sommes des soleils créateurs, consentant à vivre, ne serait-ce qu’un instant, une tranche de la vie-lumière. L’immense beauté du monde et l’affligeante inessentialité des choses auxquelles on s’attache avec désespoir, et l’inanité de soi-même qu’on ne prend guère le temps de regarder en face de soi-même et, ainsi, de mieux comprendre, ne peuvent nous empêcher d’être des déchiffreurs d’énigmes, en cette vie-lumière qui est la nôtre…

     En dernier ressort, il y a toujours quelque malheur sous-jacent au fait de ne pas aimer ou de haïr son prochain ; et ne pas être aimé en cette vie-lumière est aussi une figure de l’infortune absolue, du désespoir sans rédemption. Car la vie-lumière, c’est aussi la vision dont nous gratifie le visage tendre, aimant de la compagne de vie. L’éveil d’un état de sommeil voisin de la mort, et la rencontre intense de l’âme ou de l’amour de l’autre, dans les yeux de laquelle les nôtres sont comme happés, par bonheur, est une joie vivifiante indicible, une bonté humaine qui nous transporte dans un état de bien-être comparable à celui des « Iles Bienheureuses » des Philosophes grecs ».

        Comme la vie, c’est-à-dire la vie-lumière suivant ton expression, est un phénomène métaphysique, tu n’étais guère satisfait d’une telle perception des choses. Certes, vouloir comprendre la nature concrète des réalités humaines par une sorte d’explication stellaire n’est pas une démarche courante.

    Puisque je suis plus matérialiste que toi, j’aurais plus tendance à penser qu’on se sent vivre quand on déguste un mets délicieux ou quand on se laisse envahir par l’agréable sensation des fragrances de l’esprit du parfum d’un bon et vieux vin de Bordeaux ; ou d’un bon côte du Rhône lesquels figurent parmi les meilleurs vins français. Je suis même sûr qu’un homme perdu dans le désert, éprouverait, si on lui procurait de l’eau boueuse ou fétide, des sensations d’agrément aussi dignes qu’un breuvage divin. Même si la vie s’apparente à la lumière ou à la joie, comme tu concevais les choses, le plaisir extrême qu’éprouverait un homme ou une femme dans l’acte sexuel, après en avoir été privé(e) pendant longtemps, serait pour lui ou pour elle, l’expression intense, fondamentale, sublime même du vivre, c’est-à-dire de la vie réelle ».

( In Isso-Amien Brumoy : La médecine peut-elle nous sauver des cancers ?

Suivi de

La Tragédie d’un philosophe face à la mort – 31 octobre 2018/ Amazon Kindle)


[i] C’est un terme qui a été créé par l’auteur à partir de Sauron dans la légende de J. R. R. Tolkien : Le Seigneur des Anneaux. Sauron y apparaît comme la force des forces qui fascine en raison de son suprême pouvoir, de l’envoûtement qu’il exerce sur le psychisme humain. La Sauronite, c’est la pathologie spécifique aux membres du genre humain provoquée l’invention de l’argent et le désir effréné d’en acquérir et d’en posséder le plus possible. C’est aussi son résultat qu’on appelle la richesse matérielle, la fortune réelle ou fictive de la Bourse qui provoque le même attrait sur les êtres humains (In PIERRE BAMONY : L’HORRIQUE DU GENRE H. – Jugement dernier et extermination de l’espèce humaine (Éditions du Net, Paris septembre 2023) .

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