De l’économie réelle à la fiction financière : un organon de prise en otage des peuples de la Terre et de leur servitude volontaire à une minorité vorace, la « malintocratie »

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Submersion

Présentation

De l’empire d’un paradigme économique ou le mensonge universel d’une pseudoscience

     On insinue que notre monde humain contemporain est illuminé, éclairé par le progrès des sciences dans leur ensemble. Plus que les époques précédentes, plus que les brillantes civilisations d’antan, elle baigne dans les sciences à l’instar du poisson dans l’eau. Cependant, même si nous sommes aujourd’hui submergés par une masse de savoirs dans tous les domaines qu’il est donné à l’esprit humain de connaître, il n’en demeure pas moins que la majorité de nos contemporains n’ont accès qu’à des connaissances vulgaires véhiculées par des canaux (télévision, radio etc.,) incapables de transmettre aux gens des savoirs approfondis. Aussi, l’ignorance demeure toujours comme la chose la mieux partagée parmi les hommes.

   Même au niveau de l’univers des sciences véritables, on ne peut soutenir raisonnablement que les esprits soient éclairés par le rayonnement du monde intelligible. A tout le moins, si dans chaque champ des savoirs, la connaissance des phénomènes est infiniment approfondie, précisée, au point de conférer aux spécialistes de ces champs une certaine noblesse de la finesse de l’esprit humain, on ne peut dire que l’on fasse assurément preuve d’une vision synoptique des sciences. Autrement, on ne comprendrait point que les esprits éminents, à l’exception de quelques figures de la pensée contemporaine comme, par exemple, Noam Chomsky ou Jeremy Rifkin, n’entreprennent de remettre en cause l’état présent du monde humain après en avoir compris toute l’ampleur de la distorsion et la perversité immanente.

     Quiconque fait office de penseur devrait le savoir : notre monde humain contemporain a vendu son âme à l’emprise du mal, au sens métaphysique du terme, en s’imposant un mode de fonctionnement inique, un cours de son histoire tout entier engagé dans un processus de décadence rédhibitoire, fatal même. Mais il ne le sait pas, à l’instar des civilisations d’autrefois, détruites à leur insu, ou emportées par une vague déferlante dont elles étaient elles-mêmes les causes efficientes. Le mal de notre monde présent réside essentiellement en ceci : le renoncement des peuples, des pays à être souverains et du même coup, le transfert du pouvoir de se gouverner à une entité magique, en son essence mystérieuse ou creuse, absolument insignifiante, qu’on appelle communément l’Economie. On lui attribue tellement de facultés qu’elle a fini par accéder au statut de quasi divinité qui détient désormais le monopole de l’omnipotence et s’octroie le privilège de conduire leur destinée. C’est ainsi que les adorateurs de ce « Gros animal », pour emprunter cette expression à Platon (La République), prétendent que la marche du monde est ordonnée par l’idéologie de l’économie libérale. Dès lors, la minorité humaine (universitaires, entrepreneurs, industriels etc.) qui en tire largement profit au détriment de la majorité humaine s’acharne à défendre, à justifier, à imposer cette idéologie comme la norme, ou la conformité des choses à la nature.

     Qu’est-ce que l’idéologie ? C’est un système d’idées homogènes préconçues ou prédéfinies à partir desquelles on pense, on conceptualise la réalité humaine. En tant que telle, l’idéologie est la négation même des savoirs dans la mesure où, grâce à des formes d’endoctrinement, par exemple, économique, elle s’impose d’autorité en façonnant les intelligences de telle sorte qu’elles soient fondamentalement conditionnées à ne voir le Réel humain uniquement à travers une conscience débile, devenue un hublot impropre à voir et percevoir la totalité des choses pour en juger sous l’angle de l’esprit critique. Désormais, ses propres scories l’en empêchent effectivement. Toutefois, et en réalité, il ne saurait s’agir d’idéologie si l’on s’en tient à l’origine stricte de ce terme. Dans la philosophie de Platon, entre autres éminents philosophes grecs de la belle et grande période du progrès de cette science, ce terme dérive du grec idein ou voir, vision, par la faculté de l’esprit seul ; ce qui a donné le terme Idea, soit idée ou image de la Raison. Ce terme comprend aussi le mot « logos » ou science. L’idéologie se conçoit alors comme la logique d’une vision rationnelle des phénomènes. Dès lors, même si l’idéologie exerce un empire sur les consciences humaines, y compris sur celles des spécialistes, des intellectuels ou gens cultivés, elle laisse des possibilités d’exercer son esprit critique ; et de ne pas en être totalement prisonnier. Car l’éidos est science, donc conférant à toute intelligence éclairée la possibilité de l’examen critique. Par conséquent, il n’aliène pas totalement la conscience, à l’inverse du paradigme.

     Que signifie paradigme ? Il se conçoit aujourd’hui comme une représentation générale et unifiée du monde, à l’instar d’un système de pensée. C’est une manière particulière, propre à un domaine de connaissance, de voir les phénomènes qui, en raison de circonstances historiques favorables, finit par s’imposer à tout un ensemble de peuples comme le modèle cohérent de vision ou de pensée. Il accède ainsi au rang de Système et non d’un système de représentation accepté ou largement imposé soit dans un domaine de savoir, soit, comme l’économie libérale, au monde humain entier. En vertu de son étymologie grecque, paradeigma, c’est-à-dire “modèle” ou “exemple”, on trouve la meilleure illustration dans le Timée de Platon, dans le sens de modèle comme l’univers parfait qui sert d’exemple au Démiurge pour bâtir l’univers imparfait qui nous contient. Mais, au cours des Temps modernes, ce terme a largement dépassé le cadre précis platonicien d’imitation d’un modèle parfait dans l’art divin et humain (l’artisan et l’Idée du lit) de produire les choses. Dans l’économie libérale, l’idée de paradigme s’est imposée comme un ensemble de croyances, de constructions de pensées, voire de valeurs matérialistes, pécuniaires, qui influencent grandement l’action et les conduites des hommes politiques, des entrepreneurs, des industriels, des économistes et autres intellectuels contemporains, etc. Il en est de même des comportements, de la pensée, laquelle est devenue irrationnelle, de la majorité des peuples de notre commune Terre. Il impose à tous une manière quasi universelle de percevoir la réalité humaine ; de la comprendre et de la vivre, c’est-à-dire de la défendre de manière irrationnelle. Telle est la raison qui explique l’uniformisation et la crétinisation des esprits, désormais incapables de remettre en cause ce paradigme qui constitue les structures adventices de sa conscience dite universelle. La fameuse mondialisation – qui, en réalité, n’en est pas une – dont se gargarisent à loisir les économistes et intellectuels, se comprend sous le réel humain actuel comme une pseudo-vision ou alors une vision totalement aliénée, illogique, magique et destructrice. C’est le Léviathan Economique des Temps contemporains, qui a généré la servitude des peuples et qui est la cause de la misère permanente des salariés dans les pays qui sont sous son influence.

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Chaos

    Et pourtant, il existe des populations qui lui échappent et qui sont souverainement maîtres d’elles-mêmes ; voire heureuses. C’est le cas de l’ensemble des populations de l’Asie du Sud-Est que l’anthropologue américain James C. Scott appelle Zomia, et qui est même le titre de son ouvrage. Le sous-titre est à lui seul un sujet très significatif : L’art de ne pas être gouverné. « Depuis deux mille ans, les communautés d’une vaste région montagneuse d’Asie du Sud-Est refusent obstinément leur intégration à l’Etat : c’est le nom de cette zone d’insoumission qui n’apparait sur aucune carte, où les fugitifs – environ 100 millions de personnes – se sont réfugiés pour échapper au contrôle des gouvernements des plaines. » Dans les grandes lignes, les conditions de vie et de bien-être de ces populations peuvent se résumer dans les faits essentiels suivants : l’égalité quasi mathématique entre les individus, l’autonomie politique, l’autarcie économique et/ou l’art de vivre en fonction de ce qu’on produit soi-même ; et la mobilité. En Zomia, cet ensemble de populations vit éloigné des Etats constitués des basses terres et dans la dispersion. Ils sont copropriétaires égalitaires de tout ; en ce sens, la propriété est commune. Ces relations égalitaires entre tous, hommes et femmes, a eu pour effet de limiter le pouvoir et les prérogatives des chefs, là où il y en a. Et quand ils font preuve d’ambitions autocratiques ils sont, au mieux immédiatement destitués par la communauté, au pire éliminés physiquement, selon James C. Scott. En vertu de leur structure sociale, les peuples de Zomia sont regardés comme « les plus démocratiques et les moins étatisés » de la terre.

     Dès lors, on ne peut plus raisonnablement soutenir qu’en dehors de l’économie libérale, il n’y a point de salut. Une telle thèse participe de la manipulation ordinaire des consciences par la secte des défenseurs de cette pseudo-théorie “scientifique” qu’est l’économie libérale. Bien au contraire, il est impératif qu’un prochain jour, les peuples, en se réappropriant leur destinée, en se réveillant de ce long temps de sommeil plus ou moins volontaire, se révoltent comme un seul homme contre cette secte économique perverse, nuisible et dangereuse. Il faut qu’ils mettent fin à sa suprématie sur le monde, sur les consciences, sur les biens des peuples. Il faut qu’ils fassent cesser l’exportation des salariés, la misère du monde actif. C’est à cette seule condition qu’ils éviteraient le chaos, la catastrophe, la décadence dans lesquels la secte de l’économie libérale conduit fatalement notre commune Terre. Car elle est devenue une « malintocratie » esclavagiste (faire travailler les terriens pour satisfaire sa gloutonnerie insatiable), la pire que l’Humanité ait jamais connue à une telle échelle, c’est-à-dire mondiale. Par « malintocratie », nous entendons le gouvernement des mauvais (au sens moral du terme) ou de ceux qui dirigent le monde dans le sens du mal et dont toutes les actions inclinent au mal. C’est aussi dans le sens de ceux qui sont si habiles qu’ils ont réussi, bien qu’ils soient minoritaires, à soumettre la quasi-totalité de l’humanité à leur pouvoir. Ce sont des « malins génies », pour emprunter ce terme à Descartes.

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Explosion possible de notre commune Terre

Introduction : Une erreur séculaire de l’infantile raison humaine

     On prétend que la notion d’économie, comme science, a vu le jour au XVIIIème siècle avec les physiocrates français tels François Quesnay ou Pierre Samuel Pont de Nemours etc., et avec l’ouvrage de l’écossais Adam Smith (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations), professeur de philosophie morale à l’Université de Glasgow. Une telle pseudo-thèse revient à dire que l’Humanité antérieure a vécu pendant des millénaires dans l’ignorance totale de l’art de gérer ses affaires, même quand les peuples ont atteint un niveau de civilisation élevé et d’organisation sociale très complexe comme l’Egypte antique – près de cinq mille ans de civilisation extraordinaire -, la Mésopotamie, la Grèce ancienne, la Rome antique – près de mille ans de civilisation de conquête -, etc. Cette erreur de la pensée résulte essentiellement de la vaine prétention d’ériger l’économie au rang d’une science. Si la science se définit comme ce qui est de l’ordre de l’universel, comme la connaissance désintéressée des phénomènes (Platon, « il n’y a de science que de ce qui est » à savoir la nature), comment l’économie, qui est de l’ordre du singulier, peut-elle être définie comme une science ? Le particulier ne se conçoit-il pas sous l’unique angle de l’expérience singulière et non du général ?

   Qu’est-ce que l’économie, en réalité ? C’est d’abord l’art de gérer avec plus ou moins de succès, plus ou moins de finesse et d’intelligence les affaires d’une famille. D’ailleurs, ce sont les philosophes grecs qui ont forgé le terme d’économie, sans pour autant penser que les civilisations antérieures ou différentes ignoraient cette notion. Le mot économie dérive du grec oikonomia, lequel est composé de deux termes : d’une part, de oikos ou oïkos signifiant la maison, celle-ci étant entendue comme une unité sociale et économique ; d’autre part, de nomos, c’est-à-dire l’ordre, la loi, la norme. D’ailleurs, en vertu de ses racines mêmes, les philosophes grecs ne prenaient pas au sérieux l’économie, dénuée du statut de science. C’est même par dilettantisme, dans la mesure où l’universalité de leur raison ambitionnait de s’intéresser à tout, de tout comprendre et d’élever tous les phénomènes humains et non humains au rang du concept, organon de la pensée. Au-dessus de l’économie, les philosophes grecs plaçaient la science politique comme l’art d’administrer la cité.

     En revanche, l’économie est singulière et sans importance puisqu’elle relève de la compétence des familles ou des particuliers à gérer leurs biens. En ce sens, puisque la famille est une composante de la cité, l’économie, essentiellement centrée sur l’aptitude et de l’habileté de l’individu dans la sphère du privé, est subordonnée à la politique. L’économie était même souvent considérée comme suspecte et stérile. Dans cette perspective, nul philosophe, aucun homme libre ne pouvait s’abaisser jusqu’à s’adonner à une telle pratique. C’est parce qu’il s’agit d’un objet de réflexion que le terme économie figure dans des traités de Xénophon et surtout d’Aristote, théoricien indépassable de cette activité pratique et utile. En s’intéressant à l’économie, l’intention de ces deux philosophes était claire : connaître cet objet de la sphère du privé et formuler des lois, nomos, susceptibles de permettre l’optimisation de la gestion et de l’utilisation des biens d’une maison, l’oikos, considérée comme une unité collective de production d’une famille qui était, parfois, élargie au niveau d’un clan. Il s’agissait de comprendre le fait que la richesse produite était appréciée en fonction de l’abondance des biens produits et surtout de leur utilité à la sphère du privé, voire à la Cité.

     C’est donc l’erreur qui a consisté à considérer l’économie comme science que nous ambitionnons de mieux comprendre. Nous voulons surtout démontrer que cette erreur des temps modernes a conduit à des impasses qui s’expliquent par les tragédies de l’humanité contemporaine : la soumission volontaire des peuples de la Terre ou, plutôt, des Etats souverains à la suprématie d’une minorité vorace, elle-même dominée, aliénée par l’empire du ventre dont les besoins peuvent se manifester de manière illimitée. Tel est aussi le sens de la mort programmée de notre espèce sur cette commune Terre. Pire, c’est aussi la fin d’un grand nombre de vivants innocents par rapport à cette tragédie prochaine, à cette fatalité toute humaine.

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Apocalypse ?

I – Les modes de production et de gestion économiques, permanents et similaires, chez l’espèce humaine

 A- L’Egypte ancienne

     Nous l’avons dit : l’économie n’est pas une science, au sens classique du terme, mais l’art de gérer des biens privés destinés à l’utilité, c’est-à-dire satisfaire les besoins des hommes. Elle se réduit finalement à l’art d’acquérir des moyens pour bien manger et « bien vivre ». C’est l’empire du ventre. A ce titre, toutes les sociétés humaines, sans exception, font montre d’un tel art. Tel est le sens de l’éclat de l’Egypte ancienne dans l’art de gérer les biens au niveau de l’Etat. Celui-ci s’érigeait en fournisseur de tous les circuits de distribution des denrées alimentaires. L’Etat avait la mainmise sur tous les produits de consommation ; privilège que le Pharaon partageait avec les prêtres des temples dans le pays. C’étaient eux seuls qui distribuaient les marchandises, la nourriture au peuple suivant un principe d’équité : la distribution des denrées alimentaires reposait sur une estimation juste des besoins spécifiques à chaque individu. Grâce aux travaux amples et approfondis de Bernadette Menu[1], on a accès à une connaissance précise, presque actuelle de la gestion des affaires économiques de l’Egypte ancienne. Elle a montré l’évolution du système économique et monétaire de ce grand pays; voire les processus du commerce et d’échange. Ceux-ci sont analysés en tant qu’ils sont les facteurs de la formation et de la solidité du système économique du pays. Et elle fait voir à quel point ces processus constituent la quintessence, la noblesse du savoir-faire de toute la communication internationale de l’Egypte ancienne.

     Cette auteure, tout autant d’ailleurs que François Daumas[2], Didier Gentet et Jérôme Maucourant[3] insistent, dans leurs travaux respectifs, sur l’habileté et le savoir-faire de l’Egyptien sous les Pharaons. Ainsi, concernant les marchandises supplémentaires, celles-ci étaient échangées sur les marchés locaux. C’était alors un système qui permettait de combler les manques dans les flux de livraisons. Dans les différentes régions du pays, voire dans les échanges entre elles, le commerce était confié aux institutions qui marchandaient le surplus de leurs productions respectives. Ces institutions elles-mêmes étaient composées de marchands considérés comme des agents de change des marchandises. Ils avaient pour mission de négocier l’excédent des productions en vue d’obtenir le maximum de biens de valeur. Il a fallu attendre l’avènement du Nouvel Empire pour voir ces marchands travailler pour leur propre compte et non plus essentiellement pour celui des institutions qui étaient des structures d’Etat. Parmi les biens échangés, on peut mentionner des sandales de cuir ou de paille, des éventails larges servant à l’entretien des feux, des cannes aux pommeaux décorés, divers meubles et des repose-tête de toutes sortes. Il y avait aussi des habits tissés, des objets en cuivre, des hameçons, des ciseaux, des miroirs, des récipients en céramique servant à conserver les baumes, les parfums et les huiles.

     L’économie de l’ancienne Egypte reposait essentiellement sur l’agriculture en raison du don précieux de la Nature qu’est le Nil. D’ailleurs, il facilitait aussi les échanges en raison de la circulation dense sur ce cours d’eau. Comme la terre était précieuse, en tant que source essentielle de la satisfaction des besoins naturels et nécessaires de la population, les portions de terre cultivées étaient rarement des propriétés de ceux qui la mettaient en valeur. Le Pharaon et sa cour, voire les prêtres des temples étaient les détenteurs de l’essentiel des richesses de l’Etat. Mais ils pouvaient donner la gérance de leurs domaines aux dignitaires qui avaient, ainsi, la charge de les exploiter. Quant aux redevances de l’Etat, elles provenaient de l’impôt payé par tous ceux qui exerçaient un métier rémunéré ; et cela à un double titre : soit en nature tel que le versement au Pharaon d’une partie de la production d’un agriculteur, soit en biens divers, en bétail ou en corvées sous différentes formes. Les commis de l’Etat, en l’occurrence les scribes, avaient pour mission de calculer et de percevoir l’impôt. Les biens produits étaient commercialisables et faisaient l’objet d’échanges par voies terrestres grâce aux caravanes ou par bateaux qui naviguaient dans tous les sens du Nil, du nord au sud et du sud au nord. Tous les échanges commerciaux avec les pays voisins, par exemple, s’effectuaient sous le contrôle du Pharaon qui prélevait des impôts sur les biens échangés, leur valeur propre, comme l’encens, l’ivoire, des animaux, voire des pierres précieuses, de l’or, etc. Avant l’apparition de la monnaie, le deben, l’économie égyptienne était fondée sur le troc. Par exemple, sur les marchés, les commerçants échangeaient directement leurs marchandises en débattant âprement leur valeur et leur prix. Toutefois, avec l’invention de la monnaie, le système commercial dût faciliter les transactions ; d’autant plus que la société égyptienne reposait sur la production agricole à grande échelle, en particulier, la culture des céréales. Plus tard, lorsque l’Egypte tomba aux mains des Romains, celle-ci fut surnommée le « grenier de Rome ». En effet, une grande partie de sa production était pillée par les Empereurs pour nourrir le peuple de Rome qui faisait et défaisait ses magistrats selon qu’il est repu ou non. D’où la nécessité du « panem et circences ».

     Cette organisation du commerce et des échanges économiques reposait sur la rigueur et la fermeté d’une administration centrale qui comprenait deux axes essentiels. D’un côté, le Pharaon et sa cour étaient incontournables. C’est ce qui fait dire à Bernadette Menu que le système économique de l’Egypte pharaonienne s’expliquait par la prédominance d’une « économie de palais ». D’un autre côté, deux autres institutions complétaient l’acte du Pharaon : d’une part, les institutions publiques comme les administrations locales, les harems, etc, d’autre part, les institutions religieuses dominées par les prêtres des temples qui avaient une place et une mission éminentes auprès du Pharaon. Ces dernières institutions étaient chargées de prélever le surplus des biens produits pour les stocker dans les greniers qu’on trouvait disséminés à travers tout le pays. Et en cas de besoin, elles avaient également pour mission de les redistribuer à la population des artisans et des ouvriers qui œuvraient sur les grands chantiers publics. C’étaient, en fait, comme une espèce de salaire-ration. Dès lors, la rigueur de la décentralisation du stockage et de la redistribution des biens était nécessaire en raison de la grande étendue du pays. On retrouve une figure assez similaire de la gestion économique des biens privés et publics dans l’Empire Romain.

B- Un bref aperçu de l’économie dans la Rome antique.

       Le mode d’organisation économique dans l’empire romain est fonction de son organisation sociale. Dans les grandes lignes, l’économie romaine se fondait sur une structure duale. D’abord, la place de l’aristocratie terrienne était éminente. Un tel état de fait s’expliquait par diverses raisons. Cela tenait surtout au fait que les latins étaient à l’origine des paysans qui cultivaient le blé dans des zones drainées. Et leur richesse initialement se mesurait en tête de bétail. Suétone[4], Jean Andreau[5], Paul Veyne[6], , voire Christian-Georges Schwentzel[7] ont bien montré que la question agraire fut un problème fondamental qui a perturbé sérieusement l’empire romain à travers les siècles. Ce fut même l’une des causes du déclin de la République romaine ; et ceci pour deux raisons essentielles. D’une part, lorsque les riches romains avaient commencé à acquérir de grandes propriétés dans les régions conquises, il fallait des hommes pour les cultiver ; d’où le recours massif aux esclaves qui avaient fini par représenter la moitié, voire le double des citoyens. Ceux-ci provenaient de tous les territoires conquis, notamment la Gaule, les Germains, les Angles, les Grecs, les Thraces etc. Il était même nécessaire, pour avoir une assise économique solide, que l’aristocratie, les grands chefs militaires, les riches, les empereurs même aient de vastes domaines agricoles de vignes ou d’oliviers. Ceci avait l’avantage de faciliter la pratique des échanges. Au premier siècle de notre ère, l’annexion de la Tunisie, de la Sicile et de l’Egypte permettaient une livraison régulière, notamment de blé, contre de l’huile d’olive et du vin de l’Italie. Cependant, la vente du blé représentait un monopole par le biais duquel l’Etat, c’est-à-dire l’empereur en personne, ne risquait pas de craindre la concurrence des particuliers.

     Les esclaves qu’on trouvait jusque dans les campagnes de l’Italie étaient fournis par l’ambition conquérante des empereurs. Cependant, malgré la violence inhumaine que leurs maîtres exerçaient à leur égard, tous n’étaient pas soumis aux mêmes conditions, ni au même sort. Ils occupaient divers genres de fonctions, des plus spécialisées tels que les enseignants grecs, aux plus répétitives et méprisées comme les manœuvres agricoles, les fabricants de briques etc. Cependant, une minorité d’entre eux avait une vie décente qui les rapprochait des grands personnages de l’empire, à la fois par leurs fonctions et par leur style de vie.

     Dans les temps modernes, soit en passant et à titre de comparaison, ce genre de privilège était refusé aux esclaves noirs aux Amériques, voire en Europe. Les Noirs furent les dernières populations humaines à connaître, de manière massive et considérable, l’esclavage. Les esclaves noirs subissaient toutes sortes d’humiliations, de viols, de violences inimaginables de la part de leurs maîtres. Le degré de barbarie de ces derniers était inqualifiable, de même que le sort inhumain de leurs victimes.

     En revanche, sous l’empire romain, parmi les serfs, on comptait des esclaves hommes d’affaires qui étaient affranchis en raison de leurs moyens financiers. Certains étaient des employés de l’administration impériale, des artistes, des intellectuels, des philosophes même comme Epictète. Il y avait donc deux catégories d’esclaves : celle des exécutants ou très spécialistes comme les plâtriers, les forgerons, etc. ; et celle de l’encadrement faisant figure d’élite des esclaves.

       Donc, la question agraire, clef de l’économie romaine, avait généré de nombreux problèmes sur le plan social. En effet, l’accroissement des paysans dépossédés et ruinés par les riches et des membres de l’armée avait conduit à l’émergence des « proletarii » que Rome n’arrivait ni à assimiler, ni à contenter. Car ils dépendaient essentiellement des aides de l’Etat pour la satisfaction de leurs besoins premiers. Et, pourtant, que d’hommes opulents à Rome, ville où transitaient tant de richesses ! Cette situation avait conduit à un paradoxe : d’un côté, des paysans sans terre, et, de l’autre, des terres expropriées par les riches mais sans paysans.

     Ensuite, selon Suétone, les Romains plaçaient l’agriculture au-dessus du commerce. Ils condamnaient notamment le prêt avec intérêt. Même si le système bancaire s’était considérablement développé à travers l’empire au point de créer des bureaux de change un peu partout, les banquiers eux-mêmes – argentarii – étaient considérés comme une sous-classe, à part les negotiatores. Ceux-ci remplissaient le rôle de banquiers aussi, mais par la garde des dépôts individuels et par l’encaissement des lettres de crédit. Cette sous-classe de banquiers existait dans l’empire depuis au moins le IVème siècle avant JC.

       De nos jours, les banquiers sont considérés comme des personnes d’une grande importance devant lesquels tout le monde s’incline en raison des pouvoirs excessifs qu’ils exercent sur les consciences et sur la Terre entière. Ils sont devenus les maîtres du monde et désormais blanchis de toute considération déshonorante, de tout sentiment de mépris.

     Cependant, cette activité étant fort peu considérée à cette époque, les Romains jugeaient qu’elle était incompatible avec la qualité d’un noble, d’un homme libre et même d’un sénateur. Car elle était pratiquée par des hommes de paille, des sous-hommes, voire par des affranchis. Pourtant, grâce à eux, le commerce romain avait été le moteur de l’économie. Celle-ci avait été facilité grâce à la sécurité militaire et à la maîtrise des voies de communication pour la circulation des biens de luxe et, surtout, des produits de la vie quotidienne comme les denrées alimentaires. Les conquêtes militaires étaient aussi un autre facteur de développement du commerce. Toutefois, en raison de sa nécessité même, l’activité commerciale était, elle aussi, déshonorante et interdite aux membres du sénat et à leurs familles. Mais les chevaliers romains, bien que militaires, pouvaient la pratiquer. De manière générale, le commerce était réservé aux plébéiens et aux affranchis. Ils étaient chargés du commerce des biens tels que les aliments : l’huile, le vin, la viande, les céréales, etc. Ils approvisionnaient les grandes villes de l’empire. Comme en Egypte, au début de l’émergence de Rome, les échanges s’effectuaient sur la base du troc. L’invention de la monnaie connut plusieurs fortunes et plusieurs situations à travers la longue vie de l’empire. Le métal précieux s’imposa durablement grâce aux victoires romaines. Elles pérennisèrent ce système monétaire, fondé sur l’argent et le bronze (denier et sesterce). Ce fut sous Jules César qu’apparurent les monnaies d’or (aureus) etc.

     Cependant, comme elles ne dépendaient pas entièrement, ni toujours des décisions de l’Etat, les activités économiques étaient le fait d’initiatives individuelles, comme l’évergétisme. En revanche, la monnaie, la fiscalité qui changea de forme selon les empereurs – leurs caprices, leurs besoins, leur avidité et la démesure de leur ambition – et l’approvisionnement de Rome relevaient des privilèges de l’Etat ou de l’empereur. Ce dernier était le premier propriétaire agricole, voire industriel. Mais, ses décisions en matière économique n’avaient que peu d’effet sur la gestion réelle de l’économie. C’est l’une des raisons qui avaient conduit les régions et les cités à instituer leur propre système de financement. L’empereur comptait beaucoup sur les initiatives d’évergétisme à titre de manifestations compensatoires, voire de compléments de certaines dépenses qu’il ne pouvait effectuer lui-même. Qu’est-ce donc que l’évergétisme ? De par son étymologie grecque, euergetéô, qui signifie « faire le bien », cet acte consistait, pour les gens riches, les notables de Rome, des cités, des régions, à faire profiter à la collectivité de leurs richesses. Cette pratique, avant d’être adoptée par les Romains, était fort répandue dans le monde hellène ancien. C’était quasiment une obligation morale pour les riches de se montrer généreux dans la dépense de leurs biens. Suétone insiste sur le fait que c’était une obligation pour tout individu qui accédait à la magistrature suprême, comme la fonction du Consul de Rome, de se montrer généreux en donnant plus que d’ordinaire. Les notables généreux de Rome et de l’empire, comme l’a montré Paul Veyne, pouvaient ajouter des bienfaits tels que les banquets publics, les spectacles gratuits de cirque, de théâtre, de gladiateurs, de récitals de poésie, etc. Mieux, il était de bon ton de financer des édifices d’utilité publique comme les théâtres, les thermes romains, les amphithéâtres pour éterniser le nom du donateur sur ces bâtisses. Certains empereurs, tels Jules César ou encore Auguste figuraient à Rome parmi les plus grands évergètes. Ils donnèrent du pain et des jeux au peuple de Rome (« panem et circenses »), voire des édifices splendides, parfois démesurés et inaugurés avec faste et excès.

       Ainsi, en nous en tenant à ces deux exemples de la vie des hommes du passé, qui traduit une réalité commune ou similaire à tous. Au fond, ceux d’aujourd’hui comme ceux d’hier, dans leur totalité, ont exactement les mêmes modalités de fonctionnement de leur genre  vie : celle-ci est prise en tenailles entre désirs et besoins avec la nécessité de tâcher de les satisfaire par tous les moyens. Seul l’inessentiel change en permanence, à savoir les modes et les styles de tenues vestimentaires. Par l’imagination, nous croyons que le passé humain, c’est-à-dire l’Humanité historique, qui remonterait à 90000 ans, est fort éloigné de nous. En réalité, pour peu que nous fassions un effort de culture historique, même si l’histoire n’est pas, elle non plus, une science exacte – en fait, il n’y a point de science de ce genre -, elle est le seul moyen, certes faible, mais le seul qui nous lie intellectuellement au passé lointain et immédiat des hommes. C’est notre lumière projetée sur cette autre dimension du temps. Or, par l’érudition, nous nous apercevons donc que ce que nous considérons comme passé se tient juste à côté de nous dans une dimension parallèle à notre vie présente. En outre, par une attention soutenue, nous pouvons même entendre leurs clameurs. Le passé gît sous nos pieds et dans notre conscience. Justement, notre conscience nous conduit à lever le voile sur le fait que les anciens avaient infiniment plus d’intelligence que nous autres contemporains des Temps Modernes. Ils géraient leurs affaires tant au niveau des Etats que dans le domaine privé sans se laisser volontairement leurrer par des idées ineptes comme celle de l’économie érigée au rang d’une science. Et ils n’étaient pas moins expérimentés, moins habiles, moins compétents que nous dans l’art de conduire leur vie. Ils avaient l’intelligence de ne pas confier leur destinée à un seul pôle de civilisation se voulant mondial, mais à une diversité, à une pluralité de civilisations qui ouvraient des perspectives novatrices et différentes quand l’un des pôles de civilisation disparaissait. Sa mort n’entraînait pas nécessairement celle des autres. Bien au contraire, de ses cendres émergeaient tous les autres, comme si le flambeau de la continuité de l’espèce humaine sur notre commune Terre se passait d’un pôle à l’autre.

     Une telle perspective n’est plus de mise aujourd’hui dès lors que l’humanité a confié son destin à une idée fixe, superbe et dangereuse illusion qu’on appelle économie. Or, Xénophon, l’inventeur de ce concept, et Aristote après lui, n’y ont vu qu’une vulgaire compétence individuelle dans l’art de gérer des biens privés ou familiaux. C’est même par dérision qu’Aristote appelle une telle habileté science, puisque ce qui est particulier et privé ne peut accéder au rang de science. Il nous aurait jugés comme des gens atteints d’une tare grave, d’une véritable folie collective d’avoir eu l’imprudence de confier la destinée humaine et celle de notre planète à une théorie ou à une telle spéculation, s’il pouvait revenir en notre temps dit moderne pour nous observer, nous étudier.

   Pour mieux comprendre la nature des choses et notre réfutation de l’économie comme science, il est expédient de commencer par examiner comment Aristote lui-même a analysé ce terme dans ses deux travaux : Les politiques, et Ethique à Nicomaque.

II – Le premier et l’indépassable théoricien de l’économie comme une figure de discipline rationnelle. Aristote (384-322 av JC)

     Certains petits esprits de notre temps peuvent prétendre qu’Aristote n’est pas à l’origine de la théorie économique, préférant renvoyer un tel fait à Adam Smith. Certes, on sait que c’est Xénophon (430-354 av. JC) qui a inventé le terme économie[8]. Mais c’est Aristote qui pensera ses principes fondamentaux. D’abord, Aristote pose clairement la différence entre l’économie et la Chrématistique, Khréma signifiant la richesse, la possession ; ce qui n’est rien d’autre que l’art d’acquérir des richesses vaines, voire de s’enrichir, à l’inverse de l’économie qui est une valeur réelle et utile. En effet, la toute première valeur qui nécessite qu’on en prenne soin, en raison de sa contribution au fonctionnement harmonieux de la Cité, est sans conteste l’agriculture. L’économie réelle se fonde sur l’économie naturelle. C’est l’activité où la monnaie et les échanges ont pour finalité de servir à la satisfaction des besoins de chaque membre de la communauté familiale et, au-delà, de la Cité. C’est en ce sens que l’action est conforme à la nature. Car c’est de la terre et de tous ses éléments comme la mer, l’eau potable, l’air etc., que nous dépendons, quel que soit le niveau de sophistication d’un individu ou d’une société ; d’autant plus que la mise à distance totale par rapport aux impératifs de la nature n’est jamais possible. C’est cette nature seule qui fait et défait les civilisations lorsque les besoins de leurs membres ne sont pas satisfaits. L’économie, c’est essentiellement le fait d’administrer et de composer avec la nature et/ou la Terre, c’est-à-dire de savoir utiliser les ressources de celle-ci en vue du bien-être de l’humanité ou, selon Aristote, de « la vie heureuse » des membres de la famille.[9] D’où l’idée du rapport de réciprocité entre l’économique et la cité. Mieux, l’économie ne peut être séparée du social puisque l’échange a pour but un « retour sur l’équivalence ». L’économie est au service du social : c’est la servante de la vie de la Cité et de la politique. Tel est le sens et l’une des raisons qui ont conduit Aristote à une condamnation sévère de la Chrématistique, cette fiction qui ronge la raison des plus perfides parmi les êtres humains. Elle se substitue très vite à l’objet de la relation qui est l’échange, voire finalement, l’argent à l’objet lui-même.

     Aristote considère que l’harmonie sociale doit toujours être envisagée en termes d’échange, même si celui-ci en vient à être fondé sur la monnaie, dès lors qu’il permet de renforcer le lien social. C’est en ce sens qu’Aristote écrit : « Ainsi la monnaie est une sorte d’intermédiaire qui sert à apprécier toutes choses en les ramenant à une monnaie commune. Car, s’il n’y avait d’échanges, il ne saurait y avoir de vie sociale ; et il n’y aurait pas davantage d’échange sans égalité, ni d’égalité sans commune mesure. »[10] La monnaie n’est rien d’autre qu’un étalon, dont le sens de la valeur dérive d’une convention ou nomisma, de nomos ou loi. Cette convention soumet toute monnaie « à une même mesure ; tout s’évalue en monnaie »[11].

     Ensuite, et dans cette perspective, on ne peut, à vrai dire nier qu’Aristote soit le fondateur de la théorie économique. Entre autres, il est le premier philosophe à évoquer les concepts d’« usage » et d’« échange » des objets, lesquels vont nourrir ultérieurement tous les théoriciens de l’économie depuis le Moyen-âge jusqu’à nos jours. Dans Les Politiques, Aristote écrit en effet ceci : « De chaque objet possédé il y a un double usage ; dans tous les cas, il s’agit d’un usage de la chose en tant que telle, mais pas en tant que telle de la même manière : l’un est propre et l’autre n’est pas propre à l’objet. Ainsi, une chaussure sert à chausser et à être échangée ; ce sont bien deux usages d’une chaussure en tant que telle, car celui qui troque une chaussure avec celui qui en a besoin contre de l’argent ou de la nourriture, se sert aussi de la chaussure, mais pas selon son usage propre : en effet, elle n’a pas été fabriquée en vue du troc. Et il en est de même pour les autres choses que nous possédons. Car il y a un échange de tout : il a son origine première dans ce fait conforme à la nature que les hommes ont parfois plus, parfois moins de choses qu’il faut. »[12] Aristote conceptualise la notion d’économie en montrant que la valeur d’usage est spécifique à un individu, voire à une communauté, comme le besoin d’un objet d’utilité propre. En revanche, la valeur[13] d’échange dépend des autres, notamment de l’importance et/ou de la valeur d’échange qu’ils peuvent accorder à l’objet d’une telle transaction. En d’autres termes, il n’y a d’échange que dans la mesure où les autres accordent une utilité, c’est-à-dire une valeur d’usage à la chose qu’ils désirent acquérir.

     Certes, l’usage peut acquérir un change en amont tel que l’achat de la farine et en aval comme la vente du pain. C’est donc la valeur d’usage du produit dans sa destination finale qui est le principe essentiel dans l’analyse d’Aristote ; puis, par après, la valeur d’échange de tous les biens utilisés pour le produire. Selon ce philosophe, la « valeur » d’usage se rapporte à la « valeur » d’un bien ou d’un service pour un utilisateur en raison même de l’utilité qu’il en tire par rapport à sa personne, voire à ses besoins. Dès lors, un objet quelconque devenu une marchande est caractérisé à la fois par son usage et par sa possibilité d’échange sur le marché et dans n’importe quelle transaction. Plus tard, Karl Marx, dans son Capital, parlera de la « nature bifide de la marchandise ». Cet auteur assimile les deux notions d’utilité et de valeur d’usage, comme il l’écrit à juste titre : « L’utilité d’une chose fait de cette chose une valeur d’usage. Mais cette utilité n’a rien de vague et d’indécis. Déterminée par les propriétés du corps de la marchandise, elle n’existe point sans lui. Ce corps lui-même, tel que fer, froment, diamants etc., est conséquemment une valeur d’usage, et ce n’est pas le plus ou moins de travail qu’il faut à l’homme pour s’approprier les qualités utiles qui lui donne ce caractère. Quand il est question de valeur d’usage, on sous-entend toujours une quantité déterminée, comme un douzaine de montres, un mètre de toile, une tonne de fer etc. Les valeurs d’usage des marchandises fournissent le fond d’un savoir particulier, de la science et de la routine commerciales. »

     Cependant, comme tous les grands auteurs qui se livrent parfois à une critique aisée de leurs prédécesseurs dont la pensée nourrit pourtant la leur propre, et font ainsi preuve de mauvaise foi par rapport à ceux-ci, Karl Marx reproche à Aristote de n’avoir pas suffisamment, ni même un tant soit peu analysé le concept de valeur. Il critique ce dernier, mais en même temps, il se sert de ses données pour élaborer ses propres concepts. Or, Aristote a bien abordé cette notion de valeur dans ses Politiques. A propos de l’invention de la monnaie et de la nature des choses (marchandises) échangées, il écrit en effet ceci : « Il n’est pas aisé, en effet, de transporter toutes les denrées naturellement indispensables ; c’est pourquoi, pour les troquer, on convint de quelque chose que l’on pût aussi bien donner que recevoir, et qui, tout en étant elle-même au nombre des choses utiles, ait la faculté de changer facilement de mains pour les besoins de la vie, par exemple le fer, l’argent et toute autre matière semblable, dont la valeur[14] fut d’abord simplement définie par les dimensions et le poids, puis finalement l’apposition d’une empreinte, pour éviter d’avoir sans cesse à les mesurer ; l’empreinte, en effet, fût apposée comme signe de la quantité du métal. » (p.117) Adam Smith lui-même, avant d’élaborer ses propres concepts, n’hésitera pas à faire usage de ceux d’Aristote dans son Ethique de Nicomaque. Smith souligne ce qu’est le concept de valeur d’un objet-marchandise sous sa double dimension : « l’une peut être appelée “valeur d’usage” ; l’autre “d’échange” », sans, pour autant, expliquer les racines ou l’origine de ce concept.

   On doit à Sylvain Piron d’être éclairé sur la riche postérité de la pensée d’Aristote sur le concept de valeur. Dans un brillant article[15], il reconnaît qu’il a fallu attendre le XIème siècle pour voir apparaître le terme de “valeur”, suite à une rupture entre le Xème et le XIIème siècle dans la pensée occidentale de la notion d’économie, suite aux soubresauts de la révolution agricole. C’est surtout au XIIIème siècle que les grands auteurs, comme Albert le Grand, vont tirer de leur lecture de l’Ethique de Nicomaque, une puissante conceptualisation de la notion de valeur en économie. Du moins, c’est ce que Sylvain Piron écrit dans son article : « C’est Albert le Grand qui a introduit ce mot, dans la première exposition de ce cinquième livre produit dans le monde latin, en imposant de la sorte une torsion considérable au texte commenté. Le pli qui a été pris à cette occasion a marqué durablement l’approche philosophique de la valeur et de l’échange, à tel point qu’on peut faire de ce premier commentaire de l’Ethique la scène inaugurale de l’histoire de la pensée économique occidentale. » (p.3-4)

     En revanche, les penseurs modernes vont opérer une distorsion de la pensée péripatéticienne à propos de la question de la monnaie et/ou de l’argent. Or, Aristote se livra à des imprécations sans merci contre le pouvoir corrosif de la monnaie. Les raisons de ses critiques acerbes contre cette fiction qui tient prisonniers, sous ses bottes de fer, un grand nombre d’êtres humains, les penseurs modernes survalorisent cette fiction par rapport à Aristote. En effet, dans la pensée de ce dernier, la politique comme l’économie sont subordonnées à l’éthique. L’éthique elle-même est soumise au primat de la nature. Car ce qui est naturel à l’individu, à la famille, à la Cité elle-même, c’est la recherche du bonheur, c’est-à-dire du bien-vivre. Or, le bonheur suppose la satisfaction des besoins matériels qui dépendent essentiellement de l’activité agricole, de la fabrication d’objets d’usage courant, de la pêche, de l’élevage etc. ; d’où le recours à deux genres d’acquisition des biens utiles ou non, qui relèvent tous les deux du même mot «technè ». En un premier sens, la technique désigne l’art de l’acquisition en général. Mais, en un second sens, elle signifie l’acquisition spéculative qui est, en son essence, contre nature, puisqu’elle n’a pour but que le « toujours plus ». Telle est l’essence même de la Chrématistique en tant qu’elle apparaît comme la perversion d’une pratique naturelle.

     La perversion de la Chrématistique résulte du fait que cet art naturel d’acquisition en vient à se prendre elle-même comme finalité et non plus comme moyen de transaction commode et pratique des marchandises dans les échanges. Ce qui est ainsi dénoncé par Aristote, c’est la forme commerciale de la Chrématistique tout à fait contraire à une autre forme de chrématistique, en l’occurrence « le petit négoce », qui est l’une des formes de l’échange naturel visant l’autarcie naturelle des individus, des familles, des communautés, voire de la Cité. Sous sa forme commerciale, la chrématistique pervertie se met, de facto, en-dehors de la sphère de l’économie. En effet, selon Aristote, « les gens pensent que la chrématistique a principalement rapport avec la monnaie, et que sa fonction est d’avoir les moyens de faire connaître d’où l’on peut tirer une grande quantité de valeurs : elle semble, en effet, produire de la richesse et des valeurs. Car on pense souvent que la richesse, c’est une masse numéraire, parce que c’est au numéraire qu’on rapporte la Chrématistique sous sa forme commerciale. » (p.127) Telle est l’aberration d’un tel art d’acquisition : d’une part, la chrématistique comme unique recherche du numéraire n’a plus aucun lien avec l’art d’acquérir des biens pour leur utilité ; d’autre part, dans cet art pervers et corrompu d’acquérir des richesses pour l’accumulation de la richesse, on ne manque d’être toujours injuste en s’attribuant plus qu’il ne convient de choses pour la satisfaction de ses propres besoins. Enfin, dans cette technique d’acquisition numéraire corrompue, la nature ne met aucune borne au désir du « toujours plus ».

       La chrématistique commerciale est donc contre nature, dans la mesure où elle permet l’enrichissement illimité ; une accumulation de monnaie qui conduit nécessairement au désir, en soi vain, du « maximum de profits ». C’est pourquoi, Aristote considère qu’une telle activité, devenue par essence vile, n’est pas digne d’être pratiquée par des hommes libres destinés à la philosophie, aux fonctions politiques et judiciaires, bref aux arts de l’esprit. En effet, dans son Ethique de Nicomaque, il remarque que « Ce qui est propre à l’homme, c’est la vie de l’esprit puisque l’esprit constitue essentiellement l’homme. Une telle vie est également parfaitement heureuse. »

     Dès lors qu’elle ne manque d’avilir les êtres qui s’y adonnent, il juge qu’elle doit être réservée aux métèques seuls qui ne craignent pas d’être déshonorés en se salissant les mains au contact d’une telle pratique. Car la richesse par la monnaie est étrange à l’instar de « celle dont le propriétaire meurt de faim, comme mourut le fameux Midas, homme insatiable, dont la fable nous dit que, selon sa prière, tout ce qu’on lui présentait était changé en or. » (p. 118) La vertu ne sied guère aux hommes avides de chrématistique. Car « la vertu est une disposition acquise de la volonté consistant dans un juste milieu relatif à nous, lequel est déterminé par la droite règle et tel que le déterminerait l’homme prudent. » écrit-il dans son Ethique de Nicomaque. Dès lors, la vie heureuse ne consiste pas dans la manière dont les habiles artisans de la Chrématistique s’adonnent à leur art. Car la misère morale de tels êtres réside essentiellement dans le fait qu’ils sont eux-mêmes possédés par l’art de l’acquisition des richesses. Il s’agit d’une recherche de ce qui produit l’excès comme source de jouissance. En fait, ce n’est rien d’autre qu’une superbe illusion. Aristote analyse les malheurs et l’infortune de cette activité de la manière suivante : « La raison de cette attitude, c’est qu’on fait effort pour vivre et non pas pour mener une vie heureuse, et comme le désir de vivre n’a pas de limite, les moyens, eux aussi, on les désire sans limite. »[16]

       Pourtant, les grands théoriciens modernes de l’économie vont, dans leurs thèses, accorder progressivement à la monnaie une place éminente – ce qui est, en fait, d’une gravité excessive -, en les suggérant comme des paradigmes de la marche du monde.

III – Des théoriciens post-scolastiques : la permanence et le dévoiement de la pensée économique aristotélicienne

A- Adam Smith (1723-1790)

   En parcourant la théorie économique de quelques grands penseurs anglo-saxons des temps modernes, il ne s’agit point, pour nous, de faire une analyse complète de leurs conceptions de l’économie. Des montagnes de livres aussi intelligents les uns que les autres ont été écrits sur leurs pensées. Notre ambition est la suivante : comprendre comment les théories économiques ont fini par se substituer à la pratique des gens et aussi par s’imposer aux Etats contemporains. Dès lors, et de manière insidieuse, l’économique n’est plus la servante de la politique et de la pratique. Elle n’est plus au service du bien-être de la collectivité, comme cela avait cours dans le passé. Les acteurs de l’économie contemporaine pervertie n’ont cure de la vie des vraies gens, devenues des espèces d’organons à produire de la chrématistique pour tâcher de combler le désir avide (le « toujours plus ») d’une minorité « malincratie » vorace à laquelle on accorde le crédit d’être la maîtresse incontestée de l’économie.

       Parmi les auteurs anglo-saxons dont la pensée a donné lieu à la conceptualisation effective de l’économie, en son sens moderne, est sans conteste Adam Smith. L’essentiel de sa pensée est consigné de son ouvrage publié en 1776.[17] Professeur de philosophie morale à l’Université de Glasgow, cet auteur est considéré comme le fondateur des sciences économiques modernes en tant qu’il s’agit du premier traité complet de philosophie d’économie politique. Cette œuvre monumentale, qui se compose de cinq livres, aborde, chacun, une thématique spécifique. Ainsi en est-il du rapport entre la division du travail, de la productivité et de la distribution du revenu ; de l’accumulation ; du développement économique à partir de l’Empire romain dans une forme de synthèse ; des théories économiques des époques antérieures, comme les mercantilistes ou encore les physiocrates ; des finances publiques etc. Toutefois, la théorie de Smith doit beaucoup aux thèses et aux travaux antérieurs d’auteurs anglais tels que Hume et Locke, et même des économistes français, notamment les physiocrates[18] tels que Quesnay, Mirabeau, Morellet, Turgot etc.

     Adam Smith défend les idées suivantes : la richesse des nations réside dans deux facteurs fondamentaux : d’une part, le nombre de travailleurs productifs. Il s’agit essentiellement de ceux qui produisent des biens matériels ; ce qui renvoie, d’une certaine manière seulement, à la notion aristotélicienne de la production des biens d’usage, comme les agriculteurs, les artisans etc. D’autre part, le quota des actifs doit tendre à être proportionnel au nombre total de la population, voire à la productivité de chaque travailleur. Celle-ci augmente, d’ailleurs, en fonction du progrès ou du développement de la division du travail. Cette dernière est, à son tour, favorisée notablement par l’expansion des marchés liée au développement économique d’un pays. Smith, comme Aristote, a le souci du partage des produits du travail ; mais chez Smith, ce partage doit s’effectuer entre les classes sociales, en l’occurrence les travailleurs, les capitalistes, les propriétaires fonciers. Cette répartition du produit du travail se fait sous forme de salaire, de rente ou de taux de profit.

     C’est dans ce sens qu’on peut parler du libéralisme de Smith. En effet, dans cette activité économique, chaque opérateur agit sur le marché en étant poussé, motivé par son seul intérêt individuel. Mais il peut y avoir des perturbations sur les prix entre la demande et l’offre. Nonobstant ce, les décisions des opérateurs agissent comme une « main invisible », créatrice d’une adéquation continue, d’une espèce d’harmonie entre la production et la demande. En vertu de l’action de cette « main invisible »[19], qu’on considérer comme une sorte de Démiurge invisible, l’égoïsme individuel peut se transformer dans le sens du bien-être collectif. En d’autres termes, chacun recherchant fébrilement son bien-être, son intérêt, tend, au fond et par devers lui-même, à rechercher l’intérêt collectif. D’où la nécessité pour les acteurs économiques, comme les producteurs, de jouir de leur liberté de mouvement entre les divers secteurs de l’activité économique. Dans ce cas, il sied d’ouvrir les activités économiques à de nouveaux opérateurs susceptibles de générer la concurrence avec les anciens qui sont déjà à l’œuvre sur le marché. C’est en ce sens que Smith conseille à l’Etat de limiter son intervention le moins possible et d’éviter d’introduire des contraintes de quelque nature que ce soit qui pourrait perturber, freiner l’activité économique, devenue comme une déesses autonome, souverainement éclairée.

   On peut dire que la pensée économique d’Adam Smith, même si elle se veut scientifique par le caractère rigoureusement systématique de ses analyses, reste, malgré tout, une théorie pour les raisons suivantes. D’une part, il recense les modes d’activités économiques des hommes du passé. Il nous éclaire sur leurs modalités de fonctionnement, leur dynamique et leurs limites. D’autre part, concernant celle de son époque, il se contente d’examiner le fonctionnement de l’ensemble des secteurs qui font l’économie. Mais, enfin, déjà, émerge le triomphe de l’idée sur la pratique, contrairement aux Egyptiens de l’Antiquité, à la Rome antique, voire à la pensée d’Aristote. Au lieu de laisser la suprématie de la gestion du destin des peuples entre les mains de l’Etat, afin de réguler les activités dans le sens du bien-être du peuple, Smith donne aux marchés une prétendue intelligence (« la main invisible »), autant dire au Hasard, pour gouverner, le mieux possible, les choses humaines en vue du bien-être des hommes eux-mêmes. Le fait que l’économique remplace l’Etat, c’est-à-dire le droit et la morale politique, va se confirmer dans la pensée des successeurs d’Adam Smith comme Ricardo ou encore John Maynard Keynes.

B- David Ricardo (1772-1823)[20] et John Maynard Keynes (1883-1946)[21]

1- David Ricardo, ex-boursicoteur chanceux devenu économiste

         Contrairement à Adam Smith, qui était plutôt pragmatique, l’ambition de Ricardo est de tenter d’analyser rationnellement les actions humaines dans le champ de l’économie et de fonder une pensée sur des systèmes et des modèles explicatifs. L’une des originalités de la pensée de cet économiste et dont Karl Marx s’inspirera, est sa conception de la valeur fondée sur le travail. Il approfondit cette notion plus que Smith en montrant, entre autres données de celle-ci, que la valeur d’un bien se conçoit en fonction du « travail incorporé ». Il entend par cette expression les deux aspects suivants de cette activité : c’est, d’une part, le travail direct qui comprend à la fois le travail et l’habilité de l’ouvrier ; d’autre part, le « travail indirect » comprenant les éléments suivants : les machines, les outils, les bâtiments abritant la production. Ricardo construit aussi la théorie de la répartition ou, plutôt, des relations telles que celles qui sont déterminées par la distribution du revenu entre les grandes classes sociales suivantes : les propriétaires terriens, les capitalistes et/ou investisseurs et les travailleurs. Cet auteur prend soin de mettre à part la rente qui est destinée à des dépenses improductives. En revanche, il considère les salaires comme ce qui est donné à la fois par le niveau de subsistance et par le profit qu’on peut tirer de la différence entre le produit et les inputs de production qu’il suppose homogènes. Ces inputs sont relatifs aux terrains moins fertiles mis en culture. Il s’agit de terrains pour lesquels on ne paie pas de rente. Pour dire les choses autrement : les salaires sont, en général, déterminés par le « prix naturel » du travail. Celui-ci correspond à l’achat des biens nécessaires à la survie du travailleur, qu’il appelle le « salaire de subsistance ».

     En fait, la pensée de Ricardo conduit à une théorie « conflictuelle » de la distribution. Et l’on pourrait dire même qu’il s’agit d’une théorie pessimiste de la croissance économique supposant la prévision d’un « état stationnaire » définitif. De quoi s’agit-il ? Cet auteur présume que le développement capitaliste pourrait conduire à la mise en valeur de terres stériles ou moins fertiles en vue d’assurer la subsistance des travailleurs. Ce faisant, on s’acheminerait vers la baisse des taux de profit, ce qui aurait pour conséquence de réduire les motivations des capitalistes à investir. Un tel état des faits économiques conduirait au remplacement des moyens de production détruits par leur utilisation et à un niveau constant des revenus distribués. Dans cette perspective, le système économique ne survivrait à, voire ne dépasserait cet état stationnaire qu’à la condition d’introduire de nouvelles méthodes plus productives. Un autre motif de sortie du système économique de cet état stationnaire viendrait d’un avantage comparé dans le commerce international des « bas-salaires ».

       En d’autres termes, Ricardo introduit en économie une autre innovation : la loi dite « des avantages comparatifs » par laquelle il analyse les bienfaits de ce qu’il est convenu d’appeler le « libre-échange »[22]. C’est la circulation des produits et autres marchandises sans entraves douanières aucunes. L’avantage de ce système de pensée réside dans le fait qu’un pays a tout intérêt à se spécialiser dans la production des biens dans lesquels il a un avantage comparatif par rapport à ses concurrents et partenaires. Selon Ricardo, grâce au développement du commerce international, chaque pays pourrait acquérir une plus grande quantité de biens. Dès lors, le « libre-échange » est la voie royale de la croissance économique, en créant une augmentation de la demande par l’achat de produits étrangers à des prix inférieurs à ceux des produits locaux. Or, les prix modérés des biens de consommation a pour effet d’entraîner une stagnation, pire la baisse des salaires et, dans le même temps, une croissance des profits des capitalistes.

     Naturellement, Ricardo considère sa théorie de l’économie comme la voie qui doit désormais conduire le destin de l’Humanité. La preuve : les idées de Ricardo connaîtront un regain d’intérêt au XXème siècle sous l’impulsion d’économistes considérés comme des « néoricardiens ». Pourtant, on se rend à l’évidence que Ricardo n’est rien d’autre qu’un militant des intérêts des capitalistes. Sa préférence est orientée vers les industriels, les investisseurs, par rapport aux propriétaires fonciers chez lesquels l’argent est dormant, donc inactif. Dès lors, le capitalisme comme ultime figure de l’économie prend la forme d’une religion qui détient la vérité et qui, de ce fait, doit l’imposer à l’Humanité entière. C’est donc la fin ultime de l’histoire économique humaine. Il ne sied guère d’envisager une autre voie, un autre avatar économique : le capitalisme ne peut être remplacé par aucune autre organisation. A la limite, que les Etats et leurs modes de gestion publique catastrophique, selon les capitalistes, puissent disparaître, voire périr, pourvu que demeurent des esclaves volontaires, les peuples, pour pérenniser l’activité capitaliste et enrichir toujours plus les investisseurs, désormais maîtres du monde. Car l’extinction des Etats aura pour conséquence heureuse de favoriser le développement du capitalisme qui génère la croissance dans l’intérêts de l’enrichissement suivant le principe du « toujours plus » d’argent ou, selon le mot d’Aristote, le « numéraire ». Mieux, la mort de l’Etat permettrait surtout de lever les obstacles qui pèsent sur l’essor du capitalisme par l’abolition des lois de la régulation de l’économie des pays, du droit étatique qui vise, dans l’idéal, le principe de justice pour tous.

2- John Maynard Keynes, un bourgeois penseur de l’économie

     Keynes est l’une des grandes figures de la théorie économique du XXème siècle. On peut retenir de sa pensée complexe quelques idées intelligibles dans le cadre du sens des investigations présentes.

     En 1924, dans un pamphlet contre la politique de W. Churchill[23], Keynes se gausse du fétiche lié au « gold exchange standard », voire à l’étalon-or soutenue par l’orientation politico-économique de celui-ci. Sur ce point, sa position nous semble paradoxale : d’un côté, il est persuadé de la nécessité de l’intervention des puissances publiques dans le jeu économique ; mais d’un autre côté, il milite dans le sens de laisser les marchés définir eux-mêmes la valeur de la monnaie. Dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Keynes se livre à une réflexion approfondie sur la macro-économie tout à fait novatrice par rapport aux techniques d’ajustement entre la production et l’emploi, voire le mode de production contemporain capable de se passer du plein emploi, et même de faire usage du chômage[24] comme une variable d’ajustement. Certes, Keynes militait en faveur de la relance de l’économie par celle de la demande, privilégiant ainsi l’investissement et la consommation contre la capitalisation et l’épargne qui est improductive, stérile. C’est pourquoi, Keynes considère celle-ci comme une menace pour l’économie elle-même ; ce qui l’a conduit à préconiser la taxation de celle-ci pour obliger les détenteurs de tels comptes à sortir leur argent dormant pour irriguer l’investissement. Car, selon lui, seul ce dernier est le véritable moteur d’une croissance économique réelle. Dans cette perspective, il convient que l’Etat investisse pleinement son rôle en encourageant les consommateurs, par la fiscalité, à consommer davantage et en maintenant l’activité économique à un niveau optimal par une politique d’investissement lourds tels que les grands travaux publics, créateurs d’embauches et, donc, de la baisse du chômage.

     Toutefois, même si Keynes propose des outils à l’Etat lui permettant de conduire des politiques économiques optimales, sa notion d’Etat est très particulière : il ne s’agit pas d’Etat au sens juridique ou français de cette notion, mais dans le sens des institutions publiques ou privées qui recherchent l’intérêt public, plutôt que l’intérêt privé et à court terme. En ce sens, Keynes est favorable à une politique d’aisance monétaire tout en confiant à la politique budgétaire le pouvoir de lutter contre la dépression ou contre l’inflation. C’est pourquoi, il insiste davantage sur la nécessité de l’investissement, créateur d’emplois, que la consommation. C’est en ce sens qu’il soutient que les budgets d’Etat ou des institutions publiques ou privées doivent être équilibrés sur un cycle. En effet, il peut y avoir des déficits en période de basse ou mauvaise conjoncture, mais des excédents en période haute. En revanche, Keynes se méfiait de la mathématisation des sciences économiques. Mai il militait pour le développement de la comptabilité des pays en tant que données nécessaires pour fournir des renseignements fort utiles pour tous ceux qui établissent les politiques économiques des pays. En effet, il craignait qu’en mathématisant les données de la science économique, cette dernière n’en vienne à prétendre qu’elle est une science naturelle. Il avait, au moins, la lucidité de penser que l’économie ne peut et ne doit pas rendre compte de l’ensemble des aspects et de la complexité de la nature humaine.

     Suivant certains aspects de sa pensée économique, on ne peut dire que Keynes ait opéré une rupture radicale par rapport à son maître et inspirateur Adam Smith. Par exemple, à propos de « la main invisible », même s’il n’y fait référence que rarement, il n’en demeure pas moins qu’il soutient l’idée qu’il existe des forces du marché (« la main invisible ») qui, sous certaines conditions, tendent dans le sens de la recherche de l’équilibre des phénomènes. Il parle même de « forts courants souterrains à l’œuvre, des forces naturelles comme disent certains ou même la main invisible, qui poussent vers l’équilibre. » Cependant, malgré ces analyses ésotériques ou métaphysiques, Keynes reste un homme rationnel et pragmatique. En effet, dans un article du Times (du 12 au 14 Janvier 1937), il remarque qu’« il n’y a pas de raison de supposer qu’il y ait une main invisible, un contrôle automatique du système économique, qui de lui-même assure que le montant de l’investissement actif soit continuellement au niveau requis. » Dès lors, le laisser-faire de la « main invisible » ne conduit pas nécessairement à l’équilibre optimum de l’économie. Toutefois, on peut remarquer, à titre de limite d’une telle théorie économique, que l’essentiel des analyses de la Théorie générale se concentre sur la demande comme cause principale du sous-emploi. Ce faisant, elle occulte un grand nombre de données comme des briques indispensables à l’édification de la compréhension de l’économie ; comme cela est de rigueur dans toute théorie. C’est le cas des problèmes structurels inhérents à une époque donnée et à ses réalités singulières, qui peuvent influencer le marché de l’emploi soir dans le sens du plein-emploi, soit dans celui du sous-emploi. C’est en ce sens que sa vision du court terme occulte réellement les changements structurels sur lesquels peut reposer l’équilibre des facteurs économiques. Donc, le problème des évolutions structurelles reste irrésolu par la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie.

IV- L’erreur des théoriciens spéculatifs de l’économie et leur critique par des économistes contemporains

 A- La monstruosité de l’économie libérale et monétariste

    Nous l’avons dit dès le départ : les problèmes contemporains de notre monde se réduisent fondamentalement à deux facteurs. C’est, d’abord, la confiance aveugle accordée à l’économie comme science sous prétexte que, se fondant de plus en plus sur des modèles mathématiques, elle entre, de ce fait, dans le champ de la science. Pourtant, depuis la moitié du XXème siècle où les mathématiques ont pris possession d’elle, contrairement à la physique et à ses lois immanentes, l’économie n’a jamais été capable d’être prédictive. Elle n’obéit à aucune norme déterministe, comme dans le champ de la physique classique. Si tel était le cas, on le saurait depuis bien longtemps. Car elle n’a jamais été capable de prévoir quelque catastrophe, quelque chaos, quelque désordre ou quelque crise que ce soit. Ces tenants eux-mêmes subissent ces facteurs tels qu’ils se produisent. Mais cela ne les empêche nullement de continuer à prêcher la “bonne parole” sur la place publique appelée, de nos jours, les médias : télés, radios, journaux etc.

Ensuite, c’est la faiblesse des Etats contemporains d’avoir adopté une théorie économique quelconque pour en faire un modèle de gestion des affaires publiques, même si, par exemple, La Théorie générale de Keynes a montré ses limites. Bien au contraire, c’est sur les failles des théories économiques classiques que des théories prétendues nouvelles et novatrices vont se nicher pour leur envol et obliger les Etats du monde à les adopter comme système ingénieux de la conduite des affaires publiques et contre les intérêts fondamentaux de ces mêmes Etats devenus des valets. Tout se passe comme une plante parasite, comme certaines variétés de lierre, qui s’enracine sur le tronc d’un arbre et qui, en se développant soi-même plus que de raison, finit par l’étouffer et le faire périr.

Parmi ces nouvelles économiques mortifères, on peut mentionner les théories de l’école de Chicago, dont les travaux de Milton Friedman[25]. L’essentiel de ses thèses portent sur la monnaie, notamment la théorie quantitative de la monnaie. Selon cet auteur, les mouvements des prix passent par la variation de la masse monétaire, en se fondant sur une analyse de la demande de la monnaie liée à sa théorie du revenu permanent d’après l’équation de Fischer : M*V = P*Q. Cette équation pose l’équivalence entre la production (Q) d’une économie dans une période donnée, corrigée par l’évolution des prix (P) et la quantité de l’argent qui a été échangée dans l’économie pendant cette même période, qui est représentée par la quantité de monnaie en circulation (M) et factorisée par sa vitesse de circulation (V). Selon Friedman, les agents, qui considèrent l’argent comme un bien patrimonial, ont une demande de monnaie stable, car cette demande se fait en fonction de leur revenu permanent. De son équation de la théorie quantitative de la monnaie, il déduit l’idée que l’inflation est d’origine monétaire car celle-ci est « toujours et partout un phénomène monétaire en ce sens qu’elle est et qu’elle ne peut être générée que par une augmentation de la quantité de monnaie, plus rapide que celle de la production. »[26]

       Par ailleurs, pendant des décennies, Milton Friedman va défendre une politique monétaire fondée essentiellement sur l’offre de la monnaie. Même s’il juge que l’inflation peut être jugulée par le volume des émissions de monnaie de la banque centrale, il n’en demeure pas moins qu’il est farouchement opposé à l’idée de l’intervention du gouvernement, de l’Etat, dans le domaine économique. Car l’intervention discrétionnaire d’une banque centrale a pour conséquence d’ajouter une situation d’incertitude relativement à la demande. Donc, il sied même de fermer les banques centrales dépendant des Etats afin de laisser libre cours à une politique monétaire dans tous les secteurs de l’économie, puisque dans son Capitalisme et liberté, il affirme que « la monnaie est une chose trop importante pour la laisser aux banquiers centraux ». Car l’économie désormais considérée comme une science doit être séparée des questions sur ce qui devrait être – comme les problèmes du droit et de la morale – pour exprimer ce qui est. Elle est donc positive et non pas normative. Elle doit être jugée non pas sur ses intentions mais sur ses résultats. Dès lors, l’action gouvernementale est toujours néfaste dans les politiques conjoncturelles pour les raisons suivantes : d’abord, elle intervient toujours trop tard, ensuite il faut du temps pour prendre une décision et pour prendre des mesures qui auraient des effets positifs.[27]

       Friedman propose ainsi une nouvelle conception de l’Etat dont le rôle dans l’économie serait quasi nul. L’Etat doit se désengager même du marché des changes, pour laisser place aux taux de change flottants. Considérant ses travaux sous l’angle de données scientifiques, il prône l’idée d’« anticipations adaptatives », mais dépassée par certains de ses contemporains comme Robert E. Lucas, qui défendent plutôt la théorie des « anticipations rationnelles » parce que les agents raisonnent en termes réels pour éviter de tomber dans le piège d’une politique monétaire expansionniste. Mais il a réfuté la critique de ses hypothèses présumées scientifiques comme infondées. Car ce qui importe, ce n’est pas tant la rationalité des agents que la valeur instrumentale de ses hypothèses. Milton Friedman n’a pas attendu la reconnaissance du public pour promouvoir à outrance, par les médias (émissions de télévision) ou les débats publics dans de nombreuses conférences, sa théorie du libéralisme comme la meilleure économie qui se puisse concevoir. Sa conviction est telle qu’il n’hésite pas, dans un « Entretien » en 1979, à soutenir que « l’histoire est sans appel : il n’y a à ce jour aucun moyen […] pour améliorer la situation de l’homme de la rue qui arrive à la cheville des activités productives libérées par un système de libre entreprise. » Malheureusement, cet obscurantisme doctrinal, commencé dès les années 1947, a abouti à la création d’une « association internationale des intellectuels libéraux ».

         Avec ses paires, il déploie de l’énergie et dépense ses forces sans compter pour défendre le capitalisme, le libéralisme économique comme le seul et unique moyen d’édifier une société libre en imposant à tous les Etats de la Terre d’adopter l’économie libérale. Car cette dernière est, finalement, le remède aux problèmes de développement des pays. D’où les conditions universelles et nécessaires imposées à tous les pays du Sud dans les années 1990 : il faut que ces pays deviennent des Etats de droit ; qu’on y défende la propriété privée comme valeur sacrée ; que les marchés intérieurs soient libres, c’est-à-dire accessibles à la puissance de la finance internationale ; et que l’intervention de l’Etat dans l’économie soit absolument limitée. Même dans ses fonctions régaliennes, comme les dépenses publiques, toutes collectivités confondues, l’Etat est soumis aux diktats des financiers qui prônent des diminutions substantielles de ses dépenses publiques en les ramenant en-dessous de 10 à 15% du produit national brut. La question de santé, d’éducation, de nourriture, bref des conditions de vie décentes des populations humaines est reléguée au dernier rang des soucis des capitalistes et autres prédateurs de l’économie libérale. La personne humaine est privée de ses valeurs sacrées comme la liberté, le droit, la morale etc. Désormais, elle n’est plus qu’un organon soumis à la productivité maximale de rentabilité financière, pour la minorité – 1% de la population de chaque pays dans le monde – vorace et insatiable. C’est triomphe final de ce que nous appelons désormais la « Malincratie ».

B- Economie : science ou imposture spéculative ?

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Ciel crépusculaire des peuples

    Jusque dans les années 2000, nous avons passé le plus clair de notre existence d’étudiant et de jeune enseignant à scruter les mondes humains afin de saisir et de comprendre la dynamique et le sens de l’histoire qui en résultent. Nous avons conclu à une fin possible de l’humanité au regard notamment du processus de développement impulsé et imposé à la terre entière, et de sa dynamique aveugle d’homogénéisation par la puissance de la financiarisation de l’économie. Quelques décennies plus tard (2015), ce que nous écrivions dès les années 1980 se confirme plus que jamais. Qu’on en juge par l’extrait suivant : « L’acquisition spéculative qui a essentiellement pour but le « toujours plus » est une perversion de la pratique naturelle [de l’économie] : celle qui consiste à rechercher la satisfaction des besoins premiers et nécessaires de l’homme et, par conséquent, d’atteindre le bonheur de soi-même et de sa famille, entre autres. En érigeant l’acquisition de l’argent en fin ultime, on outrepasse les limites de la nature, voire on subvertit l’échange naturel qui est un complément de l’autarcie naturelle. Cependant, cette perversion absolue de l’usage de la monnaie résulte d’une incompréhension du sens de « richesse ». Qu’entend-on du point de vue de la nature par là ? Selon Aristote, la véritable richesse ne réside nullement dans l’accumulation de l’argent, mais bien plutôt dans l’acquisition des biens nécessaires. Ceux-ci doivent uniquement servir de moyen pour mener une vie heureuse. Dès lors, en-dehors de ces bornes de la nature humaine, quiconque fait du profit le but de son existence, s’engage d’office dans une entreprise sans fin où « il perd sa vie à la gagner ». C’est donc pour des raisons morales et, en vertu du sens de l’humain, que le philosophe condamne essentiellement cette chrématistique. « La raison de cette attitude, c’est qu’on fait effort pour vivre et non pour mener une vie heureuse, et comme le désir de vivre n’a pas de limite, les moyens, eux aussi, on les désire sans limite »[28]. » (In To Eskhaton, le triangle de la Mort, Thot, Grenoble, 2000, p.345)

     On peut tirer de cette citation les remarques majeures suivantes. D’abord, et nous l’avons déjà montré, les anciens considéraient que seules les âmes viles pouvaient se livrer à cette technique de l’accumulation de la richesse pour la richesse numéraire. D’une part, cette activité est, en elle-même, une absurdité puisque l’on a franchi les bornes de la nature pour poursuivre une fiction ; autant dire une superbe illusion : il n’y a pas de limite à cet art de l’acquisition, ni de satisfaction possible. En effet, aucun être humain infiniment riche n’a pu jamais se dire : « Je suis heureux de mon acquis financier. Désormais, je vais vivre en m’en contentant. » D’autre part, l’âme vile dont le métier est l’art de la recherche financière, n’a aucun sens de l’humain : il ne fait preuve d’aucune noblesse d’esprit, d’aucun respect pour autrui. Or, comme le reconnaît Platon dans le Banquet, l’ignorant, dans le domaine des sciences, ou même le vile, dans celui des valeurs, a ceci de fâcheux qu’il n’a ni beauté ni bonté parce qu’il croit être suffisamment pourvu de telles qualités. Pire, autrui est devenu un organon pour le vile, au même titre que la machine, destiné à produire des richesses indéfinies pour son seul enrichissement.

     Ensuite, les civilisations anciennes n’ont voulu se laisser conduire aveuglément par l’activité humaine qu’on appelle économie. Celle-ci avait pour but de satisfaire les besoins des peuples. C’est pourquoi, en Egypte comme à Rome, le Pharaon et l’empereur avaient une mainmise sur la circulation des marchandises, notamment les produits agricoles. Ils ne pouvaient accepter que cet art devienne autonome par rapport à la volonté des Magistrats, ni qu’il puisse même accéder au statut d’une gigantesque machine qui conduit le destin des peuples. En effet, la volonté souveraine des rois et des princes d’autrefois était parfaitement autonome. Même quand ils soumettaient leurs peuples respectifs à une exploitation parfois inhumaine pour leur propre compte ou pour celui de leurs obligés, comme la France sous l’Ancien Régime, il n’en demeure pas moins qu’ils avaient le souci majeur de l’intégrité de leur pays. Et telle est l’erreur monumentale des modernes, qui se sont fourvoyés en accordant à l’économie le statut de science éclairante qui sait tout, qui prévoit tout, qui régule tout, qui gère et qui conduit tout. Pire, c’est le règne absolu de la volonté hétéronome des Etats. Car les peuples se sont laissés ligoter par la « malintocratrie » après avoir, sans doute, compris tardivement qu’elle est entre les mains d’une minorité puissante de l’humanité et exclusivement à son service.

     Or, comme l’a bien démontré Nassim Nicholas Taleb[29], philosophe des sciences du hasard, même sous sa figure mathématisée, l’économie ne saurait être une science ; et ses thuriféraire, ses défenseurs farouches qu’on appelle d’un joli nom, les “experts” sont incapables de la moindre exactitude de leurs prétendues prévisions. Selon lui, qu’il s’agisse de statistiques ou d’autres modèles mathématiques, les experts ne sont pas doués pour faire des pronostics. Même quand on recourt à des mathématiques avec leurs chiffres, leurs nombres, leurs graphiques et autres tableaux assommants dans les livres d’économie, il est impossible de prévoir l’avenir. Car la possibilité de connaissances de l’avenir excède nos capacités intrinsèques. Sur cette matière, l’Homme fait « preuve d’une arrogance évidente » (p.190) sur ce qu’il estime savoir. D’où, dans le domaine de l’économie et des experts en économie, ce que cet auteur appelle le « scandale des prévisions ».

       Tel est le sens de sa remarque suivante : « l’effet de l’arrogance épistémique est double : nous surestimons ce que nous savons, et nous sous-estimons l’incertitude en comprimant la gamme des états potentiels d’incertitude (c’est-à-dire en réduisant l’espace de l’inconnu). » (p.193) L’Humanité veut s’assurer de la possibilité que l’avenir soit exactement tel qu’elle la prévoit. Pourtant, son intelligence est, par essence, réactive et non prédictive. Elle n’est jamais raisonnable dans sa manière de se projeter dans l’avenir, d’envisager ou de concevoir son futur. Elle sait seulement réagir, en cas de catastrophe, pour réparer les dégâts. Donc, comme l’économie est soumise aux fluctuations, aux soubresauts des marchés et de l’histoire elle-même, Nassim Nicholas Taleb soutient qu’il n’y a généralement pas d’experts pour les choses qui changent et nécessitent de ce fait des connaissances, comme il semble y en avoir pour celles qui ne changent pas, à l’instar des lois de la physique. En d’autres termes, les professions qui « s’occupent de l’avenir et fondent leurs études sur la non-répétition du passé ont un problème d’experts. » (p.201) En effet, et en général, ils sont inconscients de leur ignorance et s’illusionnent sur la qualité de leurs connaissances. Et le public lui-même est assez naïf pour les écouter et pour croire en la solidité, en l’effectivité de leurs démonstrations en matière de données économiques pour demain ; même s’ils ont le statut de véritables vedettes avec des salaires à sept chiffres.

     Dans notre ouvrage, nous avons beaucoup insisté sur l’inversion du cours de l’histoire en matière d’économie. Il s’agit de la manière dont l’économie financière a fini par détruire et par se substituer à l’économie réelle. A titre d’exemple, en France, jusque dans les années 1990 environ, les créateurs d’entreprise pouvaient être considérés, en un sens, comme de véritables adeptes de l’évergétisme. Ces hommes n’étaient pas nécessairement de purs philanthropes comme leurs prédécesseurs. Ils avaient une vision de l’entreprise pragmatique et utilitaire : tout en s’enrichissant par le produit de leur entreprise, ils permettaient aux agents d’être autonomes financièrement, de gérer les affaires de leur famille et leur propre vie. C’est ce que le fondateur de l’entreprise Peugeot a fait dans l’Est de la France. Son intérêt, en s’implantant durablement dans une zone du pays, croisait celui de ses salariés.

       Mais les capitaines d’industrie ont changé de figure aujourd’hui ; et de culture aussi. Ils n’ont plus de pays et ne s’intéressent plus au bien-être de leurs salariés. Tel est le sens de la thèse de François Chesnais, spécialiste d’économie industrielle internationale et d’économie de l’innovation technologiques. Dans son ouvrage, La mondialisation du capital (Syros, 1994), il démontre que l’économie est devenue une entreprise financière mondiale, imposant dans tous les pays du monde le même mode de développement économique avec la même exigence de productivité, de rentabilité à un douze chiffre annuel. Les capitaux baladeurs, sortant des paradis fiscaux créés avec la complicité des élites politiques mondiales, devenues libérales, elles aussi, comme leurs maîtres, les Financiers, vont vers des cieux favorables à ces exigences. Les pays du Sud n’y font pas exception. Selon lui, à partir de 1984, il y a, chaque année, un transfert de 25 milliards de dollars au moins, des pays débiteurs du Sud vers les Banques créancières du Nord. Celles-ci arrivent toujours à leur fin : faire payer même les intérêts de leurs investissements par les pays débiteurs grâce à la “dolorisation” de l’économie mondiale ; et aussi, la mise en vente des secteurs rentables de leur économie réelle, du moins, telles que les institutions bancaires internationales – la Banque Mondiale, le FMI et l’OMC -l’ont imposé à presque tous les pays du Sud dans les années 1990.

     Elles les ont appauvris, essorés et régressés du point de vue des conditions de vie : santé, éducation, alimentation etc. Leur but est clair, comme l’écrit François Chesnais : « Les firmes de la Triade ont besoin de marchés et n’ont surtout pas besoin de concurrents industriels de premier plan : la Corée et Taïwan leur suffisent amplement. C’est ainsi qu’il y a eu cet arrêt de l’I.D.E[30] à destination de très nombreux pays et que le thème de la gestion de la pauvreté a progressivement pris une place grandissante dans les rapports de la Banque Mondiale, tandis que celui du développement de tous les pays du globe est d’autant moins souhaité qu’il n’est pas possible en tant qu’extension des modes de production et de consommation actuels des pays avancés… Le monde de développement sur lequel les pays de l’OCDE ont construit leur niveau de vie élevé n’est pas généralisable à l’échelle de la planète. »[31] En fait, même si la Triade prétend proposer le même modèle à tous les pays du Sud en leur vendant des usines clefs en main, il s’agit d’un leurre. Elle veille à ce qu’ils se contentent de gérer au mieux leur état de pauvreté, pourvu seulement qu’ils aient suffisamment d’énergie pour continuer à travailler et à enrichir la minorité riche, maîtresse de la Terre et du destin des peuples.

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Peuples en désarroi

     C’est cette manipulation de la gestion des affaires économiques des peuples, vendue prétendument sous le nom de science, l’économie fictive, financière, arbitre mortifère de leur destin que dénonce l’Australien Steve Keen, Professeur d’économie et de finance, spécialiste de la modélisation macroéconomique monétaire, dans son ouvrage L’imposture économique (Belles Lettres, Paris, 2014). Selon Gaël Giraud, qui préface cet ouvrage, le déni de la réalité effective est devenu le propre de toute une profession universitaire. Ce déni, écrit-il, « nous conduit à déployer les modèles d’un monde qui n’est pas le nôtre : un univers sans monnaie et sans secteur bancaire, où le capital s’accumule tout seul sans être produit par personne[32] et où le secteur productif, parce qu’il est censé exhiber les rendements d’échelle constants, ne fait jamais de profit agrégé net. Une galaxie imaginaire peuplée de gentlemen dotés d’une puissance de calcul infinie, capables d’anticiper le niveau de tous les prix (et les « Cygnes noirs » alors ?) jusqu’à la fin des Temps, et de jouer sur des marchés efficients depuis toujours à l’équilibre. Un monde ergotique, linéaire, gaussien et stable, que viennent seulement perturber de temps à autre des chocs exogènes venus d’on ne sait où, mais qui, en moyenne et sur la longue durée (ça commence quand, au juste ?) n’altèrent pas les vertus du cosmos. » (pp.10-11)

     Selon Keen, les entrepreneurs du monde réel ne sont pas dupes de ces pseudo-discours économiques scientifiques : ils savent que « la plupart des économistes racontent des contes à dormir debout » ; ce qui provoque le divorce entre leur univers fictif et le monde concret. Aussi, les paradigmes et autres modèles économiques proposés comme économie scientifique sur lesquels peut se fonder un Etat pour gérer les affaires publiques dans leur ensemble, sont des supercheries, de la magie ou de la prestidigitation qui fait illusion sur son contenu propre. D’où le fait que la politique économique, analysée par les économistes eux-mêmes, n’a plus de sens. En raison des échecs successifs des modèles économiques adoptés et appliqués par les Etats contemporains, ceux-ci ne savent plus à quel saint se vouer. Car ils ont fini ainsi par perdre la direction de leur destin. Pire, contrairement à la physique, qui progresse par contradiction des visions et des concepts antérieurs, en économie, les doctrinaires et autres thuriféraires de cette discipline vivent dans des certitudes réfractaires à toute tentative critique. Et les élites politiques qui ont la naïveté de les écouter, jurent à l’unisson qu’aucune autre politique économique n’est possible en-dehors de celle qu’elles pratiquent, même si elle conduit à des impasses en matière de la réduction du chômage, de l’augmentation des inégalités, de la stagnation du pouvoir d’achat et, donc, des salaires etc.

       C’est pourquoi, remarque encore Gaël Giraud dans sa Préface, contrairement aux sciences de la matière, par exemple : « la science économique, elle, et c’est une autre leçon de ce livre, refuse d’admettre ses erreurs – sinon sur un mode strictement rhétorique. Du coup, elle se révèle incapable d’apprendre de ses échecs. Et, de fait, alors que toutes les sciences ont été profondément réélaborées au cours du XXème siècle (que l’on songe à la théorie ensembliste des mathématiques, à la mécanique quantique et relativiste, à la génétique etc.), l’économie contemporaine elle, n’est rien d’autre qu’un affinement plus ou moins sophistiqué d’un paradigme issu de la « psychologie rationnelle », élaborée au tournant des années 1870. » (p.13) Dès lors, l’intérêt majeur de L’imposture économique réside dans la volonté de son auteur, Keen, d’entreprendre une déconstruction profonde, systématique et raisonnée de l’économie prétendument scientifique. Il démontre qu’un autre monde est possible en dehors de celui de l’Homo economicus ; un monde sans les banquiers privés qui ne cessent de créer de la monnaie en aggravant l’accumulation des dettes des pays, qu’ils soient riches ou pauvres ; surtout, un monde où la puissance publique redeviendrait souveraine en assumant sa mission fondamentale, à savoir stabiliser le système économique qui, sans cette intervention nécessaire, connaît une situation permanente d’instabilité. Mais, ce serait difficile puisque tous les pays sont pris dans le piège des tentacules de la pieuvre financière et/ou de ses tenants. S’il y avait un seul Etat au monde qui serait en dehors de ce paradigme de l’économie libérale mondialisée, il pourrait, en réussissant mieux dans la gestion économique souveraine de ses affaires publiques, servir d‘exemple aux autres. Hélas !

     En réalité, l’action de la « malintocratie » opère une inversion des valeurs, comme Platon, en son temps et dans La République, avait déjà attiré l’attention de ses contemporains sur le désastre de ce phénomène. Il montre que le sens même de la justice, de la tempérance, de la mesure, de la prudence dans la Cité consiste dans la domination des Philosophes-Rois sur les soldats et de ceux-ci sur les laboureurs, les paysans etc. ; une telle symétrie et un tel équilibre, en tant que ordre juste de la nature des choses doiventt être observés dans chaque citoyen lui-même, en l’occurrence, la soumission des instincts ou désordre par excellence au cœur et celui-ci à la raison, lumière et noblesse de l’être humain. Une cité ne peut se gouverner, ni un individu se maîtriser si les laboureurs et autres paysans prennent le pouvoir à la place des philosophes-Rois et des soldats et si les instincts exercent une suprématie sur la raison. Qui donc est encore maître de soi-même lorsque que les besoins et les désirs, entre autres sexuels, envahissent son être, s’imposent à lui et dominent sa raison ?

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Déclin et fin d’un temps ?

      Cette représentation des phénomènes peut se ramener à deux dimensions. En réalité, nous avons deux cerveaux : le cerveau du haut et le cerveau du bas. Celui du haut contrôle toutes les activités de notre organisme, c’est-à-dire la totalité de notre être. On sait que notre conscience, quelque bornée et imparfaite qu’elle soit, et la raison sont les sources de nos plus nobles et éminentes productions, comme la philosophie, la science, l’art sous toutes ses figures etc. Le cerveau situé au sommet de notre être compte entre 100 et 300 milliards de neurones ; autant qu’il est aussi complexe que notre belle galaxie. Le second cerveau est qualifié par les sciences du vivant de système nerveux entérique. C’est celui qui régule nos fonctions digestives. Il contient entre 100 et 500 millions de neurones. C’est lui, dit-on, qui gère aussi les fonctions motrices et sécrétrices du tube digestif en toute autonomie. Or, quelle que que soit sa forme d’intelligence (habileté, capacité, prouesse dans la gestion des fonctions du système digestif), il n’en demeure pas moins qu’il siège dans l’abdomen. C’est la zone des besoins insatiables, toujours renaissants, bref du désordre en puissance, absolument incontrôlable par la conscience. En ce sens, il figure tout à fait la « malintocratie » qui a des désirs et des besoins infinis en matière de l’accumulation du capital, de la chrématistique. Par ces facteurs qui la définissent et la caractérisent, cette nature incommensurable dans ses exigences, besoins et désirs         est la forme même du système nerveux entérique. Ainsi, dans l’être humain, c’est ce système qui a réussi à s’emparer du cerveau identifié au sommet du corps encapsulé dans la boite crânienne ; le bas devient dominant par rapport au haut et il lui impose sa vue du sein des ténèbres, c’est-à-dire du magma en ébullition, en fermentation des déchets de l’intestin et de l’abdomen. C’est pourquoi, notre monde est celui de Nyx : ce qui est presque sans espoir d’avenir radieux pour les peuples de demain.

     A titre d’exemple, les financiers internationaux spéculent de plus en plus, de nos jours, sur les bonnes terres agricoles dans les pays du Sud, notamment en Afrique noire avec la complicité des élites politiques. Elles agissent ainsi contre l’intérêt de leurs peuples « pour une poignée de dollars » ou d’euros sur leurs propres comptes dans les banque des pays du Nord. Elles arrachent les terres aux agriculteurs, aux paysans, aux premiers occupants et propriétaires de ces terres qu’ils mettent en valeur pour le compte de leurs maîtres et intermédiaires européens et chinois. Les capitaines d’industrie du Nord sont désormais saisis par la folie de l’agro-business au détriment des populations affamées du Sud. Ils n’ont aucun égard pour elles au point de se comporter, comme autrefois, en esclavagistes. Seuls quelques pays subsahariens encore souverains défendent farouchement l’intégrité de leur territoire, comme le Burkina Faso, le Sénégal, le Ghana, le Zimbabwe, le Botswana etc. Autrement, il semble que le passé (du XVIe au XIXe) revient au galop : de nouveau, les élites politiques des pays africains se laissent manipuler, comme autrefois, par des esclavagistes. Elles sont à nouveau prêtes à capturer, à livrer et à vendre leurs propres frères – cette fois-ci, ce sont leurs terres qu’on leur arrache – aux étrangers qui s’enrichissent sur le dos des pauvres paysans. Ce ne serait plus un commerce triangulaire, mais un esclavagisme opérant localement.

   Nos propos ne sont guère exagérés quand on lit la teneur d’un récent article du « Canard enchaîné » qui aborde et que nous citerons longuement, de façon à la fois ironique et grave, les problèmes contemporains d’expropriation des terres en Afrique noire. En effet, cet hebdomadaire écrit : « DANS un solide dossier, le toujours combatif mensuel « CQFD » rappelle que l’accaparement des terres agricoles du Sud par des groupes financiers à des fins spéculatives s’est généralisé depuis le krach de 2008.

   Voyez le français Bolloré, actionnaire majoritaire d’une société luxembourgeoise (tiens donc, luxembourgeoise !) qui exploite plus de 100 000 hectares en Afrique. La Socfin, Société financière des caoutchouc, y produit huile de palme et caoutchouc, et ne cesse de s’étendre, ce qui finit par énerver considérablement ses riverains. Réunis en une « Alliance internationale des riverains des plantations Socfin-Bolloré », ils multiplient depuis deux mois les actions contre celui qu’ils voient comme un accapareur.

       Mais non, rétorque-t-on en substance chez Bolloré[33], nous n’exploitons pas à mort les forêts tropicales, nous ne poussons pas des villages entiers à la misère ! D’ailleurs, écrit dans un édifiant communiqué de presse Hubert Fabri, président de la Socfin, les victimes, c’est nous, et notamment notre filiale au Cameroun, qui a été « confrontée à de graves exactions » depuis le 23 avril : blocage des accès aux sites, chef du département technique « roué de coups”, groupes d’individus « armés de machettes, de gourdins ou de faucilles, pour couper nos régimes de fruits et les emporter en camion ». Salauds de Camerounais , qui vont jusqu’à voler les fruits que les Luxembourgeois leur font fort aimablement produire !

      Et de rappeler, la main sur le cœur, que les filiales de sa société ont « toujours agi dans le respect des lois des pays où elles s’implantent et en harmonie avec les communautés qui voisinent ses installations « , que « chaque transaction est parfaitement documentée « , etc. Heureuse coincidence : à peine Hubert Fabri avait-il publié ce communiqué que l’on apprenait qu’il était poursuivi par la justice belge pour évasion fiscale, blanchiment et faux (procès prévu pour novembre), et qu’une deuxième enquête était ouverte à son sujet pour faits de corruption.

      C’est à se demander si les riverains ont vraiment tous les torts de leur côté … Et peut-être même que la quarantaine de militants du collectif des Congolais à Paris, de la Confédération paysanne et du ReAct, qui, vendredi 5 juin, à l’occasion de l’assemblée générale réunissant les actionnaires de Bolloré, se sont installés à Puteaux devant son siège social, armés de bêches et de brouettes, aux cris de : « Nous n’avons plus de terres à cultiver dans notre pays, aujourd’hui nous venons planter du manioc dans votre pelouse, monsieur Bolloré ! « , oui, peut­ être qu’ils ont de bonnes raisons de hausser le ton. Voir la Socfin rafler des milliers d’hectares de terres au Cameroun, au Cambodge, en Côte d’Ivoire, en Sierra Leone et au Liberia pour y faire fructifier ses plantations industrielles, ça peut énerver quand on n’a pas le moindre lopin à soi … » (Le Canard enchaîné– mercredi 10 juin 2015 )

      Il faut dire que le jour où les Africains se réveilleraient de leur sommeil profond ou comateux, ils se retrouveraient fort dépourvus de leur continent, considéré comme l’avenir de la survie de l’espèce humaine de demain, après en avoir été l’unique origine. Car celui-ci deviendrait la propriété exclusive des autres peuples de la Terre. Alors, ils n’auraient plus que leurs yeux pour pleurer et leur conscience, enfin, éveillée pour se lamenter.

2chaos

[1] Egypte pharaonique. Nouvelles recherches sur l’histoire juridique, économique et sociale de l’ancienne Egypte, L’Harmattan, Paris, 2004.

[2] Le Problème de la monnaie dans l’Egypte antique avant Alexandre.

[3] La question de la monnaie en Egypte ancienne.

[4] La vie des douze Césars

[5] L’économie du monde romain et La banque et les affaires dans le monde romain

[6] Le pain et le cirque. Sociologie historique d’un pluralisme politique.

[7] Le monde romain de 700 av. JC à 73 ap. JC

[8] Xénophon, Economique, Traduction E. Talbot, revue et annotée par F. de Parnajon, Hachette, Paris, 1889.

[9] Aristote, Les politiques, Garnier-Flammarion, Paris, 1990, p.119)

[10] Aristote, Ethique de Nicomaque, Garnier-Flammarion, Paris, 1965, p.135

[11] Ibid., p. 135

[12] Aristote, Les Politiques. Op.cit., p.115-116

[13] Certes, Aristote n’utilise pas expressément la notion de valeur en économie telle que cette notion aura plus tard une valeur dans les théories économiques des Temps modernes. Il n’en demeure pas moins que ce sont les analyses d’Aristote qui vont permettre l’émergence du concept de valeur en économie.

[14] C’est nous qui soulignons expressément cette expression pour prouver qu’Aristote a bien abordé la valeur des marchandises pour insister outre mesure sur cette notion de valeur, conformément à l’esprit et à la vision du monde de son Temps. Aristote est un homme conditionné par l’esprit de son Temps et non pas un Dieu hors du temps.

[15] Piron Sylvain, « Albert le Grand et le concept de valeur » in Hal Id. halshs-00524525. https://halshs.archives-ouvertes.fr, octobre 2010

[16] Aristote, Les Politiques, Garnier Flammarion, Paris, 1990, p.119

[17] Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Tome I et Tome II, Garnier Flammarion, Paris, 1999

[18] Selon un article d’Encyclopédie Universalis, « la physiocratie ou “gouvernement de la nature” est une école d’économistes qui occupe une place éminente dans l’histoire de la pensée économique puisqu’elle marque une vive réaction contre un mercantilisme dépassé et qu’elle peut être considérée comme la première manifestation de la pensée scientifique libérale. » Les physiocrates considèrent que la richesse d’un pays consiste en la richesse de tous ses habitants et non pas seulement en celle de l’Etat. Celle-ci réside dans tous les biens qui satisfont un besoin et non pas dans des métaux précieux qu’il sied de thésauriser. Mieux, la richesse doit être produite par le travail. A l’instar d’Aristote, eux aussi pensent que la seule activité réellement productrice est l’agriculture. La terre multiplie les biens. A l’inverse, ils considèrent que l’industrie et le commerce sont des activités stériles.

[19] Les économistes libéraux américains se sont fondés sur ce principe magique pour imposer au monde les désordres sur les marchés. Le triomphe du libéralisme toujours en cours dans tous les pays du monde impose à un Etat, autant dire aux élites politiques, de s’abstenir de toute intervention sur le marché. C’est le laisser-faire, la libre concurrence des acteurs économiques et financiers. La « main invisible » veillera à trouver l’équilibre dans le désordre. Tout se passe comme si l’intelligence humaine est frappée soudainement de cécité. C’est comme si on demandait à un cyclone de limiter par lui-même ses ardeurs, sa fougue et sa force pour éviter de causer d’innombrables dégâts dans les lieux où ils passent. C’est ainsi qu’on a livré à la dévoration sans merci les plus petits, pays et secteurs industriels, économiques etc., aux plus grands, telles que les entreprises américains.

[20] Des principes de l’économie et de l’impôt, Payot, Collection “Bibliothèque scientifique”, Paris, 1990

[21] Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Garnier Flammarion, Paris, 1999

[22] Ce concept dangereux qui a mis aujourd’hui tous les pays sous sa botte, a conduit à un état présent de l’économie devenue une industrie financière perfide et cynique : c’est la délocalisation des moyens de production, source des emplois dans les pays où les coûts de la main-d’œuvre sont bas. L’économie s’est pervertie : il ne s’agit plus de faire travailler des gens, mais de produire de l’argent pour l’argent.

[23] Les conséquences économiques de Winston Churchill et plus tard, il complète ses analyses sur cette question par un autre ouvrage en 1931 : Traité de la monnaie

[24] On voit très clairement que la vue des théoriciens économiques est fort différente des soucis des Etats. Dans le sens du bon fonctionnement des structures étatiques, l’une des fonctions de l’Etat est de veiller au bien-être matériel des citoyens en favorisant, par une politique économique dynamique, leur plein emploi. Les économistes ont, à la place de la raison, la rentabilité financière.

[25] Capitalisme et liberté, Trad. A.M. Chamo, Leden S. Editions, Paris, 2010

[26] In The Counter-Revolution in Monetary Theory

[27] Une telle thèse est une erreur monumentale. En effet, pendant la crise de 2008, sans l’intervention de la FED, donc la mobilisation de l’argent public pour sauver les grandes banques américaines, l’économie des Etats-Unis serait encore dans un piètre état. Donc la théorie de la monnaie ou financiarisation de l’économie est totalement fausse.

[28] Aristote, Les Politiques, 1, 9-1256b, Garnier Flammarion, Paris, 1990, p.118-119

[29] Le Cygne Noir, Les Belles lettres, Paris, 2008

[30] Investissement Direct à l’Etranger

[31] François Chesnay, La Mondialisation du Capital, Syros, Paris, 1994, p.261

[32] Dans son ouvrage La Fin du travail, Jeremy Rifkin montre justement que les grands capitaines d’industrie américains conçoivent des robots pour remplacer les ouvriers dans les usines. Car ceux-ci sont plus performants, travaillent en permanence sans être fatigués. En outre, ils ne réclament pas d’augmentation de salaire ni de congés payés. C’est la solution pour dégager des bénéfices colossaux et une rentabilité à toute épreuve.

[33] Vincent Bolloré règne déjà en maître sur un grand nombre de ports de l’Afrique subsaharienne. Pour certains d’entre eux, il les a acquis de force ou en sous-estimant la valeur réelle, comme une grande partie du port d’Abidjan. Contrairement à ce que l’on continue d’enseigner dans les lycées et les Ecoles de commerce en France, Vincent Bolloré ne peut soutenir raisonnablement que les pays africains sont pauvres puisqu’il y réalise des bénéfices colossaux qui donnent la suprématie, la rentabilité, la productivité à ses affaires en France. On le comprend : il est devenu l’un des homme les plus riches et les plus puissants en France grâce aux pays africains. Et le journal satirique l’a souligné à plusieurs reprises.

Références bibliographiques

 

-Andréau Jean, L’économie du monde romain, Editions Ellipses, Paris, 2010, 282p

                     La banque et les affaires dans le monde romain : IVe siècle av. J.C. – IIIe siècle ap. J.C., Le Seuil, Paris, 2001

 

  • Aristote, Economique, Edit. et trad. B.A. Groningen et A. Wartelle, Les Belles Lettres, Paris, 1968
  • Ethique de Nicomaque, traduction, préface et notes par J. Vorlquin, Garnier Flammarion, Paris, 1965
  • Chesnais François, La mondialisation du Capital, Syros, coll. ‘Initiatives économiques’, Paris, 1994
  • Daumas François, « Le problème de la monnaie dans l’Egypte antique», In Mélanges de l’Ecole Française de Rome, 1977, vol.89, N°89-2, p.425-442
  • Encyclopédie Universalis

 

  • Friedman Milton, Capitalisme et liberté, Trad. A.M. Chamo, Leden S. Editions, collection A Contre/Courant, Paris, 2010
  • Gentet Dider et Maucourant Jérôme, « La question de la monnaie en Egypte ancienne», In Revue de Mauss, Octobre 1991, 13, p.155-164
  • Keen Steve, L’imposture économique, trad. Aurélien Goutsmedt, Les Editions de l’Atelier, Paris, 2014
  • Keynes John Maynard, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, Payot, Collection “Bibliothèque scientifique”, Paris, 1990
  • Marx Karl, Capital, Gallimard, coll. ‘Folio Essais’, Paris, 2008
  • Menu Bernadette, Egypte pharaonique. Nouvelles recherches sur l’histoire juridique, économique et sociale de l’ancienne Egypte, L’Harmattan, Paris, 2004, 391p

-Piron Sylvain, « Albert le Grand et le concept de valeur » in Hal Id. halshs-00524525. https://halshs.archives-ouvertes.fr, octobre 2010

-Platon : La République (Garnier Flammarion, Paris 1966)

       Banquet (Garnier Flammarion, Paris 1998)

  • Ricardo David, Des principes de l’économie et de l’impôt, Garnier Flammarion, Paris, 1999
  • Rifkin Jeremy, La fin du travail, La Découverte, Paris, 1996
  • Schwentzel Christian-Georges (dir.), Le monde romain de 70 av. J.C. à 73 ap. J.C., A. Colin Editions, Sedes, 2014
  • Smith Adam, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Tome I et Tome II, Garnier Flammarion, Paris, 1999
  • Suétoire, La vie des douze Césars, Gallimard, coll. ‘Folio’, Paris, 1975
  • Taleb Nassim Nicholas, Le Cygne noir, Les Belles Lettres, Paris, 2008
  • Veyne Paul, Le pain et le cirque. Sociologie historique d’un pluralisme politique, Seuil, Coll. Point Histoire, Paris, 1976
  • Xénophon, Economique, Trad. E. Talbot, revue et annotée par M. De Parnajon, Libraire Hachette et Cie, Paris, 1899

       Article : « Le Canard enchaîné » du – mercredi 10 juin 2015 – 5

Une réflexion sur “De l’économie réelle à la fiction financière : un organon de prise en otage des peuples de la Terre et de leur servitude volontaire à une minorité vorace, la « malintocratie »

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