L’art du penser autrement dans la Philosophie des Profondeurs. Court dialogue d’un esprit humain avec un « Eon »

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Une figuration de la Philosophie des profondeurs ?

Brève introduction à la Philosophie des profondeurs

 

Il est tout à fait possible de parvenir, avec l’esprit et la raison universels de la Philosophie, à une autre dimension de cette science première et ultime qu’on peut appeler la Philosophie des profondeurs. Celle-ci se gausse d’une quelconque spécialité scientifique, laquelle est très souvent signe de connaissances techniques inclinant à la répétition d’une nomenclature propre à une science. Mais, qu’est-ce donc que la « Philosophie des profondeurs » ? Celle-ci, en tant qu’opération de l’intelligence rationnelle ou activité du penser permet d’accéder au trésor de la pensée synonyme de l’intellection pour créer des dimensions de réalités nouvelles qui rendent possible l’élévation ou le progrès de l’esprit humain. La pensée est un état, synonyme du trésor des connaissances savantes et communes qui sont perpétuellement répétées par l’enseignement ou par l’écriture de livres et de thèses sur ces savoirs figés. A l’inverse, le penser est une activité continue ouvrant des horizons toujours nouveaux à la création de nouveaux savoirs et de sciences novatrices par l’efficience des concepts qu’elle découvre. Le penser est un facteur de progrès continu en tant qu’il est dynamique, contrairement à la pensée qui est une statique susceptible de nous enfermer dans la répétition du même.

 Les extraits de livre proposés ci-dessous s’inscrivent dans le cadre du penser qui n’a de cesse d’interroger les phénomènes pour aller découvrir le fond des choses au-delà de leur apparaître et de la manière dont leur connaissance est instituée par la pensée.

 

Eon

-Sur votre planète, vous autres hommes, avez la démesure pour règle, oubliant que vous êtes confinés, en réalité, au cœur de ce grain de poussière qu’est la terre. Bien que vos instruments techniques, malgré leur perfectionnement, ne peuvent vous permettre de ne contempler qu’un coin semblable à une particule du Cosmos, vous ne pouvez vous empêcher de jurer par votre science. Pourtant, vous êtes, tant que vous existez, définitivement prisonniers des bornes de vos sens. Ceux-ci vous compriment, selon leur mesure, dans les limites de votre monde tridimensionnel. Ce qui est inconnu vous est proche, même si vous imaginez qu’il appartient à de lointains rivages. Les univers parallèles auxquels tu pensais tout à l’heure sont l’œuvre de votre imagination sensible, et même en un sens, de vos rêveries mathématiques : autres fictions de votre nature, qui vous leurrent à leur manière.

Le disciple

-Comment peuvent-ils être s’ils ne sont pas parallèles ?

Eon

-En réalité, rien n’est parallèle. Je ne puis t’expliquer ce que tu ne vois pas tant que nous sommes éloignés l’un de l’autre par la paroi de ta matière, compagne de ta psyché. L’imagination scientifique lèvera le voile sur les structures du Cosmos en vous parlant improprement d’univers tangents ; ce que votre ordre d’idées vous permet d’appréhender. Tout ce qui déborde les mondes à trois dimensions – et il y en a d’autres qui ont une infinité de dimensions comme le vôtre- paraît inaccessible à votre intelligence sous la forme de votre réalité présente. Les cosmos, au sens de vos univers, sont différents, infiniment différents les uns des autres.

Le disciple

-Est-ce possible ?

Eon

-Oui ! Mais cela déborde de beaucoup votre entendement. Tu vois, tu peux concevoir que nous soyons parvenus au centre de la terre en un clignement d’yeux. C’est, bien sûr, une image pour t’indiquer que le temps- durée n’a plus de sens sous cette dimension présente, ni l’espace- contenu. Ce sont vos sens qui vous font percevoir l’espace comme un contenant en forme de cercle. Un jour, peut-être, vous comprendrez que la matière-limite …

Le disciple

-Je n’ai jamais entendu parler de matière-limite !

Eon

-C’est ce que vous appelez la masse noire parce qu’elle est invisible pour vos instruments d’inspection. Vous comprendrez, dis-je, que sa densité est plus importante que toutes les diverses composantes que vous connaissez des Univers par ces mêmes machineries. Les galaxies, les étoiles, les planètes, les gaz ou particules interstellaires représentent, en réalité, moins de 15% de la masse de la matière-limite. Les 85% sont encore des mystères ou des énigmes pour vous. Vous apprendrez aussi, si vous y arrivez, que certains genres de ces particules sont 100 à 10000 fois plus légers que l’atome, par exemple, de l’hydrogène, c’est-à-dire le moins lourd de toutes les particules que vous connaissez à ce jour.

Le disciple

       J’écoutais l’inconnu avec la même perplexité insondable qu’au départ. Je sentais bien que je n’avais pas le même référentiel de compréhension des phénomènes que lui. Et pourtant, j’expérimentais, à son contact, ce que ma raison ne pouvait guère concevoir. Avais-je d’autres choix, en cette occurrence, que de me laisser guider et instruire ? Je me tenais à côté de l’inconnu, tourné dans le même sens que lui, comme si nous regardions une ligne fixe face à nous. Mais il était toujours séparé de moi par cette bulle de lumière qui, cependant, ne me le rendait pas transparent. Ma stupeur était telle que j’étais presque muet le plus clair du temps. J’avais le sentiment d’un bonheur indicible, de vivre quelque chose d’exceptionnel.

Eon

-Quand je te disais tout à l’heure que nous sommes au centre de la terre, il faut que je précise le lieu. Lorsque tu regardes un schéma de l’infra- structure de cette planète, tu vois d’abord le granit (sial) sous lequel gît le basalte (sima). Nous avons traversé les trente-trois mille mètres de cette dernière couche. Puis, notre parcours nous a conduits jusque dans la zone ultra- basique (péridotites). Malgré son étendue de deux mille neuf cents kilomètres, sa matière vitreuse cristallisée, tu ne t’en n’es pas aperçu. Ce manteau n’est pas encore le centre de la terre.

Le disciple

   Après un bref silence, il reprit :

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Eon

-En réalité, ce que vous appelez nefe, ce noyau liquide et solide qui s’étend sur cinq mille kilomètres, constitue le centre de la terre. En traversant la matière en fusion, tu n’as même rien senti. Pourtant, comme moi, tu y es.

Le disciple

     Alors que j’étais en train de penser en moi-même : « Pourquoi faisons-nous tout ceci ? », l’inconnu me rétorqua :

Eon

-Nous sommes en train d’effectuer ensemble une partie de la mission que je suis venu te confier. Sois patient. Je suis dans l’être et j’ignore ce qu’est le temps- durée.

Le disciple

-Et maintenant, où sommes nous ?

Eon

-Ah ! Tu as réalisé que nous avons changé de station ?

Le disciple

-De station ?

Eon

-Oui ! De station. Sous cette dimension, il n’y a pas de lieu, mais seulement d’état.

Le disciple

-Pourtant, le centre de la terre, comme le cœur du glacier ou encore le tronc, le sommet de l’arbre sont bien des lieux.

Eon

-Pour que tu puisses me comprendre, il est normal que j’utilise les mêmes mots de ton langage et le même référentiel de communication que toi. Aussi, j’emploie les termes usuels que tu entends. Ceci nous rapproche malgré nos modalités d’être si différentes et si éloignées l’une de l’autre. Regarde comment, sous votre dimension actuelle, en parlant un même langage, vous éprouvez tant de difficultés à vous comprendre ; à plus forte raison dans la distance qui nous sépare tous les deux !

Le disciple

       Sur ces mots, l’inconnu disparut de ma vue. Pendant quelques temps, j’étais désemparé. J’ignorais où nous nous trouvions et où il me laissa. Pourtant, il avait l’habitude auparavant de m’informer des endroits que nous pouvions traverser. Cette fois, il ne mentionna le nom d’aucun lieu. J’avais beau tourner sur moi-même, je ne voyais que le vide. Tout était calme enchantement. Je me demandais comment j’allais pouvoir rejoindre mon domicile à Lyon…

Le disciple    

       Toutefois, au cours de cette première d’expérience, quelque sentiment m’assura que je n’avais pas à craindre cette apparence d’abandon. Au bout d’un temps qui me parut durer une éternité, toujours cloué au lieu d’atterrissage, dans un état où sans cesse l’extase du moment, mon paradis, succédait à l’horreur et l’enfer de rejoindre ma condition ordinaire, l’inconnu réapparut devant moi, comme par enchantement. Il me dit alors :

Eon

-Tu as fait ton initiation dans l’univers des pouvoirs de la psyché ; et tu n’as expérimenté qu’une infime partie des forces insoupçonnées qui lui sont propres. Ce que tu as voulu, tu l’as accompli.

Le disciple

-Où étais-tu pendant ce temps ?

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Pouvoir de translation dans les diverses dimensions de l’espace-temps

Eon

-J’étais ici et je te regardais folâtrer dans les airs comme un enfant qui inaugure la marche et auquel les premiers pas, sous la dimension de ta psyché, confèrent un sentiment d’autonomie absolue et de puissance triomphante.

Le disciple

-Comment se fait-il que je ne te voyais pas ?

Eon

-Nous sommes en ce moment entouré d’une infinité d’êtres que tu ne sens, ni ne vois pas. Tu m’aperçois parce que j’ai voulu me rendre visible pour établir nos liens. Pour voir les autres êtres, il faut accéder à ma dimension d’être. Ou alors, il aurait fallu que ta communauté d’origine te conférât ce pouvoir semblable à celui qui est dans la psyché de personnes que vous appelez sorcières. Celles-ci ont non seulement la faculté d’extraire aisément leur psyché de son enveloppe corporelle, mais elles ont aussi le pouvoir d’apercevoir à tout moment, selon leur volonté, des êtres vivants invisibles aux yeux des sens adaptés à votre survie sur cette terre.

Le disciple

       J’avais quelques notions des forces de la psyché dont certains individus, dans les pays africains, sont doués ; et peut-être aussi sur les autres continents. Mais, malgré de longues études sur ces phénomènes paranormaux, beaucoup de faits continuent de m’échapper, comme si j’étais condamné à rester ignorant à leur sujet. Mon hôte s’aperçut de l’errance de ma pensée. Je repris mes esprits pour pouvoir suivre son raisonnement.

Eon

-N’oublies pas ceci : vous n’êtes pas tout seuls sur cette planète. Votre forme de vie et la dimension sous laquelle vous fonctionnez sont une figure particulière parmi tant d’autres. La plupart, voire la majeure partie des formes d’êtres, tels que je les vois en ce moment, qui te regardent, qui passent leur chemin, qui vont et viennent, sont invisibles par essence. Beaucoup d’autres, à la manière des éléments de la matière, qui proviennent de l’origine même de l’explosion de votre univers, comme vous le pensez, et que vous appelez nutrinos, vous traversent constamment et tous les jours de part en part ; par nécessité et sans intention de mal ou de bien faire. Ce fait, tu ne peux même pas l’imager, et pourtant 66 milliards de nutrinos émanés du soleil bombardent votre peau à chaque seconde : ni leur charge, ni leur saveur, ni leur forme ne sont perceptibles. Il est vrai que certains êtres, en raison de leur matière incompatible avec la vôtre, peuvent vous blesser en passant à travers votre entité corps- sensation/ psyché. Celle-ci a, au moins, le pouvoir de voir quelques formes de vies invisibles au corps.

Le disciple

   Je n’arrivais pas à le croire, mais je me contentais de le suivre comme un élève docile par rapport à son professeur :

Eon

-En réalité, la terre ne se dévoile à vous et ne vous montre des formes de vie parmi tant d’autres qu’imparfaitement, toujours partiellement. Elle garde, par dévers elle, les fonds de la vérité et de la réalité. Autrement, il y a bien longtemps que vous auriez utilisé la connaissance de ces fonds ou de certains de ses secrets redoutables et destructeurs pour vous effacer de sa surface. On le voit : le peu que vous en connaissez et exploitez l’est, sous l’angle, essentiellement dangereux. Elle sait mieux que vous, qui représentez une espèce de vivants parmi d’autres, que la vôtre n’est pas la plus belle- mais seulement belle à sa manière- ni la plus pure de ses créatures. Malheureusement, c’est celle dont la conscience ignorante est habitée par le mal. Il suffit de vous observer vous-mêmes pour garder le silence sur cette évidence.

Le disciple

-Je peux comprendre le sens de ce qui vient d’être dit. Toutefois, dans mon contexte culturel, je me demande pourquoi on m’a toujours refusé l’éveil de ma psyché à ces réalités inapparentes.

Eon

-Tu le sais bien. Les mondes, sous leurs dimensions spécifiques, ne sont ni permutables ni interchangeables. A la naissance, tu as été privé des pouvoirs de la psyché et donc tu ne peux effectuer des transgressions d’univers. Ce que ces personnes perçoivent des réalités non sensibles ne sort jamais de leur cercle ou des réalités qui lui sont propres. Elles ont suffisamment de forces pour garder entre elles le secret de leur vision.

Le disciple

     Après quelque moment de silence, l’inconnu reprit :

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La quête des mondes et des formes différents des nôtres

Eon

-Il y a des formes humaines sous la dimension invisible qui sont à l’envers de celles que tu vois. Quelque beauté vous habite sous le jour ; et toutes les figures existantes ou vivantes ne l’ont pas en partage ; ni même celles qui empruntent votre matière vivante pendant un laps de temps ; le temps d’une vie sur terre. As-tu déjà vu un être humain qui use des bras, comme vous le faites des jambes, pour marcher ? En as-tu déjà vu avec des ailes sous les aisselles ? Certaines d’entre ces figures, comme celles qui ont jusqu’à trente paires d’yeux, habitent dans le corps de quelques-uns d’entre les congénères des sorciers.

Le disciple

-Quel étrange monde !…

Eon

-Tout ce qui existe dans l’univers est lumineux par son essence propre, me fit remarquer mon compagnon, dont la puissance qui émanait de son être m’emportait malgré moi.

Eon

-Contrairement à vos théories physiques, poursuit-il, ce n’est pas forcément la lumière du soleil qui confère aux êtres cette luminosité. Autrement, les particules que vos machines font émerger des profondeurs quasi insondables de la matière seraient invisibles. Pourtant, elles vous apparaissent chargées de lumière. Chercher l’essence de la Lumière elle-même, telle demeurera encore l’ultime objet de vos investigations de demain. Mais, votre monde passera, et vous avec lui, sans aucun espoir d’y parvenir un jour. Car la Lumière est l’Origine de tout. L’éternité gît en son cœur.

Le disciple

-Je comprends alors pourquoi ces êtres aquatiques, qui ne sont ni des poissons ni rien de ce que nous connaissons déjà, soient luminescents.

Eon

-Oui ! Tu le constates toi-même : en ces abysses, aucun rayon du soleil ne peut pénétrer. Certains de ces êtres, qui ne sont point des monstres, comme vous l’imaginez d’habitude, et que tu ne peux qualifier correctement faute de vocabulaire adéquat, se nourrissent de la chaleur émergée des entrailles de la terre ; là où nous étions tout à l’heure. Cette faille, que tu vois en train de cracher des volutes de magmas incandescents, ceinture la terre en ce lieu et communique à ces vivants la densité de la chaleur des volcans sous-marins en perpétuelle éruption. Regarde comme des milliards d’habitants pullulent tout le long de son cours. D’autres se passent aisément d’une telle chaleur : leur corps possède en soi-même des laboratoires qui produisent de l’énergie continue pour les maintenir en vie. Peux-tu imaginer de tels êtres à la surface de la terre avec les faibles pouvoirs de tes sens ?…

Eon

-Je sais qui est le personnage que tu viens d’apercevoir derrière moi, même si j’ai vécu bien avant lui selon l’ordre de ton temps. Je peux même avoir instantanément le reflet de toute son œuvre, suivant ma volonté, et la comprendre en totalité. En fait, le discours scientifique matérialiste est une forme de raison des choses. Ce n’est pas l’intelligibilité, par excellence, à laquelle vous ne pouvez accéder parce que vous ne pouvez pas sortir des limites infranchissables de votre corps- sensation. C’est une forme de pensée qui est, malheureusement, prisonnière de sa propre méthode, de son propre système de construction des phénomènes. Peut-il faire autrement que de concevoir le monde, votre petit cosmos, ce grain de poussière parmi tant d’autres univers, de façon si étroite ? Et pourtant, les univers sont infinis par leur nombre et par leurs dimensions. Pire, votre intelligence ne réduit-elle pas votre mode de réalité (le monde qui vous constitue et vous comprend en totalité) à un système d’objets reliés par des rapports universels ? Cela signifie-t-il que les choses sont réellement telles que vous les construisez, même si vos instruments de pensée et de pouvoir leur semblent adaptés ?

Le disciple

   J’étais désemparé par un tel mode de questionnement. A vrai dire, nous n’avions pas la même manière de comprendre ni de dire les choses. Aussi, je préférais plutôt l’écouter, le plus souvent, que de rivaliser avec lui sur ce terrain de raisonnement tellement différent de l’intelligence ordinaire qui caractérise notre humanité.

         L’inconnu se tut avant de poursuivre ses observations.

Eon

-Le malheur du vivant pensant réside dans ses illusions qui le leurrent. Le corps-sensation le tient bien en son pouvoir ; et de façon absolue.

Le disciple

     Puis, après un bref silence, il remarqua :

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Forme de l’inconnu de la science : l’ignorance

Eon

-Heureusement, votre science contemporaine revient de ses superbes imaginations du passé ! Elle commence à voir poindre à l’horizon de son futur immédiat les lumières de son ignorance de la nature réelle des phénomènes. Elle se réveille des illusions de son pouvoir et de son savoir supposés. Seuls les ignorants, et ceux qui sont sous l’empire de leurs chimères, croient encore que votre débile raison, fille du corps- sensation, peut avoir accès à tous les secrets des cosmos ; qu’elle peut pénétrer tous les abîmes opaques de votre propre cosmos. La science perd ainsi sa vaine prétention à devenir une sorte de Jupiter, figure d’un dieu quasi omniscient. Elle redevient humaine en retrouvant les limites de l’humilité de son auteur, le vivant- pensant.

Le disciple

       Je faisais des efforts autant que je pouvais pour le suivre dans cet échange.

Mon visiteur marqua de nouveau un bref moment de silence avant de poursuivre.

Eon

-En réalité, ce qui est à peu près conforme aux faits, gît en la foi ou en la pensée que tout est possible. Vous pouvez tout penser sans épuiser la complexité des phénomènes. Et ces derniers sont eux-mêmes concevables sous la double structuration suivante : le vrai ou le réel, sachant qu’aucun vrai, aucun réel, qui est une forme de modalité de penser ou d’être, n’épuise pas la vérité ou la réalité.

Le disciple

   Il se tut et me regarda droit dans les yeux, avant de dire à mon intention :

Eon

-Demain, je veux dire, dans un avenir prochain, tout sera éclairé par les lumières d’une nouvelle science qui convaincra l’Homme de son impuissance à devenir dieu. Mais, toi, d’ores et déjà, tu peux te libérer des illusions que la pensée matérialiste est la seule forme de pensée qui puisse exister et lever le voile sur la complexité de la nature des choses. Vous vous illusionnez lorsque vous pensez que la science matérialiste, censée voler, depuis sa naissance récente, de découvertes en découvertes, est la Science. Vous pensez qu’en ce sens, il ne saurait y en avoir d’autres.

Le disciple

-C’est un fait que nous ne parvenons plus à penser autrement, si nous voulons être crédibles aux yeux du monde uniformisé par cette modalité de construction des réalités comme tu le dis.

Eon

-C’est un fait aussi qu’en vertu de l’empire de cette raison, personne ne se donne plus la peine de penser autrement les phénomènes, de les concevoir et de les construire de manière différente. Vous vous contentez de les imposer à croire comme tels. D’où l’hostilité mutuelle imputable aux illusions.

Le disciple

-Jusqu’ici, nous n’avons pas eu d’autres clefs, comme instruments adéquats de la raison, pour déchiffrer les énigmes.

Eon

-Dites plutôt que cette construction rationnelle et matérialiste des phénomènes vous sied bien.

Le disciple

-Certes ! Elle nous rassure et nous rend l’univers intelligent, sans doute, non en lui-même, mais selon nos grilles de pensée.

Eon

-En vous tenant à ce seul mode de penser, vous vous fermez à une infinité d’autres manières de lever des voiles sur les énigmes du cosmos ; et même sur des diverses modalités d’être comme toi et moi en ce moment.

Le disciple

-Ce serait une conception difficile à vulgariser.

Eon

-Pourquoi ?

Le disciple

-Tu le sais mieux que moi. Tu as essayé de m’en rendre compte tout à l’heure. Ce n’est pas de l’ordre du témoignage des yeux du corps- sensation, comme tu appelles ma nature, mais un univers onirique.

Eon

-La raison freudienne a bien exploré cet univers des rêves.

Le disciple

-Mais, dans un but thérapeutique.

Eon

-D’où son succès parmi vous, même s’il ne s’agit que d’une superbe imagination rationnelle, c’est-à-dire une possibilité figurant au nombre de ces infinies voies d’exploration des phénomènes.

Le disciple

       L’inconnu s’arrêta un moment, comme absorbé en lui-même. Puis il poursuivit :

Eon

-Dans tous les cas, ce n’est pas ce que je t’apporte, ni l’objet de cette aventure singulière qui nous lie dans l’expérience de cet instant. C’est un désir de retour dans la condition humaine.

Le disciple

-Je ne saisis pas tout à fait le sens de cette dernière remarque. Est- cela la « mission » ?

Eon

-En un sens, oui !

Le disciple

-Je répète ma question du départ : pourquoi moi ?

Le disciple

         L’inconnu ne me répondit pas sur le champ. Il se leva et me fit signe d’en faire autant. A l’instant même où je me tenais debout, nous n’étions plus dans le salon. Nous nous trouvions au sommet d’une colline. Nous étions encerclés par une mer immense qui nous isolait. Je me figurais, avec quelques frayeurs, que nous étions abandonnés sur une île. Nous étions environnés d’un calme enchantement, plongés dans un silence quasi religieux.

Eon

-Regarde, me fit l’inconnu, la solitude de cette île. Elle est seule et pourtant, tout est densément peuplé d’êtres de natures infiniment variées. A sa base, que de vies aquatiques ! L’air qui te fouette en ce moment, qui ne cesse de balayer l’île dans tous les sens, est chargé d’autres formes de vies. De minuscules particules s’y multiplient à la manière des vivants perceptibles. Certaines d’entre elles agissent en ce moment même dans ton organisme qu’aucun de vos instruments technologiques ne peuvent percevoir. Elles sont susceptibles de causer en lui des infections graves ou mortelles. Elles ne sont pas seules pour autant, puisque la limite de l’inerte et du vivant, le biochimique, est un vaste champ de batailles continues que les unes se livrent aux autres. Sur l’île elle-même, ce rocher qui nous porte, chacune de ses anfractuosités, chaque interstice, chaque grain de sable est plein d’êtres grouillants. Si tu prenais une petite quantité de poussière dans le creux de ta main, et si tu pouvais voir ce qu’elle contient, ce que chaque grain cache, tu aurais l’impression d’observer des océans de vies… Et pourtant, l’île est comme esseulée parmi tout cela.

Le disciple

   L’inconnu s’arrêta et se tourna vers moi :

Eon

-J’étais comme toi, sous ta condition présente, une solitude douloureuse.

Le disciple

-Comment sais-tu que je suis seul ?

Eon

-Quand tu changeras d’état en quittant ton statut provisoire de vivant existant pour accéder à l’être, tu appréhenderas beaucoup de réalités.

Le disciple

-Pourquoi faut-il attendre demain alors que mon désir est actuel ?

Eon

-Chaque condition ou modalité de vie a son intelligence propre, a son savoir qui lui tient lieu de lumière.

Le disciple

-Certes ! Mais tu ne me dis pas comment tu sais que je suis seul.

Eon

-L’esprit, dépouillé de l’obscurité et des bornes infranchissables du corps -sensation, est, et sous cette condition il a un savoir plus ample. C’est ainsi que je connais toute ton histoire en observant ta psyché, semblable, sans lui être identique, de mon être. C’est la « vie » humaine sous une autre forme. Elle s’y résume en totalité, de ta naissance à ton instant de mort, comme le reflet du visage dans une glace. On peut ainsi en faire le tour par un examen minutieux. Ton corps- sensation l’égrène à sa manière, lentement, douloureusement dans les mailles du temps qui te conditionnent…

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Le disciple

-Je n’ai pas désiré venir en ce lieu autant que je sache.

Eon

-Certes ! Mais j’ai un ascendant sur ta volonté en raison de ma dimension d’être. Ta volonté suit automatiquement l’impulsion et l’inclination de la mienne…

Le disciple

-Y a-t-il une différence entre psyché et esprit ?

Eon

-Oui ! Je suis à l’état d’esprit ; et c’est pourquoi tu ne peux me voir totalement. Pour être aperçu sous une certaine forme sensible, j’emprunte les pouvoirs d’une entité différente de moi, qui est assez bienveillante pour m’accueillir ou recueillir mon esprit chez soi. En revanche, comme vivant, ta psyché, vouée comme le corps- sensation, à disparaître, dissimule ton esprit que je vois parfaitement. Néanmoins, tu ne peux toi-même le voir parce qu’il est dénué de forme. Mais, de ces phénomènes, nous aurons l’occasion de parler amplement une autre fois.

Le disciple

     Il me parut se recueillir un moment avant de reprendre.

Eon

-Dans ma seconde patrie, l’Allemagne, j’ai bien vécu. Oui, l’Allemagne fut ma seconde patrie, après Axim, comme la Russie de Pierre Le Grand pour Abraham Petrovitch Hanibal, aujourd’hui la France pour toi.

Le disciple

   J’eus l’impression que son visage s’illuminait quand il parlait de l’Allemagne. Alors, je ne pus résister à la tentation de m’interroger : si l’esprit n’a pas de forme qui lui donnerait des expressions diverses, seul apanage du corps- sensation, comme il l’appelle, par exemple, la joie, le sourire, le reflet du rayonnement intérieur sur le visage, la souffrance etc., était-ce possible que je puisse en lire quelques-unes à travers sa présence ? Comme d’ordinaire, il lut ma pensée et s’empressa de me répondre.

Eon

-Tu as raison sur un point : l’esprit est totalement dénué de la faculté d’exprimer quoi que ce soit qui renvoie au domaine du vivant, comme le genre humain. Mais, je précise : ce que tu perçois de mon esprit, et qui te fait penser que je suis capable d’exprimer quelque émotion, appartient aux pouvoirs du djinna, une entité invisible qui m’a accueilli dans le cadre de cette communication. Il crée un espace où ta psyché, emprunt des sentiments du corps- sensation, peut percevoir les intentions que je veux rendre sensibles. Mais la psyché disparaît avec le corps comme le tien. Puisqu’il y a une modalité de vie à laquelle participe quelque matière subtile et non visible, mais qui a le pouvoir de transparaître au mode d’être sous lequel tu vis, le djinna peut incliner cette matière à prendre des formes particulières et à rendre perceptibles mes désirs. Bien que l’esprit ait également beaucoup de pouvoirs, plus amples et plus variés que ceux de ta psyché ou de ton corps- sensation, son mode d’être particulier comporte quelques limites inhérentes spécifiques. Ainsi, je ne peux pas me rendre visible à ta psyché ni simuler l’expression des sentiments qui relèvent de ta dimension de vie présente.

Le disciple

-Je ne suis pas sûr d’avoir bien suivi ton mode de raisonnement, ni d’avoir compris tout son sens. Finalement, je m’aperçois que les choses ne sont pas aussi simples que la construction des raisonnements voudrait nous les faire croire. Il est beaucoup plus commode pour nous de confiner la complexité des phénomènes perceptibles ou invisibles dans le vaste champ de l’irrationnel, même si on ignore la signification réelle de ce qui est sous ce terme. Notre raison est d’autant plus flamboyante, triomphante et orgueilleuse qu’elle se déploie toujours sur du simple. Elle se contente de ramener l’inconnu au connu pour ne pas perdre pied. En fait, elle agit comme si elle avait peur de l’inconnu absolu.

Eon

-Tu commences à comprendre enfin ! C’est fort dommage que je ne puisse, avant le terme de ma mission dans cette rencontre, achever ton initiation à la raison des univers de compréhensions multiples et possibles. Ce que vous appelez explication scientifique consiste surtout à vous contenter de rendre compte de ce qui est. Et celle-ci vous amène à faire preuve d’un orgueil démesuré. Car vous êtes si infatué de votre prétendue supériorité par rapport au reste des vivants que vous oubliez l’essentiel : vous vivez seulement pendant un laps de temps, semblable à une fraction de seconde ; et vous êtes confinés dans une minime dimension d’espace, semblable à un grain de poussière, la terre. Quels que soient les domaines d’exploration et d’investigation, les moyens techniques employés à cette fin, tel que l’univers de la matière perceptible et les réalités de votre mode de vie, le procédé est toujours le même : d’abord, poser 1 pour trouver 2, puis 3 etc. Vos modes de fonctionnement habituels ne sont jamais absents de vos explications dites scientifiques. Sur ce point, il n’y a pas d’envol, de séparation radicale par rapport à l’opinion ordinaire. C’est même de l’opinion synthétisée, raffinée, tamisée.

Le disciple

       Je lui prêtais toute mon attention pour tenter de le suivre dans son mode propre de raisonnement.

Eon

-Vois-tu, continua-t-il, vous êtes seulement éblouis par ce que votre coin de hublot vous permet de voir d’immense, dans votre lieu si minime de cosmos que vous appelez « Big-Bang ». Or, si vous pouviez accéder à d’autres dimensions plus éloignées des banlieues de votre espace cosmique, vous seriez pris de vertige en découvrant une partie infiniment plus grande qui vous demeure jusqu’alors inconnue, à cause de votre impuissance essentielle. Votre orgueilleuse raison deviendrait muette devant la splendeur des univers incommensurables, tant elle serait incapable de trouver des concepts adéquats pour les décrire ou les expliquer. Heureusement, vous n’y parviendrez jamais en vertu de la cécité de votre raison et de l’orgueil de votre espèce.

Le disciple

-Il me semble que tu fais partie de cette espèce.

Eon

-Non ! Du moins, plus sous ce mode d’être. Autrefois, pour parler suivant les termes de la temporalité qui te conditionne, j’en fis partie. C’est pour t’en rendre compte que je suis en face de toi.

Le disciple

-Ce dont tu m’entretiens depuis quelques jours, quelques mois, quelques années peut-être –sous ton mode de communication, la notion de temps s’estompe- est vertigineux. Ce mode de raisonnement, et même ces révélations m’intéressent aussi. J’ai le désir de savoir, d’avoir seul le privilège d’apprendre des choses nouvelles, de découvrir des phénomènes neufs et originaux…

Eon

-Votre conscience, je veux dire, celle de l’homme, prend place dans cette complexité, tel un passager ou un conducteur incompétent qui s’emploierait à apprendre son métier pendant toute sa vie.

Le disciple

-Ma conscience ; tu veux dire ma psyché ?

Eon

-Ta psyché se sert de ta conscience pour coordonner le tout de ta vie ; ce conducteur incompétent ne peut savoir exactement quelle est l’utilité de chaque laboratoire- usine, ni comment il fonctionne dans ses moindres détails. La conscience s’en fait seulement une idée à peu près. Mieux, chacun est précisément à la place qu’il doit occuper pour conférer à chaque vivant sa forme singulière et son mode spécifique de fonctionnement. Ainsi, l’estomac ne peut être à la place du cœur ni à celle des fesses, de la main ; la tête à celle des pieds, les yeux à celle des organes de reproduction, par exemple. La conscience humaine est même impuissante à diriger, à intervenir dans cet ensemble harmonieux, somme toute. Si elle intervient, elle pourrait risquer de perturber l’ordre, elle qui est née d’une étincelle de vie.

Le disciple

         Puis, pointant l’index de sa main gauche vers la foule compacte de gens qui vont et viennent, sans raison apparente, dans tous les sens, il me dit :

Eon

-Tu vois tous ces hommes, qui courent dans toutes les directions, prisonniers de leurs nécessités factices, ils croient tous agir librement, consciemment. En réalité, ils agissent suivant les ordres venus des profondeurs de ces milliards de laboratoires- usines. Aussi, ils ne peuvent avoir une existence individuelle autonome. Ils ne savent pas exactement ce qu’ils font, pas plus qu’ils ne connaissent les soubassements de leur être, qui sont cause de leur personne et de leur conduite ; comme l’impulsion des besoins les font chercher frénétiquement des sources de satisfaction. Regarde ceux qui sont en train de manger ou de boire ; ils ne sont pas libres de ne pas manger ou de ne pas boire. Quand on dit, par exemple : « j’ai faim ou j’ai soif », cela sous-entend la conscience de ces besoins. Il vaut mieux dire : « les milliards de machineries qui me constituent me déterminent à rechercher les aliments dont ils ont besoin pour continuer à fonctionner ». La recherche frénétique de partenaire sexuel, qui est cause de misère absolue et de tourments éternels de chaque vivant, s’inscrit dans cette détermination. Vous n’êtes pas libres de ne pas satisfaire ce besoin, à moins de détraquer les machineries dans le cerveau qui en sont les moteurs. Tel est le sens des guerres, des meurtres, des crimes, des agressions, des viols de toutes sortes ; des divers visages de la violence, en somme, qui déterminent les hommes et les autres espèces vivantes et expliquent leurs actes.

Le disciple

       Je me contentais de suivre mon « visiteur », tant dans l’espace géographique américain que nous parcourions sans visas, les frontières n’existant plus pour nous, que dans son entretien. J’ignorais pourquoi il me tenait tous ces propos, ni où il voulait en venir. Je ne saisissais pas tout le sens de ce qu’il me disait. Mais, sans raison apparente, je m’étais résolu à l’écouter en m’abstenant de le questionner. D’ailleurs, il ne me laissait pas beaucoup de temps pour me livrer, à loisir, à mon dialogue intérieur, puisqu’il continua sans me prêter attention.

Eon

-Beaucoup de peuples sur terre ou des individus, parmi tant d’autres, ont compris qu’une telle complexité des phénomènes frappe d’impuissance leur intelligence. Celle-ci est incapable de tout comprendre. Ils se résolvent alors à donner la priorité à la plénitude de la vie et à minorer toute cette apparence théâtrale que l’homme se donne vainement sur la scène de son existence, tels tous ces hommes et ces femmes que tu vois devant nous. Rester à sa place ? Comme toi, beaucoup d’individus ne voudraient pas s’y résoudre.

Le disciple

         Puisqu’il marqua une pause dans ce qui me semblait être des révélations au regard de mon ignorance, je me mis à penser au cerveau qui permet à l’espèce humaine de comprendre beaucoup de choses. Mais il me paraissait quelque peu impuissant : enfermé dans la boîte crânienne, il était comme prisonnier de soi-même.

Eon

-Tu as raison, me fit remarquer mon compagnon. Comment ta cervelle, composée de milliards et de milliards de laboratoires- usines, dont chacun est infiniment plus complexe que tous les océans de la terre réunis, pourrait-elle comprendre réellement ces phénomènes si immenses, si profonds ? En eux-mêmes, ces laboratoires sont des galaxies. Le particulier est encore un assemblage d’océans, sans parler des milliards et des milliards de formes de vies sur terre, dans les océans et ailleurs, dans les étoiles, les galaxies. Même ce cosmos si admirable, si immense aux dimensions quasi incommensurables, n’atteint pas, pourtant, la taille d’un grain de sable, si on regarde les totalités du cosmos, voire d’autres univers. Tout cela peut paraître absurde par rapport aux capacités de ta cervelle.

Le disciple

-Ce n’est pas tant de comprendre tout cela qui m’obsède ou m’importune, mais de donner sens à ce que je puis en comprendre.

Eon

-Y a-t-il quelque sens à tout ceci ? Tout esprit que je suis, je ne comprends et ne connais que les hommes en vie. Je saisis, comme dans un même instant tous les évènements de la vie de chacun de vous. Mais ce n’est pas dans leurs moindres détails au quotidien que j’appréhende tout d’un individu ; sauf quand je me trouve en face de quelqu’un, comme toi, agissant dans le moment présent. Dans ce cas, tout se déploie devant moi comme un film. Autrement, je ne conçois et ne comprends que les phénomènes qui sont dans le champ de ma dimension. Toutes les autres dimensions qui sont des milliards et des milliards, c’est-à-dire innombrables, je ne puis les connaître ni clairement, ni totalement. Je sais, en revanche, qu’elles existent au même titre que la mienne. Je ne puis y accéder en raison des bornes de mes facultés. Même dans ma propre dimension, il y a encore des formes de réalités et de modalités d’être si indénombrables et indéchiffrables auxquelles je ne puis accéder ni saisir réellement. Aussi, je me contente d’être à ma place dans ma propre dimension.

Le disciple

-Quels liens y a-t-il entre tous ces mondes ?

Eon

-Il n’y a pas de sauts entre les dimensions. Les êtres, qu’on y trouve, sont éternels comme ces dernières elles-mêmes. Mais nous savons cela et nous en avons des perceptions. Il n’y a pas de frontières, à proprement parler, entre les dimensions. Cependant, vouloir en pénétrer d’autres, c’est entreprendre une course au-delà de la vitesse de la lumière, sans assurance d’arriver un jour, pour parler comme vous. Il n’y a pas de temps dans l’être. On ne peut sortir de sa dimension. C’est cette étendue illimitée de nos espaces de dimension qui constitue, en quelque sorte, la borne suprême : elle semble, pour ainsi dire, fixer éternellement chacun de ceux qui accèdent à l’être, comme moi, dans sa zone de dimension. Nous avons seulement, si nous le désirons, la puissance de réintégrer la vie du corps- sensation…

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Recherche des savoirs ou désir des sens ?

Eon

-« Où sont donc parties toutes ces âmes  » dis-tu ? Justement elles sont. En quittant cette vie, celle que tu as encore en partage, elles accèdent à une modalité d’être, comme moi. Et, comme moi, sous cette forme, on n’occupe pas un espace, à l’image d’un vivant sur terre ou à celle d’un astre dans ce que vous appelez le ciel. Etre dans l’Etre ne s’apparente plus à une forme de vie, telle que vous en connaissez sur terre.

     Aussi, l’image même du ciel et de l’enfer sont des métaphores que les religions emploient pour faire comprendre certaines choses, suivant vos catégories d’intelligence, donc les bornes de vos langages. Ceux-ci ne sont pas faits pour accéder à l’inconnaissable, donc à l’incommensurable, parce que leur portée, aussi loin qu’elle puisse s’étendre, ne dépasse guère les bornes structurées par vos sens. Ce sont des indépassables qui vous condamnent au doute perpétuel. Il suffit de voir la résistance de ta raison à admettre que l’expérience que nous vivons ensemble, depuis un certain temps, ait quelque forme de réalité. Vous voulez tout simplifier, tout ramener au connu, à l’expérimental, au vécu ; ce qui est, à proprement parler, votre explication des faits ; une simplification que vous érigez au rang de raison ou de science.

Le disciple

-Si notre explication n’est pas valable, alors comment faire puisque notre raison cherche toujours à comprendre les choses ?

Eon

-En réalité, le fond du problème est le suivant : tout langage, de nature scientifique ou non, sert à établir des bornes, parce qu’il est l’expression d’une conscience toujours en situation. Ce qui est dit est une manière de puiser du vrai dans un creuset, l’espace de cette expression. C’est comme si on prenait de l’eau dans un océan avec un récipient pour remplir un puits, sans espoir de pouvoir le vider de son contenu. Aussi, la pensée qu’elle est censée porter n’est valable que dans cet espace réduit de l’instant d’une parole, qui ouvre tout en fermant. Autrement, grâce à son langage, ce hublot de son être sensoriel sur le monde environnant, l’Homme serait d’emblée savant, et vous ne seriez pas encore en train de chercher, de scruter votre univers.

Le disciple

-Notre compréhension de tous les phénomènes visibles se fonde sur le langage.

Eon

-J’en conviens ! Mais quand le langage construit une borne, quelque vrai que celle-ci contienne, elle rentre immédiatement en contradiction avec d’autres bornes, construites suivant les mêmes déterminations. Vous ne pouvez ainsi ni vous supporter, ni vous tolérer. Chacun devient souverain dans ses bornes au point d’amener toute l’intelligibilité des cosmos dans l’espace de celles-ci. Telle fonctionne également la logique de vos sciences, a fortiori, de vos religions, qui ne peuvent non plus se comprendre en raison de cette position infantile des consciences.

     Cependant, comme la métaphysique philosophique, les religions donnent à penser l’Etre ou, selon nos réalités de l’au-delà de votre vie, Alfomeg, celui que vous appelez Dieu. Vous en avez déjà une représentation, mais non suffisante ni nécessaire pour que chacune de vos religions, à sa manière, tente de s’approprier Alfomeg. Ce qui voudrait dire que vous auriez réussi à résoudre le problème des bornes de vos langages, ordre impossible ; ou que quelque être humain sur votre terre prétendrait l’avoir vu pour parler en son nom. Nous avons déjà discuté des infinis et des dimensions illimitées des cosmos et des univers. Alfomeg est contenant et contenu. Il comprend l’ensemble de ces totalités indéfinies appelées cosmos et chacune le contient à sa manière, sans prétendre accéder à sa mesure.

Le disciple

-Qu’est-ce donc qu’Alfomeg ?

Le disciple

   Au lieu de m’attendre à une réponse claire à ma question, il poursuivit son explication, comme s’il ne m’avait pas entendu.

Eon

-Même sous la dimension d’être, comme la mienne, nous n’en mesurons point la réalité. L’Homme ne saurait constituer son projet sur terre, parce que cette forme d’appréhension d’Alfomeg n’est pas la seule ni dans vos galaxies ni dans votre propre univers. En quittant la vie sous ta forme, et dénué de la matière terreuse, on accède à un certain statut de savoir : nous savons alors qu’Alfomeg est sans en avoir quelque expérience, comme la vision. Nous nous contentons d’être dans nos dimensions, de suivre notre modalité d’être ; et ceci nous suffit. Et ceux d’entre les hommes qui ont tenté, sur terre, de vous donner quelque idée d’Alfomeg, ont parlé selon les bornes de vos langages et ils ont agi suivant votre modalité de vie et d’existence. Il ne peut en être autrement.

Le disciple

-Je peux tout à fait comprendre que nos religions soient filles des limites de nos langages. Cependant, je me demande si les catégories de « bonnes » ou de « mauvaises » gens sont aussi liées aux normes du langage.

Eon

-Vos religions ont appelé « bons » ou « mauvais » des individus en fonction de leurs actes. Mais, ces catégories prennent sens seulement dans l’ordre de la matière vivante. Le corps- sensation souffre et se réjouit. Lorsqu’on quitte la vie, telle que tu l’as encore en partage, ces catégories n’ont plus lieu d’être. Cependant, il est dans la nature de quelques esprits d’agir d’une certaine façon et dont la volonté les porte à demeurer à proximité des vivants. Dans leurs dimensions propres, la plupart d’entre eux préfèrent rester dans l’état d’entité. Si la notion de temps avait un sens pour nous, alors je dirais : les esprits sont dans l’Etre, de façon éternelle, comme un instant illimité. Mais, ceux que leur volonté conduit à rester proches de vous sont à la recherche d’occasions pour prendre possession de la matière vivante. S’il s’agit d’un être humain, cette opération a lieu à la fin du cinquième mois. Ceci se réalise quand le cerveau, moteur de l’ensemble des laboratoires -usines du corps- sensation, est préformé. Mais, vous ne connaissez pas encore celui-ci et vous ignorez toujours ses immenses facultés, telles que celles qui sont exploitées par quelques peuples, comme ceux auxquels tu appartiens. Le cerveau est la conduction qui donne accès au cœur de la matière vivante. Derrière chaque femme fécondée sur terre, se tient un esprit prêt à entrer dans la vie ; ce qui inaugure en même temps sa sortie de celle-ci par la mort. Tout sujet humain est un pont, pour un esprit, entre ces deux pôles, vie et mort. Néanmoins, il n’est en aucune façon affecté par ces deux modes d’être.

Le disciple

         Comme je ne paraissais pas bien comprendre le mode d’action de l’esprit sur le corps, il saisit le sens de ma perplexité et précisa sa pensée :

Eon

-Selon le mode d’être spécifique de ces esprits, ils animent la matière vivante d’une certaine manière. Ils peuvent, selon vos lois, normes sociales et morales, et suivant la nature même des corps- sensations, être antinomiques. Les actes de ces individus peuvent alors, dans certains cas, être considérés comme des maux : viol, vol, agressivité, meurtres. C’est l’ordre du corps- sensation et le corps social qui en pâtit, mais non l’esprit, qui est privé de sensations et de sentiments. Par exemple, j’aurais pu induire mon hôte à te causer des torts et des désagréments que, dans l’ordre du corps-sensation, on appelle mal, souffrances ; comme ta psyché a osé le faire au directeur de société, ou à l’homme qui se masturbait, quoique ce furent des actes bénins. Tous les maux du monde, que tu aurais pu ainsi souffrir, me laisseraient indifférent. Tel pourrait être le mode d’être et de fonctionnement de ceux que vos religions appellent les « condamnés aux enfers ».

Le disciple

-Si je comprends bien, tout humain a une destinée ?

Eon

-Tu sais, comme moi, ce qui, un jour, te conduira hors de cette vie.

Le disciple

-J’en sais confusément la cause.

Eon

-Ce « confusément » est de trop. Tu le sais pertinemment ; tu sembles l’assumer en prenant des précautions, comme si tu pouvais y échapper.

Le disciple

-J’ai donc une destiné propre ?

Eon

-Ce n’est pas précisément ainsi qu’il faut qualifier ce phénomène. Cette entité, que chacun de vous possède en soi, se mêle au point de se confondre avec toute matière vivante et son mode de fonctionnement propre. Votre entité n’empêche pas votre libre-arbitre en un sens. Mais elle peut l’incliner dans certains actes. En réalité, il y a une articulation entre la singularité de votre matière vivante, le mode d’être de votre esprit et la psyché, qui synthétise les événements du cours d’une vie. Par exemple, c’est dans la connexion ou l’articulation entre la matière vivante et la psyché que se situent les maladies en puissances, comme les cancers et les autres pathologies spécifiques ou héréditaires : elles y naissent et se développent à l’insu de la conscience de l’individu lui-même, parfois non détectables par vos médecins et leurs moyens technologiques d’inspection. Si ces pathologies, qui ne nuisent en rien à la liberté des malades en puissance, doivent être appelées leur destinée, alors l’esprit et la psyché constitueraient, en un autre sens et sous une autre forme, la destinée de chacun de vous sur terre.

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La PHILOSOPHIE, SCIENCE PREMIÈRE ET ULTIME

Extraits de : Les amours brisées d’un philosophe africain des Lumières

(Roman philosophique et historique, Mon Petit éditeur, Paris 2012)

 

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