De l’expérience de trois années de maturation en Prépa littéraire Seconde Partie

De Pauline Khalifa.

« Me tournant vers le torero, j’observe que pour lui également il y a règle qu’il ne peut enfreindre et authenticité, puisque la tragédie qu’il joue est une tragédie réelle, dans laquelle il verse le sang et risque sa propre peau. »

 Michel Leiris, De la littérature considérée comme une tauromachie.

I/ Dernières considérations.

A/ « Tu es khôllée, ma chérie. »

Oubliant de mentionner nos très chères khôlles – ou colles pour les psychorigides, je vais profiter de cet oubli pour l’intégrer dans cette seconde partie sur les expériences de la prépa littéraire dans la peau d’une créative-perfectionniste. La khôlle n’est pas à entendre au sens traditionnel du terme comme une punition essuyée au collège ou au lycée. La khôlle est un oral d’une heure de préparation – voire plus comme une heure et demie ou deux heures dans le but de présenter un travail à votre professeur. La khôlle répond à une organisation de la part des élèves et des professeurs. Certaines khôlles sont des commentaires de texte, d’autres des versions de Latin, d’autres des mini-dissertations, tout dépend des exigences de votre professeur. Vous avez dix minutes pour l’ASH (oral de sciences humaines), vingt minutes de parole pour la majorité de vos khôlles, ou une heure selon les modalités de l’oral, et dix minutes de questions, ou quinze minutes de questions et de reprise. L’avantage de la khôlle est d’une part d’être suivi par votre professeur qui peut corriger voire rectifier votre travail, et d’autre part il est en mesure de faire le point sur votre bien-être en tant qu’élève. La première khôlle est toujours un moment fatidique. Nous avons tous notre première khôlle très chère à notre cœur. Et ensuite le temps passe et elles s’accumulent. Et là. Vous êtes anesthésié. Totalement.

La khôlle est un exercice parfait pour s’habituer à parler devant un jury. Mais elle est davantage efficace lorsqu’elle devient une planche. La planche est une khôlle devant toute la classe. Et le véritable défi des planches s’esquisse à travers plusieurs aspects : le premier est de captiver son auditoire, c’est-à-dire de ne pas le perdre, de le regarder avec le sourire ou pas, d’être surtout entendu ; le second, de parvenir à garder son calme et à surveiller son temps face à toutes les éventualités qui s’imposent à vous. Etre dans une classe d’une quarantaine voire d’une cinquantaine d’élèves vous oblige à (faire semblant d’) ignorer les élèves qui parlent, qui lisent, qui mangent, qui dorment, qui vous regardent étrangement ou qui vous sourient. Vous voyez tout comme un professeur. Vous entendez tout. Et cela est une expérience très perturbante mais nécessaire si vous envisagez une carrière dans l’enseignement ou dans les milieux de la communication. Vous serez vite habitué et en mesure de valoriser votre estime de soi et votre confiance. Tout s’apprend, même l’oral. La deuxième modalité de la khôlle – très très rare que j’ai personnellement expérimentée pour le moment deux fois, est la khôlle sauvage. La khôlle sauvage vise à tomber dans un sacré piège. Ce piège se résume à cette formule : vous n’êtes pas averti, un élève s’est trompé de passage, l’élève est absent et on pense que vous en êtes capable… vous passez une khôlle avec une préparation en une heure et vous revenez pour présenter votre ouvrage plus tard ; ou alors vous improvisez sans aucune note potable et ça marche bien. Ou pas.

La khôlle est un jeu de pile ou face dans lequel l’étudiant est amené à faire preuve de répondant, de dynamisme et de détermination jusqu’à la fin de la khôlle. Vous n’y jouez pas votre vie, mais vous apprenez beaucoup en vous impliquant dans la préparation de l’oral. Par conséquent, tout exercice scolaire fait appel à la patience et à l’humilité de l’étudiant, prenant conscience des défauts de son travail et surtout de ses atouts. La valorisation par un professeur ou par soi-même est très importante dans le milieu de la prépa car vous êtes un être humain sensible et très souvent isolé. Votre travail devient presque votre être.

Je vais nuancer mon propos et justifier le choix de ma formule. Parce que vous êtes ou vous vous sentez totalement seul, parce que vous êtes dans un nouveau système comme si vous étiez entourés de boas, et parce que vous devez vous faire votre place, le travail se transforme en peau – votre première ou seconde peau. C’est ce par quoi vous croyez être reconnu dans ce milieu. Et c’est la raison pour laquelle vous souffrez de recevoir de mauvaises notes. Je ne tends pas à faire de la psychologie « bas de gamme » ou à tenir un discours tiré d’une connaissance ou d’une pratique que je n’ai pas. Mon propos n’a certainement pas cette visée. J’atteste juste de la difficulté de l’étudiant : celle de se détacher de la note, alors que depuis l’école primaire l’enfant connaît ce système de notation qu’il a parfaitement intégré. Ainsi, la prépa devient un cadre paradoxal : elle s’appuie sur l’exigence des notes comme critères de sélection aussi bien sur dossier que par le biais des examens du concours, et au même moment, elle encourage les élèves à relativiser vis-à-vis de leurs résultats. Dans une société de production et d’impératifs assommant les individus, la prépa renforce ce conditionnement en ménageant des tensions internes que je soulève. Mon propos n’est pas transcendant, toutefois il participe d’une interrogation personnelle que je ne cesse de renouveler au fur et à mesure de ma scolarité. La valorisation par la note participe d’un processus de compensation tout comme la condition pour l’élève de se sentir reconnu intellectuellement, et non pas seulement socialement.

B/ Méthodes et conseils.

            L’autonomie.

La principale différence entre la fac et la prépa, source de rivalités « bêbêtes » entre les étudiants, réside en la gestion de son travail selon son temps libre. En prépa, le système est encore sur le modèle du lycée. Vous avez plus de trente heures de cours ou légèrement moins, avec peu de temps libre selon les dispositions de votre emploi du temps. Les facultés ont moins d’heures de cours que les prépas littéraires. C’est la raison pour laquelle les élèves de prépa sont souvent débordés et ont des cours très construits sur programmes car les nombres d’heures et de matières sont énormes contrairement au système des facultés. Toutefois, il serait réducteur d’affirmer que les professeurs mâcheraient tout le travail aux étudiants de prépa. J’affirme que leurs cours sont même insuffisants. Tout élève qui croit que les professeurs se chargent d’apporter la becquée se trompe royalement. L’élève de prépa apprend à être autonome en s’appropriant son cours tout en développant ses propres exemples, en lisant, en se cultivant de son côté. Le cours est un fondement, un contenu général qui nous aide énormément. Toutefois, pour rendre effectif ce cours, il est nécessaire pour l’étudiant de travailler durement de son côté, de se documenter, de travailler en bibliothèque, d’emprunter des livres et de se mettre à jour. L’autonomie en fac s’exprime en termes d’heures et de temps libre ; en prépa, elle se définit comme la capacité de l’élève à s’affranchir de son cours après un travail d’apprentissage, pour aller au-delà d’une simple restitution de connaissances en prenant en charge la création et le moulage de son esprit critique personnel.

La méthode de « l’exemple rentable » ou comment être sceptique.

Je suis, de ce fait, assez méfiante vis-à-vis de la méthode de « l’exemple rentable », c’est-à-dire l’exemple de dissertation que l’on pourrait mettre dans toutes ses dissertations sur tel sujet, l’exemple qui fonctionne pour trois cas voire plus différents. Je pense que cette méthode est lacunaire. Elle permet à l’étudiant de conserver sa mémoire en se facilitant la tâche. En effet, il n’apprend que deux ou trois exemples fonctionnant dans de nombreuses configurations possibles et testées au fil des dissertations. Or, le piège de cette méthode est justement cette trop grande facilité. Cela sera beaucoup plus difficile pour l’étudiant d’apprendre à mobiliser et à rendre flexible sa mémoire lorsqu’il devra apprendre des exemples pluriels et nombreux à l’avenir. Cette méthode est pratique même si je ne la recommande pas. Elle supprime votre capacité d’adaptation en vous enfermant dans quelques exemples alors que si vous maîtrisez bien plusieurs autres en préparant des fiches de lectures et de concepts, vous serez en mesure de pallier toute éventualité ou mauvaise surprise. Force est d’ajouter que nous sommes tous contraints d’apprendre et de choisir nos exemples. Mais, je pense que nous pouvons le faire intelligemment sans chercher à (trop) se faciliter la tâche. Il faut se méfier de la trop grande commodité. Quelques exemples précis sont le bienvenu. Cependant, il ne faut jamais trop se limiter. Rien n’est acquis et surtout dans les matières littéraires !

Littérature et philosophie 

            La préparation de la dissertation de tronc commun en philosophie nécessite une connaissance conceptuelle sur un programme donné par les ENS. Réfléchir sur des concepts comme « la personne », « la responsabilité », « la valeur » ou « le mérite » contribue à façonner un lexique et des pensées critiques que vous pouvez injecter dans vos travaux selon l’énoncé mis à l’épreuve. Le second point à développer sur la préparation de la discipline rigoureuse qu’est la philosophie est la lecture. Lisez et spécialisez-vous dans la pensée séduisante de deux ou trois auteurs de votre choix, en rapport avec le programme que vous aurez à affronter. Trouvez l’auteur qui vous convient et avec qui vous serez en mesure de faire un bon bout de chemin. Votre cours de philosophie vous fournira des exemples précis sur la pensée d’auteurs. Or, le cours étant problématisé par votre professeur dans une visée didactique, il est important que vous vous appropriiez avec vos perspectives et sous d’autres prismes les auteurs qui vous intéressent le plus. Ne faites pas semblant d’être kantien ou nietzschéen si vous ne l’êtes pas. Choisissez.

La littérature en tronc commun présente un programme de quatre œuvres appartenant à des thèmes et à des concepts sur lesquels vous allez devoir réfléchir. Par exemple, un thème comme la politique et la littérature, l’œuvre, sa propriété, sa valeur, la lecture, l’auteur, littérature et savoir, le Romantisme, la poésie. Ces axes ne sont qu’à titre indicatif et tendent à orienter les sujets de vos dissertations. Toutes ces notions sont de toute manière constamment recyclées et utilisées dans les réflexions littéraires. Vous serez tôt ou tard confronté à vous interroger sur la notion de génialité, d’originalité, de fonction de l’œuvre etc… Vous mêlez ainsi un travail de maîtrise totale de vos œuvres, par des relectures fréquentes, crayon en main, par l’apprentissage de passages que vous avez interprétés et commentés, ainsi que par un travail de fines lectures critiques et personnelles, apportant du grain à moudre comme des interrogations conceptuelles dans vos travaux. Ces lectures complémentaires forgent votre capacité à comprendre des auteurs, à restituer leur pensée dans une visée analytique et argumentative, dans le cadre de la dissertation. J’ajouterais toutefois que chaque copie est le fruit de votre pensée. Vous personnalisez votre copie. Et cela contribue à changer la vision qu’un correcteur peut avoir sur votre production. Si je puis m’exprimer sur ce propos, je dirais que personnaliser à bon escient sa copie tout en respectant les attentes de l’enseignement supérieur dans l’exercice rhétorique qu’est la dissertation ou le commentaire, est beaucoup plus intéressant qu’une copie creuse et vide. La beauté d’une copie – celle qui a su faire preuve d’un peu d’audace en jouant des codes par la modération est celle qui témoigne d’une finesse remarquable.

II/ L’Hypokhâgne : catabase.

L’hypokhâgne est une année particulière : soit la meilleure, soit la pire pour les étudiants de prépa. Je choisis plutôt la pire.

L’enjeu de l’hypokhâgne est très complexe par rapport aux deux dernières années de prépa littéraire. L’hypokhâgne est une année décisive dans la poursuite du cursus prépa. Elle a été, personnellement, la pire de toutes mes années scolaires en termes de fragilité et d’émotivité. En effet, comme je l’ai auparavant exprimé dans la première partie de mon article, l’hypokhâgne est un point de bascule, même de césure, entre nos acquis de lycéens et les nouveautés de l’enseignement supérieur. L’hypokhâgne est l’attestation d’une année dans laquelle vous êtes chargé comme des bœufs. Vous êtes dans une phase d’apprentissage de méthode de la dissertation et dans les lectures obligatoires avec des contrôles de lectures comme auparavant. Rien de nouveau sous le soleil. Cependant, le défi de l’hypokhâgneux est de tenir jusqu’à la fin de l’année – c’est-à-dire en juin. Il connaît la surnutrition de son esprit, se trouve confronté à la nécessité de clarifier son propos malgré la matière intellectuelle que lui fournit ses professeurs ou ses lectures. L’hypokhâgneux est fier d’être en prépa, toutefois il est assailli régulièrement par le doute. Ces moments de doute sont une descente aux enfers, une catabase. Cependant, force est de constater qu’il est loin d’être abandonné. L’hypokhâgne est également un cadre pour l’émulation de groupes, devenant un moyen de rendre beaucoup moins pénibles les travaux d’apprentissage et la vie d’élève dans l’exigence et la rigidité. C’est en ce sens que l’hypokhâgne est la métaphore de la chrysalide : vous testez la prépa et expérimentez ses limites. Est-ce que vous êtes prêt à vous engager dans une seconde année de prépa ? Est-ce que cela vous plaît ? Est-ce supportable ? Les questions alimentent toujours les débuts de l’étudiant dans le cycle prépa. A lui de prendre la décision de rester ou de partir. Partir n’est pas toujours une défaite dans le cas où la prépa n’apporte plus le bonheur ou l’espérance de l’embellissement et du bien-être de l’étudiant. Partir est synonyme d’autre chose. Ne vous forcez jamais en prépa, si vous sentez que vous avez épuisé toutes vos cartouches. En revanche, rester suggère que l’élève s’engage à travailler un minimum toutes ses matières, à prendre la mesure de la quantité de travail à fournir et à respecter les règles de ce cursus.

L’hypokhâgne est l’année scolaire dans laquelle le concours est le moins présent. En effet, vous n’êtes pas encore appelé à travailler sur programme. Vous revoyez, vous apprenez, vous consolidez vos fondements et vos connaissances. Vous aiguisez votre esprit et vous le formez à répondre aux exigences de l’enseignement supérieur : synthèse, clarté, ordre et précision.

Je pense que la chose la plus éprouvante en hypokhâgne est, pour l’élève perfectionniste et original, le fait de devoir simplifier ses travaux. La simplification, au détriment parfois du conceptuel ou de la spéculation, est une chose qui m’a certes toujours révoltée car elle vous force à rédiger avec clarté vos articles, vos dissertations, vos commentaires, comme je suis en train de le faire à l’instant même où vous me lisez, et cela peut vous brimer, car si vous raffolez des phrases à rallonge, avec des conjonctions de coordination, des relatives et que vous adorez ajouter des idées dans une même phrase parce que cela vous fait gêne de mettre juste le sujet, le verbe, le complément par peur de ne pas être assez explicite dans vos propos et cela vous fait bizarre de vous forcer à écrire avec simplicité. Vous comprenez mieux ? Cela est insupportable à lire. Le point positif demeure en l’idée que vous devez être compris. Cette importance d’être percutant, accessible, rigoureux contrôle votre écriture et vous force à choisir des termes-clés, des concepts à bon escient pour faire rebondir la lecture.

Par conséquent : soyez laconique.

III/ La Khâgne : baptême du feu.

            La khâgne est vécue comme une nouvelle séparation. Si elle est synonyme de continuité avec l’hypokhâgne, elle est une nouvelle année qui peut vous séparer de vos compagnons d’infortune et qui tend à vous rapprocher de l’objectif des concours en avril. La khâgne est le temps de la spécialisation. Vous choisissez en fin d’hypokhâgne vos crédits vous accordant une spécialité, c’est-à-dire votre majeure. La khâgne change de nouveau vos notes qui peuvent chuter au début comme elles peuvent augmenter très rapidement. Elle est le temps de la conscience du progrès. Vous commencez à intégrer les méthodes et à vous familiariser avec les exigences de vos professeurs. Vous êtes davantage encadré que l’hypokhâgne car vous êtes interrogé sur un programme précis accordé à chaque discipline, changeant d’année en année. Peu d’élèves partent en khâgne contrairement à l’hypokhâgne. Ceux qui décident de rester en khâgne sont généralement les individus les plus motivés. La khâgne est un approfondissement de l’hypokhâgne et un temps de progression en termes de notes. Vous prenez aussi beaucoup plus de maturité et de recul par rapport à la vie dans cet environnement.  Vous êtes aussi tenté de sortir et d’être enfin libéré de ce calvaire. Mais, entre nous, n’est-ce pas le bon temps, la prépa ?

La première expérience du concours est un moment fort angoissant. En effet, vous êtes mélangé à des khûbes, vous êtes face aux fameuses feuilles officielles avec votre CI, votre numéro de candidat et les feuilles à émarger, dans de grandes salles en compagnie d’autres étudiants d’autres prépas, dans un esprit de concurrence. Pourtant, comme je l’ai dit auparavant, de nombreux étudiants ne sont plus dans cette optique d’obtention des concours de l’ENS. Beaucoup d’entre eux sont indifférents au concours et le considèrent comme une formalité à remplir. D’autres sont malades rien qu’à l’idée de venir dans ces salles anxiogènes pour composer. Finir les écrits vous permet ensuite de préparer les oraux dans le courant du mois de mai. Si vous pensez avoir – ou non le concours, préparez le second tour sérieusement : nous ne savons jamais si nous sommes admissibles ou non. Si vous faites partie des 1% élus aux ENS, félicitations. Sinon, félicitations tout de même. Si vous pensez avoir mérité le concours, je vous crois. Toutefois, c’est le jeu frustrant du hasard. L’ENS n’est pas la récompense de votre travail. L’un de mes professeurs m’a une fois dit, pour me remonter le moral : « Vous travaillez pour le bonheur que cela vous procure. C’est votre bonheur. »

Êtes-vous prêt pour une revanche ? Ou êtes-vous prêt à vous donner du bonheur dans l’étude ( studium,i, n. = passion, goût, empressement) ?

IV/ La Khûbe : Le sacre de l’étudiant.

La légende raconte que lorsque vous voyez un khûbe, vous avez l’impression que tout son être est blasé. Il semble n’avoir peur de rien. Il porte sur son être l’indifférence. Il paraît flotter sur un nuage dans un ciel sans orage. Il est mou, serein, tranquille, routinier. Et peut-être cache-t-il une angoisse davantage domptée par les deux années et ses déceptions qu’il a essuyées depuis son hypokhâgne qui lui semble une terre natale bien lointaine. La khûbe est un moment privilégié pour l’étudiant. C’était véritablement mon année préférée. Vous connaissez vos professeurs et leurs méthodes de travail ; vous êtes capables de vous organiser car vous connaissez ce qui vous attend au fil de l’année ; vous avez survécu une fois au concours et si vous le voulez, vous vous dites que cela est votre dernière chance mais que vous serez de toute façon prêt à temps car vous avez des mois et des mois de préparation derrière et devant vous. La khûbe est un moment de peaufinage de la khâgne en termes de méthodologie. Si vous avez toujours des difficultés dans certaines matières, vous verrez qu’elles se régleront rapidement car vous assimilez beaucoup mieux et beaucoup plus vite les exigences des professeurs car votre instinct vous montre exactement et précisément ce qu’on attend de vous. L’analyse des énoncés de dissertation ou des commentaires est de plus en plus rapide. Vous concevez brièvement voire précisément les erreurs sur lesquelles personne ne vous pardonnera. Vous avez conscience de l’enjeu du sujet et des diverses interrogations qui en découlent. Vous avez un esprit aiguisé, et ce, par la pratique et la multiplication de lectures et de devoirs que vous avez entreprise. Le khûbe est le survivant de son ancienne promotion de khâgne. Et cela est très dur à gérer. Vos amis sont partis de la khâgne, et vous avez l’impression de porter un héritage d’une classe et de soutenir les espoirs de vos amis qui vous octroient encouragements et remontants. Le khûbe est l’admiré – le vieux, l’ancien. En hypokhâgne, nous pourrions le percevoir comme un être impressionnant, fou d’être resté dans ce petit enfer – et pourtant le voilà, dans les couloirs, avec ses cernes comme des cicatrices, et son rire ou son cynisme comme défouloir.

En revanche, derrière ce masque, le khûbe est un étudiant comme un autre qui en a « bavé » pour arriver jusqu’ici. Ma meilleure année de prépa aurait pu être également la pire. En termes de santé, elle a été la pire : surmenage, contractures musculaires, insomnies, état dépressif, perte d’appétit, perte de poids, crises de nerf, nausées… Et pourtant elle a été la plus agréablement vécue car tous ces soucis de santé m’ont permis de prendre conscience de mes limites et de mes facultés. En ne me préoccupant que de moi-même, dans un très mauvais état, anesthésiée par la douleur, avant un concours blanc, mes performances ont été largement meilleures. C’est une victoire personnelle. La prépa m’a montré que j’avais une maîtrise parfaite – et une maîtrise que je pouvais exprimer dans mes travaux dans un état serein. Et, j’ai pu reproduire cet état de sérénité résultant d’un travail de sophrologie et de méditation en supprimant la dimension sinistre et « zombifiée » dont je faisais preuve pendant mes épreuves. La khûbe est un défi davantage jouissif et jubilatoire – c’est de la pure dérision : pourquoi rester ici alors que vous savez pertinemment que vous allez crouler sous la pression et l’angoisse d’échouer ? Vous tenez à cette place parce que vous sentez que vous avez encore une chose à faire. Laquelle ? Chaque khûbe le dira.

Le sacre de l’étudiant est octroyé aux khûbes qui ont eu la patience et la détermination de choisir une pente ardue. Je critiquerai ainsi l’appellation de « redoublant. » La khûbe n’est pas un redoublement, même si elle est considérée comme une seconde khâgne. Redoubler suppose reproduire les mêmes programmes et les mêmes exercices avec les mêmes professeurs. Or, un nouveau programme est proposé par les ENS chaque année. Votre classe est nouvelle même si les exercices demeurent les mêmes. Les sujets sont variés tout comme les textes littéraires que vous abordez en Lettres Modernes, ou les textes philosophiques que vous allez lire. La khûbe est une autre khâgne tout à fait différente.

Le khûbe est pris entre deux feux : après les écrits, il est appelé à préparer son dossier de Master – une grande histoire d’amour avec l’administration ! Et, en même temps, il organise ses révisions pour les oraux de ses concours. Ce faisant, le khûbe est l’individu dans une posture instable, cherchant à conserver sa sérénité et son appui malgré les circonstances qui se présentent. Enfin, pour ma part, le sentiment de reconnaissance envers toutes les personnes qui m’ont soutenues tend à se renforcer au fil des jours et des pas faits pour s’approcher des oraux finaux. Merci à tous. Vous avez tous mon profond respect.

L’après khûbe ? Qu’est-ce ?

Tournez la page du livre, de belles choses vous attendent.

V/ Epilogue : La Vie devant soi.

« Nous rêvons dans le trou du souffleur, pendant que des acteurs dont le jeu nous fait souffrir tiennent des rôles qui nous étaient destinés, et disent parfois tout haut ce que nous pensons tout bas.

            Quand la parole nous est enfin rendue nous nous retrouvons seuls : la troupe a plié bagages, pour jouer la nuit suivante dans un autre décor… »

Gérard Macé, La mémoire aime chasser dans le noir.

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2 réflexions sur “De l’expérience de trois années de maturation en Prépa littéraire Seconde Partie

  1. pierrebamony dit :

    Un grand merci à l’auteure de ces deux articles qui nous font entrer, qu’on ait ou non fait une classe Prépa, dans l’univers singulier de ce monde scolaire. En effet, au quotidien, de loin ou de près, au lycée ou ailleurs, il est de coutume d’en parler beaucoup sans forcément connaître ce qu’est réellement ce monde de la Prépa. L’auteure a le mérite d’avoir réfléchi, pensé de l’intérieur aux données spécifiques de ce milieu en nous faisant participer à son expérience de manière vivante. Elle a su tenir une juste distance entre ce qui est d’ordre strictement personnel et ce qui ressort des faits objectifs, c’est-à-dire valables pour tous ceux qui ont connu ou qui connaissent la Prépa.
    On sort de la lecture de ces articles tout à fait éclairé sur les problèmes que vivent les étudiants de ces classes Prépa : leurs angoisses, leur doute, leurs incertitudes, leurs tergiversations, leurs fractures et leurs fragilités psychologiques, existentielles même. Ainsi, on se rend à l’évidence que les étudiants en classe Prépa ne sont pas des super-êtres humains. Ils sont comme les autres, avec les vicissitudes inhérentes à notre commune existence humaine. Mais, ce qu’ils ont de plus que les autres, c’est leur volonté de monter au sommet de cette sorte de chaîne de l’Himalaya, malgré les difficultés qui parsèment le parcours de la voie que chacun a choisie.
    Pour ma part, je suis heureux de constater, à travers les écrits de cette auteure, le fabuleux chemin parcouru depuis la classe de la Terminale L jusqu’à ce niveau mature, conceptuel et élevé de pensée rationnelle. Tel est le sens de l’élévation d’une intelligence laborieuse à une intelligence fine, sommet créateur par excellence d’une pensée originale et souveraine.
    Bravo l’artiste !

  2. pierrebamony dit :

    catalou@gmail.com

    Pierre,

    Désolée pour le retard de ma réponse, j’étais (comme souvent) un peu débordée ces jours-ci.
    J’ai eu l’impression, à travers ces deux articles, de replonger dans l’univers de la prépa (que j’avais commencé petit à petit à oublier) et de revivre ces moments forts de joie comme de douleur. Je me suis reconnue dans les propos de ton élève, d’autant plus qu’elle a suivi la même spécialité que moi (même si contrairement à elle, je n’ai pas eu le courage de khûber !). Avec un peu de recul, je me dis maintenant que la prépa m’aura vraiment beaucoup apporté : des méthodes de travail, une certaine culture générale (même si à mon grand regret plus les années passent, plus j’oublie le contenu de mes cours de prépa…), une ouverture d’esprit, mais aussi des rencontres formidables. Je suis d’ailleurs maintenant en colocation avec une amie que j’ai rencontré en Khâgne, je lui ferai lire ces articles ! Merci en tout cas pour ce partage.

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