DU PRESIDENT ET DES FORMES PERVERSES DE LA LACHETE DE SON PEUPLE (1990)

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Abidjan la nuit, le Plateau, quartier des Affaires et des Administrations d’Etat

I- DES MOUVEMENTS POPULAIRES ET DES TRACTS

       Ce qui motive l’écriture de ces lignes, ce ne sont pas les mouvements populaires qui ont défrayé la chronique de la presse internationale et nationale. En effet, de mars à avril 1990, les Ivoiriens sont descendus dans les rues pour tenter d’empêcher l’application de mesures draconiennes que le gouvernement avait prises pour essayer de juguler les effets catastrophiques de la crise économique qui secouait alors le pays tout entier au niveau de l’ensemble de ses structures. Il s’agit là de revendications justes dans la mesure où elles portent sérieusement atteinte à leur pouvoir d’achat en entrainant, ainsi, une régression du niveau de vie d’environ 20 ans.

 

       Mais ces revendications ont pris une tournure tout à fait nouvelle pour la vie et l’histoire de notre pays. Les jeunes gens totalement désoeuvrés qui peuplent les quartiers pauvres d’Abidjan, de Bouaké et des grandes villes de ce pays ont rejoint les manifestants pour détruire le patrimoine de l’Etat ivoirien, qui est aussi le leur. Pire, ils ont osé, pour la première fois, accuser le Président (en l’occurrence, il s’agissait de Félix Houphouët-Boigny) de voleur. Les foules, y compris les enfants des écoles primaires, ont scandé ce mot dans tout le pays ; et nous l’avons même lu sur les pancartes des manifestants à Abidjan.

     Sur ce point, il faut clarifier certaines choses. S’il est vrai que le Président Félix Houphouët-Boigny n’est pas sans reproches, il est tout aussi vrai que les Ivoiriens qui ont assumé des postes de responsabilité politiques, gouvernementales, entre autres, et à quelque niveau que ce soit, sont également des voleurs. D’ailleurs, comment comprendre que pendant plus de trente ans, nous ayons laissé un voleur à la tête de notre pays sans un cri de révolte ? Pourquoi, à l’heure où la Côte d’Ivoire est devenue un vaisseau fantôme, jeter l’anathème sur cet homme seul ?

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Les Présidents Félix Houphouët – Boigny et Valéry Giscard d’Estaing sur le Perron du Palais de l’Elysée

   Si le Président a volé les biens de ce pays, il l’a donc fait avec tous ceux qui l’ont dirigé avec lui pendant les plus de trente ans d’indépendance ; plus exactement les Trente trois ans. Donc, tout le monde est responsable de la crise économique et financière de la Côte d’Ivoire aujourd’hui à genou devant ses créanciers occidentaux dont la Banque Mondiale et le FMI, entre autres grandes Institutions financières internationales qui dominent le monde entier. Tout le monde a pillé les richesses de la Côte d’Ivoire produites essentiellement par le travail des paysans ; et nous en sommes tous responsables à des degrés divers. Ne nous voilons pas la face ; n’essayons pas de trouver un seul bouc-émissaire comme l’unique cause de la crise économique de notre pays dans laquelle nous sommes tous plongés aujourd’hui de façon très sérieuse pour au moins dix ans ; à moins qu’un miracle sur le prix de nos matières d’exportation n’apporte une embellie sur l’entrée de devises importantes.

       En effet, du planton au Directeur et de celui-ci au Ministre, qu’il s’agisse du secteur privé ou des structures de l’Administration d’Etat, chacun des citoyens ivoiriens, à sa manière, a puisé dans les caisses de l’Etat. Les tente sept sociétés d’Etat, qui ont été un gouffre financier pour les caisses publiques (disons les finances de l’Etat) n’ont pas été mal gérées par le Président lui-même. Elles ont servi de moyens d’enrichissement à des individus peu soucieux de la chose publique. Pourtant, tout le monde en est conscient. Or, si l’on s’est tu sur cette gabegie à l’échelle nationale, c’est parce que d’une manière ou d’une autre, beaucoup d’Ivoiriens en tiraient grandement profit pour leur propre compte.

     Si nous n’étions pas tous responsables de la crise économique et financière de la Côte d’Ivoire, comment concevoir que de hauts responsables de l’Administration puissent investir tant de millions ou de milliards dans des villas aux proportions démesurées, dans des immeubles pour leur propre compte sans que l’on sache quelle est l’origine exacte de telles grandes richesses ? Etant généralement fils de paysans ou de planteurs, de telles sommes ne pourraient guère provenir des propres fonds de leurs familles. Que l’on se donne la peine de visiter les quartiers chics d’Abidjan, de Bouaké ou d’ailleurs, et l’on se rendra très vite compte du gaspillage de l’argent de l’Etat ivoirien, produit essentiellement par le travail des planteurs ; autant dire de l’agriculture ivoirienne. Cocody et les Deux-Plateaux, à titre d’exemple, n’appartiennent pas entièrement au Président Félix Houphouët-Boigny comme tout le monde le sait.

     Il ne s’agit pas de disculper celui-ci de quoi que ce soit. Même s’il n’est pas responsable de tous les fabuleux détournement opérés en Côte d’Ivoire depuis l’indépendance, il en partage la responsabilité morale pour avoir laissé faire ses grands commis, serviteurs de l’Etat sans sanction pénal aucune. Parfois, tout se passe comme s’il encourageait les gabegies, les pillages des Caisses de l’Etat. A la limite, même si lui-même peut justifier en partie l’origine de son immense fortune, entre autres, il a su habilement utiliser les secteurs d’exportation des produits agricoles, il n’en est pas ainsi des nouveaux riches, millionnaires, multimillionnaires et milliardaires si nombreux que compte ce pays. On sait qu’un grand nombre de ces hauts fonctionnaires de l’Etat, devenus multimilliardaires en l’espace de quelques années au service de l’Etat, étaient fils de paysans. Certains d’entre eux, alors ministre de l’économie et des finances, osaient même fêter leurs neuf milliards volés au service de l’Etat.

         Nous connaissons tous les voleurs de l’Etat ivoirien. Mais nous nous en accommodons fort bien parce que nous sommes habitués aux formes généralisées de la corruption dans notre pays. A titre d’exemple, les forces de l’ordre continuent de voler le peuple de manière évidente. Mais personne n’a le courage ni l’audace de protester publiquement auprès des ministres de tutelle. Les 200, 500, 1000 ou 2000 f CFA volés quotidiennement aux usages des transports en commun, aux conducteurs de ces véhicules par les policiers, les gendarmes, les douaniers, les agents des Eaux et Forêts permettent à ceux-ci de s’enrichir considérablement de manière immorale. Nous savons que les nombreux barrages sur les routes qu’ils établissent partout arbitrairement, c’est-à-dire à travers tous les coins du pays, importunent notre liberté de circulation : ils n’ont pour seul but que de « racketter » les gens les plus modestes : ceux qui sont privés de défense comme les analphabètes.

       Nous subissons contre notre gré ces barrages du « racket » sans avoir le courage de demander au gouvernement la levée de tous ces obstacles de la liberté de circulation. Est-il moralement acceptable que ces agents de l’Etat, gracieusement payés par l’argent public, volent le peuple démuni de toute forme de défense afin de doubler ou de tripler, ainsi, leur salaire mensuel ? Comment pouvons-nous accepter qu’un policier, un gendarme ou un douanier fasse publiquement montre de richesse volée au peuple en ouvrant des bars ou des restaurants, en construisant de superbes villas, des immeubles, en roulant en voiture de luxe ? En outre, cette pratique quotidienne donne de notre pays une image catastrophique à l’étranger. Ces exemples montrent, de façon évidente, que nous sommes tous responsables de la crise économique et financière de la Côte d’Ivoire. Mais nous ne voulons pas nous l’avouer honnêtement comme si nous en étions inconscients.

       Au cours de ces manifestations populaires, apparaissent des tracts dont certains ne ménagent guère la personne du Président de la République, en portant contre lui de graves calomnies. Entre autres ignominies, on le traite d’étranger ou de fils d’étranger. Son père serait un Sarakolé, un Ghanéen, un Voltaïque… N’est-ce pas porter atteinte aux fondements mêmes des Institutions ivoiriennes que de proclamer que ce pays a été dirigé pendant plus de trente ans par un étranger ? Si ce n’est reconnaître là notre lâcheté, comment concevoir que nous ayons unanimement applaudi cet étranger ou ce fils d’étranger comme notre Président pendant toutes ces années ? A supposer que cela soit vrai, le plus important n’est-il pas son amour pour ce pays, son dévouement pour lui, son attachement aux peuples de ce pays qu’ensemble nous avons construit avec lui ? Nous avons ignoré royalement son origine étrangère (si tel est le cas), pendant toutes ces années glorieuses en l’admirant, en l’aimant, en l’acclamant parce qu’il était l’unique honneur, le seul sujet de fierté de notre pays ?

     S’il y a de bons et de mauvais Ivoiriens, alors les bons seraient ceux qui, par les hasards de la fortune, se trouvent en possession de richesses importantes qu’ils investissent en Côte d’Ivoire. Qu’ils soient Ivoiriens de souche ou d’adoption ou même étrangers, ils sont assez intelligents pour créer des usines, des entreprises qui font travailler beaucoup de gens, lesquels font vivre beaucoup de familles respectivement. Ces créateurs d’entreprise contribuent, ainsi, au bonheur matériel de l’Ivoirien, au progrès et à la prospérité économiques de notre pays. Quant aux mauvais Ivoiriens, ce sont ceux qui pillent les biens de l’Etat, soit l’argent public, pour s’enrichir personnellement ; richesse qu’ils s’empressent d’aller déposer dans les Banques des pays du Nord dont celles de la Suisse.

     Est-ce une ironie du sort que tous les peuples africains qui sont nés dans des structures communautaires développent un esprit d’égoïsme si exacerbé, un individualisme si incompréhensible ?

2- DES ETRANGERS

   Hormis les Libanais qui vivent en communauté en faisant preuve d’ostracisme vis-à-vis des autres êtres humains dont les Ivoiriens qui les ont pourtant bien accueillis sur leur sol, il y a un réel melting-pot en Côte d’Ivoire. C’est un pays où tous les peuples se rencontrent, où des mariages se contractent entre les différents peuples venus d’horizons divers. Jusqu’à ces mouvements populaires de révolte contre le Président Félix Houphouët-Boigny, il y avait une cohésion entre nous et toutes les personnes venues de tous les coins de la terre ; à telle enseigne que beaucoup d’Ivoiriens, depuis l’indépendance, ont un parent étranger ou d’origine étrangère. La Côte d’Ivoire a eu besoin de bras et de l’intelligence des étrangers pour se construire et se développer. Le pays tout entier leur doit le progrès de l’agriculture, de la pêche, du commerce, voire de l’industrie ; en somme, de tous les secteurs de son développement. Dès lors, pouvons-nous aujourd’hui nous passer entièrement d’eux ?

     Certains tracts distribués ou jetés partout à Abidjan invitent à chasser tous les non-Ivoiriens, après le départ de notre Président, que l’on considère, d’ailleurs, comme l’unique protecteur et défenseur de tous ces étrangers qui vivent en Côte d’Ivoire. Certes, le Président avait affirmé en 1985 que l’arbre de l’Ivoire est assez ample pour que chaque étranger puisse y trouver son bonheur. Mais aujourd’hui, la prospérité est en train de s’estomper et les branches de cet arbre se dessèchent. Donc, le problème de l’étranger se pose. Toutefois, il ne s’agit pas de tous les étrangers. Ceux que l’on veut chasser sont considérés comme des voleurs, qui pillent les biens des particuliers, qui commettent des crimes. Certes, l’origine du banditisme et des formes multiples de la délinquance, comme les trafics de la drogue, si répandus en Côte d’Ivoire, ne sont pas les seuls faits des étrangers. Néanmoins, ils en constituent une composante importante.

     Le Président a raison : les peuples ivoiriens sont, en général, pacifiques. Cependant, on ne doit pas abuser de leur hospitalité en les méprisant comme le font les Libanais ou en leur volant leurs biens comme le font certains frères africains tels que les Voltaïques. Toutefois, face à ce problème de coexistence, nous n’allons pas réagir à l’instar de certains pays européens qui font du thème de l’immigration leur cheval de bataille politique, voire leur unique enjeu pour triompher aux divers niveaux d’élections. A défaut d’idées politiques neuves, de projet social, les immigrés deviennent aujourd’hui des pestiférés. Pensons aux « boat-people » venus du Vietnam que les maires de France recevaient à bras ouverts en 1977-1978 comme signe manifeste de solidarité et d’humanité. Le bon chrétien d’hier est devenu un anti-immigré, le mauvais chrétien qui rejette autrui sans discernement.

     Quant à nous, nous sommes conscients que nous pouvons nous enrichir de l’intelligence et des bras de l’étranger comme la France d’autrefois l’a fait avec ses immigrés de différentes origines. Nous ne rejetons pas l’étranger sans discernement ni discrimination. Que ceux qui veulent vivre avec nous commencent par nous respecter, de façon générale, et construisent avec nous la Côte d’Ivoire dans la paix et le consentement entier aux échanges (culturels notamment) interhumains. Autrement, ils se rejetteront eux-mêmes. Il y a quelques années, les peuples du Ghana ont bouté hors de leur pays les étrangers dont ils avaient fait leur bouc-émissaire du fait de leurs problèmes économiques. Mais, rien n’a été pour autant résolu. Au contraire, les problèmes se sont accentués avec la chute de la production agricole et minière. Plus récemment, le Nigéria l’a fait aussi sous la forme la plus extrême possible de la barbarie noire-africaine. Donc, chasser les étrangers d’un pays ne constitue pas, en soi, une solution aux problèmes socio-économiques et financiers, mais un échec de la raison humaine, en son sens moral et humain universel.

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Houphouët – Boigny s’adressant en colère à ses peuples qui le rejettent

3- DU MESUSAGE DES COOPERANTS

       Schématiquement, nous divisons les coopérants en deux catégories : les enseignants et les conseillers techniques (ce sont des figures de « barbouses » ou agents secrets) qui travaillent dans les différents ministères. On reconnaît généralement aux premiers une conscience professionnelle qui pourrait nous servir d’exemple à la fois dans l’accomplissement correct de notre fonction au service de l’Etat ivoirien et dans la recherche d’une meilleure qualité en matière de devoir vis-à-vis de nos tâches en tant que serviteurs de notre pays, de notre Etat. Ils nous servent de guides ou d’exemple d’un point de vue intellectuel par la nécessité de s’instruire en permanence pour élever le niveau des élèves et étudiants de tous ceux qui en prennent soin, comme les enseignants du primaire, du secondaire et de l’université. Cependant, un certain nombre d’entre eux sont sous-employés, d’une part, d’autre part, beaucoup cherchent des artificiels administratifs pour se soustraire à un emploi de temps normal, c’est-à-dire complet, soit 18 heures hebdomadaires pour les contractuels et les professeurs certifiés et 15h pour les professeurs agrégés. Ainsi, les professeurs qui enseignent à l’Ecole normale d’Abidjan n’ont que 4 ou 6 heures de cours par semaine. Pourtant, ils sont grassement payés par l’Etat ivoirien et non pas l’Etat français : le salaire, le logement, les primes d’expatriation etc. Quant au reste de leur temps hebdomadaire, ils préfèrent vendre leurs services aux établissements privés sous formes d’heures supplémentaires pour gagner plus d’argent. La Côte d’Ivoire peut-elle, aujourd’hui, se payer le luxe de s’endetter à nouveau pour avoir de telles intelligences et de telles compétences sous-employées ? Car tôt ou tard, le pays doit s’acquitter du salaire des coopérants qu’il a cessé de verser à la France en raison de sa crise économique et financière.

     Par ailleurs, il y a également une catégorie d’enseignants qui, sous prétexte de faire de l’informatique, exigent des chefs d’établissement deux à trois heures en moins dans leur emploi de temps par semaine. A-t-on réellement besoin de 4 heures hebdomadaires pour mettre en mémoire les notes des élèves ? Les coopérants se laissent-ils influencer, comme ils le reconnaissent eux-mêmes, par le manque de conscience professionnelle de leurs collègues nationaux ? Tout ceci montre que la Côte d’Ivoire était, en quelque sorte, une vache à lait pour l’économie française dont la balance commerciale était alors excédentaire au détriment des pays africains francophones notamment.

       Quant aux conseillers techniques (figures du regard des services secrets français sur les jeunes « démocraties » des pays africains), ils sont généralement trop bien utilisés par leurs employeurs respectifs (les différents ministères, entre autres administrations d’Etat). En effet, ils sont submergés de travail : les ministres et les directeurs se reposent sur leurs compétences pour faire leur travail. A leur sujet, on peut s’interroger sur le sens même de la coopération. Ils servent généralement d’« instruments de mesure » de la réalisation des ambitions politiques des hommes qu’ils conseillent. Ils réalisent des dossiers ou des projets qui servent de tremplin à leurs « patrons » (en fait, ce sont eux les vrais patrons de la Haute Administration du pays) pour se faire connaître et se placer en bonne position pour une éventuelle place de ministre quand ils sont encore des directeurs dans des ministères. Sans de réels échanges, peut-on parler de coopération ?

     On a vu des conseillers techniques mettre leur ministre de tutelle en difficulté faute d’un échange suffisant au niveau des dossiers majeurs de l’Etat, les ministres ou leurs directeurs des Cabinets souffrant d’une carence grave en matière de connaissance réelle des dossiers qui leur ont été confiés à gérer dans l’intérêt du pays. Ce manque de communication effective peut avoir de graves conséquences : il y a le risque que le gouvernement adopte n’importe quoi comme le fruit de la réflexion murie de leurs auteurs autochtones. Car se contenter de lire des documents que d’autres ont préparés ou écrits n’est pas une attitude responsable.

       En dehors de la tâche qui consiste à préparer des dossiers, le conseiller technique n’est généralement pas écouté et n’a pas l’occasion de donner son point de vue sur une situation nationale ; même s’il y travaille activement pour le compte de ses chefs ivoiriens. S’il en avait été autrement, la Côte d’Ivoire ne connaîtrait pas aujourd’hui cette crise aigüe. En tenant compte des prévisions économiques générales, les conseillers ont demandé à nos autorités ou autres responsables politiques de prendre des mesures nécessaires depuis 1982 pour éviter le pire en matière de données et de gestion économiques. Mais nos élites politiques aux affaires refusent le concept de prévision économique qu’ils considèrent comme une « histoire de Blanc ». Ils préfèrent résoudre les problèmes imminents, c’est-à-dire limités aux exigences immédiates et dans un horizon borné au hic et nunc.

     En réalité, ces élites politiques et économiques n’ont pas voulu voir plus loin que le bout de leur nez et quand les choses vont mal, elles s’en prennent encore à ces « Blancs » qu’elles rendent responsables de tous nos problèmes ; et ceci sans aucun sens de la dignité ni de l’honneur, mais essentiellement de la mauvaise foi. Dès lors, la question qu’on peut se poser devient évidente : ne faut-il pas commencer par mettre en cause nos propres faiblesses ? Avant d’accuser l’autre, entre autres, le conseiller technique français ou européen, commençons par nous reconnaître, nous-mêmes, comme responsables de nos misères, de notre crise c’est-à-dire de notre faillite économique par notre incapacité (ou notre refus) à gérer convenablement nos affaires publiques. Commençons par les maîtriser nous-mêmes avant de demander conseil aux autres en guise de complément de savoirs et de compétence. Donc, nous sommes les seuls artisans de notre misère, de nos faillites, de notre incurie etc.

4- DE LA LIBERTE DE LA PRESSE

   Le journaliste ivoirien n’est pas plus lâche que les autres citoyens de ce pays. Il y a une expression populaire consacrée selon laquelle personne ne veut ouvertement s’engager si ce n’est en comptant sur les autres : « il ne faut pas mouiller mon pain ». Puisque les autres refusent d’agir à visage ouvert, nul ne veut prendre le risque de perdre son gagne pain quotidien. Car tout le monde ne s’appelle pas Gbagbo Laurent.

     En fait, ce n’est pas aux journalistes qu’il faut s’en prendre. Nous avons tendance à leur jeter trop vite la pierre sous prétexte qu’ils manquent de courage pour nous donner des nouvelles exactes et conformes aux réalités des gens, du pays ; ou pour dénoncer la corruption. Il faut plutôt s’en prendre aux Directeurs et autres responsables de la presse qui sont soucieux d’accorder leur violon à la musique gouvernementale afin de conserver leurs postes ; lesquels leur servent comme un tremplin pour réaliser leurs ambitions politiques. Il est dit que tout le monde veut devenir un jour ministre en Côte d’Ivoire pour s’enrichir ; et jouir des avantages inhérents à cette fonction.

     Nulle part, en ce monde, on ne peut demander à des journalistes inféodés au pouvoir d’être libres en jouissant totalement de leur liberté d’expression ou de pensée. D’une façon générale, les journaux des gouvernements ou des partis politiques distillent les informations qu’ils veulent que les peuples entendent. Seuls les journaux indépendants des partis politiques et des élites au pouvoir politique (l’exécutif) peuvent se payer le luxe d’être libres. Qu’on laisse donc aux journalistes ivoiriens la possibilité d’agir et la liberté de s’exprimer, alors ils seraient capables de s’en servir comme instruments adéquats pour écrire librement et avec probité.

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Les Houphouët-Boigny et Kennedy à la Maison Blanche

5- DES SYNDICATS D’ENSEIGNANTS ET DES INTELLECTUELS

     D’une façon générale, nous n’avons pas encore compris le rôle du syndicat ou alors, nous en faisons pertinemment un mauvais usage. Ou bien nos syndicats sont myopes ou bien nous sommes incapables d’en faire des instruments de revendications légitimes. Autrement, nous ne sourions faire de cette forme d’organisation professionnelle des espèces de partis politiques bis qui ne disent pas leur nom. Qu’il s’agisse du synarès (syndicat national des enseignants du supérieur) ou du synesci syndicat des élèves et étudiants de la Côte d’Ivoire), on a l’impression que, par leur usage, nous tenons plus à nos avantages matériels qu’à la qualité de l’enseignement que nul remet en cause.

     Certes, l’équipe de Monsieur Akoun à la tête du synesci avait réussi à empêcher en 1986-1987 le recrutement parallèle des élèves. Une telle lutte contre la corruption, car il s’agit d’une corruption, avait eu pour but de maintenir des effectifs raisonnables dans les classes pour une meilleure qualité de l’enseignement. Le mouvement de protestation avait eu pour résultat d’éviter que les chefs des établissements scolaires puissent poursuivre une forme privée de recrutement d’élèves dans l’enseignement public. En effet, il était reconnu que tout élève recruté de cette façon devait s’acquitter d’une somme de 120.000 f CFA ; parfois davantage si les parents d’élèves sont acculés à voir leurs enfants déscolarisés. Ces fabuleuses richesses frauduleuses allaient uniquement dans les poches de ces chefs d’établissement. Cependant, cette victoire n’a duré qu’une année scolaire. Et le manque de solidarité syndicale a permis à Monsieur Balla Keita, alors le tout-puissant et sinistre, voire désastreux ministre de l’Education nationale, de mettre en place une nouvelle équipe toute dévouée aux intentions du gouvernement.

     Le manque de courage de nos syndicats a permis à Monsieur Balla Keita de mener une action néfaste pendant 8 ans à la tête de l’Education nationale. Il a sali publiquement nos femmes et nos filles. Il a livré l’Education nationale à des responsables et autres Directeurs à l’esprit essentiellement mercantile, peu soucieux de la qualité de l’enseignement. Il a même réussi à réduire au silence tous les enseignants en faisant même de certains d’entre eux de veules courtisans sans scrupule de sa vile personne. Qui a donc contesté cet état de chose pendant toutes ces années noires de l’ère Balla Keita ? N’est-ce pas un comportement malsain et irresponsable de notre part ? Lors des derniers événements, des professeurs de lycée, parents d’élèves de surcroît, invitaient leurs enfants à descendre dans les rues pour manifester leur mécontentement suite à l’annonce de la baisse de salaire des professeurs, sans avoir le courage eux-mêmes de sortir pour défendre leur cause.

     Nous avons d’éminents professeurs et chercheurs à l’université et dans les organismes qui en dépendent. Pendant plusieurs années, la recherche a été un gouffre financier sans aucun résultat palpable, ni concret. L’Etat y a consacré plusieurs centaines de millions. Les destinataires ont géré cet argent en parfais consommateurs. Ils n’ont pas été capables de prouver à l’Etat qu’ils pouvaient faire avancer les choses, les sciences (découvertes ou inventions) par l’usage de leur intelligence, par la mise en pratique de leurs connaissances et des résultats de leurs supposées recherches ; et même de la valorisation de leurs savoirs acquis dans les université étrangères, notamment européennes. Or, ils se sont contentés de dilapider les millions destinés aux recherches dans les divers champs des savoirs. Parfois, ils s’en sont servit à des fins personnelles sans être capables de présenter à l’Etat le moindre dossier, le moindre article écrit. Souvent, ils se sont contentés de se reposer sur le travail produit par leurs collègues européens. Est-ce un refus de travailler ? Est- ce par négligence ou par insouciance par rapport à l’avenir du pays ?

       En 1982, les syndicats n’ont pas eu d’analyses sérieuses concernant le fondement des grèves. Plutôt que d’utiliser les syndicats comme instrument efficace de lutte pour obtenir des réformes positives, les corps d’enseignants ont réagi parce que le gouvernement touchait aux exigences de leur ventre, de leurs avantages matériels, de leur confort. Dans cette affaire de baux administratifs, ils n’ont pas compris qu’ils étaient les victimes en faisant reposer en partie sur leur dos la responsabilité du désastre dans les Caisses de l’Etat que les baux administratifs avaient occasionné.

     En fait, nos syndicats excellent dans les critiques vaines, inutiles et sans avancer la moindre proposition concrète visant à améliorer les choses. Il en est de même de nos intellectuels. A titre d’exemple, Laurent Gbagbo, courageux, audacieux même, tenace face à l’adversité du pouvoir d’Houphouët-Boigny, ne peut constituer politiquement une alternative. Certes, ses critiques sont justes mais faciles. Car aucune proposition de réforme des institutions sociales et politiques n’est avancée. C’est le grand vide. Dès lors, comment faire progresser la société ivoirienne vers plus de justice, plus de liberté sans un projet politique de fond ?

6- DE LA NECESSITE DE CHANGER DE MENTALITE

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Humour sur le manque de courage de l’Ivoirien

    Généralement, l’étranger nous perçoit de la manière suivante : l’Ivoirien aime et s’adonne aux plaisirs de la vie et laisse le travail aux autres. Profondément attaché à son confort matériel (les belles femmes, les grandes villas, les voitures luxueuse et.), il est prêt à s’endetter pour construire une grande maison dans son village, pour loger une maîtresse et l’entretenir ou pour acquérir une belle voiture. Très attaché au « paraître », il vit souvent bien au-dessus de ses moyens réels. Est-ce un préjugé ou une réalité ? Actuellement, et au regard de ces données réelles ou simples préjugés, il s’avère nécessaire, désormais, de se changer et de transformer la nature des choses afin de nous adapter à la situation nouvelle de la Côte d’Ivoire engagée dans des turbulences économiques et financières profondes.

     Des réformes intellectuelles et culturelles sont nécessaires. Dans la maîtrise du commerce, nous pouvons nous inspirer de certaines qualités et compétences des Libanais en rejetant son défaut majeur : l’art de la corruption, de l’ostracisme vis-à-vis d’autrui, même de celui qui le reçoit comme l’Ivoirien. En revanche, sa volonté de réussite, la maîtrise des affaires, la patience et le courage au travail sont des qualités dont nous avons grandement besoin. Tout comme nous avons besoin du courage de la femme « dioula » ou nigériane qui, pour survivre, affronte tous les jours les intempéries, la chaleur et la pluie pour vendre les articles de son étalage au marché ou ses effets dans de bassines profondes et larges sur la tête. Il faut que nous acceptions d’être comme des « Mossi » dans nos plantations, voire d’assumer des fonctions de domestiques ou de gardiens comme les Camerounais consentent à le faire chez eux.

     Etre nationalistes, mieux, patriotes, doit signifier désormais le respect du bien public afin d’arrêter, pendant qu’il est encore temps, la dérive du bateau fantôme qu’est devenu notre pays comme attiré par un gouffre ; à moins que Monsieur le Président, à présent assis sur les ailes de l’histoire contemporaine, ne veuille lui éviter cette chute.

   Votre peuple, (j’allais dire vos peuples) ne vous demande pas l’impossible : vous élever au-dessus des conflits et des contradictions politiques pour contempler ce peuple que vous avez aimé et que vous aimez encore, se battre par des expressions diverses de liberté. Laissez-nous le choix du multipartisme et vous verrez que votre peuple saura en user avec intelligence et prudence.

     Vous ne pouvez laisser mourir ce pays que vous avez façonné et patiemment construit. Par vous, la Côte d’Ivoire est devenue (ou était devenue), sans doute, l’un des pays africains les plus connus à l’étranger. Vous avez patiemment construit Abidjan pour en faire l’une des plus belles et des plus merveilleuses métropoles de l’Afrique noire.

     Vous pouvez encore résoudre la crise économique et financière de ce pays dont la prospérité consistera en la vivacité de la mémoire qu’il gardera de vous. Apprenez que les hommes, généralement, n’ont de reconnaissance pour les chefs que lorsque ceux-ci sont capables de mettre toujours sous abri les exigences des besoins de leur ventre. Alors, ils les applaudissent, les courtisent, font semblant de les aimer ; ou les aiment effectivement, mais à leur manière. Un chef est comme un dieu pour son peuple pendant tout le temps que celui-ci lui donnera les conditions adéquates pour la recherche de son bonheur, de sa prospérité et de son progrès. Autrement, il est rejeté, haï, et sa mémoire salie, bafouée, humiliée.

       Monsieur le Président, le peuple ivoirien vous supplie de contraindre les milliardaires de ce pays à rapatrier une partie de leurs fortunes placées à l’étranger, comme les Banques suisses. Même si cela doit se faire sous forme de prêts, nous préférons encore devoir à nos compatriotes plutôt qu’aux étrangers qui nous étranglent déjà. L’argent que ces compatriotes investiront dans les divers secteurs économiques de leur pays les enrichira davantage et, au-delà, le pays tout entier. Nous serons fiers d’eux et nous serons riches de leurs richesses. Ne vaut-il pas mieux que des Ivoiriens « colonisent » l’économie de leur pays plutôt que de la livrer aux mains des étrangers ? Quel pays ne tire-t-il pas une grande fierté de son autonomie financière, économique et politique ? La Côte d’Ivoire est un grand pays qui a de l’avenir, si nous voulons tous le lui donner.

La Basilique de Yamoussoukro, oeuvre immortelle de Félix Houphouët-Boigny

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