EVANGILE DE PAUL ET INCULTURATION

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JÉSUS, L’UNIVERSEL

RÉMY DOUSSET

PREMIÈRE PARTIE : EVANGILE DE PAUL ETINCULTURATION

MÉMOIRE PRÉSENTÉ À LA FACULTÉ DE THÉOLOGIE DE LYON

EN VUE DE LA MAÎTRISE EN THÉOLOGIE

PAR RÉMY DOUSSET

EVANGILE DE PAUL ET INCULTURATION

DIRECTEUR DU MÉMOIRE ROBERT BEAUVERY

 JUIN 1991

CORRIGÉ ULTÉRIEUREMENT PAR PIERRE BAMONY

INTRODUCTION

 » Ceci est le fruit de plus d’un demi-siècle de réflexions.

Il ne s’agit pas de faire un récit de mes expériences personnelles : peut-être plus précises que beaucoup d’autres, elles n’ont quand même rien d’exceptionnel et s’inscrivent dans un ensemble d’expériences similaires faites par de très nombreux chrétiens de France et d’ailleurs.

J’en donne ici, en introduction, un bref aperçu, que je serai, amené à développer plus loin.

 

   On peut affirmer ceci : pratiquement tous les chrétiens laïcs nés depuis le début du siècle ont été déçus de ne pas trouver à leur portée les enseignements écrits et oraux qui auraient pu les aider à expliciter et approfondir le contenu de leur foi, et ce, dans un langage qui soit le leur. A titre d’exemple, en cinquante ans, j’ai entendu plus de deux mille cinq cents sermons dominicaux ; j’ai entendu un seul prêcheur parler de la Trinité…

     Compte tenu de l’évolution des cultures, de plus en plus marquées par l’emprise des sciences dites expérimentales, on ne voit pas bien, pour le moment, comment l’Eglise va agir pour se faire mieux comprendre, pour aider les humains à une connaissance plus généralisée de la Bonne

Nouvelle qu’elle est censée annoncer au monde…

   Personne n’oserait plus mettre en doute le bien-fondé des thèses présentées par l’ouvrage intitulé « La France, pays de Mission ? » : Méthodes d’apostolat appropriées au monde ouvrier, nécessité d’un clergé spécialisé, etc… Mais, cinquante ans plus tard, ces thèses sont nettement dépassées et les problèmes déplacés par le développement des cultures scientifiques et techniques.

     Si certains membres de la hiérarchie catholique, les Cardinaux Suhard et Liénart, par exemple, ont convenu alors que de très nombreux Français, les prolétaires, étaient inaccessibles aux structures ecclésiales et aux enseignements évangéliques de l’époque, les membres actuels de la même hiérarchie devraient se rendre compte de quelques faits patents :

Les adultes prolétaires de 1940-45 sont aujourd’hui des vieillards chenus s’ils ne sont pas décédés. Leurs successeurs ont diminué en pourcentage de la population française. Il en reste, certes, mais ils sont relativement beaucoup moins nombreux. Ils ont été remplacés par une autre majorité : celle des « cols blancs ». Ceux-ci ont une culture différente. Ils rassemblent de 1’ingénieur-en-chef à l’ouvrier qualifié, en passant par le dessinateur industriel, l’agent technique, le vendeur et l’agriculteur (au masculin et au féminin).

     Les uns et les autres, avec toute une palette de nuances variées, ont en commun certains éléments culturels qui n’ont rien de spéculatif : les sciences expérimentales, à tous les niveaux, ont imbibé les esprits et les comportements de ces millions de Français (et d’autres millions d’habitants de pays dits « développés »).

     On peut dire, sans craindre de simplifier outre mesure, que, pour ces millions d’êtres humains, est vrai ce qui fonctionne, ce qui « marche ».

La réussite, à tous les sens du mot, consiste à faire fonctionner, depuis le robot de cuisine jusqu’à la fusée interplanétaire, en passant par la voiture automobile, le stylo à bille et le préservatif. La notion de fiabilité est capitale : « Possibilité de fonctionnement sans défaillance d’un dispositif, dans des conditions spécifiées et pendant une durée déterminée.

   Face à ce monde technologique, la hiérarchie de l’Eglise Catholique et son intelligentsia commencent à se poser des questions. Depuis longtemps, déjà, on avait pris conscience de la nécessité impérative de proposer la Foi aux Africains et aux Asiatiques. Cette transmission, on le découvre depuis quelques décennies, ne peut se faire valablement que moyennant un processus qu’on a nommé acculturation puis inculturation. Enfin, la hiérarchie catholique commence à s’apercevoir que l’inculturation concerne non seulement les cultures africaines et asiatiques, mais aussi les cultures occidentales auxquelles quelques textes officiels récents du magistère attribuent le nom collectif et imprécis de « modernité ».

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UN AMOUR DU DIVIN ?

     Si, enfin, la hiérarchie catholique commence à prendre conscience de la double nécessité de comprendre les « hommes modernes » et de s’en faire comprendre, il y a beaucoup plus longtemps que les « hommes modernes » déplorent de n’être pas compris par l’Eglise et d’avoir des difficultés à la comprendre. Ils pensent même que si l’Eglise, à tous les niveaux, voulait vraiment faire comprendre son message évangélique, elle devrait commencer par essayer de les comprendre, eux, les « hommes modernes » et leurs culture.

C’est là le point de départ de la recherche élaborée dans ce mémoire.

Ces données initiales, ici brièvement et approximativement exprimées en introduction, seront, dans le cours du travail, exposées avec

plus de précision et de rigueur.

     Il est donc question d’inculturation. Après en avoir désigné le domaine d’application, il convient d’en déterminer l’objet. C’est par là que nous commencerons : qu’est-ce qu’on inculture ? – Un christianisme imbibé de culture biblique, gréco-latine et de scolastique ? Jusqu’où faut-il remonter ? Les évangiles de Matthieu, Marc, Luc et Jean ne sont-ils pas déjà, chacun à sa manière, inculturés ?

   Pour des motifs très simples, j’ai choisi de me référer à l’Evangile que Paul développe dans ses épîtres :

Ce sont les textes les plus anciens.

     Leurs destinataires sont multiples et divers, alors que les quatre évangiles semblent avoir été écrits chacun pour un groupe plutôt homogène de destinataires.

   Paul est généralement clair.

Il a osé se débarrasser des servitudes culturelles juives et, pour ce faire, s’expliquer avec Pierre et le convaincre.

   Au moyen d’une lecture attentive des textes du Corpus Paulinien, on peut reconstituer cet Evangile et essayer d’en faire, pour les hommes et les femmes d’aujourd’hui, une relecture dans un langage compatible avec leurs cultures.

   Notre plan sera donc le suivant :

Plutôt que d’un traité en deux ou trois parties, il s’agit d’un parcours, composé d’étapes de longueurs inégales :

   Dans une première étape, avec un peu d’exégèse, on essaiera d’extraire du Corpus Paulinien les principaux éléments de l’Evangile de Paul, tel que, par exemple, on peut supposer qu’il l’a présenté aux « Notables » (Gai. 2,2.) ou qu’il l’enseignait, des années durant, à Corinthe, à Ephèse ou ailleurs…

     Une deuxième étape étudiera 1’inculturation et, pour ce faire, on s’efforcera de déterminer les significations de ce néologisme ecclésiastique.

   A titre d’exemple, une troisième étape tentera de rechercher comment Paul a déjà, on son tempe et avant la lettre, pratiqué un genre d’inculturation.

   Une quatrième étape abordera certains aspects particuliers des conditions de 1’inculturation : que sont ces cultures scientifico- technico-empiriques que certains documents d’Eglise désignent globalement sous le terme de « modernité » et qui concernent-elles ?

     Une cinquième étape réalisera enfin la tentative d’une transcription de l’Evangile de Paul par un chrétien de culture scientifico-technico-empirique et dans un langage compris par les tenants de ces cultures scientifiques, techniques, dont le « dénominateur commun » est la sanction de l’expérience (positive ou négative).

     Enfin, nous proposerons une conclusion.

PREMIERE ETAPE : L’EVANGILE DE PAUL

ENTREE EN MATIERE

   J’emploie ici, comme dans mon introduction, la locution « Evangile de Paul ». Il est plus habituel de lire ou d’entendre les expressions suivantes : »Théologie de Paul », « Christologie de Paul » ou « Ecclésiologie de Paul ». Le choix d’une locution peu habituelle n’est pas insignifiant : Paul a prêché un Evangile et a désigné ainsi sa prédication (Gai. 2,2.). Il n’a pas parlé de sa théologie.

     Quand on lit « Théologie de Saint Paul », ne devrait-on pas plutôt interpréter par « spéculations théologiques d’Untel au sujet du Corpus Paulinicn » ? De nombreux auteurs présentent de Paul des théologies quelque peu différentes. On lit, par exemple : »There are many théologies of Paul, some of them more than deserving to be called classic.« 

Il y a beaucoup de théologies de Paul, quelques-unes d’entre elles méritant bien d’être appelées classiques. On lit ailleurs : »Les écrits concernant l’Apôtre Paul rempliraient une bibliothèque nationale ». (Sic)

   Cela est tout à fait logique : les textes denses et variés de Paul peuvent donner lieu à diverses interprétations, surtout si on se livre à des comparaisons analytiques. Et il ne faut pas s’en étonner : les Ecritures ont toujours été l’objet d’interprétations ; le Christ lui- même a fourni dos interprétations de l’Ecriture.

CHOIX DES TEXTES

   Une première question, de technique exégétique, se pose dès le départ : pour prétendre parler de l’Evangile de Paul, il faut savoir où en trouver les éléments. On sait que le Corpus Paulinien se répartit en trois catégories, d’importances inégales :

1- Les épîtres de Paul lui-même : Romains, 1 Corinthiens, 2 Corinthiens, Galates, Philippiens, Philémon, 1 Thessaloniciens.

2- Les épîtres attribuées à un (ou plusieurs) « Deutéro-Paul » : Colossiens, Ephésiens et, sans doute, 2 Thessaloniciens.

3- Les épîtres dites « pastorales » : 1 Timothée, 2 Timothée, Tite.

     Les exégètes ne sont pas absolument tous, mais majoritairement d’accord quant à cette répartition.

Compte tenu de l’objectif qui est le nôtre, nous ne pouvons pas prendre le risque de faire comme si les lettres dites pastorales étaient réellement de Paul, car nous ne pouvons pas, honnêtement, présenter la doctrine d’un auteur à partir de citations dont l’authenticité est pour le moins incertaine.

   En ce qui concerne les lettres du (ou des) Deutéro-Paul, le problème est plus délicat :

Nous devons d’abord distinguer 2 Thessaloniciens d’une part et Colossiens ainsi qu’Ephésiens d’autre part. Il y a en effet entre l’une et les autres des différences importantes.

   Sans entrer dans les problématiques délicates du vocabulaire ou du style ou des thèmes, nous emploierons une méthode plus pragmatique, un peu primaire peut-être, mais significative quant aux résultats :

Nous comparons les références marginales données par des éditions ou traductions bibliques sérieuses : on sait que chaque fois qu’une phrase d’une épître paulinienne évoque un autre passage de l’Ecriture, celui-ci est référencé en marge. Cette évocation peut être plus ou moins forte, le parallélisme des textes plus ou moins proche ou plus ou moins arbitraire. Chaque éditeur a ses critères d’appréciation. Cependant, lorsqu’on compare les notes marginales de trois éditions et qu’elles vont dans le même sens, on est autorisé à en tirer quelques conclusions. La Bible de Jérusalem, le TOB et le Novum Testamentum Graece de Nestlé-Aland ont été consultés. Les résultats de ces consultations comparatives se trouvent résumés en trois petits tableaux.

     Dans les trois éditions, 2 Thessaloniciens a autant ou plus de références à 1 Thessaloniciens qu’à l’ensemble des épîtres authentiques de Paul. Il est manifeste que l’auteur se réfère à cette première épître aux Thessaloniciens pour en préciser ou corriger certaines affirmations. Il n’est pas dans notre objet de faire une étude analytique de cos « révisions ». Les autres critères exégétiques semblent indiquer que cette épître ne serait pas de la main de Paul. Nous la laisserons donc de côté quant à l’établissement de l’Evangile de Paul.

       Les épîtres aux Ephésiens et aux Colossiens se présentent d’une façon tout à fait différente. Les tableaux de la page 11 indiquent que l’une et l’autre épître citent abondamment toutes les épîtres authentiques de Paul. Il y a presque autant de citations que de versets.

   Nous n’avons aucun document nous permettant d’affirmer avec certitude les intentions qui ont motivé cette abondance de citations et de réminiscences.

   Une deuxième constatation vient s’ajouter : ces deux épîtres se citent réciproquement un grand nombre de fois. Le commentaire de la T0B constate simplement : »La relation Ephésiens-Colossiens constitue une des énigmes du Nouveau Testament. Cette énigme n’a pas encore trouvé de solution pleinement satisfaisante. »…

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CITATIONS DES EPITRES AUTHENTIQUES DE PAUL PAR LES EPITRES DU DEUTERO-PAUL

  1. THESSALONICIENS
Romains, 1 Cor- 2. Corj Gai. Phil. Total. IThess.
B. J «. 2 8 2 3 3 18 23
TOB. 1 6 0 1 1 9 19
Aland. Ut Ut 2 1 2 33 30

Remarques : Nombre de versets : Zf7.

Citations d’épîtres authentiques : 18     9          33

Citations de 1 Thessaloniciens :            23        19        30

COLOSSIENS.

Romains. 1 Cor. 2. Cor. Gai Phil. Phm. 1 Thess Total. Ephésienc.
B.J. 25 18 6 8 4 5 3 69 48
TOB. 35 21 8 8 10 Ut 9 105 84
N. Aland. 37 16 8 5 8 7 6 87 68

Remarque : Nombre de versets : 95

ÉPHÉSIENS

Romains- 1 Cor. 2 Cor. Gai. Phil. Phm. 1 Thess. Total. Colossienr
B.J. 36 22 15 6 5 1 5 90 52
TOB. 42 29 16 15 9 2 6 119 79
Aland. 48 28 19 15 10 1 9 130 76

Remarque : Nombre de versets : 155

On peut, à partir de ces faits, élaborer de multiples hypothèses :

Par exemple, on peut supposer qu’un seul autour ait écrit cos deux épîtres. On peut supposer que l’auteur de l’une des deux épîtres aurait copié le travail de l’autre.

     On sait que Paul avait fondé des écoles, à Ephèse en particulier.

Les meilleurs élèves de ces écoles pourraient s’être associés pour rédiger de telles lettres, en hommage à leur fondateur. Deux auteurs ou groupes d’auteurs, disciples attentifs de Paul, se seraient concertés pour composer – ensemble ou parallèlement – deux épîtres dont ils auraient au préalable déterminé les grandes lignes et les intentions. Ces élèves de Paul, après la mort de celui-ci, auraient pu avoir l’intention de compléter les oeuvres écrites de Paul, en employant de multiples citations ou allusions pour authentifier leur travail et en incluant des souvenirs de son enseignement oral, avec, – pourquoi pas – quelques textes à la fois hymniques et mnémotechniques, tels que les débuts des deux épîtres en question… Nos auteurs auraient été tellement satisfaits de leurs oeuvres qu’ils les auraient mises toutes deux en circulation.

   Grâce aux passages hymniques, ces textes auraient été admis sans difficulté à leurs liturgies par les chrétiens auxquels ils rappelaient l’enseignement oral de Paul… Tout cela est au conditionnel, bien sûr…

     Quoi qu’il en soit des hypothèses possibles, et au-delà de ces diverses hypothèses, on peut considérer comme valables deux affirmations principales :

   Presque tous les versets des épîtres dites aux Colossiens et aux Ephésiens ont leur correspondant dans les textes des épîtres authentiques de Paul.

   Les quelques versets de ces deux épîtres qui n’ont pas leur correspondant dans le texte des épîtres authentiques de Paul peuvent être considérés comme rappelant l’enseignement oral de Paul. Pour conforter cette deuxième affirmation, deux arguments me semblent suffisants :

   Si les auteurs de ces deux lettres avaient voulu faire passer quelques idées personnelles sous la signature de Paul, ils n’avaient pas besoin de faire le travail de recension et d’assimilation que suppose la centaine de citations des textes authentiques de Paul : il leur suffisait de faire comme l’auteur de 2 Thessaloniciens ! On pourrait dire que la deuxième épître aux Thessaloniciens est un exemple de pseudépigraphie de faible qualité… Et que les deux épîtres, aux Colossiens et aux Ephésiens, sont de la pseudépigraphie de qualité supérieure…

     De plus, pour écrire ce qu’ils ont écrit, ces auteurs devaient connaître extrêmement bien la pensée de Paul. Connaissant très bien ce que nous en connaissons nous-mêmes (par les épîtres authentiques), ils devaient aussi très bien connaître ce que nous n’en connaissons pas : l’enseignement oral. Leur motivation et l’objet de leur travail aurait donc été tout simplement d’ajouter ce témoignage de l’oral reconstitué au trésor des écrits. Pourquoi des auteurs aussi laborieusement fidèles quant à l’enseignement écrit de Paul auraient-ils été des témoins infidèles quant à son enseignement oral ?

     Pour l’établissement de l’Evangile de Paul, nous emploierons donc en premier lieu et principalement les textes des épîtres authentiques de Paul. Nous citerons en deuxième lieu certains textes indiscutables des Actes (le triple récit de la rencontre de Damas et quelques autres). Nous citerons en troisième lieu certains textes des épîtres dites aux Colossiens et aux Ephésiens. Bien que leur autorité intrinsèque (conditionnée par l’intermédiaire d’auteurs compétents et de bonne foi) soit moindre que celle des lettres authentiques, ces textes nous semblent être un rappel de l’enseignement oral de Paul.

L’EVANGILE DE PAUL : SA TENEUR

   Compte tenu de ces distinctions préliminaires, voyons donc comment se présente l’Evangile de Paul : Comment 1’a-t-il exposé aux Notables de Jérusalem ? Comment le prêchait-il à ses convertis de Corinthe, d’Ephèse et d’ailleurs ?

   Il faut d’abord bien remarquer que Paul ne s’est pas converti à une doctrine ou à une science ou à une secte : Il s’est converti à quelqu’un : »Je suis Jésus, le Nazaréen, que tu persécutes !  » -« Que dois- je faire, Seigneur? » (Act. 22,8-10)

   Paul prend immédiatement conscience du fait que Jésus s’identifie à son Eglise. Et, lorsqu’il entre dans cette Eglise par le baptême, Paul, lui-même, se trouve identifié au Christ.

     D’autre part, « appelé par la grâce de Dieu dès le sein de ma mère » (Gai. 1,15.), Paul a conscience d’être l’objet d’un amour très particulier de la part de Dieu. Toute la vie de Paul sera un labeur incessant pour exprimer son amour en retour.

     Après sa conversion, Paul a eu l’occasion de réfléchir, que ce fût pendant les trois années passées en Arabie ou à l’occasion des visions ou révélations (celles dont il parle ou celles dont il ne parle pas…) ou au cours de ses longs voyages en pendant ses ministères eux-mêmes.

   A travers ces réflexions, L’Esprit de Dieu a donné à Paul une profonde « intelligence du mystère du Christ »(Eph. 3, 3). Tout ce que Paul croyait savoir de la Loi et des Prophètes se trouve, après Damas, à la fois absorbé, transformé et dépassé par une nouvelle connaissance.

   Cette nouvelle connaissance a ceci de particulier qu’elle n’est pas un système ou une doctrine théorique : c’est une connaissance personnelle. C’est en Jésus lui-même, mort, ressuscité et glorieux, que Paul trouve toute connaissance de Dieu. Il dira aux Corinthiens :

« Ne rien vouloir connaître d’autre que Jésus et Jésus crucifié. »(1 Cor.2,2)

Pour une première approche, nous pouvons essayer de résumer ce savoir de Paul en quatre « propositions », avec tout ce que cela peut comporter de risque d’arbitraire… Voici ces quatre propositions :

1- « PAUL, MINISTRE DU PLAN. » Paul se considère comme particulièrement connaisseur quant au « mystère du Christ ». Depuis Damas, il se sait choisi et envoyé par le Père et le Christ pour annoncer ce mystère aux païens.

2- « LE PLAN DE DIEU. » Ce mystère du Christ est un dessein éternel de Dieu : récapituler toutes les créatures dans le Christ-Jésus, crucifié et ressuscité, pour la gloire du Père, par l’action intérieure de l’Esprit.

3- « LE CHRIST-TOTAL ET SES MEMBRES ». Ce dessein du Père à l’égard des hommes implique que chaque créature humaine est intimement liée au Christ, dont elle est un « membre ».

4-. « POUR MOI, VIVRE, C’EST LE CHRIST. » Cette solidarité, Paul, le premier, en vit amoureusement dans tout son comportement.

     Les quatre propositions ci-dessus indiquées se retrouvent pratiquement toutes dans chacune des épîtres de Paul. On y retrouve les affirmations du kérygme primitif, tel qu’on peut le reconstituer dans les Actes, par exemple, mais Paul y ajoute assez de formulations personnelles pour qu’on puisse.

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PREMIERE PROPOSITION : « PAUL, MINISTRE DU PLAN »

« Paul se considère comme particulièrement connaisseur quant au « mystère du Christ ». Depuis Damas, il se sait choisi et envoyé par le Père et le Christ pour annoncer ce mystère aux païens. »

   C’est auprès des Galates que Paul insiste le plus pour montrer le lien qui existe entre sa personne et son Evangile :

   « Paul, apôtre, non de la part des hommes, ni par 1‘intermédiaire d’un homme, mais par Jésus-Christ et Dieu le Père… » (Gal. 1,1.)

   Aussitôt après la fin de la salutation, Paul attaque : « Je m’étonne que si vite vous abandonniez celui qui vous a appelés par la grâce du Christ pour passer à un second évangile, non qu’il y en ait deux : Il y a seulement des gens en train de jeter le trouble parmi vous et qui veulent bouleverser l’Evangile du Christ. Eh bien ! même si nous-mêmes, si un ange venu du ciel vous annonçait un évangile différent de celui que nous vous avons prêché, qu’il soit anathème ! Nous l’avons déjà dit, et aujourd’hui je le répète : si quelqu’un vous annonce un évangile différent de celui que vous avez reçu, qu’il soit anathème ! (Gal. 1,6-9.)

     Un peu plus loin, il précise : »Sachez-le, en effet, mes frères, l’Evangile que j’ai annoncé n’est pas à mesure humaine : ce n’est pas non plus d’un homme que je l’ai reçu ou appris, mais par révélation de Jésus-Christ. » (1, 11-12.)

   Ici, Paul insiste sur le fait qu’il tient son Evangile d’une révélation personnelle… Ailleurs, il dira : « Je vous ai transmis ce que j’avais moi-même reçu, à savoir que le Christ est mort pour nos péchés… qu’il a été mis au tombeau, qu’il est ressuscité le troisième jour, selon les Ecritures, qu’il est apparu à Céphas puis aux Douze … Bref, eux ou moi, voilà ce que nous prêchons. Et voilà ce que vous avez cru.

(1 Cor. 15»3-11.). Il me semble bien évident que Paul a reçu à Damas une catéchèse de la part d’Ananias (et d’autres). Cette catéchèse énonçait et développait sans doute le kérygme… Si Paul parle aussi de révélations personnelles, il me semble qu’il serait vain et déplacé d’essayer de faire un partage dans l’enseignement de Paul de ce qui relève de la catéchèse ou des révélations…

   Paul continue, aux Galates : »Vous avez certes entendu parler de ma conduite, Jadis dans le Judaïsme, de la persécution effrénée que Je menais contre l’Eglise de Dieu… Mais, quand Celui qui dès le sein maternel m’a mis à part et appelé par sa grâce, daigna révéler en moi son Fils pour que Je l’annonce parmi les païens, aussitôt, sans consulter la chair et le sang, sans monter à Jérusalem auprès de ceux qui étaient apôtres avant moi, Je suis parti pour l’Arabie, puis Je suis revenu à Damas. Ensuite, après trois ans, Je suis monté à Jérusalem pour faire la connaissance de Céphas. (Gai. 1,15-18.)

     Ce début de l’épître aux Galates résume bien la pensée de son auteur : Sa conviction agissante est enracinée dans la certitude d’avoir été choisi, mis à part, des le sein maternel « pour que je l’annonce parmi les nations » : Pour Paul, la mission est inséparable de la conversion. Ces termes, pour tout connaisseur des Ecritures, renvoient à Jérémie : »Avant même de te former au sein maternel, Je t’ai connu ; avant que tu sois sorti du sein, Je t’ai consacré ; comme prophète des nations. Je t’ai établi. » (Jér. 1,5.)

   Plusieurs commentateurs (6) affirment que la rencontre à Damas du Christ vivant est la clef de la théologie de Paul. C’est aussi le point de départ de toutes ses missions apostoliques.

     Luc, dans les trois récits des Actes le confirme : « Cct homme est un instrument que Je me suis choisi pour porter mon nom devant les nations païennes » (Act. 9,15.)… « Va, c’est au loin, vers les païens que moi, Je veux t’envoyer. »(Act. 22,21.)… »Les nations païennes vers lesquelles Je t’envoie. » (Act. 26,16.)

     Paul a donc l’audace de se dire apôtre, même s’il se reconnaît indigne du titre : »…en tout dernier lieu, il m’est apparu à moi aussi, comme à l’avorton. Car je suis le moindre des apôtres ; je ne mérite pas d’être appelé apôtre, parce que j’ai persécuté l’Eglise de Dieu. »

(1 Cor. 15,8-9.) Mais il précise aussitôt : »C’est par la grâce de Dieu que je suis ce que Je suis… » (1 Cor. 15, 10.) Et, à cause de cela, il n’hésite pas à affirmer, au début de son épître aux Galates : « Paul, apôtre, non de la part des hommes, ni par 1’intermédiaire d’un homme, mais par Jésus-Christ et Dieu le Père »(Gai. 1, 1.). Il précise de même aux Romains : « Paul, serviteur du Christ Jésus, apôtre par vocation, mis à part pour annoncer l’Evangile de Dieu… Jésus Christ, notre Seigneur, par lui, nous avons reçu la grâce d’être appelé apôtre pour prêcher, à l’honneur de son nom l’obéissance de la foi parmi tous les païens… » (Rom. 1,1-5.)

     Aux mêmes Romains, Paul réitère : « Je vous ai écrit assez hardiment par endroits, comme pour raviver vos souvenirs, en vertu de la grâce que Dieu m’a faite d’être un officiant du Christ Jésus auprès des païens, ministre de l’Evangile de Dieu afin que les païens deviennent une offrande agréable, sanctifiée par l’Esprit-Saint… Depuis Jérusalem jusqu’à l’Illyrie, j’ai procuré l’accomplissement de l’Evangile du Christ. » (Rom. 15, 15-16, 19.)

     Dans la première épître aux Corinthiens, Paul se présente ainsi : « Paul, appelé à être apôtre du Christ Jésus par la volonté de Dieu…

(1 Cor. 1, 1.) Et il précise les caractéristiques de son témoignage :

« Car Christ ne m’a pas envoyé baptiser, mais annoncer l’Evangile et sans recourir à la sagesse du discours, pour ne pas réduire à néant la croix du Christ… Le langage de la croix, en effet, est folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui se sauvent, pour nous, il est puissance de Dieu… Car il est écrit : « Je détruirai la sagesse des sages et l’intelligence des intelligente, Je la rejetterai… Dieu n’a-t-il pas frappé de folie la sagesse du inonde ?.. .C’eût par la folie du message qu’il a plu à Dieu de sauver les croyants. Alors que les Juifs demandent des signes et que les Grecs sont en quête de sagesse, nous proclamons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens, mais pour ceux qui sont appelés, Juifs et Grecs, c’est le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu… Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes » (1 Cor. 1,17-25).

     Un peu plus loin, Paul précise encore son rôle : « Pour moi, quand je suis venu chez vous, frères, je ne suis pas venu vous annoncer le mystère de Dieu avec le prestige de la parole ou de la sagesse. Non, je n’ai rien voulu savoir parmi vous, sinon Jésus Christ et Jésus Christ crucifié. Moi-même, je me suis présenté à vous faible, craintif et tout tremblant, et ma parole et mon message n’avaient rien des discours persuasifs de la sagesse ; c’était une démonstration d’Esprit et de puissance pour que votre foi reposât non sur la sagesse des hommes mais sur la puissance de Dieu… Ce dont nous parlons, … c’est d’une sagesse de Dieu, mystérieuse, demeurée cachée, celle que, dès avant les siècles, Dieu a par avance destinée pour notre gloire… Car c’est à nous que Dieu l’a révélé par l’Esprit ; l’Esprit, en effet, sonde tout, jusqu’aux profondeurs de Dieu… Et nous en parlons non pas avec des discours enseignés par l’humaine sagesse, mais avec ceux qu’enseigne l’Esprit… Et nous l’avons, nous, la pensée du Christ. » (1 Cor. 2,1-16.)

     Tout esprit un peu averti connaît l’importance de l’art oratoire et du culte de la sagesse dans le monde Gréco-Romain… On peut donc se rendre compte de la spécificité de la prédication de Paul. Elle n’était pas « dans les moeurs ». Le récit que Luc nous fait de la prédication de Paul à l’Aréopage en est une illustration : « Je le vois, Athéniens, vous êtes…les plus religieux des hommes. Parcourant en effet votre ville et considérant vos monuments sacrés, J’ai trouvé Jusqu’à un autel avec l’inscription : « Au dieu inconnu ». Eh bien, ce que vous adorez sans le connaître, Je viens, moi, vous l’annoncer…

     Si, d’un principe unique, il a fait tout le genre humain… C’était afin qu’ils cherchent la divinité pour l’atteindre, si possible, comme à tâtons et la trouver ; aussi bien n’est-elle pas loin de chacun de nous. C’est en effet en elle que nous avons la vie, le mouvement et l’être. Ainsi, d’ailleurs, l’ont dit certains des vôtres : »Car nous sommes de sa race… » (Act. 17,22-34.)

     On doit faire ici une remarque : Paul cite approximativement un poète grec (Aratos de Cilicie), mais il se garde bien d’identifier le Dieu qu’il prêche à la divinité des philosophes, néoplatoniciens ou autres. S’il se réfère au « Dieu inconnu » (inconnu et inconnaissable par les forces de l’intelligence humaine), c’est sans doute pour ne pas se référer au dieu déjà connu des Athéniens. L’enseignement de Paul concerne le Dieu qui s’est révélé à lui sur le chemin de Damas et non une divinité issue du raisonnement humain. Cet enseignement, Paul le répétait sans doute dans ses prédications, comme le rappelle le Deutéro-Paul : »Veillez à ce que nul ne vous prenne au piège de la philosophie, cette creuse duperie, à l’enseigne de la tradition des hommes, des éléments du monde et non plus du Christ. » (Col. 2, 3.) Ou encore : « Je dis cela pour que personne ne vous abuse par de beaux discours. » (2, 4) Et : « Que personne ne vous dupe par de spécieux raisonnements.. » (Eph. 5, 6.) Et enfin, « Ainsi ne serons-nous plus des enfants, ballottés, menés à la dérive, à tout vent de doctrine, Joués par les hommes et leur astuce à fourvoyer dans l’erreur… » (Eph. 4, 4.)

   Paul a donc bien conscience d’être envoyé pour être le témoin d’un Dieu qui n’est pas du tout en correspondance avec les idées des sages de l’époque. Sa prédication, accompagnée ou non de manifestations de l’Esprit, est d’abord un témoignage personnel, témoignage rendu au Dieu qui l’a interpelé sur le chemin de Damas et envoyé sur les routes du monde…

     En ce sons, sa prédication n’est certainement pas celle d’un système philosophico-théologique ou ésotérique, mais il peut l’appeler à bon escient une « bonne nouvelle », un Evangile.

   Et de cet Evangile, il est un témoin crédible.

Blaise Pascal dira, seize siècles plus tard : « Je ne crois que les histoires dont les témoins se feraient égorger. » Dans sa deuxième épître aux Corinthiens, Paul se défend contre de prétendus « archi-apôtres » ; « Ils sont ministres du Christ ? – Moi, plus qu’eux. Bien plus par les travaux, bien plus par les emprisonnements, infiniment plus par les coups. Souvent, j’ai été mis à mort. Cinq fois, j’ai reçu des Juifs les trente-neuf coups ; trois fois, j’ai été battu de verges ; une fois lapidé ; trois fois, j’ai fait naufrage… » (2 Cor. 11, 23-27.)

     Paul est donc bien le témoin crédible du « mystère du Christ » qu’il annonce….

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TRINITÉ DIVINE ?

DEUXIEME PROPOSITION : « LE PLAN DE DIEU »

   « Ce « mystère du Christ » est un dessein éternel de Dieu : Récapituler toutes les créatures dans le Christ Jésus, crucifié et ressuscité. »

   Cette bonne nouvelle qu’il annonce, Paul l’a dit aux Corinthiens, au début de son deuxième épître : c’est une nouvelle alliance : « Toile est la conviction que nous avons par le Christ auprès de Dieu. Ce n’est pas que de nous-mêmes nous soyons capables de revendiquer quoi que ce soit comme venant de nous ; non, notre capacité vient de Dieu, qui nous a rendus capables d’être ministres d’une nouvelle alliance, non de la lettre, mais de l’Esprit ; car la lettre tue, l’Esprit vivifie. »

   (2 Cor. 3-6.) Puis Paul fait une longue comparaison avec l’ancienne alliance : « 0r, si le ministère de la mort, gravé en lettres sur des pierres a été entouré d’une telle gloire… comment le ministère de l’Esprit n’en aurait-il pas davantage ?… Jusqu’à ce jour, toutes les fois qu’on lit l’Ancien Testament, ce même voile demeure »… (2 Cor. 31, 7-l8).

     Cette comparaison que fait Paul de l’ancienne et de la nouvelle alliance nous indique que, pour mieux connaître en quoi consiste la nouveauté de cette nouvelle alliance, il peut être utile de se référer à l’ancienne.

   L’ancienne alliance, dont l’origine remonte aux promesses faites par Dieu à Abraham, renouvelées à Isaac et Jacob, a dû sa consécration et son organisation au personnage de Moïse.

   Sans entrer dans les détails historiques et scripturaires, nous pouvons schématiser cette ancienne alliance de la façon suivante : Plus ou moins distinctement séparés de leurs voisins polythéistes, les Israélites, descendants des douze tribus d’Israël, ont progressivement évolué d’une monolâtrie au monothéisme. Le Dieu unique s’est révélé à eux par l’intermédiaire de Moïse. Dans la mesure où ils étaient capables de concevoir une divinité unique, ils ont pris conscience d’un Dieu unique, juge souverain, qui récompense les bons et punit les méchants. Les relations de ce Dieu avec les hommes qu’il a choisis parmi les autres peuples se résument en une Loi, assortie de nombreuses coutumes et observances.

   Cette Loi est à la fois le témoignage et le critère de l’alliance de Dieu avec son peuple : la fidélité à la Loi témoigne de la fidélité à l’alliance.

     Pour la plupart des Juifs, la récompense des bons et la punition des méchants sont sinon immédiates, du moins effectuées sur terre. Les amis de Job, bien que supposés païens dans le texte, en expriment la conviction. La notion de récompense ultérieure n’apparaîtra que tardivement, avec les Maccabées et la Sagesse.

     Il s’agit là de ce qu’il est convenu d’appeler une « religion naturelle », c’est-à-dire d’un Dieu conforme à l’idée naturelle que peuvent en avoir les hommes par la réflexion ; et ce Dieu est censé soumettre les hommes à des épreuves ou tests dont les résultats leur vaudraient récompense ou punition, selon la Justice qu’on prête à ce Dieu…

   De plus, on a tendance à sacraliser la Loi, dans tous ses détails, originels ou ajoutés au cours des âges… La lettre, finalement, tient lieu d’esprit…

   Ce n’est pas du tout cela que prêche Paul : Galates, encore, ne dit-il pa6 : »…sachant que l’homme n’est pas justifié par la pratique de la Loi, mais seulement par la Foi en Jésus Christ. » (Gal. 2, 15.)

     Quelques prophètes avaient bien essayé d’éveiller le peuple juif à une autre idée de Dieu. (Le prophète, il ne faut pas l’oublier, n’est pas celui qui prédit l’avenir tel un haruspice ou une pythie, mais celui qui parle de la part de Dieu). Osée, par exemple, dès le huitième siècle avant notre ère, fait dire à Dieu : C’est l’amour qui me plaît et non les sacrifices, la connaissance de Dieu plutôt que les holocaustes. » (Os. 6, 6.) et, ailleurs : « Je te fiancerai à moi pour toujours. Je te fiancerai dans la justice et dans le droit, dans la tendresse et la miséricorde. Je te fiancerai à moi dans la fidélité et tu connaîtras Yahvé »(2, 21-22). Isaïe dira de même : « Comme un jeune homme épouse une vierge, ton bâtisseur t’épousera. Et c’est la joie de l’époux au sujet de l’épouse que ton Dieu éprouvera à ton sujet » (1s. 62, 5).

     Paul prend le relais des prophètes et va beaucoup plus loin qu’eux :

son Evangile, la bonne nouvelle qu’il annonce, c’est tout simplement que Dieu, en créant l’homme, en créant chaque personne humaine, entend associer celle-ci à sa propre vie divine :

     Dans la Génèse, Dieu avait dit : « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance » (Gen. 1, 26). Dans sa lettre aux Romains, où il fait un exposé global de sa doctrine, Paul précise : « …Tous ceux qu’anime l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu. Aussi bien n’avez-vous pas reçu un esprit d’esclave pour retomber dans la crainte ; vous avez reçu un esprit de fils adoptif, qui vous fait crier Abba – Père ! L’Esprit lui-même se joint à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu. Enfants, et donc héritiers, héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ, puisque nous souffrons avec lui pour être aussi glorifiés avec lui… » (Rom. 8, lq-17). Un peu plus loin, Paul précise encore : « Nous savons qu’avec ceux qui l’aiment, Dieu collabore en tout pour leur bien, avec ceux qu’il a appelés selon son dessein. Car ceux que d’avance il a discernés, il les a aussi prédestinés à reproduire l’image de son Fils, afin qu’il soit l’aîné d’une multitude de frères ; et ceux qu’il a prédestinés, il les a aussi appelés ; ceux qu’il a appelés, il les a aussi justifiés ; ceux qu’il a justifiés, il les a aussi glorifiés. Que dire après cela ? Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Lui qui n’a pas épargné son propre fils mais l’a livré pour nous, comment avec lui ne nous accordera-t-il pas toute faveur ?…(Rom. 8, 28-3).

   Dans d’autres épîtres, moins méthodiques, on retrouve des affirmations semblables, mais disséminées au milieu de textes circonstanciels.

   Dans la première épître aux Corinthiens, par exemple, nous trouvons, tout au long du texte : « A ceux qui ont été sanctifiés dans le Christ Jésus, appelés à être saints… » (1 Cor. 1, 2.) « …Vous avez été comblés en lui de toutes les richesses… » (1. Cor.1, 5.) « …Il est fidèle, le Dieu par qui vous avez été appelés à la communion de son Fils, Jésus Christ Notre Seigneur… » (1,9.) « …Ce dont nous parlons, c’est d’une sagesse de Dieu, mystérieuse, demeurée cachée, celle que, dès avant les siècles, Dieu a, par avance destinée pour notre gloire. » (1 Cor. 2, 7.) « …Ne savez-vous pas que vous êtes un temple de Dieu et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? » (3, 16.)… »Pour nous, en tout cas, il n’y a qu’un seul Dieu, le Père, de qui tout vient et pour qui nous sommes, et un seul seigneur, Jésus Christ, par qui tout existe et par qui nous sommes » (8, 6).

     Le caractère éternel de ce dessein de Dieu passerait facilement inaperçu lors d’une lecture rapide de ces textes (et d’autres similaires). C’est peut-être pourquoi le Deutéro-Paul insiste particulièrement, sur tout dans l’épître dite aux Ephésiens : « Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ, qui nous a bénis par toutes sortes de bénédictions spirituelles, aux cieux, dans le Christ. C’est ainsi qu’il nous a élus en lui, dès avant la fondation du monde, pour être saints et immaculés en sa présence, dans l’amour, déterminant d’avance que nous serions pour lui des fils adoptifs par Jésus Christ… Il nous a fait connaître le mystère de sa volonté, ce dessein bienveillant qu’il avait formé en lui par avance, pour le réaliser quand les temps seraient accomplis : ramener toutes choses sous un seul chef : le Christ… C’est en lui, encore, que nous avons été mis à part, désignés d’avance selon le plan préétabli de celui qui mène toutes choses. » (Eph. 1, 11).

     Dans l’épître dite aux Colossiens, le Deutéro-Paul insiste davantage sur le rôle du Christ dans ce dessein de Dieu le Père : « I1 est l’image du Dieu invisible, premier-né de toute créature, car c’est en lui qu’ont été créées toutes choses, dans les cieux et sur la terre… tout a été créé par lui et pour lui. Il est avant toutes choses et tout subsiste en lui. Il est aussi la tête du corps, c’est à dire l’Eglise.

     Il est le principe, premier-né d’entre les morts, car il fallait qu’il obtînt en tout la primauté, car Dieu s’est plu à faire habiter en lui toute la plénitude et, par lui, à réconcilier tous les êtres pour lui, aussi bien sur la terre que dans les cieux, en faisant la paix par le sang de sa croix » (Col.1, 15-20).

   Comme l’indique schématiquement le tableau de la page 16, on retrouve, parsemés dans les différentes épîtres de Paul des échos de ces textes fondamentaux. Par exemple : Aux Galates : « Quand vint la plénitude des temps, Dieu envoya son Fils, né d’une femme, né sujet de la Loi, afin de racheter les sujets de la Loi, afin de nous conférer l’adoption filiale. Et la preuve que vous êtes des fils, c’est que Dieu a envoyé dans nos coeurs l’Esprit de Dieu qui crie Abba, Père ! Aussi n’es-tu plus esclave mais fils ; fils et donc héritier de Dieu. » (Gal.4, 4-7.) L’hymne incluse dans l’épître aux Philippiens (même si elle n’est pas de Paul lui-même, mais empruntée par lui au bien commun des premières communautés) résume d’une façon un peu différente le même sujet : « Lui qui, de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu, mais il s’anéantit lui-même, prenant la condition d’esclave et devenant semblable aux hommes. S’étant comporté comme un homme, il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort et à la mort sur une croix ! Aussi Dieu l’a-t-il exalté et lui a donné le nom qui est au-dessus ce tout nom, pour que tout, au nom de Jésus, s’agenouille, au plus haut des cieux, sur la terre et dans les enfers, et pour que toute langue proclame de Jésus Christ qu’il est le Seigneur, à la gloire de Dieu le Pore !… » (Phil. 2, 6-11).

…POUR LA GLOIRE DU PERE !…

     La conclusion de cette hymne nous indique la finalité de ce dessein divin : la gloire du Père. Paul est tout à fait pénétré de la certitude que tout est pour la gloire du Père. Dans son épître aux Romains, il le répète plusieurs fois : « Paul, serviteur du Christ Jésus, apôtre par vocation, mis à part pour annoncer l’évangile de Dieu… pour prêcher, en l’honneur de son nom l’obéissance de la foi parmi les païens…(Rom. 1, 1-5.)… « Au créateur, qui est béni éternellement…(1, 25.) … « Car tout est de lui et par lui et pour lui. A lui soit la gloire éternellement… »(11, 56). Il termine enfin son épître par une doxologie : »…à Dieu qui seul est sage, par Jésus Christ, à lui soit la gloire aux siècles des siècles ! Amen. » (Rom. 16, 2-7).

       Dans la première épître aux Corinthiens, Paul exhorte ses disciples à tout faire pour la gloire du Père :  » Vous avez été bel et bien achetés. Glorifiez Dieu dans votre corps. » (I Cor. 6, 20). Puis, à propos des nourritures permises ou non : « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, et quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu » (1 Cor. 10, 31).

     Dans la deuxième épître aux Corinthiens, à propos du Christ, Paul précise :  » Toutes les promesses de Dieu ont en effet leur « oui » en lui ; aussi bien est-ce par lui que nous disons l’Amen à Dieu pour sa gloire » (2 Cor. 1, 20). Un peu plus loin, il termine un paragraphe relatif à là collecte pour l’Eglise de Jérusalem par : « Grâces soient rendues à Dieu pour son ineffable don » (2 Cor. 9, 15).

Aux Galates, Paul termine sa salutation par une courte doxologie : « A vous grâce et paix, de par Dieu notre Père et le Seigneur Jésus Christ… selon la volonté de Dieu notre Père, à qui soit la gloire, dans les siècles des siècles ! Amen. » (Gal. 1, 3-5).

     Aux philippiens, avant la salutation finale, Paul déclare : « Gloire à ce Dieu notre Père, dans les siècles des siècles ! Amen » (Phil. 4, 20).

   Même si certaines de ces proclamations sont apparentées aux doxologies de la synagogue ou en sont des réminiscences, Paul les reprend dans son optique propre : il ne s’agit pas seulement de Yahvé, mais du Père de Jésus Christ, notre Seigneur…

     Quant au Deutéro-Paul, il complète ces doxologies do Paul en montrant, d’une façon précise, la gloire de Dieu le Père comme finalité du dessein éternel de Dieu. Nous devons reprendre le début de l’épître dite aux Ephésiens : dans ce texte, nous avons déjà relevé l’insistance quant à l’éternité du dessein de Dieu. Nous remarquons maintenant la finalité de ce dessein : « Béni soit le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ. Tel fut le bon plaisir de sa volonté, à la louange de gloire de sa grâce dont il nous a gratifiés dans le Bien-Aimé… C’est en lui, encore, que nous avons été mis à part, désignés d’avance selon le plan préétabli de Celui qui mène toute chose au gré de sa volonté, pour être, à la louange de sa gloire… Cet Esprit Saint qui constitue les arrhes de notre héritage et prépare la rédemption du peuple que Dieu s’est acquis pour la louange de sa gloire » (Eph. 1, 3-14).

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…PAR L’ACTION INTERIEURE DE L’ESPRIT

     L’idée de cette action de l’Esprit-Saint est particulièrement développée dans 1’épître aux Romains et dans la première aux Corinthiens. Nous l’avons déjà rencontrée, au sujet de l’adoption filiale ; le texte que nous avons déjà cité fait partie d’un ensemble qu’il serait trop long de citer intégralement mais dont voici quelques éléments caractéristiques : « La loi de l’Esprit qui donne la vie dans le Christ Jésus t’a affranchi… (Rom. 8, 2) ; « Vous n’êtes pas dans la chair mais dans l’esprit, puisque l’Esprit de Dieu habite en vous. Qui n’a pas l’Esprit du Christ ne lui appartient pas. » (8, 9) ; « Si vous vivez selon la chair, vous mourrez, mais si par l’Esprit vous faites mourir les oeuvres du corps, vous vivrez. » (8, 13) ; « En effet, tous ceux qu’anime l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu. Aussi bien, n’avez-vous pas reçu un esprit d’esclaves pour retomber donc la crainte ; vous avez reçu un esprit de fils adoptifs qui nous fait nous écrier Abba, Père ! L’Esprit lui-même se joint à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu » (8, 14-16). « Pareillement, l’Esprit vient au secours de notre faiblesse, car nous nous savons que demander pour prier comme il faut ; mais l’Esprit lui-même intercède pour nous en des gémissements ineffables… » (8, 26).

     Dans la première épître aux Corinthiens, Paul fait d’abord quelques remarques : « Ne savez-vous pas que vous êtes un temple de Dieu et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? » (1 Cor. 3-16) ;  » Vous avez été lavés, …sanctifiés…justifiés par le nom du Seigneur Jésus Christ et par l’Esprit de notre Dieu. (6, 11). Et, de nouveau : « Ne savez-vous pas que votre corps est un temple du Saint Esprit qui est en vous et que vous tenez de Dieu ? » (6, 19). Après ces remarques, Paul développe certains aspects des dons particuliers de l’Esprit, ou charismes : « Nul ne peut dire « Jésus est Seigneur » s’il n’est avec l’Esprit Saint… Il y a, certes, diversité des dons de l’Esprit… A chacun la manifestation de l’Esprit est donnée en vue du bien commun. A l’un, c’est un discours de sagesse qui est donné par l’Esprit, à tel autre un discours de science, selon le même Esprit ; à un autre, la Foi, dans le même Esprit ; à tel autre, les dons de guérison dans l’unique Esprit… Mais tout cela c’est l’unique et même Esprit qui l’opère, distribuant ses dons à chacun en particulier comme il l’entend. » (12, 3-11).

     Dans toutes les autres épîtres, Paul parle de l’action de l’Esprit comme d’une chose bien entendue : Aux Galates, (passage déjà cité) : « La preuve que vous êtes des fils, c’est que Dieu a envoyé dans vos coeurs l’Esprit de son Fils, qui crie Abba, Père (Gal. 4, 6). Puis, plus loin :  » Pour nous, c’est l’Esprit qui nous fait attendre de la foi les biens qu’espère la justice » (5, 5).

     Aux Philippiens : « … nous qui offrons le culte selon l’Esprit do Dieu. » (Phil. 3, 3).

     Quant au Deutéro-Paul, il confirme cette thèse, surtout dans 1’épître dite aux Ephésiens, en de multiples passages dont nous ne citons que le premier : « C’est en lui que vous aussi, après avoir entendu la parole de vérité, l’évangile de votre salut et y avoir cru, vous avez été marqués d’un sceau par l’Esprit de la promesse, cet Esprit-Saint qui constitue les arrhes de notre héritage et prépare la rédemption du peuple que Dieu s’est acquis pour la louange de sa gloire » (Eph. 1, 13-14).

TROISIEME PROPOSITION : LE CHRIST-TOTAL ET SES MEMBRES

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MEMBRES ET COMMUNAUTÉ DE L’EGLISE

   « Ce dessein du Père à l’égard des hommes implique que chaque créature humaine est intimement liée au Christ, dont elle est un « membre » ».

     Reprenons la première épître aux Corinthiens : après avoir exposé la diversité des dons de l’Esprit, Paul explique pourquoi ces dons multiples ont tous un même but : « De même, en effet, que le corps est un, tout en ayant plusieurs membres et que tous les membres du corps, en dépit de leur pluralité, ne forment qu’un seul corps, ainsi en est-il du Christ. Aussi bien est-ce en un seul Esprit que nous avons tous été baptisés en un seul corps, Juifs ou Grecs, esclaves ou nommes libres, et tous, nous avons été abreuvés d’un soûl Esprit. Aussi bien le corps n’est-il pas un seul membre mais plusieurs. Si le pied disait : parce que je ne suis pas la main, je ne suis pas du corps, il n’en serait pas moins du corps pour cela… Mais, de fait, il y a plusieurs membres et cependant un seul corps… pour qu’il n’y ait point de division dans le corps mais qu’au contraire les membres se témoignent une mutuelle sollicitude. Un membre souffre-t-il ? Tous les membres souffrent avec lui. Un membre est-il à l’honneur ? Tous les membres se réjouissent avec lui. Or vous Êtes, vous, le corps du Christ et membres, chacun pour sa part… » (1 Cor. 12, 12-27).

     Paul reprend le même thème dans l’épître aux Romains, sans la référence explicite à l’Esprit : « Car de même que notre corps en son unité possède plusieurs membres et que ses membres n’ont pas tous la môme fonction, ainsi nous, à plusieurs, nous ne formons qu’un seul corps dans le Christ, étant, chacun pour sa part, membres les uns des autres. » (Rom. 12, 4-5) ».

     Le Deutéro-Paul-reprend le thème en détail, avec des précisions complémentaires : nous sommes le corps du Christ et le Christ est la tête de ce corps. « Il a tout mis sous ses pieds et l’a constitué au sommet de tout, tête pour l’Eglise, laquelle est son corps, la plénitude de celui qui est complet, tout en tout » (Eph. 1, 22). Puis, plus loin : « Il n’y a qu’un corps et qu’un Esprit comme il n’y a qu’une espérance au terme de l’appel que vous avez reçu ; un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous, qui est au-dessus de tous, par tous et en tous » (4,4-6)… »Mais, vivant selon la vérité et dans la charité, nous grandirons de toutes manières vers celui qui est la tête, le Christ, dont le corps tout entier reçoit concorde et cohésion par toutes sortes de jointures qui le nourrissent et l’actionnent selon le rôle de chaque partie, opérant ainsi sa croissance en se construisant lui-même dans la charité » (4, 15-16).

       Le Deutéro-Paul emploie cette image du Christ et de son Eglise pour servir de modèle au couple chrétien ; « Le mari est le chef de la femme comme le Christ est celui de l’Eglise… Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé 1’Eglise… » (Eph. 5, 23-25).

QUATRIEME PROPOSITION : « POUR MOI VIVRE, C’EST LE CHRIST »

   « Cette solidarité, Paul, le premier, en vit, amoureusement, dans tout son comportement. »

     C’est surtout dans son épître aux Philippiens que Paul se confie quant à cet aspect de sa vie : « Pour moi, certes, la vie, c’est le Christ, et la mort serait une bonne aubaine ; cependant, si la vie dans cette chair doit me permettre encore un fructueux travail, j’hésite à faire un choix…  (Phil.1, 21-22.) »… A cause de lui, j’ai accepté de tout perdre, je considère tout comme détritus afin de gagner le Christ et d’être trouvé en lui, n’ayant plus ma justice à moi, celle qui vient de la Loi, mais la justice par la foi en Christ, celle qui vient de Dieu et s’appuie sur la foi ; le connaître, lui, avec la puissance de sa résurrection et la communion à ses souffrances, lui devenir conforme dans sa mort… » (3, 8-10.) « …Je puis tout en celui qui me rend fort. » (4, 13).

     Aux Galates, il affirme : « …par la foi, je suis mort à la Loi afin de vivre pour Dieu : je suis crucifié avec le Christ et ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi. Ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi… » (Gal. 2, 19-20).

     aux Romains, il proclame : « Oui, j’en ai l’assurance, ni mort ni vie, ni anges ni principautés, ni présent ni avenir, ni puissances ni hauteur ni profondeur, ni aucune créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu manifesté dans le Christ Jésus notre Seigneur !… » (Rom. 8, 38-39).

   Il partage avec le Christ le souci de tous les membres de son corps. Il écrit, par exemple, aux Corinthiens : « Oui, libre à l’égard de tous, je me suis fait l’esclave de tous, afin de gagner le plus grand nombre. Je me suis fait juif avec les Juifs, afin de gagner les Juifs ; sujet de la Loi avec les sujets de la Loi (moi qui ne suis pas sujet de la Loi) afin de gagner les sujets de la Loi… Je me suis fait faible avec les faibles afin de gagner les faibles. Je me suis fait tout à tous afin d’en sauver à tout prix quelques-uns. Et tout cola, à cause de l’Evangile, afin d’en avoir ma part… » (1 Cor. 9,19-23).

     L’Evangile de Paul, ainsi présenté, résume l’essentiel de la doctrine paulinienne. Il n’en détaille évidemment pas tous les aspects ou toutes les conséquences, mais c’est en référence à ces données essentielles que Paul explicite ses conseils occasionnels.

NOTES DE LA PREMIERE ETAPE

(1) Bien que déjà employée par d’autres :

BONSIRVEN Joseph : « L’Evangile de Paul », Paris, Aubier. 1948

GEORGE Augustin : « L’Evangile do Paul », Paris, Equipes enseignantes, 1963

(2) MARROW Stanley : « Paul, his jetters and his theology », New-York, Paulist Press, 1986. p. 11

(3) Bulletin do l’Institut Catholique de Lyon, N°90, p. 92

(4) Cette méthode est recommandée par Pie XII dans son encyclique « Divino afflante Spiritu » II, 2, Paris, Ed. Bonne Presse, 1944

(5) Cf DODD Charles : « La prédication apostolique », Paris, Editions Universitaires. 1964

(б) Exemples : JEREMIAS : »The key to paulist Theology. » The expository times LXXVI. Edimbourg 1964. Traduit par LEMONON Jean-Pierre, Lyon, Pax N° 100, 1964.

         PLEVNIK Joseph : « What aro thev saylng about Paul ? » New-York, Paulist Press, 1986, PP* 5-27.

(7) Cf. AUGUSTINUS Aurelius : Confessions L.5. XIII 23 : « J’étais assidu à ses instructions publiques, sans y apporter d’ailleurs l’attention requise, mais pour m’assurer si son éloquence était à la hauteur de ce qu’on disait et si elle se tenait au-dessus ou au-dessous de sa réputation. Je demeurais suspendu à sa parole, insouciant et dédaigneux du fond… » Traduction P. de Labriolle. Paris, Editions « Les Belles Lettres », G. Budé

(6) PASCAL Biaise : »Pensées. » N° 593- Paris Aditions Brunschvlcg. 1897

(7)) Etienne l’a fait dans son discours qui lui valut d’être lapidé, en présence de Saul, Act. 7, 1-54.

DEUXIEME ETAPE : L’INCULTURATION

   Nous venons donc de lire à notre façon ce que Paul présentait comme son Evangile. C’était la première étape de notre parcours. La deuxième étape, selon l’intention exprimée en introduction, doit nous préparer à faire de cet Evangile paulinien une inculturation.

   Pour ce faire, il faut avoir défini aussi bien que possible ce que signifie ce néologisme ecclésiastique.

   Ni le Petit Larousse Illustré, ni le Petit Robert, ni même le grand Larousse en dix-sept volumes ne définissent ce substantif. On y trouve, en revanche, le mot acculturation, qui fait l’objet d’un long article dans 1’Encyclopédie Universalis.

   Sans doute faut-il même, au préalable, définir et analyser les significations du mot  »culture ». Essayons de le faire très brièvement.

   On sait qu’en France, le mot culture a d’abord désigné un certain niveau de savoir. Edouard Herriot disait : « La culture, c’est ce qui reste quand on a tout oublié ». Et Gustave Thibon : « La culture, c’est ce qui manque quand on a tout appris… » Puis le mot est passé en Allemagne et les anthropologues anglais et américains nous le rendent, chargé de significations bien différentes :

     On est passé de  » Ensemble des connaissances acquises qui permettent de développer le sens critique, le goût, le Jugement à : « Ensemble des structures sociales, religieuses, etc…, des manifestations intellectuelles, artistiques, etc… qui caractérisent une société : la culture inca, la culture hellénistique »

   C’est à ce dernier sens du mot culture que se réfère le terme « inculturation ». Ce substantif désigne sans doute une action signifiée par un verbe actif « inculturer » ; ce qui supposerait l’idée d’un sujet qui inculturerait un objet.

       Mais n’est-il pas surprenant que cette notion d’inculturation apparaisse ainsi, quasi spontanément, à la fin du Vingtième Siècle ? S’agirait-il d’une nouveauté du christianisme ? Ou bien existait-elle déjà, sans qu’on n’y ait pris garde ? Aurait-on, dix-neuf siècles durant, fait de 1’inculturation, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose : sans le savoir ?

   Il nous faut donc faire une recherche concernant le mot, la chose et leur histoire…

     Les articles et ouvrages où il est question d’inculturation sont très nombreux depuis quelques années. Une étude, même succincte, de chacun de ces documents dépasserait largement les dimensions de ce mémoire. Nous devons donc choisir quelques documents particulièrement significatifs.

   Ary A. Roest Grollius ( ?) présente d’abord les origines du mot inculturation, puis il montre comment ce terme, en concurrence avec enculturation, acculturation, accommodation, contextualisation, indigénisation, a fini par s’imposer, tout en acquérant un sens dynamique :

     1’inculturation est un processus actif que l’auteur assimile à la succession de « traduction », « assimilation », transformation », l’ensemble réalisant une intégration. Mais les sens du mot inculturation sont plus riches que la somme de ces termes analytiques comparatifs : 1’inculturation est « l’intégration de l’expérience chrétienne d’une Eglise locale dans la culture du peuple qui la constitue, de manière que cette expérience non seulement s’exprime dans les éléments de cette culture, mais devient, à l’intérieur de cette culture, une force qui l’anime, l’oriente et la renouvelle, de façon à créer une nouvelle cohésion et communion, non seulement dans la culture en question, mais aussi comme un enrichissement de la communion de l’Eglise universelle ».

  1. Standaort commence par un rappel historique des premiers emplois du terme, puis il s’emploie à bien le distinguer d’autres termes, tels qu’adaptation et acculturation. Pour l’auteur, l’inculturation se réfère au mystère de l’Incarnation. Il donne la définition du Père Aruppe : « L’inculturation est l’incarnation de la vie et du message chrétiens dans une aire concrète, en sorte que non seulement cette expérience s’exprime avec les éléments propres à la culture en question (ce ne serait alors qu’une adaptation superficielle) mais encore que cette même expérience se transforme en un principe d’inspiration, à la fois source et force d’unification, qui transforme et recrée cette culture, étant ainsi à l’origine d’une nouvelle création ».

     Puis l’auteur distingue deux interprétations, l’une « minimaliste » et l’autre « maximaliste ».

     L’interprétation minimaliste serait plutôt celle des documents romains… Quant à l’interprétation maximaliste, « Celle-ci ne désigne pas seulement une création nouvelle, oeuvre d’une Eglise locale, mais entend que cette création contribue à 1’enrichissement de 1’Eglise universelle… reconnaître que nous ne connaissons pas encore le Christ dans sa plénitude ! C’est grâce à la manière dont une culture exprime et réalise le défi de l’Evangile que les autres cultures, déjà christianisées, peuvent se convertir à nouveau et renaître à une image plus pure du Christ… Ainsi se réalise la récapitulation de toutes choses dans le Christ en qui tout est maintenu. Plus les cultures expriment le Christ, plus il devient universel.

     A la même époque, la revue « Lumière et vie » publie son Numéro 168, intitulé : « L’Evangile dans l’archipel des cultures ». Sept auteurs donnent leurs avis sur les problèmes d’inculturation. Bruno Chenu indique : « …les articles de ce numéro l’auront prouvé : le terme d’inculturation ne désigne pas toujours exactement les mômes réalités. La définition comporte deux variables : une interprétation du christianisme et une définition de la culture. Dans la mesure où les résultats sur le terrain se font attendre, la théorie continue d’être ciselée. Quelques convictions émergent cependant de manière assez nette ».

   Parmi les autres articles de cette revue, retenons celui de René Jaouen, car, missionnaire au Cameroun, il parle d’expérience :

« Je ne me pose pas en théoricien, mais en observateur. »

« Qui inculture quoi ? Le missionnaire doit s’inculturer…

Le missionnaire doit inculturer l’Evangile…

L’Eglise doit s’inculturer dans les peuples…

   Chaque Eglise locale doit inculturer l’Evangile dans sa propre culture..

« Malgré les apparences, le verbe « inculturer » ne peut avoir le même sens quand on change le sujet de l’action ».

   “Tout d’abord, le missionnaire de la première annonce est toujours un étranger et il n’est jamais « culturellement vierge ». Pour simplifier, disons qu’il vient de quelque part en Occident, qu’il est envoyé par l’Eglise dite latine ».

   Puis l’auteur analyse le processus :

     « Par 1’enculturation, le missionnaire se trouve dans la situation d’un enfant qui se laisse docilement initier par le groupe d’adoption dont il accueille l’héritage social. Par l’acculturation, sa propre culture native et la culture réceptrice réagissent mutuellement l’une sur l’autre et s’en trouvent partiellement modifiées. Mais ce n’est pas encore 1’inculturation. »

   « L’inculturation de l’Evangile est une affaire qui se passe entre ce dernier et la culture réceptrice. »

   « Si le sujet de 1’inculturation n’est ni le missionnaire, ni même l’Eglise qui l’envoie, nous voici enfin à pied d’oeuvre : ce sujet est Jésus-Christ et lui seul. Si le mot inculturation comporte le même préfixe que celui d’Incarnation, ce serait viser trop bas de le prendre pour une nouvelle recette de pastorale missionnaire ; il pointe au coeur môme de la christologie ».

   L’auteur pose ensuite le problème de « la logique de 1’incarnation ».

     « La chance du concept d’inculturation ne réside-t-elle pas dans le fait qu’il nous contraint à repenser le mystère de l’Incarnation non plus dans l’abstrait, mais à partir de situations concrètes dans lesquelles la culture est toujours une culture particulière ? C’est en s’engageant dans une seule humanité, en étant un homme unique et singulier, que le Christ a sauvé toute l’humanité. L’Eglise peut-elle prendre une autre voie que son Maître ? »

   Il termine enfin : « …Je suis persuadé que nous aurons fait un pas décisif le jour où 1’Eglise latine, qui avait célébré au Concile le reflux des puissances coloniales, commencera, elle aussi, son propre reflux des terres et des cultures non-latines, pour leur laisser la chance de formuler une réponse créatrice et originale au Christ qu’elles ont accueilli dans la foi… »

     Depuis la publication de ces articles, bien d’autres ont été publiés ; des conférences, des cours ont traité de 1’inculturation. Retenons particulièrement le rapport publié par la Commission Théologique Internationale, à l’occasion du vingtième anniversaire de la clôture du Concile Vatican II, sous le titre Thèmes choisis d’ecclésiologie » :

     « Sans prétendre donner ici une doctrine complète de l’inculturation, nous voudrions simplement en rappeler le fondement dans le mystère de Dieu et du Christ, en vue d’en rechercher la signification pour la mission de 1’Eglise… »

   « …Le fondement doctrinal de 1’inculturation se trouve d’abord dans la diversité et la multitude des êtres créés… intention du Dieu créateur… Il se trouve plus encore dans le mystère du Christ lui-même son incarnation, sa vie, sa mort et sa résurrection… »

   « …L’Eglise, à l’exemple du Christ et par le don de son Esprit, doit s’incarner en chaque lieu, en chaque temps et en chaque peuple ».

   « … Chaque culture exprime l’Evangile de manière originale et en manifeste de nouveaux aspects. L’inculturation est ainsi un élément de la récapitulation de toutes choses dans le Christ et de la catholicité de l’Eglise ».

   « …L’inculturation consiste d’abord dans l’acte d’appropriation du contenu de la foi dans les mots et les catégories de pensée, les symboles et les rites d’une culture donnée. Elle demande ensuite l’élaboration d’une réponse doctrinale à la fois fidèle et neuve aux problèmes nouveaux de pensée et d’éthique… »

   « … La communication entre les cultures est non seulement possible mais nécessaire… »

     « …Le moment semble venu où bien des Eglises non Européennes…se doivent de créer dans les domaines de la vie et de la parole de nouvelles formes d’expression de l’unique Evangile. Quelles que soient les difficultés… et les délais nécessaires…1’effort s’avère décisif pour l’avenir de l’évangélisation ».

     Ce texte, émanant de la Commission Théologique Internationale, même s’il affirme « ne pas prétendre donner ici une doctrine complète de 1’inculturation », nous fournit avec autorité des fondements argumentés et ouvre des perspectives dynamiques pour l’avenir…

   Dernièrement, le Pape, Jean-Paul II, vient de publie une encyclique : « La mission du Christ Rédempteur. » Au chapitre 5, les paragraphes 52 à 54 traitent de l’inculturation. Ce texte relève plutôt de ce que N. Standaert appelle la vision minimaliste et n’apporte rien de bien nouveau quant à la problématique qui est la nôtre : « L’inculturation correctement menée doit être guidée par deux principes : la compatibilité avec l’Evangile et la communion avec l’Eglise universelle. Gardiens du dépôt de la foi, les évêques veilleront à la fidélité et surtout au discernement, ce qui requiert un profond équilibre ; car on risque de passer sans analyse critique d’une sorte d’aliénation par rapport à la culture à une surévaluation de la culture, qui est une production de l’homme et qui est donc marquée par le péché. La culture a besoin, elle aussi, d’être purifiée, élevée et perfectionnée ».

     Jusqu’ici, les textes auxquels nous nous sommes référés n’envisagent le problème de 1’inculturation que dans le cas de ce qu’il est convenu d’appeler la première évangélisation. Le cas de ce qu’il est convenu d’appeler la nouvelle évangélisation, qui concerne les pays autrefois christianisés et aujourd’hui plus ou moins déchristianisés, est un peu différent. Nous l’examinerons plus loin, au sujet de la « modernité ».

     Quoi qu’il en soit et sans rien préjuger de cet aspect particulier du problème, il est certain que 1’inculturation est un problème souvent abordé, au sujet duquel chacun apporte sa contribution. Le sujet n’est donc ni épuisé, ni définitivement au point… On parle beaucoup d’une chose, précisément parce qu’elle a besoin d’être encore déterminée, précisée, explicitée… A titre de comparaison, on peut remarquer qu’on parle beaucoup du sida, parce qu’on n’on a pas encore trouvé les remèdes. Mais on ne parle plus guère de la variole, qui fit, en son temps, des millions de victimes, parce qu’on on a le vaccin et que, par ce vaccin, la maladie a été pratiquement éradiquée…

   Au point où nous en sommes, après l’analyse de quelques articles parmi les plus significatifs, nous pouvons déjà tirer quelques conclusions :

   L’inculturation n’est pas un objet existant, auquel on aurait donné une définition analytique précise. L’inculturation a d’abord désigné une intuition, à laquelle on a donné ce nom pour la démarquer de l’acculturation, concept précédemment et précisément défini et dépassé par l’intuition susdite.

     Les réflexions élaborées ensuite à partir de cette intuition initiale ont permis de reconnaître et d’approfondir les richesses de celle- ci et donc les significations de ce néologisme.

       Pour résumer nos constatations, nous pouvons dire qu’aujourd’hui 1’inculturation peut être présentée comme un processus en quatre phases :

   1) Rencontre de deux cultures, l’une véhicule de l’Evangile, l’autre supposée le recevoir.

   2) Assimilation de l’Evangile par la culture réceptrice.

   3) « Retour à l’envoyeur » de l’emballage culturel initial de cet Evangile. Exemple : Une Eglise particulière nouvellement constituée a d’abord reçu l’Ecriture (Ancien et Nouveau Testaments) dans une traduction effectuée à partir de la langue des missionnaires. Elle doit, dès que possible, effectuer elle-même les traductions dans sa langue, à partir des textes grecs et hébraïques : la première traduction était inévitablement imprégnée de la culture des missionnaires.

   4) Enrichissement du patrimoine évangélique universel par l’apport des réactions de cette culture réceptrice, ainsi que, simultanément et réciproquement, imprégnation progressive par certaines valeurs évangéliques de la culture évangélisée…

     Pour les phases 1 et 2, les opinions et les pratiques sont généralement concordantes. Pour les phases 3 et les opinions divergent et les pratiques se trouvent bloquées par les habitudes séculaires, les structures latines et le Droit Canonique.

     Indépendamment de ces problèmes particuliers, nous sommes assez documentés quant à 1’inculturation pour nous poser la question de savoir comment Paul a pu pratiquer une certaine inculturation avant la lettre.

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NOTES DE LA DEUXIEME ETAPE

(1) Encyclopédie Universalis. T.1, pp.104-109. R. Bastide.

(2) Cf. Cahiers do Meylan : »Chez nous, des cultures. » Meylan. 1980.

Petit Robert. 1973.

(3) Petit Larousse Illustré, 1985

(4) Sans parler de 1’lnculturatlon antérieure des Septante…

(6) Voir en annexe, Bibliographie

(7) ROEST CROLLIUS A. What is so new about lnculturation ? » Gregorianum N° 59 Rome, 1978, PP« 722-738.

(8) STANDAERT N. : « L’histoire d’un néologisme », Nouvelle Revue dr Théologie N° 110, Namur, 1988

(9) ARUPPE Pedro : « Lettre aux Jésuites », du 14 Mai 1978, écrite à la demande de la XXXII° Congrégation Générale. Traduction française dans Acta Romana Sociétatis Jesu, vol. XVII, pp. 282 sa.

(10) Lumière et Vie. « L’Evangile dans l’archipel des cultures », N° 168. Lyon 1984

(11) Commission Théologique Internationale : « Thèmes choisis d’eccléolologie », D.C. N° 1909» 5/1/984

(12) JEAN-PAUL II : « Redemptoris missio », D.C. N° 2022, 17/2/1991, pp.152-187

( 13) C’est ce que je me suis senti dans l’obligation de faire, ici mCme, pour quelques passages du Nouveau Testament.

TROISIEME ETAPE : L’INCULTURATION FAITE PAR PAUL

   Essayons donc de voir si Paul, en son tempe, et avant la lettre, a pratiqué une forme d’inculturation.

   Nous devons faire quelques remarques préliminaires :

Les conditions dans lesquelles Paul a exercé son apostolat ne sont pas identiques à celles que rencontrent les missionnaires d’aujourd’hui. Les quatre phases indiquées ci-dessus pour décrire le processus d’inculturation ne peuvent pas se retrouver exactement dans la situation historique de Paul : il faut tenir compte des différences historiques.

   Dans notre schéma actuel, une culture est dite porteuse de l’Evangile. Dans le cas de Paul, l’Evangile n’était pas porté par une culture. La culture de départ, la culture juive de l’époque, n’était pas porteuse de l’Evangile, mais seulement de 1’Ancienne Alliance, elle-même préparatrice de la Nouvelle Alliance.

     Quant à l’Evangile que Paul reçoit d’abord avant de le transmettre à son tour, il le reçoit de deux façons : par catéchèse et par révélation. Cela correspondrait – mutatis nutandis – à la première phase de notre inculturation actuelle.

   La révélation de Damas, d’autres ultérieures, ainsi que la catéchèse ont donc mis Paul en demeure de changer de convictions : la vérité n’est plus chez les Juifs pharisiens, mais chez les disciples do Jésus, le Nazaréen. Pour comprendre et assimiler cela, Paul, précédemment instruit par les enseignements de Gamaliel, a dû se livrer à des révisions complètes. Tout ce qu’il avait appris de l’Ecriture était à reconsidérer suivant une nouvelle logique : toute 1’Ancienne Alliance devenait une préparation et l’Ecriture une annonce, prophétique ou typologique pour la venue du Messie, le Christ, Jésus de Nazareth !… Ce travail de restructuration de tout son savoir ne s’est pas fait en un jour et Paul y a sans doute consacré une bonne partie des trois années passées on Arabie, et même d’autres encore, au cours de sa vie apostolique…

     Cela correspondrait (toujours mutatis mutandis) à la deuxième phase de notre inculturation.

     Paul a donc constaté que 1’Ancienne Alliance, promesse de la Nouvelle, devenait accomplie. Tout ce qui n’était que provisoire dans 1’Ancienne Alliance, tout ce qui relevait soit de la religion dite naturelle soit de la culture juive devenait caduc.

     La troisième phase de notre inculturation, que nous avons appelée de façon imagée « retour à l’envoyeur de l’emballage culturel », va devenir l’un des thèmes principaux de la prédication de Paul : L’origine juive des autres apôtres, le démarrage des communautés chrétiennes à partir des synagogues, tous ces éléments historiques bien réels vont obliger Paul à préciser sa pensée, la développer et la défendre énergiquement. Les Actes nous relatent les épisodes de Jérusalem et d’Antioche (Ac. 15,1-35) et Paul lui-même les relate dans son épître aux Galates. (Gai. 2,1-14).

   Paul développe longuement sa thèse dans 1’épître aux Romains. Un commentaire des onze premiers chapitres de la lettre aux Romains dépasserait les dimensions de ce mémoire. Nous nous limiterons donc à quelques textes plus denses.

     Aux Galates, Paul explique : « Il est écrit, en effet, qu’Abraham eut deux fils, l’un de la servante, l’autre de la femme libre, maie celui de la servante est né selon la chair, celui de la femme libre en vertu de la promesse. Il y a là une allégorie : ces femmes représentent deux alliances : la première se rattache au Sinaï et enfante pour la servitude : c’est Agar (car le Sinaï est en Arabie) et elle correspond à la Jérusalem actuelle, qui, de fait, est esclave avec ses enfants. Mais la Jérusalem d’en-haut est libre et elle est notre mère.. Or vous, mes frères, à la manière d’Isaac, vous êtes enfants de la promesse. Mais, comme alors, l’enfant de la chair persécutait l’enfant de l’esprit, il en est encore ainsi maintenant. Eh bien, que dit l’Ecriture ? « Chasse la servante et son fils, car il ne faut pas que le fils de la servante hérite avec le fils de la femme libre. Aussi, mes frères, ne sommes-nous pas enfants d’une servante mais de la femme libre. C’est pour que nous restions libres que le Christ nous a libérés. Donc tenez bon et ne vous remettez pas sous le joug de l’esclavage. C’est moi, Paul, qui vous le dis : si vous vous faites circoncire, le Christ ne vous servira de rien. De nouveau, je l’atteste à tout homme, qui se fait circoncire : il est tenu à l’observance intégrale de la Loi. Vous avez rompu avec le Christ, vous qui cherchez la justice dans la Loi, vous êtes déchus de la grâce. Car pour nous, c’est l’Esprit qui nous fait attendre de la foi les biens qu’espère la justice. En effet, dans le Christ Jésus, ni circoncision, ni incirconcision ne comptent, mais seulement la foi opérant par la charité. » (Gal. 4,22-31).

     Remarquons bien que, pour prouver la caducité des rites et observances de 1’Ancienne Alliance, Paul emploie l’Ecriture elle-même. Cela n’est pas sans importance ; Paul reconnaît la valeur annonciatrice de l’Ecriture ; il ne la traite pas par le mépris, mais il démontre que l’Ecriture montre elle-même ses limites. Ses exégèses, précédemment alignées sur celles de Gamaliel, sont maintenant différentes.

       Non seulement il montre que l’Ecriture est accomplie par le Christ, mais que celui-ci « tourne la page » : l’Ecriture est non seulement accomplie, mais dépassée et ceux qui s’attachent à la lettre sont eux- mêmes dépassés par les événements.

   Voici un autre exemple de la nouvelle exégèse de Paul :

     Aux Corinthiens, il dit : « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l’Esprit de Dieu habite en vous. Si quelqu’un détruit le temple de Dieu, celui-là, Dieu le détruira. Car le temple de Dieu est sacré et ce temple, c’est vous. » (1 Cor. 3, 16-17). Il leur redit encore : « Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint Esprit, qui est en vous et que vous tenez de Dieu ? » (6, 19). Dans sa deuxième épître aux mêmes Corinthiens, il reprend : « C’est nous qui sommes le temple du Dieu vivant, ainsi que Dieu l’a dit : J’habiterai au milieu d’eaux » (2 Cor. 6, 16).

     Paul écrit cela bien avant l’incendie du temple en 70 et sa destruction en 135… Avant d’être détruit par les Romains, le temple de Jérusalem n’a plus pour Paul la valeur sacrée et symbolique qu’il avait pour les Juifs. Sans doute avait-il appris, pendant sa catéchèse que le voile du temple s’était déchiré au moment de la mort du Christ, comme le racontera plus tard Matthieu (Mt. 27, 51). On sait que la construction du temple n’était pas un ordre de Dieu, mais d’abord un désir de David (2, Sam. 7, 2) refusé au nom de Dieu par Samuel (2 Sam. 7, 13), réalisé plus tard par Salomon (1 R. 5,15-7, 51). Celui-ci avoue cependant : « Les cieux et les cieux des cieux ne peuvent le contenir, moins encore cette maison que j’ai construite » (1 R. 8, 27). La reconstruction du temple, après la captivité fut le signe de la reconstitution de la nation juive, au moins autant, sinon plus que celui du culte du Dieu d’Israël. (Lss Esséniens ne refusaient-ils pas ce temple ?)

     Pour les Juifs du temps de Paul, le Temple était à la fois le symbole et la réalisation concrète du régime théocratique et de 1’élection juive.

       C’est pour en avoir affirmé la relative inutilité qu’Etienne a attisé la colère des Juifs contre lui : « Mais le Très-Haut n’habite pas des demeures faites de main d’homme ; ainsi dit le prophète : Le ciel est mon trône et la terre l’escabeau de mes pieds ; quelle maison me bâtirez-vous, dit le Seigneur… » (Act. 7, 48.)

     Paul est encore beaucoup plus explicite et catégorique lorsque, aux Philippiens, il précise : « C’est nous qui sommes les circoncis, nous qui offrons le culte selon l’Esprit de Dieu et tirons notre gloire du Christ Jésus au lieu de placer notre confiance dans la chair. J’aurais pourtant sujet, moi, d’avoir confiance même dans la chair : circoncis dès le huitième jour, de la race d’Israël, de la tribu de Benjamin, Hébreu, fils d’Hébreu ; quant à la Loi, un pharisien ; quant au zèle, un persécuteur de l’Eglise ; quant à la justice que peut donner la Loi, un homme irréprochable. Mais, tous ces avantages dont j’étais pourvu, je les ai considérés comme un désavantage à cause de la supériorité de la connaissance du Christ mon Soigneur. A cause de lui, j’ai accepté de tout perdre, je considère tout comme détritus afin de gagner le Christ et d’être trouvé en lui, n’ayant plus ma justice à moi, celle qui vient de la Loi, mais la justice par la foi au Christ, celle qui vient de Dieu et s’appuie sur la foi… » (Phil. 3, 3-9).

         Tous ces textes sont formels : Paul pratique ainsi la troisième phase de 1’inculturation indiquée plus haut comme le « retour à l’envoyeur de l’emballage culturel ».

     Il faut bien remarquer l’importance de cette inculturation effectuée par Paul : sans cette inculturation, le christianisme n’aurait jamais été qu’une secte juive de plus, parmi les Pharisiens, Sadducéens, Zélotes et Esséniens… Pour les Juifs, l’orthodoxie était une notion très relative et la question de savoir si Jésus était ou non le Fils de Dieu ne les aurait sans doute pas beaucoup plus tracassés que celle de savoir si les croyants sont appelés ou non à ressusciter, différent qui opposait les Pharisiens aux Sadducéens, sans toutefois exclure l’une ou l’autre secte de la communauté juive.

     Ce qui est beaucoup plus important, pour les Juifs, c’est l’orthopraxie, la pratique de la Loi. C’est là que Paul se sépare des Juifs. Non seulement Paul ne pratique plus la Loi, mais il veut l’abroger et fait de cette abrogation l’objet de sa prédication. La condamnation ne peut donc être que totale de la part des Juifs. Ils se rendent si bien compte de l’importance de la prise de position de Paul que, vers la fin du premier siècle, Rabban Gamaliel chargea l’ouvrier en coton Simon de modifier la grande prière matinale dite des dix-huit bénédictions, de façon à exclure les chrétiens du culte juif, grâce à la rédaction d’une douzième bénédiction ainsi rédigée : « Que pour les apostats il n’y ait pas d’espérance, et le royaume d’orgueil, promptement déracine-le en nos jours ; et les nazaréens et hérétiques, qu’en un instant ils périssent, qu’ils soient effacés du livre des vivants et qu’avec les justes ils ne soient pas écrits. Béni sois-tu, Y…, qui ploies les orgueilleux !… »

     L’Eglise chrétienne naissante se trouve donc ainsi non seulement reconnue séparée de la religion juive, mais rejetée par celle-ci et ce, à cause de ce « retour à l’envoyeur de l’emballage culturel » pratiqué par Paul.

   Quant à la quatrième et dernière phase, Paul la pratique avec discernement : enrichir le message évangélique par le moyen d’une culture n’est pas une simple affaire de littérature…

     Nous avons déjà vu comment, en présence de 1′ Aréopage, Paul cite la poésie grecque mais évite de s’affilier aux philosophies…

   Paul fait cependant délibérément à la culture romaine un emprunt qui marquera la théologie chrétienne :

    » De môme, en effet, que le corps est un, tout en ayant plusieurs membres, et que tous les membres du corps, en dépit de leur pluralité, ne forment qu’un seul corps, ainsi en est-il du Christ. Aussi bien est- ce en un seul Esprit que nous avons tous été baptisés en un seul corps, Juifs ou Grecs, esclaves ou hommes libres, et nous avons tous été abreuvés d’un seul Esprit. Aussi bien, le corps n’est-il pas un seul membre, mais plusieurs. Si le pied disait : « Parce que je ne suis pas la main, je ne suis pas du corps », il n’en serait pas moins du corps pour cela. Et si l’oreille disait :  » Parce que Je ne     suis pas l’oeil, je ne suis pas du corps », elle l’en serait pas moins du corps pour cela. Si tout le corps était oeil, où serait l’ouïe ? Si tout était oreille, où serait l’odorat ? Mais, de fait, Dieu a placé les membres et chacun d’eux dans le corps, selon qu’il l’a voulu. Si tout le corps était un membre, où serait le corps ? Mais, de fait, il y a plusieurs membres et cependant un seul corps… Or vous êtes, vous, le corps du Christ, et membres, chacun pour sa part… » (1 Cor. 12,12-27).

   Il y a là une reprise de l’apologue de Menenius Agrippa.

NOTES DE LA TROISIEME ETAPE

(1) Exemple : BARTH Karl : « L’Epître aux Romains ». Traduction française par Pierre Jundt, Genève, Labor et Fides, 1972

(2) Cf. BONSIRVEN Joseph : « Exégèses rabbiniques et exégèses pauliniennes » Paris, Beauchesne, 1939

(3) Cité par BONSIRVEN Joseph : « Textes rabbiniques des deux premiers siècles chrétiens », Pontifico Instituto Biblico, Rome, 1955.

QUATRIEME ETAPE : LES CULTURES EMPIRIQUES

       Nous avons donc constaté que Paul a pratiqué, à sa façon, une forme indiscutable d’inculturation, dont 1’importance fut déterminante pour l’instauration de l’Eglise chrétienne en milieu gréco-latin.

   Nous devons, maintenant, pour accomplir notre parcours annoncé en introduction, nous intéresser aux possibilités actuelles d’inculturation, spécialement dans les milieux de cultures scientifico-technico-empiriques.

     Cherchons d’abord dans les documents d’Eglise relatifs à l’inculturation comment la hiérarchie comprend et présente ce cas particulier d’inculturation. Parmi les dizaines de textes ecclésiastiques – magistériels ou non – (v. bibliographie), on n’en trouve que trois qui abordent cet aspect de 1’inculturation ou de « la culture moderne ».

   Examinons en premier celui d’une conférence de Monseigneur Poupard : « Non-croyance et cultures d’aujourd’hui ».

     Après avoir remarqué qu’il n’y’a pas une mais des cultures modernes, l’auteur fait une critique sévère du monde actuel. Il déplore « le discrédit durable de la philosophie chrétienne »… Puis, avec de nombreuses citations, il fait un historique rapide des cultures modernes, en démolissant au passage les avatars du marxisme et sa séduction. Il cite Monseigneur Coffy : « Avec la modernité, un changement radical s’opère dans la manière de concevoir la vérité, manière qui d’ailleurs ne cessera d’évoluer… ». Plus loin, il constate, après Gérard Defois (en 1981 !…) : « En mission ouvrière, comme dans bien des secteurs de la pastorale, s’est produit un retournement décisif des perspectives : c’est la foi qui est devenue un fait étrange et non l’athéisme ». D’autres l’avaient déjà dit en 1943 !

     Il développe sa pensée : « C’est dire l’urgence de reconstituer une culture religieuse où le sacrement retrouve toute sa dimension de présence mystérique, symbolique et signifiante, lien filial rétabli avec le Christ, lien fraternel restauré dans la communion avec les hommes, communication intégralement accomplie à travers le temps et l’espace, comme aussi les divers univers socioculturels, passerelle hardiment jetée du temps à l’éternité ». Il entrevoit une « porte de sortie » : « Ainsi, la découverte d’un sens immanent et plénier est-elle au coeur de l’existence humaine, la condition même de la rencontre de Dieu…

     Ainsi les cultures séculières de notre temps imprégné de non-croyance offrent-elles au coeur même de leur béance une attente… Il suffit mais il faut que les cultures séculières gardent une attitude d’ouverture et évitent de se clore sur elles-mêmes en sécularisme. »

   Ce discours brillant, émaillé d’une quarantaine de citations variées, montre que son auteur a de la culture… Mais la perspective d’évangéliser les hommes imprégnés des cultures modernes est absente : ce sont les cultures qui devraient changer…

     Le deuxième texte : « La foi et 1’inculturation », document de la Commission Théologique Internationale, traite explicitement de 1’inculturation. Le problème de la « modernité » n’est abordé qu’à partie du Numéro 20, en moins d’une page.

     Nous lisons : « 20. Les mutations techniques qui ont provoqué la révolution industrielle, puis la révolution urbaine, ont affecté l’âme profonde des populations, bénéficiaires et aussi bien souvent victimes de ces changements. »…22”. La révolution industrielle fut tout aussi bien une révolution culturelle… L’industrialisation, en provoquant un entassement désordonné des populations, porta gravement atteinte à ces valeurs séculaires, sans susciter des communautés capables d’intégrer des cultures nouvelles… » Les auteurs concèdent cependant : « 22 De grands progrès ont été réalisés en bien des domaines de la vie, alimentation, santé, éducation, transports, accès aux biens de consommation de toute espèce ». Ils proposent donc : « 23 L’inculturation de l’Evangile dans les sociétés modernes exigera un effort méthodique de recherche et d’action concertées. Cet effort supposera, chez les responsables de l’évangélisation : 1) Une attitude d’accueil et de discernement critique. 2) La capacité de percevoir les attentes spirituelles et les aspirations humaines des nouvelles cultures. 3 L’aptitude

à l’analyse culturelle en vue d’une rencontre effective avec le monde moderne… »

     Ce texte est à la fois étonnant et révélateur.

   Il est étonnant car il présente les modifications sociales engendrées par les technologies comme s’il s’agissait de phénomènes sismiques ou autres catastrophes naturelles, c’est-à-dire comme si ce n’étaient pas des hommes qui ont opéré ces modifications technologiques engendrant à leur tour des modifications sociologiques. Le paléolithique n’a pas été remplacé par l’âge nucléaire sans que les hommes y soient pour quelque chose !…

   Il est révélateur parce qu’il nous montre combien – inconsciemment – nos penseurs (théologiens particulièrement) sont restés des philosophes grecs, à peu près comme au temps de Platon !…

     Certains hommes libres philosophent entre eux, discutent au sujet de leurs idées, pendant que d’innombrables esclaves assurent les travaux de subsistance… Que ces esclaves puissent être intelligents, géniaux parfois, semble bien ne pas intéresser nos penseurs… Au cours des générations, ces esclaves ont amélioré leurs conditions de travail, grâce aux moulins à eau et à vent, puis à la machine à vapeur et ensuite à l’électricité, produite par des chaudières, des chutes d’eau et des centrales nucléaires… Nos penseurs ne semblent pas concernés personnellement. Le monde change autour d’eux ; ils le constatent, mais cela n’a pas l’air de les influencer et cela ne change rien à leurs idées, leurs chères idées…

     J’ai fait lire ce texte par quelques chrétiens, de culture non spéculative… Voici quelques-unes de leurs réactions :

   « Pourquoi cette distinction, ce fossé, entre les « penseurs », de formation spéculative et les « praticiens » (« hommes de l’art du plombier » au chirurgien…) existe-t-elle encore au Vingtième Siècle ? Et très particulièrement dans l’Eglise catholique ? »

     « Croient-ils, ces bons apôtres, que nous, techniciens de tous bords, serons prêts à nous intéresser à leurs prêches si eux ne sont pas capables de s’intéresser vraiment, d’abord, à nos problèmes professionnels ? Pourquoi ferions-nous l’effort de sortir de nos préoccupations humaines, techniques ou non, pour devenir curieux de lointaine métaphysique, si eux-mêmes ne sont pas capables de sortir de leurs chères idées pour s’intéresser au monde technique qui les entoure de toutes parts ?.. »

   « Vous roulez voiture et vous pensez brouette ».

    » Votre Dieu, dites-vous, s’est incarné dans la peau d’un artisan, et non dans celle d’un philosophe. Serait-ce qu’il a mal choisi son point d’insertion ? Au point que vous vous soyez sentis obligés de vous emparer de ce personnage pour le coiffer d’un bonnet de philosophe ?.. »

   A ces remarques, j’ajouterais qu’il est surprenant de constater que des hommes d’Eglise, contemporains des phénomènes sociologiques constatés, ne s’en soient pas aperçus plus tôt et n’aient pas trouvé d’autre mot pour désigner l’ensemble des cultures concernées que celui de « modernité »… Qui donc a dit que « l’Eglise a toujours vécu des temps modernes » ?…

   Le troisième texte, bien que bref, apporte un éclairage intéressant : il s’agit de la lettre du Père Pedro Aruppe dont est extraite la définition de 1’inculturation citée plus haut.

     « Il est évident que 1’inculturation est requise d’une manière universelle. Il y a encore quelques années, on pouvait croire qu’elle ne concernait pas les pays ou les continents où l’Evangile était considéré comme inculturé depuis des siècles. Mais les changements rapides survenus dans ces pays – et le changement est désormais un état permanent – nous persuadent qu’aujourd’hui une inculturation nouvelle et constante de la foi est indispensable pour que le message évangélique atteigne l’homme moderne et les nouvelles « sous-cultures ». Ce serait une dangereuse erreur d’affirmer que ces pays n’ont pas besoin d’une ré-inculturation de la foi… » Le Père Aruppe écrivait cela en 1978 !

     On pourrait donc se demander si, depuis cette date, au moins quelques auteurs ont eu l’idée d’approfondir et développer le sujet ainsi proposé par le Père Aruppe…

     Il existerait beaucoup d’ouvrages traitant des cultures modernes : Monseigneur Poupard ne disait-il pas : « Quelles que soient en effet les analyses portant sur les cultures d’aujourd’hui et Dieu sait si elles sont nombreuses et diverses au point d’encombrer nos bibliothèques, Je l’éprouvais ces mois derniers en démanageant mes livres de Paris à Rome et en constatant qu’en dix ans, leur poids avait singulièrement augmenté !… »

   J’ai lu attentivement trois ouvrages dont les titres me paraissaient prometteurs :

Paul Tillich : « La naissance de l’esprit moderne et la théologie protestante ». (Paris, Cerf. 1972).

Paul Valadier : « L’Eglise en procès. Catholicisme et société moderne » (Paris, Calmann-Lévy, 1987).

« Christianisme et modernité ». (Colloque du Centre Thomas More, Paris, Cerf, 1990).

     Il me semble tout à fait inutile de faire de ces ouvrages une analyse critique : le simple examen des tables des matières de ces ouvrages montre bien que ces productions (comme bien d’autres d’ailleurs) se contentent de proposer une sorte de généalogie historique des philosophies et des pratiques sociologiques. Il n’y est pratiquement jamais question des hommes qui pensent ceci ou cela, mais seulement des idées, de leurs enchaînements, réels ou supposés, comme si elles seules existaient, avaient leur existence propre et que n’avaient aucune existence appréciable les êtres humains qui seraient les auteurs ou les supports de ces idées.

     Car, enfin, derrière cette « modernité » (pour ne pas dire « le modernisme », terme définitivement défini et classé depuis près d’un siècle et à tout jamais condamné !…), il y a des personnes humaines !…

 Il n’est pas inutile de consulter les statistiques pour se rendre compte de l’importance numérique de ces groupes de personnes de culture dite moderne par certains et que je qualifierais plutôt de scientifico- technico-empirique.

       Parmi les statistiques disponibles, on peut, par exemple, consulter celles que fournit le Ministère de l’Education Nationale.

En 1940, nous fûmes 27 777 à obtenir le diplôme du baccalauréat : 19 680 titulaires du baccalauréat de philosophie et 8 097 titulaires du baccalauréat de Mathématiques élémentaires. A l’époque (il y a un demi-siècle seulement) parmi la partie dite « cultivée » de la population française, les esprits de formation spéculative, basée sur l’étude de la philosophie, étaient plus que deux fois plus nombreux que ceux qui basaient leur formation sur les mathématiques et les sciences, physique, chimiques et naturelles. Par des calculs simples, on a établi, pour chaque année, un taux ou pourcentage de bacheliers par rapport à tous les jeunes gens et jeunes filles qui, ayant le même âge, auraient pu l’être aussi. Ce taux a évolué. Il était de 4,12 % en 1940. Les 95 % non-bacheliers correspondaient, grosso modo, à 1’énorme masse de population dont Godin et Daniel font état dans leur livre : « La France, pays de mission ? ”

     En 1988 (dernière année dont les statistiques sont disponibles), les proportions sont différentes : Les 313 662 titulaires du baccalauréat (soit 36 % de la tranche d’âge) se répartissent entre 35428 (4,1%) ayant présenté les options « lettres-langues » et « lettres-arts » et 278234 (31,9%) ayant présenté des options plus ou moins scientifiques ou techniques. Il faudrait compléter par les Certificats d’Aptitude Professionnelle, les Brevets de Technicien et les Brevets de Technicien Supérieur… On atteindrait largement la moitié de la tranche d’âge. D’autre part, nous connaissons les objectifs des princes qui nous gouvernent : égaler si possible les Japonais : 80 à 90 % des jeunes ont l’équivalent du baccalauréat…

     Donc, dans les générations actuelles et futures proches, environ 4% d’intellectuels de formation spéculative, évolueront au milieu de 50 % de techniciens empiriques et environ 46 % de « manuels ». La tendance ira en augmentant en faveur des techniciens.

       Il faut cependant examiner avec attention cet immense groupe d’une dizaine de millions de techniciens (je ne compte ici que les Français…) Ce sont en général des « praticiens »… Ils ne sont pas les représentants d’une seule culture, nettement définie, mais leurs cultures sont quasi-infiniment variées : chaque discipline implique une culture particulière ; la culture du médecin généraliste n’est pas la même que celle du biologiste chercheur ; la culture du dessinateur projeteur en mécanique n’est pas celle du spécialiste hydraulicien. Leurs cultures ont cependant quelques éléments communs : elles sont évolutives et sont conditionnées par le critère de l’efficacité : est vrai ce que l’expérience réitérée confirme… ce qui fonctionne…ce qui « marche », pour employer un langage imagé courant, (à conditions opératoires constantes, évidemment…)

   C’est pourquoi, en tenant compte à la fois du fait que les uns sont plutôt scientifiques, d’autres plutôt techniciens et que tous ont en commun ce critère empirique du fonctionnement, je désigne globalement ces scientifiques, ingénieurs, médecins, techniciens de tous bords par le qualificatif de scientifico-technico-empiriques.

     Il ne faut toutefois pas limiter la culture de ces millions de techniciens à leurs connaissances professionnelles : Le Savant Cosinus et le Professeur Tournesol ne sont pas leurs modèles. Ce sont des hommes et des femmes à part entière : ils ont une famille, ce sont des citoyens qui votent à bon escient ; ils font partie d’associations diverses, syndicats, mouvements de toutes sortes ; ils cultivent accessoirement les sports, les arts, la littérature… Leurs comportements en toutes ces activités extra-professionnelles restent généralement très influencés par la rigueur logique d’un certain critère d’efficacité…

     D’autre part, ces cultures comportent des langages, des vocabulaires, des façons de parler, qui ne sont pas celles de nos pasteurs : une récente enquête nous indique que, parmi ceux qui se disent catholiques, 64% en moyenne pensent que « Le langage de l’Eglise est peu adapté à la vie d’aujourd’hui ». Ce taux atteint 77 % chez les cadres !…

     Théoriquement, les 46 % de « manuels » (successeurs des 95% de 1943) ont bénéficié, depuis près d’un demi-siècle, du statut de la France, pays de mission…

   Dans tous les pays dits « de mission », après un demi-siècle de travail des missionnaires, on voit se développer un clergé indigène, avec des évêques indigènes ; ainsi apparaissent des Eglises particulières qui constituent, au même titre que les autres, l’Eglise universelle.

       Pour la France, pays de mission, il n’en est pas de même : le clergé de France se recrute encore on quasi totalité parmi les intellectuels de formation spéculative (actuellement 4% des dernières tranches d’âge) et les éventuels candidats au sacerdoce issus des autres milieux culturels sont invités à se mettre au diapason par « une solide formation philosophique ». Cela invite à se poser des questions :

     La formation des prêtres doit-elle être plus conditionnée par certaines implications philosophiques de la théologie ou par le niveau intellectuel des fidèles (ou « infidèles) que devra évangéliser le prêtre ?

   Tous les prêtres sont-ils appelés à être professeurs de théologie ?

Le manque de prêtres dans certains pays, aujourd’hui grave, demain dramatique, est-il conforme à l’intention du Christ fondant son Eglise ?

     Le Père laisserait-il dépérir l’Eglise de son Fils ? Cesserait-il d’appeler des ministres ? Ou bien ne sait-on plus discerner ls6 vrais appels ?

   Pratiquement, ordonnerait-on, aujourd’hui, un certain Jean-Marie-Vianney, après des études peu satisfaisantes ? Et même un certain charpentier d’une trentaine d’années se découvrant une « vocation tardive » ?

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NOTES DE LA QUATRIEME ETAPE

(1) Monseigneur POUPARD : « Non-croyance et cultures d’aujourd’hui. » Conférence donnée au Centre culturel Saint Louis-des-Français, le 10 Décembre 1981. D.C. N° 1831 – 6/6/1982. pp. 571-578.

(2) Cf. GODIN Henri et DANIEL Yves : op. cit. (Introduction).

(3) Il a été nommé, le 21 Mai suivant, Président du Comité Exécutif du Conseil Pontifical pour la culture. D.C. N°1832. 20/6/1982.

(4) Commission Théologique Internationale : « La Foi et 1’Inculturatlon », D.C. N° 1980, 19/3/1989 – pp. 281-289

(5) ARUPPE Podro : Op. Cit. (Deuxième étape.)

(6) Monseigneur POUPARD : Op. cit. (Ci-dessus 1)

(7) Ministère de l’Education Nationale, de la Jeunesse et des Sports : « Note d’information. » N°89-29.

(8) Les cahiers de la Vie : « Génération 90» », Paris. 1991,      p. 23

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