Réflexions sur la dialectique du privé et du public dans l’action humaine

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Terre contrastée comme les actions humaines

Introduction 

     L’action humaine se déploie à la fois dans le domaine éthique (morale individuelle et morale sociale) et dans le domaine juridique qui implique une organisation politique. Elle est par excellence le lieu où se manifestent à la fois des prétentions ou des intérêts particuliers – qu’ils soient ceux d’individus singuliers ou de groupes plus ou moins différenciés (familles, corporations , églises etc.) – et des visées ou des intérêts généraux, qui sont ceux de la Respub1ica, c’est-à-dire de la communauté politique, quels qu’en soient la forme historique ou le régime gouvernemental.

     Or, si les volontés privées et la volonté publique sont autonomes en raison des objectifs qu’elles entendent atteindre, elles ne sont point indépendantes ou séparées : il existe toujours entre elles des rapports qui peuvent être d’englobement – que le public l’emporte sur le privé ou que le privé cherche à triompher du public- ou de tension. L’erreur est donc de considérer que le privé est ce qui est purement et essentiellement individuel (l’individu comme tel existe-t-il ?) et que ce qui est public est toujours et uniquement collectif (ne faut-il pas des individus pour former une communauté, voire pour la faire fonctionner ?).

 

 

     Le rapport privé-public est permanent et s’avère toujours politique. C’est dire que particularité et visée d’universalité s’articulent toujours l’une à 1’autre selon des schèmes divers dont les enjeux sont toujours politiques. En d’autres termes, selon que les rapports du privé et du public sont des rapports d’englobement de l’un par l’autre, donc d’exclusion de l’autre par l’un, ou des rapports de symbiose qui les articulent l’un à l’autre dans un mouvement de compénétration, on assiste ou bien à des formes extrémistes du politique ou bien à une balance des forces qui est la vérité du politique.

I- L’englobement du privé par le public

   Il s’agit à l’évidence d’un rapport d’exclusion de tout ce qui, dans la Cité, conserve quelque signification particulière ou singulière. L’histoire et la doctrine ont donné forme à ce modèle politique.

1- La Cité antique

     C’est l’image de « la belle totalité grecque » où le citoyen n’est que par la Cité qui l’englobe ; il n’est rien par lui-même ; il ne veut ni ne peut rien par lui-même. Il appartient à l’ordre public – à la Constitution de la Cité – de définir la place et la fonction de ceux que la Cité incorpore.

Les structures de la République platonicienne répondent à cette uni-totalité. L’ordonnance de la cité en cela à cette hiérarchie du cosmos où l’individualité, comme telle, n’a pas de place.

     Donc, tout ce qui relève de la sphère privée – qu’il s’agisse de 1’individualité, comme dans la démocratie ou de la particularité comme dans les factions – est pathologique : il s’agit de la dégénérescence ou de la maladie du politique.

   Rousseau l’a parfaitement compris. Quoique son idée du contrat générateur de la société civile soit une idée moderne, on ne saurait oublier qu’il est comme un « ancien » lorsqu’il déclare, parlant précisément de l’individu et de ses prétentions privées : « on le forcera à être libre ». Le citoyen n’existe donc que par la Cité et pour elle.

2- L’Etat hégélien

     Hegel est foncièrement anti-individualiste et anti-égalitaire. « La vie éthique de l’individu singulier est une pulsation du système entier » écrit-il en 1802. Toute vie privée participe à la vie organique communautaire et ne prend sens que dans la totalité éthique.

   Ainsi se trouve attestée non seulement la primauté du public sur le privé, mais la prédominance de l’universel sur le particulier. Si le verbe politeuein désigne pour les Grecs l’acte de philosopher, c’est qu’ils ont admirablement compris que vivre, « c’est vivre dans, avec et pour son peuple, mener une vie universelle appartenant entièrement à la chose publique ». On ne peut pas séparer le privé et le public. C’est pourquoi, la pureté de la Constitution, son unité sans faille confondue avec la totalité de la Cité en font la perfection idéale : le triomphe de l’universalité sur la particularité. La Cité vivante est une unité organique qui rejoint l’harmonie intérieure de la Cité grecque et du grand Tout cosmique.

3- La perversion totalitaire

     Quand l’intégration du privé dans le public se fait suppression délibérée de tout ce qui est d’ordre privé, réclamant l’obéissance passive ou la soumission aveugle de chacun, donc de tous, on assiste à la perversion la plus complète du politique. La dialectique du privé et du public – qui veut échanges et coopération – est remplacée par une subordination implacable. Despotisme, tyrannie ou totalitarisme impliquent la méconnaissance radicale de ce qui est « public » par la suppression même de la multiplicité des singularités.

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Penser les phénomènes humains est une tâche indéfinie

II- Le triomphe du privé dans le public

– La féodalité

     Historiquement, le régime féodal ignore ce qui est véritablement public. Les rapports du seigneur et de ses vassaux sont des rapports interindividuels, des rapports privés de personne à personne. C’est pourquoi, il n’y a pas véritablement d' »Etat » féodal. L’idée du « bien commun » ne recouvre en fait que les prétentions privées de la seigneurie.

2- L’individualisme

     On en connaît le principe dans la philosophie nominaliste de Guillaume d’Occam ; mais aussi le développement dans la philosophie morale et politique de John Locke, qui suit de très près les formulations du jusnaturalisme de Pufendorf. C’est en tout cas à partir de ce qui est par excellence d’ordre privé – la property, c’est-à-dire non pas la propriété, mais la liberté,1a possibilité de proroger sa vie, l’indépendance dans l’égalité – que se constitue, grâce l’engagement de la volonté particulière, la société civile, seule apte à instituer un pouvoir juridictionnel susceptible de promouvoir et, surtout, de protéger le bien commun.

     L’individualisme n’est pas nécessairement contractualiste comme l’a montré Montesquieu et tout le courant libéral qui se réclame de lui tel que B. Constant, Tocqueville, Laboulaye etc.) L’important est ici que la sphère privée soit protégée par l’autorité publique.

3- Les déviations

Elles prennent deux figures :

-1′anarchisme, qui est, contre toute forme d’autorité publique, l’affirmation des puissances privées. L’anarchisme veut la négation du gouvernement et de l’Etat.

   Paradoxalement, l’anarchisme rejoint le socialisme de type marxiste et ses présupposés totalitaires.

-1′inf1ation des « droits de l’homme » dans une revendication illimitée qui fait de l’Etat un Etat-Providence.

   Paradoxalement là encore, le « privé » veut être non seulement protégé mais géré par une autorité publique à qui l’on reproche sans cesse d’être précisément une autorité, c’est-à-dire « pouvoir », « force » et « ordre » publics.

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Où est la vérité ?

III- Les rapports de réciprocité et d’échange entre privé et public

     C’est en ce point seulement que se manifeste une authentique dialectique, c’est-à-dire un dialogue et un échange susceptible de surmonter les oppositions et les conflits, ou de dépasser les tensions entre les deux pôles de l’action.

1-le contractualisme

   Le contrat générateur de la société civile implique volontarisme et consensualisme, c’est-à-dire subsomption des volontés particulières par une volonté générale qu’elles enfantent elles-mêmes. On peut se référer ici, avec les nuances que cela impose, à Hobbes, Locke ou Rousseau ; voire étudier la persona civilis du Léviathan telle que la dialectique de l’auteur et de l’acteur (chap. XVI du Léviathan) ; ou encore étudier la volonté générale selon Rousseau et la différencier, en sa genèse comme en ses visées, de la volonté de tous ; enfin, étudier le problème de la loi et de sa « double généralité » : issue de tous, elle vaut erga omnes.

  1. La représentation

     Stricto sensu, le rapport instituant qui unit privé et public dans l’acte générateur de l’Etat signifie qu’il n’y a de société civile qu’au creuset d’une démocratie originaire. Mais, d’une part, il est, pour des raisons démographiques évidentes, impossible de réaliser dans le monde moderne des démocraties directes ; d’autre part, pour des raisons anthropologiques dont Rousseau a montré le caractère infrangib1e, il faudrait « un peuple de dieux » pour gouverner les hommes démocratiquement.

   Donc, la représentation est une nécessité du monde moderne. Elle instaure, comme l’a montré Hobbes, 1a présence de l’action privée au sein même de l’autorité publique.

Elle s’exprime, comme l’a montré Locke, par le mandat dont tout magistrat civil est dépositaire.

   Elle traduit, comme l’ont montré Montesquieu et Siéyès, la souveraineté nationale, plus encore que la souveraineté du peuple, notion proprement jacobine prétendument empruntée à Rousseau.

     Quelles que soient les modalités techniques de la représentation (élection, cooptation, plébicite…), celle-ci a pour finalité d’accorder à la puissance publique les dynamismes des instances privées de la république. Elle symbolise le républicanisme.

3- Le positivisme juridique

   Ce sont finalement les enjeux politiques du droit naturel des modernes qui s’expriment dans le positivisme juridique dont la formule était donnée, comme par anticipation, par Kant : « Il n’y a de droit que par la loi ».

   Les droits subjectifs, les droits corporatifs – c’est-à-dire tout ce qui relève de la sphère privée : famille, profession, commerce … – sont définis par le droit objectif, autrement dit par les lois positives « posées » par l’Etat. Dans le positivisme juridique, s’opère, à l’instigation des sources privées, la prise en charge organisationnelle et fonctionnelle du droit privé (civil) par le droit public (positivisme étatique).

     Il est donc clair que les tensions, voire les conflits qui opposent, en leurs essences respectives, les prétentions d’ordre privé et celles d’ordre public, ne trouvent de solution que par la coopération réglée des deux ordres. Il y a entre privé et public une corrélation substantielle qui est nécessaire à l’équilibre des sociétés humaines. Le « droit des cités » est une notion dialectique puisque, régulateur de l’action des individus et des groupes en vue du « bien commun », il ne peut que soumettre à une contrainte légale les diverses aires privées dont il a pour office d’assurer la gouverne.

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Lumière, lumière ? Il est difficile d’en être éclairé

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