Étude sur l’oeuvre de Gaston Bachelard : Fonction de l’imagination matérielle dans la rêverie poétique

Michèle Pichon, agrégée de philosophie

Conférence « Pavillon des Causeurs » 17/10/2017-Lyon

Repères biographiques

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* Naissance en 1884 à Bar-Sur-Aube d’une famille d’artisans cordonniers.
* 1903 à 1913: travail dans les Postes et Télégraphes à Remiremont puis à Paris. Période interrompue par le service militaire en 1906 et 1907.
* 1914: épouse une jeune institutrice de sa région natale. Mobilisation le 2 août dans les unités combattantes.
* 1919: Professeur de physique et de chimie au collège de Bar / Aube.
* 1920: Licence de philosophie. Mort de son épouse. Vivra avec sa petite fille, Suzanne.
* 1922: Agrégé de philosophie. Enseigne la philosophie à Bar / Aube tout en poursuivant son enseignement de sciences.
* 1927: doctorat de philosophie à la Sorbonne >>
Chargé de cours à la faculté de Dijon, professeur de philosophie de 1930 à 1940.
* 1940-1955: chaire d’histoire et de philosophie des sciences à la Sorbonne, directeur de l’Institut des sciences et des techniques.
* Mort en Octobre 1962.

Œuvre:

Deux voies pour aborder l’étude de la philosophie de Bachelard:
1 – Épistémologie et histoire des sciences
2 – Poétique: Études ayant pour objet l’imagination créatrice et les images poétiques.
D’un coté donc, rigueur de la pensée rationnelle et scientifique pour laquelle l’image représente un obstacle au progrès de la connaissance, d’un autre côté de la création poétique qui laisse à l’imagination toute sa liberté, où l ‘ image doit émerveiller et séduire.
La question de l’unité entre ces deux axes de la pensée bachelardienne a donné lieu à nombre d’articles et de commentaires.Nous donnons seulement la réponse qui était un jour celle du philosophe: «Quand je passe de la pratique et de l’enseignement des sciences à la philosophie, je ne sentais pas aussi bien que je l’avais espéré. Je cherchai en vain la raison de mon insatisfaction jusqu’au jour où, dans l’ambiance familière des travaux pratiques à la faculté de Dijon, j’entendis un étudiant parler de mon « univers pasteurisé ». Ce fut une illumination pour moi; C’était donc cela: un homme ne peut être heureux dans un monde stérilisé, il me fallait plus tôt pulluler et grouiller les microbes pour ramener la vie. Je courus aux poètes et moi à l’école de l’imagination ». (Anecdote citée par L.
Être philosophe exige, selon Bachelard, la pratique d’au moins une discipline scientifique. Mais on n’est philosophe que sur l’on borde aussi le champion de la création littéraire et artistique. Ces deux démarches sont complémentaires mais ne peuvent pas, être, être entreprises en même temps. De même, nul ne peut être heureux s’il ne parvient pas à harmoniser les exigences de la raison et celles de l’imagination, s’il n’est pas un peu « savant » et un peu poète.

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Imagination créatrice

Quelle est la fonction de l’imagination matérielle dans la rêverie poétique?

La rêverie est une activité onirique qui diffère du rêve nocturne par le fait que subsiste chez le rêveur une lueur de conscience. Même si la rêverie peut donner l’impression d’une fuite hors du réel, hors du lieu et hors du temps, le rêveur sait que c’est qui s’absente. Il est présent à sa rêverie.

I) Que faut-il entendre par rêverie poétique?

La rêverie poétique n’est pas celle d’une conscience qui « rêvasse ». C’est une rêverie où, déjà, les images se composant et s’ordonnent, une rêverie qui se promet d’écrire, où, déjà, dit Bachelard, «le rêveur entend les fils de la libération écrite» (Poétique de la rêverie) )). C’est donc la rêverie du poète, celle en tout cas qui peut donner lieu à l’élaboration d’un poème. Elle est « poétique » au sens où elle est à l’origine des œuvres poétiques et au sens étymologique du mot, créer, fabriquer. L’objet rêvé induit une dynamique d’images qui s’ordonnent dans le monde autour de cet objet. En ce sens, la rêverie poétique est une rêverie cosmique. D’autre part, la rêverie crée un nouvel être du rêveur.L’objet rêvé, le monde rêvé, le pénètrent, lui infusent de l’être. L’objet rêvé devient son être. L’objet rêvé est-il un fruit ou une fleur? Fruits et fleurs vivent dans l’être du rêveur. «La fleur née dans la rêverie poétique est alors l’être même du rêveur, son être florissant» (Poétique de la rêverie). Dès lors, ce nouvel être du rêveur est un bien-être. «Pas de bien-être sans rêverie. Pas de rêverie sans bien-être »(Poétique de la rêverie). Le rêve d’un cosmique.
Exemples:
Rilke, Sonnets à Orphée: célébration de la pomme:
Osez dire que vous appelez pomme.
Cette douceur, qui d’abord se condense
pour ….
Devenir une choisi d’ici, qui signifie et le soleil et la terre

Alain Bosquet, testament Premier: de la célébration Autre pomme:
Tous les fruits du pommier des soleils Levants Sont
La Pomme le centre is célébrée D’cosmos ONU il fait bon where vivre. D’une image naissent d’autres images. D’une image naît un univers.
Un exemple de l’imagination cosmique travaillant sur l’image d’un fruit:
Jean Cayrol, Le miroir de la rédemption du monde:
O silence rond comme la terre des
mouvements de l’astre muet
Gravitation du fruit autour du noyau d’argile.
«… C’est le monde lui-même qui est un fruit gigantesque. La lune, la terre sont des fruits astres »(Poétique de la rêverie).

La faculté à l’œuvre dans cette prodigieuse création d’images est évidemment l’imagination. Commentaire intervient cette forme d’imagination que Bachelard nomme « imagination matérielle »? Et, tout d’abord, comment peut-on la définir? >>

II) L’imagination matérielle

On définit le plus souvent l’imagination comme la faculté de produire ou d’ancienne des images, définition contestable qui occulte la distinction essentielle entre imagination reproductrice et imagination créatrice. Loin de reproduire les images issues de la perception, l’imagination créatrice nous délivre de celles-ci en produisant des images nouvelles. Elle est la faculté de « déformer les images issues de la perception », de « changer les images ». Imaginer consiste à se détacher d’une image présente pour créer une nouvelle qui deviendra à son tour le soutien d’une nouvelle création, et ainsi de suite. Chaque image en appelle une autre. Ainsi observer-t-on, en poésie, cette mobilité des images, cette dynamique d’images. Ce qui procède essentiellement l’imagination créatrice, c’est sa fécondité, son dynamisme.
L’imagination créatrice peut produire ses images selon deux axes différents. Prenons un exemple. Il est arrivé à chacun d’entre nous de rêver en regardant les nuages. Cela peut donner lieu à des rêveries de nature tout à fait différent. À partir de ces formes floues et instables, l’imagination peut reconnaître des montagnes, des paysages, des visages, toutes sortes d’objets. Cette imagination qui s’énonce ainsi à l’inventer des formes, s’amusant de l’anecdote, du pittoresque, Bachelard la nomme imagination formelle. Elle s’attache à la variété des formes, à leur exubérance et à leur prolifération. Elle est indifférente à la matière qui leur sert de support. Entre la matière nuageuse et les formes imaginées, il n’existe aucune relation, aucune convenance.
Une autre façon de rêver les nuages ​​est pénétrant à l’intérieur de la matière qui sont constitués, l’eau, une eau qui habite le ciel, de suivre la dynamique qui anime, les mouvements qui se produisent des formes, les modifient , les détruisent, les remplacent par d’autres. Le rêve participe alors, par une forme d’Einfühlung, à la vie des formes que la matière engendre par elle-même. Les images qui naissent dans ce type de rêverie ne sont pas de simples jeux formels. Elles sont en pleine entente, en harmonie avec une espèce qui sont en quelque sorte dans cette matière. Les forces imaginantes qui sont les films sont celles de l’imagination matérielle.

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l’imagination matérielle

D’autres exemples peuvent aussi bien convenir. On peut rêver devant des rochers en imaginant des silhouettes d’animaux ou de visages humains. On peut aussi tenter de pénétrer dans l’intimité de la matière terrestre pour explorer les forces et les mouvements qui animent les mondes cachés derrière les apparences. De même, il y a plusieurs manières de rêver devant un feu. On peut s’amuser à inventer toutes sortes de figures et d’anecdotes dans les brûlures des bûches dans la cheminée ou encore évoquer des souvenirs d’enfance. Ou bien, on peut rêver, comme Turner, l’étrange alliance du feu et de l’eau et en peindre la dynamique et les couleurs.
Parle-t-il de l’eau d’un lac, des vagues de la mer, des nuages ​​ou du ciel étoilé, le poète doit trouver des images en conformité avec ces matières. Les images qui sont de simples jeux formels, qui ont l’étranger à la matière qu’elles veulent parer, ont une vie fugitive. En poésie, il s’agit d’images artificielles, pauvres.
L’étude des images matérielles chez les poètes permet à Bachelard d’isoler quatre types d’imagination matérielle. La classification des matières premières dans les anciennes cosmologies lui fournit un critère de distinction: chaque type peut être distingué en fonction de l’élément avec l’imagination s’attache de manière privilégiée: terre, eau, air ou feu. Les productions de l’imagination matérielle ainsi que suivre une loi que le nom philosophe nomme: loi des quatre éléments.
D’où vient cette élection par l’imagination d’un élément particulier. D’où vient la fidélité du poète à l’élément élu? Bachelard parle d’un tempérament onirique fondamental. Il ne s’agit pas d’une pièce de composition innée de la personnalité, mais plutôt d’un attachement qui a sa source dans une histoire ancienne, dans des impressions singulières éprouvées dans le cadre de ce qui fut notre pays natal: «… le pays natal est moins une étendue qu’une matière; c’est un granit ou une terre, un vent ou une sécheresse, une eau ou une lumière. C’est en soi que nous nous matérialisons nos rêveries: c’est par lui que notre rêve prend sa juste substance … »(L’eau et les rêves). Entre les âmes poétiques existe donc une parenté fondée sur l’élection d’un même élément matériel. Il ya donc une poésie de l’eau, une poésie aérienne, une poésie de la terre.
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Ouvrages consacrés à la poétique:
Psychanalyse du feu: 1938
L’eau et les rêves: 1941
L’air et les songes: 1943
La terre et les rêveries du repos: 1946
La terre et les rêveries de la volonté: 1948
Poétique de l’espace: 1957
Poétique de la rêverie: 1960
La Flamme d’une chandelle: 1961
Oeuvres posthumes:
Le droit de rêver: 1970
Fragments d’une poétique du feu: 1988.

II) Étude des images matérielles dans le discours littéraire

L’objet de la réflexion bachelardienne dans les principaux ouvrages consacrés à l’eau, à la terre, à l’air et au feu, sont les images littéraires et les tant qu’elles sont associées à une matière, les images matérielles. Dans ces différents textes, leur étude est abordée d’un point de vue psychologique.
Les images matérielles qui structurent nos rêves présagent des valeurs psychiques dont elles sont l’expression spontanée. Elle contient des sortes d’archétypes (au sens jungien d’images originelles existant dans l’inconscient) qui, dans les rêveries, dans les poèmes, dans les oeuvres artistiques, peut être habillé de vêtements différents sans perdre pour autant leur identité. Si l’eau violente, par exemple, est un archétype de la colère, il ya mille manières de rêver et de la représentation. Les contenus psychiques exprimés par les images matérielles n’accèdent pas forcément à la conscience. Ils s’insèrent dans des ensembles, dans des complexes qui peuvent être mis à jour par une analyse psychologique et psychanalytique des images. La présence symbolique de ces complexes donne à une oeuvre particulière son unité et ils sont la condition de sa communicabilité. C’est, en effet, par là qu’elle communique avec l’inconscient du lecteur et constitue pour lui un support de rêverie. On trouve, dans l’eau et les rêves, plusieurs études de complexes associés à la poésie de l’eau: complexe de Narcisse, complexe de Caron ou complexe d’Ophélie.
C’est cette approche psychologique et psychanalytique que tente Bachelard dans les différents ouvrages ayant pour objet les images de l’eau, de la terre, de l’air et du feu. Le terme psychanalyse figure dans le titre de l’ouvrage consacré au feu, mais il ne doit pas être repris dans celui des autres livres bien que les références à la psychanalyse, et notamment à Jung qui Bachelard emprunte plusieurs concepts (animus et anima notamment) . Dans l’eau et les rêves, le philosophe parle d’une psychologie des eaux plutôt que d’une psychanalyse des images littéraires de l’eau. Il donne à ce choix une double raison. D’une part, il estime qu’il n’a pas de travail qui psychanalytique qui exigeait des connaissances qui lui provient défaut. D’autre part, il avance une raison plus sentimentale. Son attachement personnel et son adhésion irraisonnée aux images de l’eau risquaient, selon lui, de faire obstacle à une approche objective qu’eût exigé un travail psychanalytique comme celui d’entreprendre dans La Psychanalyse du feu. Il n’est pas certain que la raison d’être aux images de l’eau. La première de toute manière vaut sans doute pour tous les autres textes. C’est donc une psychologie des images de l’eau, de la terre et de l’air que propose Bachelard. Il s’agit de relier ces images aux contenus psychiques et notamment aux complexes qui s’expriment à travers elles. Il n’est pas certain que la raison d’être aux images de l’eau. La première de toute manière vaut sans doute pour tous les autres textes. C’est donc une psychologie des images de l’eau, de la terre et de l’air que propose Bachelard. Il s’agit de relier ces images aux contenus psychiques et notamment aux complexes qui s’expriment à travers elles. Il n’est pas certain que la raison d’être aux images de l’eau. La première de toute manière vaut sans doute pour tous les autres textes. C’est donc une psychologie des images de l’eau, de la terre et de l’air que propose Bachelard. Il s’agit de relier ces images aux contenus psychiques et notamment aux complexes qui s’expriment à travers elles.

Quelques exemples:

* L’eau: les images de l’eau profonde

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Sur quels complexes se fonde l’attachement de certains poètes aux images de l’eau profonde? Les images de l’eau profonde sont les plus souvent associées à la mort.
Notons que les usages propres aux différentes cultures concernant la manière de faire disparaître les personnes sont associés aux quatre éléments. Le cadavre peut être enterré, brûlé, livré à l’air et aux oiseaux de proie ou abandonné aux flots. Il existe, en quelque sorte, quatre patries de la mort. Cela dit et quelque soit l’élément avec le cadavre est remis, dans l’inconscient collectif, la mort est toujours associée à un voyage sur les eaux. Inversement, tout voyage sur l’eau est une mort. C’est un titre exploité par la littérature et le cinéma. L’adieu au bord de la mer, dit Bachelard, est le plus déchirant et le plus littéraire des adieux. Une belle image de la mort rêvée comme le voyage sur les eaux se trouve dans un vers célèbre de Baudelaire:
O mort, vieux capitaine, il est temps! Levons l’ancre! (Les Fleurs du mal).
À l’origine des images de l’eau profonde, Bachelard repère deux complexes, le complexe de Caron et le complexe d’Ophélie. Caron était le passeur qui permettait aux âmes, après la mort, de traverser le fleuve des Enfers. La barque de Caron est une image archétypique que l’on retrouve sous des habitudes différentes dans tous les mythes et les légendes où l’âme doit emprunter ou traverser un fleuve pour rejoindre l’au-delà. Ces images ont une unité onirique. Sur les retrouvent chez les poètes. Cf. Schelley:
«J’ai vu le sentier de ton départ! Le sommeil et la mort ne nous séparons plus longtemps … Écoutez! Le spectral torrent mêle son mugissement lointain à la brise murmurant dans les bois pleins de musique ».
Dans les images fondées sur le complexe de Caron, l’eau dans la mort est un élément accepté, il existe des images où elle est un élément désiré. Ces images trouvent leur origine dans le complexe d’Ophélie. Ophélie meurt dans la rivière, doucement, sans éclat. Accident ou suicide? Les deux à la fois. Qui joue avec l’eau se noie. Ophélie est une créature née pour mourir dans l’eau où elle retrouve, selon le mot de Shakespeare, « son propre élément ». L’eau est l’élément de la mort jeune et belle. L’image d’Ophélie appartient à l’univers onirique. Chez nombre de poètes, l’eau rêvée s ‘ »ophélise », se peuple d’êtres dormants qui meurent doucement.
Hamlet, acte IV: La Reine rapporte la mort d’Ophélie:
… .. Sa robe se déploie
Et le soutien sur l’eau comme une sirène;
Elle chantonne alors des bribes de vieux airs,
Comme ne se singularise pas de sa détresse,
Ou comme un être qui se serait troublé dans
son propre élément. Mais ce ne fut pas long.
Ses vêtements enfin,
Entraînent la pauvrette et son doux chant expirent
En un vaseux trépas …
À l’image d’Ophélie flottant sur l’eau, peut se substituer chez les poètes, l’image d’une chevelure. Nombre de contes et de légendes pour les sirènes ou les ondines dont la chevelure glisse au fil de l’eau. Chez le poète, la rivière peut jouer comme une chevelure ou, inversement, l’image d’une chevelure appelle l’image du mouvement des eaux. «Au bord des eaux, tout est chevelure» (L’Eau et les rêves). >>> Balzac, Séraphita: La chevelure des anges: «From their chevelure sort of the waves of light and their movement excitaient of fremens shall be like to a spot of phosphorescente».
L’imagination du malheur et de la mort trouve dans la matière de l’eau une image puissante. L’eau et en particulier l’eau profonde est l’élément mélancolique par excellence ou, plus exactement, l’élément mélancolisant. L’eau mélancolitique commande des oeuvres entières. «Mon âme était une onde stagnante» (Edgar Poe). Ou encore:
«L’eau est l’élément triste … Pourquoi? C’est que l’eau pleure avec tout le monde »(Lamartine).
* L’air
L’air est « une pauvre marière ». Les images à l’air du mouvement et l’invitation au voyage aérien sont toujours solidaires d’une ascension. L’Air et les songes est un « essai de psychologie ascensionnelle ». Il convient de mesurer les images par leur montée possible et de mettre en lumière les tonalités affectives, les valeurs psychiques d’expérimentation, d’autres formes d’aspiration à la liberté, à une libération intérieure. >>> Examen d’une de ces images aériennes: le ciel bleu.
En vérité, rares sont les images où le bleu du ciel est vraiment aérien. Souvent, le poète voit dans le ciel bleu un liquide qui s’anime au moindre nuage, une voûte de la durée et compacte, ou encore une flamme immense.
Le ciel bleu est vraiment aérien quand il est rêvé comme une couleur qui pâlit, quand il se dématérialise. Il est alors ce qui peut être atteint, ce que ne peut posséder.
Pour étudier cette Einfühlung aérienne, Bachelard propose quatre images correspondant à des degrés différents de dématérialisation.

1) Mallarmé souffre de l ‘ »ironie » de l’azur, un azur trop offensif qui offre une résistance à la trouée que lui montre les vols d’oiseaux, qui veut «… boucher d’une main jamais lasse
Les grands trous bleus que font les mamans les oiseaux »(L’Azur).
Trop de matière donc, une matière trop dense, qui remporte une « victoire méchante » sur les oiseaux dont il entrave le vol.

2) Emile Zola, La faute de l’abbé Mourrey.
Serge Mourey regarde, de son lit de convalescence, le ciel bleu.
«En face de lui, il y avait le grand ciel, rien que le bleu, un infini bleu; il s’y lavait de la souffrance, il s’y abandonnait, comme dans un bercement léger, il y buvait de la douceur, de la pureté, de la jeunesse. Seule, la branche n’avait pas vu l’ombre dépassait la fenêtre, tachait la mer bleue d’une verdure vigoureuse; et c’était déjà là un jet trop fort pour ses délicatesses de malade qui se bénissait de la salissure des hirondelles volant à l’horizon ».
La maxime de cette rêverie pourrait être, dit Bachelard: «Que rien ne complique le ciel bleu!» L’oiseau, la branche, l’obstacle de police à la fusion du rêveur dans le bleu du ciel, au sentiment de légèreté et de la douceur elle induit en lui.

3) Coleridge.

Le ciel de Coleridge est une « coupe renversée », un « bassin de saphir ». Mais l’oeil voit au travers, sentant l’absence de résistance. L’œil et l’esprit rêvent à une matière sans résistance:
«La vue du plus profond est, de toutes les impressions, plus rapprochée d’un sentiment. C’est plutôt un sentiment qu’une chose visuelle, ou plutôt c’est la fusion définitive, l’union entière du sentiment et de la vue ».
L’Einfühlung est la perte de l’être dans le ciel bleu. C’est un sentiment plus qu’une vision, un sentiment sans objet. «L’Einfühlung aérienne, dans sa nuance bleue, n’a pas d’événement, pas de heurt, pas d’histoire».

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Rêveries

4) Éluard, Donner à voir

Bachelard trouve là un exemple de dématérialisation imaginaire parfaite du ciel bleu, le plus haut degré de dématérialisation que peut opérer l’imagination.
«Tout jeune, j’ai ouvert mes bras à la pureté. Ce ne fut qu’un battement d’ailes au ciel de mon éternité … Le poète est appelé à la joie aérienne «par un mystère où les formes ne jouent plus aucun rôle … Je supprais le visible et l’invisible, je me perdais dans un miroir sans tain».
Lorsqu ‘une substance matérielle l’air, l’eau, la terre, le feu est rêvée en elle-même, (le ciel bleu, la flamme) ou associé à un objet en étroite convenance avec la matière élémentaire de vol inséparable de la rêverie aérienne), les images créées par la conscience imaginante sont apparues par Bachelard images de haute cosmicité ou images princeps. Quelle expérience particulière vit alors alors le rêveur? Quelle relation entretient-il avec le monde imaginé? Quelle est l’action spécifique de ce type d’images sur l’être du rêveur? Comment qualifier le bien-être ou le bonheur qu’il connaît? >>>

III) Les images de haute cosmicité ou images princeps

La rêverie poétique est par essence une rêverie cosmique en ce sens que l’objet rêvé un fruit, une fleur, construit un monde autour de son image. Cette rêverie induit un bien-être du rêveur. Entre le rêve et l’objet rêvé, il ya échange d’être. Il est la fleur rêvée et la fleur est son « être florissant ». Le monde construit par l’imagination autour de cet objet est un monde heureux et le rêveur est cosmétiquement heureux.
Lorsque les images sont des images de haute cosmicité, le rêveur éprouve une forme de communion avec les éléments tels qu’il convient de parler d’une forme de « mysticisme cosmique » ou de « spiritualité cosmique ». Le rêve est totalement délié de son moi, de son histoire, du monde humain et du temps des hommes. Il est l’eau ou le feu, l’air ou la terre, ou plusieurs substances élémentaires en même temps s’il est vrai que, souvent, l’image d’une substance appelée celle d’une autre, l’air et l’eau par exemple pour le rêveur qui contemple une étendue d’eau dans laquelle se reflète le ciel. >>>
Deux exemples:

1) Le feu: Henri Bosco, Malicroix
Le rêveur est seul devant un feu de racines
«Une langue vive, qui se balançait dans l’air noir comme l’âme même du feu. Cette créature vivait au ras du sol, sur son vieux foyer de briques … »
«À contempler ces feux associés à l’homme par des millénaires de feu, sur le sentiment de la fuite des choses; le temps s’enfonce dans l’absence; et les heures nous quittent sans secousse … Ce qui est, ce qui est, ce qui sera, devient en même temps la présence même de l’être, et plus rien, dans l’âme enchantée, ne la distingue d’elle même , sauf peut-être la sensation infiniment pure de son existence. Sur n’affirme point que l’on est; mais que l’on soit, il reste encore une lueur légère. Serais-je? Se murmure-t-on, et l’on ne peut plus à la vie de ce monde que par ce doute, à peine formulé. Il ne reste pas d’humain en nous que la chaleur; car nous ne voyons plus la flamme qui la communique. Nous sommes nous-mêmes ce feu familier qui brûle au ras du sol depuis l’aube des âges,
2) L’eau: Henri Bosco, Hyacinthe
Devant l’étang, le rêveur communie avec l’eau profonde
«Perdu sur les étangs, a trouvé l’illusion de moi trouver, non plus dans un monde réel, composé de limon , d’oiseaux, de plantes et d’arbustes vivaces, mais au milieu même d’une âme; Do not les mouvements, les cames se confondaient à mes variations intérieures. Et cette âme me ressemblait. Ma vie mentale et dépassait facilement ma pensée. Ce n’était pas une évasion … mais une fusion intérieure »(cité dans La Poétique de la rêverie).

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U ne rêverie cosmique

Un titre de conclusion, une remarque concernant la valeur esthétique de ces images. Il semble que pour Bachelard la beauté des images matérielles soit liée à leur authenticité et cela d’un double point de vue:

1) Authenticité des images à leur source:

Les complexes qui s’expriment à travers les images matérielles sont des archétypes existant dans l’inconscient que le rêveur peut trouver sa propre culture personnelle. À ces complexes originels le philosophe s’opposer à ce qu’il appelle les complexes de culture, à savoir des images héritées d’une tradition, d’une culture scolaire, d’une érudition pédante. Ainsi tend-on à abuser des images d’Ophélie, de Nausicaa ou du Cygne de Léda. Certes ces complexes se greffent sur des complexes d’origine, plus profonds au jour par la psychanalyse. Mais ils peuvent perdre le contact avec leur source et devenir, sous leur plus mauvaise forme, une habitude scolaire d’un écrivain sans imagination et donner lieu à des images d’une méfrerie déconcertante.

2) Authenticité de la parole du poète:
La vision du poète, les images rêvées, tout cela doit s’exprimer en mots. Le poète doit abandonner le discours seulement signifiant pour le discours poétique. Le monde du rêve doit devenir un Monde de la libération. Cette parole est authentique si elle dit même temps le monde rêvé et le monde intérieur du poète, l’un dans l’autre confondus. Alors le poète entend la voix du monde et le monde parle à travers les mots du poète. «Quand un rêveur parle, qui parle, lui ou le monde? … Le poète écoute et répète. La voix du poète est une voix du monde … Il y a donc des mots cosmiques qui donnent l’être à l’homme des choses »(La Poétique de la rêverie).

Pierre Reverdy: «Les forêts frissonnent sous les caresses du délire aux doigts de cristal».
«Les peupliers gémissent doucement dans leur langue maternelle».
«De telles images … unissent au cosmos du dehors un cosmos de l’intérieur. L’exaltation poétique – le délire aux principaux de cristal – fait frissonner en nous une forêt intime ».

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