Du peuple et de la lie de l’Humanité comme dimension de l’egolâtrie

De l’intelligence des peuples et de leur pouvoir de se révolter contre les injustices  de leurs élites politiques contemptrices   (Extrait du livre)

1) De la nature d’un peuple

       « La notion de peuple semble difficile à préciser – et les dictionnaires de la langue française, comme Le Robert, le prouvent également – en raison des connotations péjoratives véhiculées par l’histoire européano-orientale. Ainsi, selon le Robert, le terme « peuple » dérive du latin populus qui « désigne l’ensemble des habitants d’un Etat constitué ou d’une ville ». Nonobstant ce, pour préciser la nature des choses, les auteurs de ce dictionnaire ont été amenés à effectuer une lexicologie de ce mot pour tâcher d’en donner une ou des idées plus claires. Comme la structure politique de la zone de la terre, que je pourrais qualifier d’européano-orientale, a toujours été organisée en castes, en strates hiérarchisées et discriminatoires, le mot « peuple » connaît de multiples usages en fonction même de ces données historiques. Qu’il s’agisse de la Grèce antique ou de l’empire romain, on a eu tendance à opposer les franges de la population d’une même entité politique entre elles. Dans ces contextes sociopolitiques, le peuple, ensemble de classes inférieures, est opposé naturellement aux élites politiques (il s’agit de l’aristocratie ou des nobles), seules destinées à exercer le pouvoir. Ce faisant, on dénie aux gens appartenant aux classes dites inférieures, c’est-à-dire à ce public diffus ou monde indifférencié, toute forme d’intelligence ou d’autonomie. Les Romains, sous l’Empire, aimaient employer le terme de « plèbe » pour qualifier ce monde massif et non différencié. La plèbe n’a d’autre rôle social que de procréer en vue de fournir des soldats aux légions romaines, ou d’être gouvernée. Comme cette catégorie sociale est composée d’un grand nombre d’individus-comme si ce qui fait nombre est naturellement dénué d’intelligence, de dignité-, elle ne peut aucunement jouir des privilèges de la noblesse ou, à partir du XVIIIe siècle européen, de ceux de la bourgeoisie.

        En fait, et d’abord, on se fonde sur la croyance que certains êtres humains naîtraient nobles et, à ce titre, seraient destinés à figurer dans la catégorie des aristocrates (le gouvernement des meilleurs), en vertu d’un soi-disant sang distingué ; comme si la Nature pouvait se livrer à ce genre de fantaisie imbécile, à cette vaine prétention. Ensuite, et ce faisant, on oublie que ce sont des circonstances historiques fortuites qui ont permis à des familles ou à des groupes d’individus d’un même peuple d’avoir eu une heureuse fortune, au sens où celles-ci leur ont permis de parvenir à de telles situations sociales fortuites, dans le chaos et le tumulte de l’histoire humaine. Et les mensonges, la démagogie politique ont fini par sceller ces statuts dans le diamant, comme une nécessité. Plus tard, enfin, dans les temps modernes, ce même processus dichotomique va se poursuivre tel quel suivant le même type de discrimination. A l’inverse, d’autres individus sont voués à se reproduire et à reproduire du laid, de l’inférieur, de la plèbe condamnée à effectuer les basses besognes qui entretiennent et nourrissent la frange aisée de la population. En somme, on les regarde comme destinés à être dominés, commandés par cette dernière. Et le peuple infériorisé est assez idiot pour accorder quelque crédit à ces sornettes inventées de toutes pièces, qui les condamnent à une condition d’existence humaine inacceptable, parce qu’injuste au regard de la nature, et inique moralement. Or, suivant les données de la biologie contemporaine, c’est le même sang, avec les mêmes molécules, qui circule dans le corps de tout le monde et lui donne vie, qu’il soit pauvre ou riche, rouge, vert, blanc ou noir.

         Pourtant, si l’on est d’accord avec la définition proposée par Le Robert (le peuple « désigne l’ensemble des habitants d’un Etat constitué ou d’une ville »), alors on pourrait soutenir que nous faisons tous partie d’un même corps politique ou peuple. De ce point de vue, le peuple peut se comprendre comme un ensemble d’éléments (individus) capable de s’identifier comme unité de pouvoir ; et qui a une certaine « identité », une culture et une histoire qui peuvent être communes. Le peuple, en ce sens, constituerait une réalité substantielle, même si sa forme peut être multiple et diverse. Car un peuple, quel qu’il soit et dans quelque zone de la terre que ce soit, n’est jamais homogène par ses composantes (origines et citoyens). Le peuple, comme figure d’un miroir, c’est-à-dire homogène, est un mythe dangereux, destiné à être servi comme une machinerie politique à discriminer les composantes sociales, culturelles et religieuses d’un pays. Le triomphe du nazisme et l’holocauste du peuple juif (entre autres peuples et groupes sociaux) qu’il généra, nous rappellent constamment les abominations d’une telle mythologie ; et les horreurs dont l’espèce humaine est capable. Certes, un peuple peut avoir une similarité de ses membres, mais qui ne se réduit pas à une homogénéité. Tout peuple, conscient et acteur de son histoire, est capable d’agir politiquement. Et c’est en ce sens qu’il constituerait une unité politique. D’une manière générale, tout peuple est le fruit de l’histoire, voire le résultat de la sédimentation d’un ensemble divers et varié de mœurs patiemment acquises au cours du temps, c’est-à-dire le long de sa propre histoire.

        Même si le peuple est toujours constitué d’une multitude, il n’en demeure pas moins que, par-delà celle-ci, il peut s’organiser lui-même autour d’intérêts communs et concrets. Il peut transcender les unités partielles qui constituent les associations, les groupes intermédiaires de toutes sortes, pour se fixer, comme objectif majeur, de réaliser un projet collectif qui engage toute sa destinée temporelle. Il peut donc être conscient d’enjeux majeurs, par la volonté de mettre en perspective le pouvoir des femmes et des hommes qui le composent ; d’unir leurs efforts communs, par-delà les inévitables divergences entre eux, les opinions contradictoires en vue de faire émerger et reconnaître la nécessité d’intérêts communs, qui dépassent infiniment la stricte sphère des individualités égoïstes. Le peuple, ainsi compris, fait preuve de « bon sens » selon la belle expression de Descartes. En effet, à propos de tout être humain (l’espèce humaine comme genre), ce philosophe écrit ceci : « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée car chacun pense en être si bien pourvu que ceux -mêmes qui sont les plus difficiles à contenter en toute chose n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils en ont… Cela témoigne que la puissance de bien juger, et distinguer le vrai d’avec le faux, qui est proprement ce qu’on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes…. Car ce n’est pas assez d’avoir l’esprit bon, mais le principal est de l’appliquer bien. »[1]

       Dans cette analyse, même si Descartes accorde à tout un chacun la faculté de connaissance (« bon sens »), en tant que membre du genre humain, donc de la réalité humaine appelée peuple, d’avoir en soi et dans chacun de ses membres la jouissance de la lumière naturelle (la raison). Cependant, il établit une certaine nuance qui distingue deux parties du peuple. En effet, selon Descartes, « ce n’est pas assez d’avoir l’esprit bon… », au sens où tout membre du genre humain, tout élément ou toute composante d’un peuple en dispose naturellement et de façon incontestable. Car l’intelligence commune, contrairement à l’intelligence abstraite qui s’acquiert et se cultive par la maîtrise de connaissances rationnelles, objectives et/ou universelles, est un don de notre nature. Aussi, ce qui importe essentiellement, c’est la capacité qu’a chaque membre de la communauté humaine de « l’appliquer bien » par l’acquisition de la culture savante, qui élève l’esprit à la dimension d’être humain. Le bon sens constitue donc l’essence des hommes, quelles que soient leurs différences. Parmi les membres et ou/ composantes du peuple, certains parviennent, par des efforts personnels, des études appropriées, à l’art de bien appliquer leur raison ; et donc de figurer parmi les membres les plus éclairés du genre humain, à la fois la crème, l’intelligence ou la beauté du coeur de l’Humanité.

2) De la lie de l’Humanité

        En revanche, il y a toujours un noyau dans chaque communauté humaine, chaque groupe, chaque peuple, en somme, une partie des individus qui manifeste une incapacité à s’élever au sommet de l’humanité intelligente. Tel est le groupe, le noyau dur de chaque communauté humaine que je qualifie de lie de l’humanité. Selon Le Robert, suivant son sens figuré qui m’intéresse ici, la lie « exprime ce qu’il y a de plus vil, de plus trouble… ». En d’autres termes, « c’est la fraction la plus basse de la société, la « canaille ».  Aussi, la lie de l’humanité est la partie d’un peuple qui résiste à tout effort d’intelligibilité rationnelle et/ou de l’intelligence du coeur. Depuis l’émergence des descendants de l’Homo Sapiens, et la manifestation d’eux-mêmes comme genre de vivants « conscient d’être conscient » de soi-même, selon la célèbre formule de Michel Jouvet[2], c’est-à-dire doués de conscience réflexive, la lie de l’Humanité s’est formée en son sein comme un noyau inamovible, intemporel et immuable par-delà les mutations formelles temporelles. Pour emprunter une image à l’Astrophysique contemporaine, la lie de l’humanité serait assimilable aux « trous noirs » découverts au cœur des galaxies, qui s’emploient à absorber continûment de la matière et à réorganiser, comme à leur guise, les structures des masses de myriades d’étoiles ; en somme, à engloutir ou à capturer la lumière. La lie de la humanité agirait de même en s’abreuvant, comme une ogresse, des lumières de l’humanité en les annihilant : la bonne intelligence mutuelle, la générosité, la bonté, la bienveillance etc. Elle agirait comme un facteur perturbateur, aveugle par essence, en créant des désordres, des troubles permanents au sein des sociétés. Elle s’opposerait systématiquement aux chefs d’Etat qui gouvernent avec intelligence, humanisme et avec le respect de leur peuple[3]. A l’inverse, elle est toujours prête à soutenir ceux qui font preuve de stupidité, de violence et de tyrannie. Tous les monstres politiques de la terre sont ses œuvres, en ce sens qu’elle ne peut guère souffrir ses chefs éclairés car elle est attachée de manière atavique à ceux qui font preuve d’autoritarisme, de dirigisme, voire d’irrespect pour le genre humain.

       La lie de l’humanité, composante irréfragable de tout peuple, ne peut avoir accès à la conscience des institutions, qui président aux destinées humaines. Mais, en même temps, elle nuit à leur plein rayonnement, en raison de son enfermement dans le halo d’un présent étroit ou sans espace ample et borné psychologiquement, intellectuellement et spirituellement. Car elle s’impose des besoins secondaires et matérialistes, qui étouffent le développement de son esprit. Ces besoins en question sont, par nature, obscurantistes, abrutissants. On peut les synthétiser de la manière suivante : d’abord, la lie de l’humanité, qui obéit instinctivement à la voie de la nature, se contente de se reproduire sans aucun projet pour le futur de ses descendants ; ni, non plus de finalité de formation et/ou d’éducation humaine de qualité. Dès lors, les enfants qui naissent au sein de cette catégorie sociale n’ont aucune chance de transfigurer la nature des choses. Certes, il existe, en son sein, des individus exceptionnels qui, par des efforts inouïs, au regard des obstacles qu’ils rencontrent en dehors de leur sphère de vie propre, de leur mérite personnel, parviennent à s’élever au rang de l’assomption d’une humanité accomplie sur le plan de la culture savante, de la spiritualité et de la réussite sociale. Ensuite, elle s’est totalement engluée dans trois impératifs vitaux et triviaux : manger, boire, dormir ; ce qui, somme toute, se réduit à la vie végétative infrahumaine. Et telles sont également les bornes de sa vision du réel humain et de toutes choses. Ses intérêts s’y ramènent tous et elle n’entend rien à tout ce qui, dans une invite politique, a rapport aux concepts d’intérêt général et commun. Son intérêt général à cette infra-couche humaine, c’est la satisfaction de ses intérêts et impératifs égoïstes propres.

      C’est pourquoi, elle a tendance à faire preuve, dans ses formes élémentaires de pensée, de ses conduites triviales, dans ses liens troubles au monde (l’Univers des autres réalités humaines) de ce que j’appellerai un naturalisme libertaire. Naturalisme au sens où son mode d’être, sa forme de liberté ne repose pas sur les devoirs de la conscience psychologique et morale, qui nécessite de tenir compte des autres, de respecter leur personne. A la manière d’un enfant qui découvre le monde, tout en érigeant son moi au rang d’ego-centre, par sa tendance naturelle à tout ramener à soi seul, la lie de l’humanité veut tout s’accaparer pour satisfaire ses seuls besoins. Libertaire dans la mesure où il y a en elle une forte inclination à persévérer dans son être et à nier toute forme d’opposition, y compris par la violence. Il n’y a que soi seul qui a le droit d’exister et de satisfaire pleinement les besoins de sa vie végétative. Enfin, et par ces conduites irrationnelles, la lie de l’humanité est toute entière enfouie dans la défense aveugle de l’ego qui, de son statut de particulier (un groupe humain donné), voudrait que sa seule minisculissime réalité soit érigée au rang de la réalité universelle.

      C’est, sans doute, à la lie de l’humanité que pensait Etienne de La Boétie, l’auteur du Discours de la servitude volontaire, quand il emploie le terme d’« hommeau » ou d’« homunculus »[4] pour désigner le peuple qui est incapable, même au nom de sa liberté –laquelle seule nous fait hommes-, de s’opposer à toutes les figures du pouvoir qui l’oppriment et s’emploient à le nier toujours en tant qu’entité existant, susceptible d’autonomie ; et, donc, d’indépendance par rapport à la déraison du tyran, du roi ou du président. Ce terme péjoratif qualifie l’état d’être dégradé et méprisable. Car, comme les bêtes, l’« homunculus » se contente de vivre (« vivre pour manger et non manger pour vivre » selon le vieil adage) sans projets, regrets ni espoirs ; et sans réfléchir. Les réalités de l’instant et ses impératifs végétatifs bornent tout son univers. Ses habitudes alourdissent toutes ses initiatives par une forte inertie. Comme il a la figure de la lie de l’humanité, il ne peut distinguer le vrai d’avec le faux ; et il se contente d’avaler au quotidien les fables mensongères des élites politiques de tous bords. Comment de tels individus (ceux qui composent cette catégorie sociale) peuvent-ils accéder au rang de citoyens, dès lors qu’ils acceptent toujours d’obéir aveuglément aux ordres des élites politiques qui les gouvernent ? En outre, l’«homunculus » fait toujours preuve d’une spontanéité populacière, sans le sens du devoir ni de morale politiques, dès lors qu’il se détourne des vrais problèmes qui touchent la vie des autres, pour mettre en avant uniquement le confort matériel de sa seule existence. En un sens, elle manifeste toujours la preuve du pire, car cette lie de l’humanité n’est rien d’autre qu’une mauvaise interprète de la vie humaine. Son unique bien sur cette terre, c’est celui du ventre, qui est un gouffre, sans doute, aussi ample que celui des bêtes féroces ; et tel est son souverain bien : la nourriture.

      La lecture de certaines œuvres de Sénèque[5] nous dévoile la permanence, dans l’humanité, de sa catégorie sociale que j’appelle la lie de l’humanité. Dans La vie heureuse (XV, 1), cet auteur souligne que celle-ci, au nom des voluptés, ne craint guère d’abandonner sa liberté, celle de penser et de se gouverner notamment : le prix que ce genre d’individus peut accorder aux choses, c’est essentiellement tout ce qui a rapport au ventre : « Il n’achète pas les voluptés, il se vend aux voluptés » (p.243). Or, tout être qui s’abandonne aux voluptés finit par amollir son être, par être dégradé de ses qualités d’être humain, au sens où il se laisse choir dans les pires turpitudes, qui sont, par essence, les plus inassouvissables. La raison, qui est la plus noble faculté et qualité humaine, finit par s’estomper en lui. Etant esclave des voluptés, un tel individu est comme incapable de penser ou de ne rien concevoir de grand. Plongé dans les voluptés bornées de toutes parts par les horizons de l’instant, dans l’ivresse des plaisirs du ventre, les satisfactions alternées de l’estomac et des plaisirs sexuels, il croit vivre ou exister, alors qu’il se contente de végéter, à l’instar de tout vivant dénué de conscience et de raison. En somme, la manière intemporelle d’être de la lie de l’humanité est constamment traversée par des affects hétéroclites, des paradoxes irréconciliables, voire insurmontables, que le philosophe romain résume en ces termes : « Eh ! Qui ignore que les plus pleins de vos voluptés sont les plus sots, que la méchanceté abonde en satisfactions et que l’âme même entasse toutes sortes de voluptés vicieuses ? En premier lieu l’arrogance, l’outrecuidance, un orgueil qui vous élève au-dessus des autres, un amour aveugle et imprévoyant de ce qui vous appartient, de folles délices, des joies immodérées pour des causes mesquines et puériles[6], puis la causticité et la hauteur insultantes, la mollesse et la décomposition d’une âme indolente qui s’endort sur elle-même. »[7]

         Dès lors, on peut dire que si l’on ne voit pas, de nos jours, émerger les prolégomènes  d’une nouvelle philosophie du droit politique, cela tient essentiellement au fait que les penseurs contemporains emploient toute l’énergie de leur intelligence à commenter les anciens ; même s’ils les reprennent de façon aussi originale et pertinente que possible. Autrement, ils nous amèneraient à comprendre qu’il n’y a pas lieu de confondre le peuple et sa lie de l’humanité. En effet, comme nous sommes tous des membres du peuple, nous pouvons toujours nous fonder sur le « bon sens », à l’inverse des gouvernants, pour opérer, en matière de politique et d’économie, des mutations futures heureuses. Car le peuple a toujours fait preuve d’une bonne inclination, quand il écoute sa raison ; et, en matière politique, sa volonté générale le conduit à rechercher, tant bien que mal, l’intérêt général. En ce sens, les événements politiques, marqués par une forte contestation des peuples boliviens, pourraient être les prémisses d’un prochain soulèvement des peuples face à leurs élites contemptrices. Je ne sais, en ce mois de mars 2006, date à laquelle j’écris ces lignes, ce que serait la nature de ces phénomènes. Ils pourraient être des bouleversements majeurs qui pourraient changer le cours de l’histoire contemporaine. Qu’importe le lieu où cela pourrait commencer. Dans tous les cas, les mouvements populaires boliviens ont annoncé un changement politique en Bolivie, grâce à l’élection le 18 décembre 2005 d’Evo Morales, et son entrée en fonction le 22 janvier 2006.  Sur ce point, on comprend alors que Pascal n’hésite pas à préférer le bon sens du peuple par rapport à l’arrogance des élites de son temps, trop souvent promptes à juger de tout sans examen approfondi de l’objet de leur critique. Selon lui, « le peuple a les opinions très saines ; par exemple : 1° d’avoir choisi le divertissement et la chasse plutôt que la poésie. Les demi-savants s’en moquent, et triomphent à montrer là-dessus la folie du monde ; mais par une raison qu’ils ne pénètrent pas, on a raison… »[8].

3) L’intelligence du peuple et sa perspicacité dans l’analyse des données réelles et/ou politiques

       De nos jours en France, il est aisé de trouver de nombreux exemples pour illustrer ce « bon sens » du peuple. Mais, je vais m’en tenir à deux faits majeurs pour le démontrer : d’abord, au cours de la décennie 1970-19780, le peuple a protesté (une génération de Français) contre le projet de construction de la centrale nucléaire « Superphénix » sur le site de Creys-Malville, dans l’Isère. A ce moment-là, il y avait, au moins, deux raisons majeures qui expliquent l’hostilité du peuple par rapport à ce projet, en dehors des peurs communes du nucléaire : d’une part, on n’avait aucune maîtrise, ni connaissance solide de la technologie des surgénérateurs ; d’autant plus qu’en raison de la délicatesse du maniement de ce genre de technologie, les Etats-Unis d’Amérique venaient d’y renoncer. Ensuite, l’évaluation de son coût de construction et d’entretien allait se révéler exponentielle au cours des années à venir et peser grandement sur le Budget de l’Etat, sans oublier les remboursements aux financiers étrangers (des particuliers et Etats étrangers comme l’Iran ou la Confédération helvétique etc.).

         L’Etat s’est opposé avec violence à cette initiative républicaine, comme l’écrit « Le Monde » du 30 juillet 2007 : «le 31 juillet 1977, plusieurs dizaines de milliers d’antinucléaires convergeaient sous la pluie, au milieu des champs de maïs, vers le site de Malville, en Isère. Ils voulaient s’opposer à la construction, commencée l’année précédente, de ce qui devait être le fleuron de la technologie électronucléaire française : le surgénérateur Superphénix. Au cours des affrontements avec les forces de l’ordre, un manifestant, Vital Michalon, était blessé mortellement par l’explosion d’une grenade offensive et deux autres étaient blessés ». Et pourtant, malgré cette opposition lucide, vingt années plus tard, et après avoir dépensé des milliards (en francs et en euros)  en pure perte, à la fois pour la construction, l’entretien et le démantèlement, l’Etat a fini par donner raison aux manifestants de cette époque. C’est, du moins ce qu’écrit Georges David, dans la « Gazette nucléaire (n°235/236, février 2007) : « en juin 1997, le gouvernement Jospin décidait d’arrêter définitivement Superphénix, la centrale nucléaire surgénératrice de Creys-Malville (Isère). Un décret du 30 novembre 1998 confirmait cet arrêt ». Ainsi, selon les anti-nucléaires, la déconstruction est une mission difficile et délicate ; voire de longue haleine. C’est ce que Georges David explique de la manière suivante : « il est encore prévu 20 ans de travaux, qui se décomposent en trois grandes étapes : le traitement du sodium, d’abord, la déconstruction du bloc réacteur, ensuite et la démolition des bâtiments, enfin.
Le traitement du sodium constitue une phase très délicate. Rappelons qu’à l’état liquide le sodium est un produit extrêmement dangereux : il  explose au contact de l’eau et s’enflamme au contact de l’air. Au total il y a 5.500 tonnes de ce produit à neutraliser : les 4.000 tonnes (radioactifs) du circuit primaire (cuve) et les 1.500 tonnes du circuit secondaire des échangeurs de chaleur » etc.

      Ensuite, le peuple a montré sa capacité à envisager, avec intelligence, la nature des problèmes humains et à comprendre le sens de la perfidie des élites politiques et économico-financières. D’une façon générale, ces dernières se montrent incapables de la moindre vision prospective des choses. Il ne saurait, d’ailleurs, en être autrement, puisqu’elles passent le clair de leur temps à regarder ce qui se passe à la surface de leurs pieds ; je veux dire qu’elles sont prises par la gestion de l’immédiateté. Car les élites politiques rendent stériles leurs actions politiques en gaspillant du temps utile par des actions vaines, comme la conquête du pouvoir et/ou la stratégie pour le conserver. L’avenir des pays ou des peuples ne se pose guère pour elles. Quant aux élites économico-financières, elles emploient toute leur énergie à accumuler du capital, au-delà du raisonnable, quitte à mettre sérieusement en péril la vie des générations humaines futures. Le futur n’a aucune existence pour elles puisque leurs machines (ordinateurs) les rivent sur l’instant présent et ses fictions multiples.

          Le peuple français avait donc compris que la construction de l’Europe, telle qu’elle était en train de s’édifier, sous la férule des puissances industrielles et marchandes, des banquiers, des financiers, allait à l’encontre de l’intérêt des peuples d’Europe. Or, l’Europe des capitalistes, ce genre d’êtres humains sans patrie ni enracinement, et dont la cervelle est totalement prise par le mirage de l’accumulation des richesses ici et maintenant, risquerait de faire resurgir, au cours des prochaines années, le spectre des nationalismes aveugles, dangereux pour la paix civile, et mortifères pour la sécurité des vies humaines. Car ceux-ci s’amusent à jouer avec les intérêts respectifs des peuples ; du moins, à les opposer les uns aux autres. Dès lors, ayant bien étudié et compris le sens du projet de Constitution européenne, qui a finalement été validée par la seule action des élites politiques, contre l’avis souverain des peuples, le peuple français s’était prononcé contre cette constitution, capitaliste dans son esprit. Selon « Le Monde.fr » du 30 mai 2005, le référendum français sur le traité établissant une Constitution pour l’Europe a été une consultation populaire. Elle a eu lieu le 29 mai 2005. A la question : « Approuvez-vous le projet de loi qui autorise la ratification du traité établissant une Constitution pour l’Europe ? », 54,68 % des électeurs ont répondu « non ». Et pourtant, les élites ont pu passer outre cette expression souveraine pour approuver cette Constitution en 2007 par voie parlementaire, comme cela s’est également réalisé dans l’Europe des vingt-sept.

      Donc, au regard de ces exemples,  le peuple peut s’élever à une forme de rectitude du jugement, et montrer à la face du monde que le « bon sens » du peuple, c’est aussi l’expression d’une âme libre, élevée. Dans cette perspective, le peuple ainsi conçu, l’âme du peuple est susceptible d’être intrépide, constante en se soustrayant à la crainte, à l’avilissement, aux maux gratuits. Cette liberté dont il fait ou peut faire preuve, c’est la connaissance de son vrai bien, à savoir qu’il est l’unique source de tout pouvoir en tant qu’entité souveraine    ; et qu’à ce titre, les élites politiques sont à son service et non l’inverse. Et tel est le sens du mot peuple que j’emploie dans l’économie des recherches présentes.

       Car le peuple, au sens noble du terme, a toujours la possibilité morale, voire la capacité physique de se dresser et de secouer les entraves, les chaînes de la civilisation en décadence et/ou surannée. Il peut oser entreprendre de provoquer l’avènement d’un monde nouveau ; ou de faire émerger ce que d’autres générations antérieures n’avaient pas eu le courage d’entreprendre. Sans cette audace, on ne peut rien espérer de bon pour demain. Car toutes les élites politiques, avec la complicité scandaleuse de leurs consoeurs du monde de la finance et de l’économie, se contentent de gérer le statu quo suivant : celui de maintenir inchangée la situation de la jouissance perpétuelle de leurs privilèges et des legs de ceux-ci  à leurs seules progénitures. Les intellectuels et autres penseurs contemporains n’agissent pas autrement. Ils sont, eux aussi, de connivence avec l’état actuel des choses. Jouissant des mêmes avantages que les élites politiques et économiques, ils ne voient aucune raison de le mettre en cause, de le critiquer, de le changer. On comprend alors qu’un auteur, comme Christophe Dejours, puisse parler, à leur sujet, de « cynisme » qui «est devenu un signe de ralliement de l’intellectuel ». De la même façon que les intellectuels et autres penseurs ne s’intéressent plus à la violence sociale, à la misère morale et matérielle des plus démunis de la population, de même remarque-t-il, « nos dirigeants ne s’intéressent pas vraiment au destin des pauvres et ils ne sont pas toujours authentiquement préoccupés par le destin de la cité. La décadence, en tant que telle, ne les dérange pas. Dans l’Olympe où les nouveaux maîtres ont établi leur résidence, la seule occupation légitime consiste à faires des affaires. L’affairisme ne déplore pas la décadence de la cité. Il n’en a cure… Le cynisme est condescendant à l’égard de la pensée, il est ironique avec le philosophe et le chercheur, il leur impose des arguments de l’efficacité, du réalisme et de la puissance du pouvoir fondé sur les affaires. Le cynisme gagne du terrain non seulement parmi les politiques mais aussi parmi les penseurs. Là se forment les fissures de la civilisation. S’il faut reconnaître une crise politique à notre temps, peut-être devrait-on la caractériser comme une défaite de la pensée harcelée par le cynisme »[9] ».

     Finalement, le salut de l’humanité de demain est à rechercher dans la noblesse de l’esprit humain, mieux du coeur, dans la capacité de chacun de nous à cultiver la qualité de son intelligence abstraite, rationnelle, objective, c’est-à-dire dénuée de l’attachement à tout intérêt personnel et égoïste, lequel est cause de beaucoup de maux. Il s’agit de s’élever au-dessus de la nature biochimique, fruit de toutes les monstruosités humaines, de toutes les horreurs humiliantes dont l’histoire humaine est surchargée en tâchant de développer, le mieux possible, par la culture savante, la belle intelligence mutuelle sans laquelle personne ne peut se dire humain, ni mériter d’être humain. 

 

Extrait du livre Pourquoi l’Afrique si riche est pourtant si pauvre ?

Tome 2  La Malédiction du pouvoir politique-Quel espoir pour les peuples de demain ?


[1] Discours de la méthode suivi des Méditations métaphysiques ; première partie – (U.G.E,  coll. « 10-18 », Paris 1951)

[2] Le sommeil et le rêve (O.Jacob, coll. « Points », Paris 1992, p.123)

[3] Si l’on prend le cas de l’actuel président américain, M. Barack Obama, on comprend tout à fait le sens de mes analyses. Celui-ci tente de proposer une autre forme de gouvernement fondé sur la compréhension des peuples américains, d’humaniser la fonction présidentielle mûe essentiellement et depuis longtemps, c’est-à-dire depuis la naissance de cet ensemble d’Etats au XVIIIe siècle (La Déclaration d’indépendance est ce texte politique par lequel les Treize Colonies britanniques d’Amérique du Nord ont fait sécession par rapport au Royaume-Uni, le 4 juillet 1776, qui est aussi fondateur de la naissance de ce pays) par la violence et la volonté de puissance dominatrice. Une frange de la population américaine, qui n’y est guère habituée-la lie de l’humanité- est désemparée et réclame le retour à la gouvernance virile qui la soumet, l’humilie, la spolie, la ruine même sans réaction aucune de sa part. La forme de gouvernance, qui lui sied davantage, s’apparente à celle de George W. Bush, qui a passé son double mandat à se jouer de la naïveté de son peuple, à le faire rêver par des fantasmes de domination de toute la terre par l’Amérique, comme si celle-ci était encore une zone vierge à coloniser.

[4] Garnier Flammarion, Paris, 1983, p. 134.

[5] Entretiens – Lettres à Lucilius – Préface de Paul Veyne – (Robert Laffont, coll. « Bouquins », Paris 1993)

[6] Même des individus de haut niveau intellectuel peuvent être classés dans la lie de l’humanité, dès lors que les préjugés de toute nature (religieux, « raciaux», de milieux ou statuts) en viennent à gouverner toute leur conscience. Alors, ils sont conduits à faire preuve d’intolérance, de violence, de fanatisme, d’aveuglement et d’obscurantisme dans leur comportement, leurs opinions, leurs actes vis-à-vis d’autrui. Et tels sont les individus de la lie humaine les plus dangereux, les plus insensibles à la bonne intelligence mutuelle entre particuliers. Ils sont même les premiers à alimenter, par leur propagande littéraire, politique (l’hitlérisme n’est pas encore loin ni totalement classé dans les archives du passé- il continue à provoquer des prurits dans certains cerveaux bien malades) ou leurs sorties mondaines sur la place publique très convoitée qu’on appelle les Médias,  les sources du mal incurable qu’est le racisme. Nous l’avons toujours soutenu : il s’agit d’une réelle pathologie. Car un individu sain d’esprit ne s’avisera jamais de haïr  un autre sous le fallacieux prétexte qu’il est différent de soi. C’est, d’ailleurs, ce que Jean Bergeret (La personnalité normale et pathologique-Les structures mentales, le caractère, les symptômes- Dunod, Paris 1983) appelle « La normalité pathologique ». Il s’agit d’une structure mentale « névrotique ou psychotique ». Tout se passe comme si, dans une population donnée, il y a environ 30% d’individus qui sont atteints d’une telle pathologie et pour lesquels le racisme, entre autres comportements mortifères et antisociaux, apparaît comme une conduite naturelle conformément aux données de leur psyché malade. Le pire tient au fait qu’aucun raisonnement d’ordre philosophique ou scientifique démontrant l’absurdité de leur préjugé ou croyance n’est en mesure d’amener ces membres de l’Humanité à un quelconque changement de conduite qualitative.  Leur mentalité est si aliénée qu’ils croient fermement être dans le vrai. Le pire encore : cette espèce d’êtres humains se perpétue aussi par le riche terreau des cerveaux malades (figures d’extrémisme et de fanatismes)  qu’on trouve chez tous les peuples de la terre.  Et le progrès de l’esprit, l’évolution des mentalités et de la finesse de l’intelligence humaine n’a aucunement barre sur eux. Et c’est la pire espèce populacière qui se peut concevoir chez les êtres humains.

[7] De la vie heureuse, IX, 3, p.239 in Entretiens – Lettres à Lucilius

[8] Pensées, (Garnier, Paris 1964, p.158, article V)

[9] Travail vivant, 1 : sexualité et travail-Introduction- (Payot et Rivages, Paris, 2009, p. 10)

Résumé en français et en anglais 

       On peut dire que si l’on ne voit pas, de nos jours, émerger les prolégomènes  d’une nouvelle philosophie du droit politique, cela tient essentiellement au fait que les penseurs contemporains emploient toute l’énergie de leur intelligence à commenter les anciens ; même s’ils les reprennent de façon aussi originale et pertinente que possible. Autrement, ils nous amèneraient à comprendre qu’il n’y a pas lieu de confondre le peuple et sa lie de l’humanité. En effet, comme nous sommes tous des membres du peuple, nous pouvons toujours nous fonder sur le « bon sens », à l’inverse des gouvernants, pour opérer, en matière de politique et d’économie, des mutations futures heureuses. Car le peuple a toujours fait preuve d’une bonne inclination, quand il écoute sa raison ; et, en matière politique, sa volonté générale le conduit à rechercher, tant bien que mal, l’intérêt général.

         En ce sens, les événements politiques, marqués par une forte contestation des peuples boliviens, pourraient être les prémisses d’un prochain soulèvement des peuples face à leurs élites contemptrices. Je ne sais, en ce mois de mars 2006, ce que serait la nature de ces phénomènes. Ils pourraient être des bouleversements majeurs qui pourraient changer le cours de l’histoire contemporaine. Qu’importe le lieu où cela pourrait commencer. Dans tous les cas, les mouvements populaires boliviens ont annoncé un changement politique en Bolivie, grâce à l’élection le 18 décembre 2005 d’Evo Morales, et son entrée en fonction le 22 janvier 2006.  Sur ce point, on comprend alors que Pascal n’hésite pas à préférer le bon sens du peuple par rapport à l’arrogance des élites de son temps, trop souvent promptes à juger de tout sans examen approfondi de l’objet de leur critique.  

Pierre Bamony : Why does Africa – such a rich continent – remain so poor?

Second tome. The curse of political power.

                       What hope for the peoples of the future? 

The people – in the noble sense – is different from the dregs of mankind 

     Nowadays we can say that if we do not see the emergence of the prolegomena of a new philosophy of political law, it is mostly due to the fact that contemporary thinkers use all the energy of their intelligence commenting on the Ancients; even if they take them up again in a very original and relevant way. Otherwise, they would lead us to think that it is pointless to confuse the people and the dregs of mankind. Indeed, as we are all members of the people and unlike the rulers, we can always base ourselves on “common sense” in order to carry out future successful operations in the fields of politics and economics. For the people has always proved its good inclination, when it listens to its reason; and in political matters, its general will leads it to look for everybody’s interest as best it can.

     Thus, political events, marked by the powerful protest of the Bolivian peoples, could be the premisses of a future uprising of the peoples in the face of their contemptuous élites. In this month of March 2006, I do not know what the nature of these phenomena might be. They could be major disruptions that could change the course of contemporary history. The place where it could start does not matter. In any case, the popular Bolivian movements have announced a political change in Bolivia, thanks to the election of Evo Morales on 18th December 2005, and the beginning of his term on 22nd January 2006. This leads us to understand that Blaise Pascal unhesitatingly prefers the common sense of the people to the arrogance of his contemporary élites, often too quick to judge everything without thoroughly examining the object of their criticism.

( Traduit par Odile Gouget)

 

 

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