
Le sacrifice d’un homme juste sur l’autel du droit positif
Introduction
Nous avons des droits et des devoirs. La morale nous dit ce que nous devons faire. Le droit définit ce qu’il nous est permis de faire. La justice est souvent considérée comme la principale vertu morale : renfermant tout ce que l’on doit à soi-même et aux autres, la justice est la source des autres vertus et la condition de leur exercice harmonieux. Est-ce à dire que la morale et les différentes branches du droit s’emboîtent harmonieusement, comme autant de règles de conduite homogènes s’appliquant, successivement, aux actions de l’individu, aux relations entre les particuliers, et à l’organisation de la collectivité ?
On a pourtant entendu un président de la République française dénoncer « la force injuste de la loi ». Et de fait, nous pouvons trouver injuste qu’en application de la loi, l’institution judiciaire (une cour de justice) puisse condamner des chômeurs hors d’état de payer leur loyer à être expulsés de leur logement – tout comme en lisant, étant encore enfants, Les Misérables de Victor Hugo, nous nous révoltions de voir Jean Valjean condamné au bagne pour avoir subtilisé un pain. Le droit réprouverait-il ce que la morale tolère ? Inversement, le respect scrupuleux des normes juridiques et de la procédure judiciaire permet parfois à des auteurs d’infractions d’échapper, grâce à d’habiles avocats, à toute sanction judiciaire – et là encore, même si le droit est respecté, notre sens de la justice n’y trouve pas son compte. Aussi, le conflit entre justice et droit peut prendre une acuité encore plus vive, et toucher au tragique. Une fois pour toutes, l’Antigone de Sophocle en témoigne, emmurée vivante pour avoir, en violation du décret de Créon – peut-être formellement correct, mais foncièrement d’une injustice inhumaine – répandu quelques poignées de terre sur le cadavre de son frère jeté aux chiens. Inflexible comme la justice elle-même, Antigone fait prévaloir sur l’obéissance due aux lois de la polis humaine les exigences immémoriales de la piété et de l’amour.
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