
La liberté et l’égalité sont-elles réfractaires à toute forme de soumission ?
Introduction
Quels que soient les pays, les continents, les êtres humains, par-delà les différences physiques et culturelles de ces derniers, ils ont toujours été accoutumés à considérer leur état présent comme la norme. Que cet état des choses soit politique (la régence présente de la démocratie dans un grand nombre de pays, par exemple) ou économique (la gouvernance ou le triomphe du capitalisme libéral outrancier), rien ne change absolument du point de vue des croyances culturelles (ensemble de représentations, de valeurs, de jugements préjudiciables à l’égard des autres peuples, voisins ou non, en somme la vision intellectuelle, religieuse voire les connaissances vulgaires qui constituent le tissu des opinions populaires ou non d’une société donnée) qui inclinent à considérer que les facteurs qui façonnent notre psychologie et détermine notre art de vivre, d’exister, de penser même comme tout ce qui doit être tel qu’il est. En d’autres termes, l’on résume notre état présent en raisonnant ainsi : « les choses doivent être telles qu’elles sont et pas autrement ». C’est cette perception des phénomènes humains et matériels qui fait le malheur des Humains sur toute la surface de la terre ; malheur au sens où chacun de nous est absolument, spontanément réfractaire à toute forme de changement majeur dans sa société. Autrement, il n’y a jamais rien de fondamentalement nouveau sous le soleil : on ne fait que ressasser, suivant des angles différents, des vues variées les mêmes choses, les mêmes données courantes depuis des siècles, voire des millénaires. La Science elle-même est répétitive.
Pourtant, parmi les êtres humains de par les mondes humains, il y a des singularités qui, par leur avènement durable ou éphémère, viennent de temps en temps briser le carcan, la carapace d’un tel constat permanent pour faire advenir de la nouveau par leurs productions intellectuelles ; pour opérer un changement majeur. Prenons deux exemples dans le champ de l’économie et de la politique.
D’abord, l’économie. Sans doute, l’on a déjà oublié l’acharnement de Milton Friedman avec son concept d’économie libérale absolue et sans frein aucun de la part des États du monde. En effet, l’on se souvient qu’il a occupé pendant des décennies le devant de la scène sociale en mobilisant tous les moyens de communication aux Etats-Unis d’Amérique afin de réussir à l’imposer comme une théorie économique valable. Aux Etats-Unis d’Amérique, dans les années 1980, Ronald Wilson Reagan finit par l’adopter comme la solution à tous les problèmes économiques de son pays. Margaret Thatcher fit autant en Grande-Bretagne, avec le désastre de l’industrie britannique que l’on connaît aujourd’hui. Depuis ces deux pays, le concept d’économie libérale à outrance s’est imposé ou presque au monde entier (sauf la Chine et l’Inde) comme une ombre lugubre véhiculant le désastre partout, voire la mort par la destruction impitoyable de l’économie réelle pourvoyeuse d’emplois.
Que signifie, donc, ce concept d’économie libérale fictive ? Comme on l’a vu ci-dessus, c’est la faiblesse des États contemporains d’avoir adopté une théorie économique quelconque pour en faire un modèle de gestion des affaires publiques, même si, par exemple, La Théorie générale de Keynes a montré ses limites. Bien au contraire, c’est sur les failles des théories économiques classiques que des théories prétendues nouvelles et novatrices vont se nicher pour prendre leur envol et obliger les États du monde à les adopter comme système ingénieux de la conduite des affaires publiques et contre les intérêts fondamentaux de ces mêmes États devenus des valets. Tout se passe comme une plante parasite, telles certaines variétés de lierre, qui s’enracine sur le tronc d’un arbre et qui, en se développant soi-même plus que de raison, finit par l’étouffer et le faire périr.
Donc, parmi ces nouvelles théories économiques mortifères, on peut mentionner les théories de l’école de Chicago, dont les travaux de Milton Friedman[1]. L’essentiel de ses thèses portent sur la monnaie, notamment la théorie quantitative de la monnaie. Selon cet auteur, les mouvements des prix passent par la variation de la masse monétaire, en se fondant sur une analyse de la demande de la monnaie liée à sa théorie du revenu permanent d’après l’équation de Fischer : M*V = P*Q. Cette équation pose l’équivalence entre la production (Q) d’une économie dans une période donnée, corrigée par l’évolution des prix (P) et la quantité de l’argent qui a été échangée dans l’économie pendant cette même période, qui est représentée par la quantité de monnaie en circulation (M) et factorisée par sa vitesse de circulation (V). Selon Friedman, les agents, qui considèrent l’argent comme un bien patrimonial, ont une demande de monnaie stable, car cette demande se fait en fonction de leur revenu permanent. De son équation de la théorie quantitative de la monnaie, il déduit l’idée que l’inflation est d’origine monétaire car celle-ci est « toujours et partout un phénomène monétaire en ce sens qu’elle est et qu’elle ne peut être générée que par une augmentation de la quantité de monnaie, plus rapide que celle de la production. »[2]
Par ailleurs, pendant des décennies, Milton Friedman va défendre une politique monétaire fondée essentiellement sur l’offre de la monnaie. Même s’il juge que l’inflation peut être jugulée par le volume des émissions de monnaie de la Banque Centrale, il n’en demeure pas moins qu’il est farouchement opposé à l’idée de l’intervention du gouvernement, de l’État dans le domaine économique. Car l’intervention discrétionnaire d’une Banque Centrale a pour conséquence d’ajouter une situation d’incertitude relativement à la demande. Donc, il sied même de fermer les Banques Centrales dépendant des États afin de laisser libre cours à une politique monétaire dans tous les secteurs de l’économie. En effet, dans son Capitalisme et liberté, il affirme que « la monnaie est une chose trop importante pour la laisser aux banquiers centraux ». Dès lors, l’économie est désormais considérée comme une science et, à ce titre, elle doit être séparée des questions sur ce qui devrait être – comme les problèmes du droit et de la morale – pour exprimer ce qui est. Elle est donc positive et non pas normative. Elle doit être jugée non pas sur ses intentions mais sur ses résultats. C’est pourquoi l’action gouvernementale est toujours néfaste dans les politiques conjoncturelles pour les raisons suivantes : d’abord, elle intervient toujours trop tard, ensuite il faut du temps pour prendre une décision et pour envisager des mesures qui auraient des effets positifs[3].
Friedman propose ainsi une nouvelle conception de l’État dont le rôle dans l’économie serait quasi nul. L’État doit se désengager même du marché des changes, pour laisser place aux taux de change flottants. Considérant ses travaux sous l’angle de données scientifiques, il prône l’idée d’« anticipations adaptatives », mais dépassée par certains de ses contemporains comme Robert E. Lucas, qui défendent plutôt la théorie des « anticipations rationnelles » parce que les agents raisonnent en termes réels pour éviter de tomber dans le piège d’une politique monétaire expansionniste. Mais il a réfuté la critique de ses hypothèses présumées scientifiques comme infondées. Car ce qui importe, ce n’est pas tant la rationalité des agents que la valeur instrumentale de ses hypothèses. Milton Friedman n’a pas attendu la reconnaissance du public pour promouvoir à outrance, par les médias (émissions de télévision) ou les débats publics dans de nombreuses conférences, sa théorie du libéralisme comme la meilleure économie qui se puisse concevoir. Sa conviction est telle qu’il n’hésite pas, dans un « Entretien » en 1979, à soutenir que « l’histoire est sans appel : il n’y a à ce jour aucun moyen […] pour améliorer la situation de l’homme de la rue qui arrive à la cheville des activités productives libérées par un système de libre entreprise. » Malheureusement, cet obscurantisme doctrinal, commencé dès les années 1947, a abouti à la création d’une « association internationale des intellectuels libéraux ».
Avec ses paires, il déploie de l’énergie et dépense ses forces sans compter pour défendre le capitalisme, le libéralisme économique comme le seul et unique moyen d’édifier une société libre en imposant à tous les États de la Terre d’adopter l’économie libérale. Car cette dernière est, finalement, le remède aux problèmes de développement des pays. D’où les conditions universelles et nécessaires imposées à tous les pays du Sud dans les années 1990 : il faut que ces pays deviennent des États de droit ; qu’on y défende la propriété privée comme valeur sacrée ; que les marchés intérieurs soient libres, c’est-à-dire accessibles à la puissance de la finance internationale ; et que l’intervention de l’État dans l’économie soit absolument limitée. Même dans ses fonctions régaliennes, comme les dépenses publiques, toutes collectivités confondues, l’État est soumis aux diktats des financiers qui prônent des diminutions substantielles de ses dépenses publiques en les ramenant en-dessous de 10 à 15% du produit national brut. La question de santé, d’éducation, de nourriture, bref des conditions de vie décentes des populations humaines est reléguée au dernier rang des soucis des capitalistes et autres prédateurs de l’économie libérale. La personne humaine est privée de ses valeurs sacrées comme la liberté, le droit, la morale etc. Désormais, elle n’est plus qu’un organon soumis à la productivité maximale de rentabilité financière, pour la minorité – 1% de la population de chaque pays dans le monde – vorace et insatiable. C’est le triomphe final de ce que nous appelons désormais la « Malincratie », soit la nature de tous ceux qui ont de la ruse et de la finesse spécieuse pour s’enrichir aux dépens d’autrui, pour réussir ou pour se tier d’embarras..
Ensuite, en politique. En France, on parle beaucoup de La Révolution de 1789. Il est supposé avoir balayé l’Ancien Régime (la Royauté). Elle a, certes, été brutale à tous points de vue pendant Dans les faits, selon l’historien, Hervé Leuwers, La Révolution française couvre une période de dix ans qui s’étend de l’ouverture des États généraux le 5 mai 1789 au coup d’État du 18 Brumaire (9 novembre 1799) mené par Napoléon Bonaparte. Mais, l’on sait parfaitement que les mentalités sont parfaitement réfractaires aux changement, radicaux, brusques. D’une part, il n’est pas évident pour les nantis de renoncer aussi aisément que possible à leurs privilèges : ils y tiennent comme à leur propre vie. D’autre part, les déshérités d’hier qui accèdent soudainement, à l’occasion de La Révolution, à de nouveaux privilèges inouïs, inespérés, ne manquent d’avoir des pouvoirs qu’ils géreraient mal de toutes les façons par manque de compétences. Et, en même temps, ils ne manqueraient de se venger de leurs humiliations d’hier. D’où le règne du désordre partout dans le pays. D’où également la nécessité du sauveur, en l’occurrence Napoléon Bonaparte, pour rétablir l’ordre. Mais celui-ci a instauré l’ordre en réinventant de nouveaux privilèges qui perpétuent l’Ancien Régiment. Donc, rien n’a changé fondamentalement de ce point de vue.
Dès lors, la théorie que propose sous forme de roman Emanuel Dockès (Voyage en Misarchie -Essai pour tout reconstruire – Éditions du Détour, Paris 2019) serait-elle une solution -La meilleure ? – par rapport aux formes de gouvernement existant ? Il nous suffit de nous laisser conduire au pays des contre-pouvoirs hiérarchisés pour juger de la possibilité ou non d’une telle occurrence ; d’un tel mouvement politique.

Symbole de la Misarchie ? Liberté et égalité sont contraires aux figures d’autorité, de pouvoir
I- La découverte d’une société libertaire et égalitaire
Tout commence par un accident dans une contrée inconnue. En effet, l’avion à bord duquel se trouve Sébastien Debourg s’est perdu ou s’est posé en catastrophe dans un endroit perdu d’une contrée inconnue. Il se rendait alors à Sydney pour une conférence. Puisque quelques secours tardaient à venir en aide aux passages et membres de l’équipage de l’avion, cet universitaire eut l’audace d’aller à la recherche d’éventuels habitants de ce lieu où leur avion a atterri en catastrophe. Par bonheur, il faut accueilli par une dame de 65 ans en compagnie de deux adolescents. Il lui semblait que ceux-ci n’avaient pas encore la majorité administrative. Ce groupe prit bien soin de lui en satisfaisant à tous ses besoins urgents. Bref, il le reçut chaleureusement. Selon toute vraisemblance, les habitants de cette contrée étaient francophones. Car ils parlaient aussi bien le français que d’autres langues en usage en Occident.
Puisqu’il s’agit d’un monde inconnu pour lui, Sébastien Debourg demande des renseignements à la dame qui l’avait accueilli ; ce qu’elle entreprend de lui expliquer sans hésitation et qui lève le voile sur le mode d’organisation politique, pour ne pas dire de gouvernement qui a cours dans ce pays. Elle lui fait remarquer qu’ici on vit en misarchie et entreprend de lui expliquer l’origine du ce mot.
-« Misarchie » est un mot construit sur les racines « mis » et « archie ». « Mis » vient du verbe grec « misein » qui signifie « détester », « haïr » ; comme dans « misogyne », qui hait les femmes ou « misanthrope », qui hait les êtres humains…. Et « archie » vient de « arkos », le chef ; comme dans « monarchie », système {politique} avec un seul chef ou « anarchie », sans chef. Vous connaissez ces mots ?
-Oui, oui, bien sûr.
-Alors, vous voudriez comprendre le mot « misarchie ». Là est le règne qui « déteste les chefs ». C’est tout simple. Nous détestons la domination, le pouvoir. Nous voulons avoir le plus de liberté et le plus d’égalité possible.
-Je ne vois pas le lien…
-Le pouvoir est une inégalité, m’explique-t-elle patiemment. Et il porte atteinte à la liberté des soumis. Le pouvoir nuit donc à la fois à l’égalité et à la liberté. C’est pour cela que nous n’aimons pas le pouvoir et que nous essayons de le réduire. C’est pour favoriser, à la fois, la liberté et l’égalité.
En vertu de ses croyances culturelles qui façonnent sa personnalité et déterminent ses comportements, Sébastien Debourg ne cherche pas vraiment à comprendre la système politique de ses hôtes. Aussi et sûr de son fait, c’est-à-dire qu’il a raison, il ne tarde pas à la conduire dans une discussion qui porte sur la démocratie.
– « Je ne veux surtout pas vous heurter dans vos croyances, se replie immédiatement la vieille femme. Je voulais juste vous expliquer. Le régime misarchiste est un régime plus égalitaire que votre démocratie »
En fait, la pesanteur des croyances culturelles de Sébastien Debourg ont tellement aliéné sa conscience que, tout intellectuel et universitaire qu’il est, il ne démord pas qu’il a parfaitement raison et qu’il juge juste au sujet de la supériorité de la démocratie. Selon ses croyances culturelles, la démocratie est le meilleur régime politique qui soit, notamment la démocratie occidentale. Une telle prise de postion sans nuance aucune frise les préjugés et le sentiment de supériorité de soi par rapport à autrui, entre autres, eu égard à son hôtesse. C’est pourquoi il n’hésite à porter des jugements de valeur à son égard.
-« Cette pauvre femme semble ne pas avoir bien compris ce qui fait la supériorité des démocraties occidentales….
Sébastien Debourg vit sur le mode de ce que j’appelle dans mes derniers travaux philosophiques et anthropologiques la conscience duonique. Celle-ci se joue de nous en permanence en nous amenant à croire que nous sommes dans l’ordre des choses que nous pensons conformes à la réalité. Nous croyons raisonner suivant les critères du vrai et du réel alors que c’est elle qui s’emploie à nous illusionner en permanence. En ce sens, c’est seulement sur le plan de la conscience claire et lucide[4] que nous sommes réellement nous-mêmes et que nous nous conduisons suivant les principes du vrai et du réel. La preuve : Sébastien Debourg va s’en prendre à ses hôtes (la force des préjugés) en préjugeant de leurs comportements sexuels. En d’autres, il s’occupe de ce qui ne le regarde nullement. En effet, en vertu du penchant de ses croyances culturelles, il ose s’immiscer dans une scène d’actes sexuels de ses hôtes. Pourtant, la femme venait de lui expliquer qu’en misarchie, c’est le règne des conduites individuelles libertaires et égalitaires. Donc, nul n’a le droit de juger des conduites, même sexuelles, des autres.
De quoi s’agit-il ? Quel est précisément l’objet de son courroux ? D’abord, le fait qu’il soit l’objet du désir sexuel de l’un des deux jeunes adolescents l’horrifie au plus haut point. Par la vivacité et l’hostilité de sa réaction vis-à-vis des gestes ou des caresses de l’un de ces deux jeunes adolescents, celui-ci comprit immédiatement que leur hôte n’était guère intéressé par ce jeu sexuel, comme il le dit :
-« Je sens sa chaleur. Sa bouche s’entrouvre. Je me lève vivement et fais un geste brusque en arrière. La femme n’a rien perdu de la scène. « Attends un peu mon chéri joli. Je vais m’occuper de tes coucouilles. Laisse le Monsieur tranquille.
Elle se tourne vers moi et me dit de continuer à manger tranquillement…
-L’adolescent lubrique n’est pas retourné se coucher, mais s’est placé discrètement derrière elle. Cette nounou semble parfaitement incapable d’autorité. Je n’ose imaginer ce que les parents penseraient s’ils voyaient la scène. D’autant que le jeune homme vient de glisser une main sous la robe de sa nounou. Sans aucune gêne, il lui caresse les fesses. Je n’en crois pas mes yeux. C’est un cauchemar ! Le deuxième adolescent relève la couverture. Il se caresse le membre et celui-ci se dresse vigoureux. La femme semble captivée par ce jeune sexe. Elle s’en approche. Elle le met en bouche, cependant que le deuxième adolescent lui relève la robe. Il dévoile un cul encore musclé malgré l’âge. Il secoue ses fesses avec vigueur, puis il les écarte fermement découvrant un orifice anal violet et plissé. Il crache dessus plusieurs fois. La sorcière noire gémit. Lui bande comme un fou. Je crie. L’immonde trio s’arrête immédiatement. Ils me regardent »
Ainsi, Sébastien Debourg, au nom de sa morale judéo-chrétienne, même s’il l’ignore, s’insurge injustement contre les mœurs sexuelles de ses hôtes sans égard pour leur plaisir ni non plus pour leur chaleureux accueil. Mais, au fur à mesure qu’il avance et progresse dans la connaissance de ce pays, de ses habitants et de leurs modalités d’exister, il apprendra que cette dame et ses adolescents ont porté plainte contre lui au niveau d’une administration compétente pour juger ce genre d’affaire relative aux mœurs sexuelles. Motif : interruption d’une séance d’activités sexuelles librement consentie. C’est au nom du principe de non-ingérence dans les affaires d’autrui qu’il sera jugé. Puisque la misarchie, contrairement à presque tous les pays de la terre, où l’étranger n’est pas le bienvenu, est ouverte à autrui. Même sous le statut d’étranger, la misarchie concède des moyens matériels ou pécuniaires à Sébastien Debourg pour assurer sa défense. En outre, il eut le choix d’un avocat pour plaider gratuitement en sa faveur, tout étant assuré par de Grandes Institutions souveraines qui gèrent tout concernant les actes quotidiens des citoyens. Un supra-organe est chargé d’harmoniser les dépenses et les gains et les gains de la population ; ou des cas particuliers comme les étrangers qui viennent d’arriver dans le pays, à l’instar de Sébastien Debourg. Tout au long de son parcours en misarchie, il sera presque toujours question de son procès pour atteinte à la liberté sexuelle d’autrui.
Des enjeux majeurs relatifs à la connaissance de la société en misarchie ont conduit le voyageur à se libérer progressivement de certaines de ses croyances culturelles françaises.

II- Une société ouverte à autrui fondée sur la notion du respect absolu des autres et sur une organisation sociale complexe, mais libre et égalitaire
A- Deuxième étape de la connaissance de la misarchie
Sébastien Debourg dût quitter rapidement, après cette altercation entre lui et ses hôtes, le lieu d’accueil de cette femme et de ses adolescents « lubriques ». Comme guidé par un heureux hasard, il rencontra une communauté vivant sous le mode d’une secte religieuse. Toutefois, la religion en misarchie n’enferme pas définitivement les membres des communautés qui se réclament d’elle. Mieux, elle est dénuée de dogmes intolérants. Au contraire, elle instruit ses adeptes à s’ouvrir aux autres. Donc, ils cultivent une éthique de vie qui correspond parfaitement à leur désir du bien ; à se sentir à l’aise dans le vivre ensemble. C’est pourquoi l’accueil est toujours chaleureux, amical et plein d’empathie comme Sébastien Debourg lui-même en rend compte.
-« Il s’appelle Sébastien De-bourg ! Accueillons-le dans la joie ». Alors tous les membres de la petite assemblée se lèvent et, d’une seule voix, ils psalmodient en rythme : » Nos cœurs s’ouvrent pour Sébastien Debourg ! » Hushaï lève alors les poings en direction du plafond. Un son de cloche grave, profond retentit par deux fois. Je ne suis pas très pieux moi-même, mais la chaleur et la beauté des lieux, l’attitude de recueillement et de détachement de chacun, ces mots d’accueil, cette ferveur, le timbre de la cloche… tout ceci me semble plutôt rassurant. Ces gens sont étranges, certes, mais on est loin, très loin, du comportement moralement déstructuré de la vieille nounou ».
Sébastien Debourg est déconcerté par le fait que les citoyens de ce pays vivent suivant des modalités d’associations très diverses et très complexes tel qu’il n’en existe nulle part ailleurs dans le monde. Leur principe de vie est fondé sur une idée philosophique simple : les citoyens doivent apprendre à se connaître, à s’apprécier comme ils se respectent spontanément. Étant appelés à vivre les uns avec les autres dans un même pays, dont le fondement relationnel consiste en une ouverture essentielle aux uns et aux autres, l’on commence par organiser l’échange des enfants dans diverses familles. Ce fait, c’est-à-dire le partage des enfants exclut des considérations relatives à la couleur de l’épiderme des enfants et même des parents d’accueil. Il en est de même du rang social des parents et de enfants que les familles accueillent de bon cœur. Ce qui demeure le principe dans l’accueil réciproque des enfants chez diverses familles tient à ceci : pas de discrimination par quelque critère que ce soit : culturel, couleur de peau, rang social, etc. Ainsi, la misarchie a réussi à bannir les discriminations qu’on appelle, dans tous les pays de la terre, le « racisme », même s’il n’y a pas de races chez le genre humain, ni de scission au niveau des branches humaines. L’homo sapiens : ce sont tous les individus issus de populations différentes qui se reproduisent entre eux de par toute la terre.
En revanche, ce qui prévaut, c’est la liberté, l’égalité des citoyens. Il ne s’agit de l’énonciation du principe creux et hypocrite, voire invérifiable dans les faits, comme dans les pays dits démocratiques. Liberté et égalité sont des abstractions conceptuelles sans lien réel avec la réalité, avec la vie des individus concrets. A l’inverse, en misarchie, liberté et égalité se vivent et s’éprouvent en tant qu’elles sont profondément ancrées dans la conscience effective des citoyens, dans les conduites ordinaires, comme des droits sacrés. Telle est la réussite même du mélange des enfants à travers les familles qui les reçoivent pour vivre avec eux comme leurs enfants.
B- Associations, communautés et appartenance
En misarchie, puisque la liberté est la chose la mieux partagée du monde, certains citoyens refusent toute appartenance associative, et qui tâchent de n’appartenir qu’à l’humanité entière. « Ces puristes humanistes s’efforcent de ne rien être d’autre que des êtres humains, sans spécificités propres. Ils s’affirment porteurs de toutes les cultures, de toutes les pensées, de toutes les appartenances ». Toutefois, en dehors de ces irréductibles humanistes universalistes, la plupart des habitants de la misarchie vivent dans des associations, sous des formes multiples et variées.
Ainsi en est-il du Cotex. Il s’agit de Communautés exclusives en ce sens qu’on ne peut appartenir qu’à elles seules ». C’est une fondation de moins de 200 membres. C’est la loi en misarchie. Quel est le but de cette limitation ? limiter les dépendances et garantir la liberté de variation, même au niveau des couples, mariés ou non. Il est indispensable, pour la qualité des sentiments des conjoints, qu’ils puissent se libérer de l’emprise d’une seule ou d’un seul partenaire sexuel. D’où la nécessité de varier les partenaires sexuels pour une meilleure qualité de la vie sexuelle. En outre, les Cotex ont leur propre territoire, leur propre code, c’est-à-dire leurs propres lois. Toutefois, il est admis qu’on peut changer autant de fois qu’on le juge nécessaire d’associations ou de communautés : dans une vie, une dizaine de changements par personne n’étant qu’une moyenne.
Mais il y a des associations qui font preuve d’excès dans leur manière de vivre. Ce sont, par exemple, les Youppys qui font penser aux Amish des Etats-Unis d’Amérique. Il s’agit « d’une association qui entend vivre dans des tepees comme les Anciens Indiens. Elle rejette toute forme de possession. Tout est à tout le monde. Il y est ainsi mal vu d’avoir le même partenaire sexuel plus de deux ou trois fois d’affilée. Personne ne sait vraiment de qui sont les enfants ». En revanche, la communauté ou « confrérie de l’Agneau », qui a accueilli Sébastien Debourg après sa malheureuse expérience (morale) de la femme et de ses deux adolescents, se nomme aussi « Communauté de la Très Sainte Confrérie de l’Agneau ». Il n’y aucun religieux catholique ou protestant qui dirigerait leurs cultes, leurs conduites ou qui conférerait de la légitimité religieuse dans leur manière de se qualifier ainsi. C’est une Communauté de laïques qui n’a rien à voir avec l’église catholique. Toutefois, visiblement, les adhérents ou membres de la communauté semblent austères sexuellement. C’est comme un ordre religieux très puriste, chaste et sévère par rapport aux péchés de la chair. Mais il n’en demeure pas moins que Clisthène, la jeune Abbesse de la Communauté n’a pas résisté au désir de faire l’amour avec Sébastien Debourg du seul fait qu’il est étranger et qu’à ce titre, il peut apporter de nouveaux gènes pour enrichir ceux de la population de la misarchie. Donc il a été comme contraint de coucher avec elle, sans oublier le fait qu’il a été séduit par cette jeune fille depuis son arrivée dans cette communauté. D’ailleurs, au moment même où l’on prépare l’adhésion de Sébastien à la Communauté, elle rédige une lettre pour demander sa démission de la Communauté. Alors elle invite Sébastien Debourg. à la suivre dans de nouvelles aventures par lesquelles il pourra découvrir la misarchie. Il y a donc des associations auxquelles on adhère librement et desquelles on démission comme on veut et quand on veut. Ce n’est pas une question de jugement moral. C’est le cas de cette Confrérie de l’Agneau, entre autres.
Certes, la différence entre la misarchie et les autres pays tient au fait qu’en cette contrée, il n’y a pas vraiment d’institutions, mais des organisations de collectivités, si l’on préfère. Ainsi, les districts sont définis par un territoire. « Tous ceux qui habitent dans les limites géographiques d’un district sont inclus dans ce district ». Plus précisément, il suffit que vous restiez au moins quatre moins par an à un endroit, pour que vous apparteniez au district de cet endroit. Parfois, c’est beaucoup moins. Dans certains districts, à la seconde où vous emménagez, vous êtes membres du district. Donc, on adhère aux associations, mais on habite dans les districts. Toutefois, il y a une nuance entre les deux types d’organisation : l’appartenance à un district est qualifiée d’impérative contrairement à l’appartenance à une association qui est libre.

Une société opposée à toutes les formes d’oppression, violence légitime des États
Pour être plus précis, l’auteur écrit : « Prenons les associations pour commencer. Chacun est libre de quitter une association. Mais, réciproquement, une association peut déterminer des conditions pour adhérer et, en cas de problème, elle peut aussi exclure un membre. L’exclusion doit être suffisamment motivée. Car des contrôles sont opérés par les juridictions. Il n’empêche que l’exclusion d’une association es possible. Cela peut être violent. »
Autant on adhère librement aux associations, autant on habite dans les districts, comme dit précédemment, puisqu’il s’agit d’un espace géographique comme les habitants de la Région Auvergne – Rhône-Alpes De manière générale, « les districts sont très divers. Il existe des districts de bassin qui regroupe tous les habitants d’un même bassin hydraulique, afin de gérer le réseau d’eau potable ; des districts routiers ; des districts d’immeubles qui regroupe tous les habitants d’un immeuble, voire des districts d’ascenseur, qui sont spécialisés dans la gestion d’un ascenseur… La Caisse Centrale qui gère tous les comptes en bigors est un district, puisqu’elle touche tous les Arcaniens. La Haute Cour, qui juge en troisième ressort les questions relatives aux fondamentaux dans toute l’Arcanie, est encore un district. Les activités de la police sont aussi des districts, naturellement. On appelle districts « solidaires » les districts qui organisent la collecte des fonds destinés au financement des biens fondamentaux, comme la santé, l’éducation, la sécurité, la communication ». Toutefois, les districts globaux, soit ceux qui ont une compétence qui s’étend à toute l’Arcanie, sont interdits de se regrouper ou de s’associer. Car l’indépendance de chacun d’eux garantit l’absence de pouvoir souverain ou centralisé, voire l’absence de prétention à la souveraineté.
La raison en est simple : « la multiplicité des pouvoirs est toujours plus complexe que leur unité. Rien n’est plus simple, au moins sur le papier, qu’un chef tout puissant, qui a tous les pouvoirs. Mais rien n’est plus effrayant. Comme dit l’adage, il est impossible d’être l’esclave de deux maîtres. La division des pouvoirs nous semble essentiel » afin d’échapper, ainsi, à la main mise sur les libertés individuelles. C’es pourquoi l’Arcanie compte une vingtaine de districts globaux. « Ce sont des districts compétents dans toute l’Arcanie. Les principaux sont les districts collecteurs ou financeurs. L’un des plus importants fixe et collecte l’impôt commun. Mais c’est un autre district qui finance la police, un autre la santé, encore un autre l’éducation…. Il y a aussi la Caisse centrale… Et chacun de ces districts est indépendant des autres « pour éliminer la tentation de la volonté de puissance du groupement de quelques districts globaux dans le pays ».
Dès lors, l’organisation de la société en districts rend inutile les organisations d’État avec toutes les fonctions bureaucratiques afférentes comme dans les autres pays. Et ceci pour la raison suivante : Sébastien Debourg tente de soutenir les institutions européennes sous l’angle de ce qu’il croit personnellement comme le mieux-disant en affirment ceci : « Nous avons une banque centrale indépendante, compétente pour toute l’Union européenne. Mais elle est dirigée par des technocrates nommés par les États membres ».
Voici ce que les Arcaniens lui rétorquent :
-« Des dirigeants de districts nommés par d’autres dirigeants de districts ? Quelle horreur ? Nous n’acceptons pas les élections indirectes et encore moins l’idée que des dirigeants de districts puissent être nommés par des dirigeants d’autres districts. Si deux districts s’associent, pour en former un troisième, ce sont les habitants de ces districts rassemblés, et eux seuls, qui éliront les décamestres, seront tirés au sort, siégeront dans les comices… » En fait, les comices sont des assemblées où sont conviés tous les habitants d’un district, soit des assemblées et des tirés au sort populaires. On trouve ces structures dans la plupart des petits districts, puisque dans les districts de grande taille, sont difficilement gérables et où l’on risque de négliger le choix de chacun. Donc, au-delà d’un certain nombre d’habitants, les districts doivent avoir une assemblée tirée au sort. Au niveau du tirage au sort, cela doit se faire selon la méthode des quotas afin qu’il y ait autant de femmes que d’hommes, afin que tous les âges et toutes les catégories socioprofessionnelles soient représentés.
Telle est l’une des raisons que les Arcaniens avancent pour rejeter l’idée de sondages que défend Sébastien Deboug. Selon eux, il n’y a pas lieu d’accorder une quelconque importance aux sondages, auxquels les gens répondent un peu n’importe comment. Donc, ils préfèrent accorder de l’importance aux vraies décisions, prises après délibération par les assemblées tirées au sort. Et cette manière de donner la liberté aux citoyens le pouvoir de participer directement à l’organisation sociale est le sens même de la liberté des individus. Car les élections comportent inévitablement des exigences au niveau des candidats, coûtent chères à ces derniers et au budget de l’État ; et de nombreux écueils. Tel est le sens de leurs arguments dans le passage ci-dessous :
– « L’élection produit une sélection sévère. En pratique, pour se présenter avec des chances d’être élu, il vaut mieux avoir milité sur les matières traitées par le district. Mais certains sont simplement élus du fait de leurs études ou de leur compétence dans ce domaine. Parmi les élus, les experts sont nombreux. Ce qui présente un avantage… et des inconvénients. Les élus deviennent facilement imbus de leurs compétences et de leur pouvoir. Et ils s’éloignent de la volonté des habitants. Du côté des assemblées tirées au sort, le risque est la démagogie. D’où la nécessité d’avoir les deux pour que les inconvénients de l’une soient contrebalancés par la présence de l’autre. Le dernier mot est généralement donné aux assemblées tirées au sort, au nom de l’influence déjà forte qu’exerce l’assemblée élue. Parfois, on exige le commun accord. Finalement, la seule solution qui soit exclue, c’est de confier le dernier mot aux élus. A chaque fois qu’on l’a essayée, les tirés au sort se sont retrouvés dans une position subalterne et ont cessé d’être des contre-pouvoirs suffisants ».
Ainsi, en Arcanie (la misarchie étant le mode d’organisation ou le mouvement socio-politique de ce pays), tous les habitants décident toujours de leur plein gré. Puisque les communes elles-mêmes sont des districts variables suivant leur taille (géographie et population), ce sont les habitants qui décident de la taille et de l’organisation de leurs communes.
La seule nuance qu’on peut trouver dans ce système d’organisation sociale et politique réside dans les scissions de certains districts comme il est expliqué ci-dessous :
-« Lorsque certaines scissions {de districts} vraiment impraticables conduisent à des situations bloquées, il est possible de faire un recours en défense du bien commun ou en atteinte des fondamentaux devant un conseil arbitral. Mais c’est une procédure rarement couronnée de succès. Une scission majoritairement adoptée et réitérée l’année suivante a normalement de bonnes raisons d’être… Certaines demandes de scissions importantes ont aussi été interdites pour protéger la solidarité. Ainsi une population sensiblement plus riche que la moyenne ne pourrait pas quitter les caisses assurantielles basiques, ni le Grand Fonds commun. Il serait trop facile aux riches d’échapper à leur part de solidarité. Mais, à part ces quelques exceptions… »
En substance, en misarchie, on peut créer des districts avec tous les types possibles de groupements ayant des intérêts communs explicites et assumés. Car la transparence est la clef de voûte du système socio-politique en Arcanie.
C- La construction élémentaire de la personnalité collective et de la coexistence pacifique communautaire
1) Familles et appartenances multiples
L’institution des cotex, des familles et des appartenances multiples sont le ciment de la coexistence intelligente des citoyens de la misarchie. Autant dans les autres pays du monde, les individus ou citoyens sont vite repérés en fonction de la pigmentation de leur épiderme et, conséquemment, de l’art d’entretenir le racisme, c’est-à-dire la manière de rejeter les uns et les autres, en misarchie ces considérations n’ont pas lieu d’être. Dans tous les cas, c’est le principe de la liberté qui prévaut dans les actes de la vie des citoyens en misarchie en intégrant celui de s’abstenir de juger les conduites et les mœurs d’autrui. Même la loi fondamentale du district exige ce principe.
A titre d’exemple, la Confrérie de l’Agneau où Sébastien Debourg a séjourné pendant quelque temps illustre fort bien cette notion de liberté. Celle-ci est « à la fois un district et une association, parce que, pour adhérer, il faut habiter sur un territoire. Et pour habiter, il faut adhérer. Et il faut suspendre ses autres adhésions avant d’adhérer ».
Il en est de même des associations familiales. En effet, « l’association familiale la plus habituelle regroupe les parents et les enfants. Ce qui peut déjà vous vous faire une association avec vos enfants et une autre avec vos parents. C’est parfois la même, mais pas nécessairement. Il faut aussi compter avec les cousins, les parents séparés, les fratries issues de plusieurs lits. Sans compter les très nombreuses associations familiales sans aucun lien de parenté biologique ». Toutefois, l’on admet la possibilité pour l’enfant, à partir de 7 ans, de résilier ses parents. C’est un droit inconditionnel qui lui est accordé s’il juge que ses parents le maltraitent.
Quant aux appartenances, elles sont multiples et variées. En effet, outre les associations familiales, les gens adhèrent le plus souvent à au moins « une association professionnelle, à une ou deux associations idéelles (syndicat, religieuse ou politique), parfois à une ou deux associations sportives ou de loisirs… En dessous de trois appartenances associatives ou communautaires, la liberté est très menacée. On rappelle parfois l’enfer des femmes au foyer qui n’appartiennent qu’à une association familiale ! Cela se pratique encore de nos jours… »
Au fond, c’est le sacro-saint principe de la liberté individuelle qui explique aussi la souplesse de l’organisation des cotex. En effet, les cotex sont limités par les fondamentaux, par exception à leur beau principe de libre organisation pour les raisons suivantes : une cotex doit être plus petite qu’une commune. En d’autres termes, elle ne doit dépasser ni les deux cents hectares ni les deux cents personnes. Car « au-delà, il est demandé d’organiser des diversités d’adhésion ou de se scinder, afin de limiter les risques d’autarcie sentimentale exacerbée. Je crois que les adultes en cotex sont, en outre, tenus à une période de vie extracommunautaire, d’au moins un mois tous les ans, afin d’éviter les dépendances trop rudes… Des sortes de vacances obligatoires… Pour bien comprendre le fonctionnement de notre misarchie, vous devriez vous placer dans le cas le plus habituel, qui est celui de la multiplicité des adhésions et des appartenances ».

Un symbole de l’égalité parfaite entre les êtres humains
2) Rotations infantiles et ruptures éducatives
On retrouve une même exigence de liberté au niveau des rotations infantiles. Celles-ci se font par périodes au cours desquelles les enfants sont transférés régulièrement au sein d’autres associations, c’est-à-dire le plus souvent au sein d’autres familles, avec d’autres règles, d’autres cultures, d’autre modes de vie. Un tel séjour peut durer quelques semaines ou quelques mois selon le choix des enfants eux-mêmes. Autrement, lorsqu’on laisse les enfants en bas auprès de leurs familles biologiques, ils subissent nécessairement un formatage culturel total qui conditionne, de manière indélébile, leur psychologique. Ils sont trop conditionnés pour pouvoir ou savoir être libres. Il s’agit d’un bourrage de crâne qui les aliène durablement et qui les infantilise aussi au lieu de les maturer sur le plan humain. Or c’est justement ce que défend Sébastien Debourg. Selon lui, et c’est classique comme réponse de la part d’un homme qui a été conditionné par le type d’éducation des enfants en cours dans les autres pays dont la France. A l’inverse, une telle éducation est désapprouvée par ses interlocuteurs Arcaniens. Dans un tel cas de figure, rétorquent-ils, « les enfants doivent s’assimiler à leurs parents, les copier, adopter leurs points de vue idéologique, religieux… Une sorte de clonage éducatif. C’est effrayant
-Alors, toi aussi, tu as subi un clonage éducatif ? » lui demande Clisthène »..
Toutefois, ils admettent que l’affection réciproque qui se développe si facilement entre parents et enfants, est très précieuse pour l’équilibre de ces derniers. C’est pourquoi, en Arcanie, les enfants passent en général la plus grande majorité de leur temps avec leurs parents. Néanmoins, une éducation au sein d’une communauté diversifiée est bien meilleure. En effet, sans rotations d’enfants, sans vie ou expériences dans d’autres associations, qu’est-ce qu’on peut savoir précisément des autres, des possibilités qu’ils recèlent ? Comment peut-on connaître, par hypothèse, les différences concrètement et non pas abstraitement ?
Pour expliquer à Sébastien Debourg la richesse de l’expérience des rotations des enfants au sein d’autres familles, les Arcaniens lui racontent la légende suivante : « Il est dit qu’il y a fort longtemps, dans un pays lointain, les amateurs de sauce au vin cessèrent de fréquenter les amateurs de sauce pimentée, que les porteurs d’habits amples se séparèrent des porteurs d’habits ajustés, que les porteurs de cheveux lisses s’opposèrent aux cheveux crépus, lesquels s’opposèrent aux cheveux à bouclettes… Et voilà qu’ils cessèrent d’échanger leurs enfants, puis de partager le thé, puis de se parler et, enfin, de se voir. Alors leur imagination se mit à galoper. Les cheveux lisses imaginèrent des pieds fourchus aux cheveux bouclés ; les amateurs de sauce pimentée crurent que les amateurs de sauce au vin avaient un cœur de cochon ; et les amateurs d’habits ajustés se persuadèrent que les habits amples cachaient des peaux recouvertes d’écailles. A l’ignorance succéda le délire, au délire succéda la peur, puis la haine. Et chacun voulut tuer l’autre, avant qu’il ne le tue. Et jamais plus l’enfer et le massacre ne purent s’arrêter. Il est dit que les cheveux bouclés, puis les amateurs de sauce pimentée, puis les porteurs d’habits amples furent successivement exterminés. Alors, les survivants aux cheveux crépus, amateurs de sauce au vin et d’habits ajustés, seuls au monde virent que, parmi eux certains préféraient les musiques douces et simples, d’autres les musiques rythmées, d’autres encore les musiques symphoniques. Ils décidèrent de se séparer sur cette base. Après quelques années, ces groupes cessèrent de communiquer… » (p.135-136).
« Et la légende dit encore que s’ils avaient partagé le thé, jamais ils n’auraient imaginé les pieds fourchus, de cœur de cochon ni de peaux couvertes d’écailles ».
C’est pourquoi les rotations des enfants est nécessaire et salutaire pour éviter les préjugés puisque le fond de cette légende montre manifestement que les préjugés entre les peuples naissent de l’ignorance des uns et des autres ; de la méconnaissance des uns et des autres. Toutefois, ce n’est pas seulement pour connaître les différences que les transferts sont organisés. Mieux, c’est pour que chaque enfant sache qu’il n’y a pas tellement de différences entre les êtres humains. Sébastien avance l’argument selon lequel il y a en Europe un système similaire qui s’appelle Erasmus. Celui-ci envoie les étudiants de chaque pays pour faire des études universitaires dans d’autres pays. Il permet aux Européens de mieux se connaître et de cesser de se faire la guerre. Toutefois, il faut attendre que les enfants aient atteint une certaine maturité. Mais il y en a très peu par classe d’âge : moins d’1%. En outre, ce système est réservé seulement aux étudiants ; ce qui exclut ceux qui ne font pas des études supérieures ou universitaire.
Alors, les Arcaniens s’emploient à lui expliquer toute la différence avec leur rotation des enfants de la manière suivante : « Chez nous {…}, les premiers transferts ont lieu dès le sevrage. Nous sommes convaincus que les petits enfants s’adaptent plus vite et mieux que les plus grands. Jusqu’à l’âge de deux ans, les transferts sont plutôt des sortes d’arrangement entre voisins. Les enfants passent d’un immeuble à l’autre. Les uns gardent les enfants des autres pendant quelques jours, puis c’est autour des autres de rendre la pareille. Ça crée des relations entre voisins et du temps libre pour tout le monde. Parfois, il y a des vieux qui aiment bien ça, qui prennent quelques enfants, même s’ils n’ont plus d’enfants en bas âge d’être échangés. La durée des échanges est de toute manière brève à ces âges. Les enfants reviennent chez leurs parents au moins tous les cinq jours ». (p.138) A ce sujet, des précautions sont prises pour éviter des surprises ou des désagréments par rapport aux enfants. En effet, d’ordinaire, avant le premier échange, les parents passent une journée ensemble pour que les enfants s’habituent, parfois un week-end entier. Les petites associations différentes apprennent à se connaître ; et aussi, les parents, d’ailleurs. A partir de l’âge de six ans, le départ en rotation se fait deux fois deux mois dan l’année. Il existe même certaines règles pour que les rotations permettent aux enfants de visiter des contextes communautaires et culturels diversifiés et éloignés de ceux de leurs associations d’origine. On favorise les différences linguistiques (c’est ce qui explique que tout le monde parle plusieurs langues dans ce pays), philosophiques, religieuses, voire les écarts de catégories socioprofessionnelles. Il en résulte que les enfants sont plus ouverts au monde humain dans sa diversité et dans sa multiplicité mieux que partout ailleurs dans le monde. En outre, ces transferts favorisent grandement l’épanouissement sexuel des parents du fait d’être éloignés quelque temps de leurs enfants. Ils ont alors tout loisir de vivre comme au temps de leurs premières amours et de se livrer à une activité sexuelle sans limite.
Avec un tel système de rotation des enfants, c’est avantageux pour les enfants à tous points de vue. On sait qu’il y a davantage de violences des parents sur leurs propres enfants que sur les enfants des autres. Les enfants en souffrance voient la vie des autres et ils peuvent comparer. Ceci peut même les aider à se confier à leurs familles d’accueil pour trouver des protections. Ainsi, grâce aux transferts, les enfants maltraités changent plus vite et plus facilement d’associations ; ou même de parents. Mieux, à partie de 7 ou 8 ans, « les enfants organisent eux-mêmes leurs rotations… C’est une grande activité dans les cours d’école sur les sites de rencontre dédiés. On vérifie juste la proximité des âges et la diversité des milieux d’origine. A défaut d’accord entre enfants, ou bien s’ils demandent des transferts dans des milieux jugés insuffisamment hétérogènes, on procède à un tirage au sort. On trie les noms des familles qui se ressemblent, de par leur niveau de richesse, leur appartenance associative, idéelle, culturelle, leur langue principale… Et on tire les échanges au hasard, en mélangeant le plus possible ». Dès lors, la sécurité, le bien-être, le confort des enfants est la grande préoccupation de la société dans ce système de rotations des enfants. Car une enfance réussie permet de tester une dizaine de modes de vie.
En définitive, les échanges sont un succès à plusieurs niveaux. Car les familles en tirent des occasions d’échanger entre les mêmes familles. Ils créent une régularité et même des sortes de cousins issus d’autres cultures ou d’autres milieux. C’est en ce sens que de nombreuses familles organisent entre elles des échanges ou des mises en commun sur de bien plus longues périodes que les minima imposés. Somme toute, il y a même des districts qui prêtent des appartements plus grands pour recevoir ces groupes d’enfants ou de familles.
3) Le fonctionnement des menues monnaies et de la Banque Centrale
En misarchie, l’une des curiosités qui a impressionné Sébastien Debourg réside dans le fait que le pays a supprimé les traces d’argent liquide. Tel est le sens des échanges ci-dessous entre lui et ses interlocuteurs.
-« Vous avez supprimé l’argent liquide mais, si j’ai bien compris, vous avez gardé une sorte d’unité de compte. Je veux dire vous n’avez pas supprimé la monnaie.
-Bien sûr que non ! sourit Clisthène. On a des comptes de Caisse.
– … En 1955, la monnaie été supprimé dans toute l’Arcanie, à la suite d’une grande votation » Avant cette institution, diverses expériences de mode d’achats et de ventes ont été effectuées. C’est le cas de la carte à puce, puis les petites boules sculptées de différentes tailles correspondant à des valeurs convenues. Mais, comme l’explique l’un de ses interlocuteurs, l’expériences des petites boules a été désastreuse. Et c’est le souvenir du temps de celles-ci qui fait craindre aux habitants d’Arcanie toutes les monnaies matérielles en pièces ou en billets. La raison d’un tel effroi est la suivante : « Les boules pouvaient se transmettre dans la plus grande discrétion. C’était devenu totalement incontrôlable. Des organisations criminelles s’étaient développées, des fortunes colossales se faisaient sans qu’aucun impôt ne soit payé ; les chefs de gangues, les politiques, les hommes d’affaires, tous les puissants s’échangeaient des valises de boules ». C’est pour cette raison qu’ils appellent les bigors des « boules » à titre de raillerie et comme un terme tiré de l’argot. Car les « bigorneaux », soit des petits coquillages, ont servi pendant quelque temps de monnaie d’échange. Toutefois, ceux-ci ont fini par disparaître pour deux raisons majeures. D’une part, la surpêche a vite épuisé ces coquillages. D’autre parte, en raison de leur fragilité, ils s’usaient vite par les échanges au quotidien. Aussi, ils ont fini par tout supprimer en 1973 et ils ont fait le choix de la monnaie électronique.
Telle est la raison pour laquelle Clisthène invite Sébastien Debourg à brûler les billets d’euros qu’il avait encore sur lui. En réfléchissant à leur horreur de l’argent liquide, Il en arrive à la conclusion suivante : « Ces gens ont une monnaie, c’est déjà ça. Mais ne pas pouvoir la toucher, ne plus entendre le doux bruissement des billets, le poids des pièces dans la poche, ce ne doit pas être très agréable. Je réalise soudain que cela signifie aussi que les opérations sont visibles, transparentes. Le banquier sait tout. Déjà, en France, avec la généralisation des paiements par carte, cela a commencé. Mais là, ils ont dépassé les bornes. Plus aucune dépense secrète, invisible… J’en frisonne » (p.87). Tout ce système repose sur la Caisse Centrale qui sait et contrôle toutes les opérations (ventes, achats, bref toutes sortes de transactions).
Les transactions dans les communautés, de quelque taille que ce soit se passent tout aussi bien.. En effet, de manière générale, les comptes des communautés sont remis à zéro de manière régulière. Ainsi, à la confrérie ou Sébastien Debourg a été reçu, la réinitialisation des comptes est trimestrielle. On admet la possibilité plus durable d’accumulation. Mais la durée maximale est d’un an. Et l’on veille à ce que les comptes communautaires soient bénéficiaires. Ceci s’explique par le fait que les membres d’une association donnent plus à celle-ci qu’ils ‘en reçoivent. D’autant plus que dans certains systèmes, ceux qui font des bénéfices réguliers reçoivent de petites récompenses symboliques. Au terme d’une année, les déficitaires organisent une grande fête où ils invitent les bénéficiaires pour solder symboliquement les comptes.
Quand il s’est agi pour Sébastien Debourg de s’accorder avec les modes de transactions et d’échanges du pays, il est fort étonné du processus qui le normalise, comme il l’explique :
-« Ca y est, tu as ton compte de Caisse !{lui fait remarquer Clisthène} ! Tu vas pouvoir te débrouiller ». Un compte ? Je n’ai même pas montré la carte d’identité, ni signé quoi que ce soit. On m’a juste flashé, mesuré, enregistré. Je me sens à la fois atteint dans mon corps et choqué par l’absence d’écrits en bonne et due forme ». Tel est la raison du difficile changement de nous tous : nous sommes conditionnés à nous sentir à l’aise et en sécurité dans nos habitudes culturelles. La nouveauté nous effraie, parce qu’elle nous demande des efforts alors que notre état naturel paresseux nous incline toujours à rester dans notre confort de ne rien changer à notre mode d’existence.

Egal ou différent ? C’est la même chose !
III– Nehushtän
Puisque la liberté sexuelle est un principe fondamental (nul ne peut contraindre autrui à faire l’amour avec lui, nul ne peut juger le comportement ou les mœurs sexuels d’autrui), Sébastien Debourg a expérimenté les déconvenues de cette liberté sexuelle en voulant s’attacher à Clisthène. Il se rend compte de ce fait à ses dépens dès la fin du voyage qui les a conduits à Nehushtän. En effet, Clisthène, dont il est follement amoureux, a rencontré un beau planchiste dans le car. Alors, elle décida d’aller avec lui en abandonnant Sébastien Debourg à son sort dans un pays, voire une ville inconnue de lui. Puisqu’il est toujours prisonnier de ses croyances culturelles, il est désemparé par une telle conduite désinvolte vis-à-vis de lui. Il la juge même scandaleuse. Heureusement, la population est d’emblée sympathique, accueillante et bienveillante envers les uns et les autres, y compris les étrangers comme lui, ce brusque abandon en plein cœur d’une grande ville a été une aubaine pour lui. Car il va devoir tout apprendre par lui-même. Entre autres réalités, il va découvrir le fait que l’argent (la circulation de la liquidité dans les transactions) est interdit dans tous les genres d’échanges. Toutefois, en lieu et place, il y a « la flashette » par laquelle, d’ailleurs, il apprendra que la date de son possible procès est d’ores et déjà fixée pour avoir interrompue la séance d’amour entre une femme de 60 ans et deux adolescents qu’il juge immatures.
Voici comment la flashette est décrite : « L’ergonomie de ces flashettes n’est pas tout à fait la même que celle des smartphones normaux, mais ce n’est pas non plus très différent ». Il se rend alors dans une boutique pour en acquérir pour son usage.
. Le vendeur décroche un ces appareils. Il me dit qu’avec une telle flashette, je peux « vidéocaster », servir et « geeker » tant que je veux. « Idéal pour communautariser » ou pour monter une « artoconf », ajoute -t-il. Comme j’ouvre des yeux ronds, il ajoute que l’appareil permet de surfer sur le Net et que c’est bon un terminal de paiement. Il attend quelques instants, puis il me dit que ça sert à téléphoner. Je suis rassuré ». Grâce aux raccourcis que le vendeur lui a montré sur la page d’accueil, il découvre une carte électronique, avec tous les moyens de transport qui peuvent s’afficher. Un petit lumineux montre la localisation de l’utilisateur. Une couleur jaune indique les lignes de métro, lequel est le « magnéto » parce que c’est monorail en suspension magnétique.
Il est in informé aussi que les services de son procès sont gratuits. Il l’apprend en s’adressant à un avocat qu’on lui avait recommandé.
Lors de sa rencontre avec un avocat, Sébastien Debourg va de surprise en surprise. Toujours aussi aliéné par ses croyances culturelles françaises, il a immédiatement pensé que ce type d’affaires se traite comme en France. D’où le quiproquo entre lui et l’avocat arcanien :
-« Il n’y a pas de souci, ajouté-je, dans mon pays aussi, les avocats préfèrent généralement que leurs clients s’en remettent à eux, en toute confiance
-Cher Monsieur, m’interrompt-il perplexe, nous nous sommes peut-être mal compris.
J’ai cru que vous me proposiez de compléter la rémunération que me versera la maison des avocats, une espèce de contrepartie occulte.
Je crains d’avoir mal compris. Hésitant, je me risque :
-Vous voulez dire… que votre rémunération n’est pas à ma charge ?
-Enfin, Monsieur, vous êtes dans une maison des avocats !
– Et donc je n’ai rien à payer ?
-Encore heureux !
-Ah… Bien, bien. Excusez-moi. En France, les plaignants payent leurs avocats.
C’est autour de Rosin d’être surpris :
-Il faut payer pour être défendu en justice ?
-Naturellement, acquiescé-je.
-Mais enfin, proteste-t-il, et les pauvres comment font-ils ? »
En misarchie, il en est de même concernant les questions de la santé publique et individuelle. En effet, chaque Arcanien verse des cotisations d’assurance à un district global qui est l’Union des districts financeurs de soins. Pour des raisons de solidarité, le montant des cotisations assurantielles est décidé au niveau de toute l’Arcanie, au niveau de l’Union. Fixer et percevoir les cotisations sont quasiment les seules compétences de l’Union. C’est pourquoi l’appartenance à un district de soins n’est pas une adhésion volontaire. Elle est obligatoire dès lors qu’il s’agit de la santé de tous. Car les fonctions solidaires qui assurent l’efficacité d’un droit fondamental, comme le droit à l’éducation, à la communication, à la santé ou à la justice, sont financées par les districts.
Quant aux avocats, les critères de répartition de leurs fonds sont fixés lors de négociations collectives entre avocats et districts judiciables. Puis pour mieux prendre en compte les efforts réels, la complexité des dossiers ou les travaux collectifs, les grandes maisons répartissent les rémunérations individuelles avec d’autres critères choisis par les élus ou les tirés au sort. De manière générale, chaque maison a ses critères. Quand Sébastien Debourg annonce le revenu moyen d’un avocat en France, soit environ soixante-quinze mille euros par an (mais tous les avocats n’ont pas une telle rémunération, loin s’en faut), son avocat Arcanien n’en revint pas. C’est en ce sens qu’il s’écrie :
– « Waouh ! Ça fait rêver. En Arcanie, le revenu moyen des avocats est presque trois fois plus bas… »
La faute de Sébastien Debourg peut être sanctionnée par la réprimande publique. C’est une sanction morale. Mais, cela est, en réalité, une sanction sévère. Il peut aussi être condamné à verser quelque chose au tire du préjudice subi par ses victimes. Mais, pour ce qui le concerne, sa sanction ne devrait pas dépasser quelques centaines de bigors pour préjudice moral ; ou plus si les juges se montrent plus sévères par mauvaise humeur. Car les lois de la misarchie ne plaisantent pas avec l’obligation de respecter autrui. La preuve : certains primo-arrivants, qui voulaient imposer leur mode de vie par la violence, ont fini par être expulsés.
1) Un emploi de temps singulier
L’une des surprises de Sébastien Debourg réside dans le fait d’avoir affaire de jeunes adolescents qui ont un travail normal comme les adultes. Si, en France ou en Europe occidentale, le travail des enfants ou de jeunes adolescents est prohibé, il en est tout autrement en misarchie. Le principe de la liberté des individus est toujours partout valable, c’est-à-dire dans tous les secteurs d’activités. C’est sa surprise qu’il raconte ci-dessous quand il a eu affaire un jeune adolescent, gérant d’un hôtel qu’on lui a recommandé. Droit dans les bottes de ses croyances culturelles qui lui dictent ses réactions les plus ordinaires, il eut tendance à mépriser ou à négliger ce jeune garçon, pourtant attentif à lui rendre service.
-« Que puis-je pour vous ?
-Rien, rien lui répondis-je. Est-ce que tu sais où je peux trouver un responsable. Il faut sonner ?
-Je suis de permanence. A votre service.
Je pense à une blague, mais il a pris un air tellement sérieux que je n’ose pas mettre en doute sa fonction. Je lui demande si je peux conserver la chambre quelque temps, au moins une semaine. Il vérifie quelque chose, m’affirme qu’il n’y a aucun problème. L’adolescent me fait confirmer ma réservation par apposition des phalanges, avec une nonchalance si professionnelle que je ne doute plus de ses fonctions. C’est un signe de barbarie supplémentaire de cette civilisation : les enfants ne sont pas seulement échangés contre leur volonté ou victimes occasionnels de sévices sexuels, ils sont aussi exploités dès leur plus jeune âge. Mais je me souviens de mon procès en cours et je suis décidé à ne plus intervenir pour protéger qui que ce soit dans ce pays »
Dans ses échanges avec ce jeune avec ce jeune garçon, il va de surprise en surprise :
-« Est-ce normal, dans ton pays, de travailler si jeune ?
– Je ne suis pas si jeune, j’ai quatorze ans !
-Dans mon pays, à cet âge-là, on doit aller à l’école.
-Oh oui ! Nous aussi, hélas ! »
Son interlocuteur lui apprend que jusqu’à vingt-cinq ans, on doit étudier au moins douze heures par semaine et qu’après seulement, on fait ce qu’on veut. Dès qu’il aura atteint cet âge, il va n’étudier quelques heures par semaine, pendant au moins quatre ou cinq ans puis il se reposera. Car son travail de deux matinées par semaine, en plus de ses études, l’épuise ; surtout à cause de la mauvaise humeur de certains de ses clients. Contrairement à la France où les enfants restent le plus longtemps possible chez leurs parents et sous la surveillance de ceux-ci, en misarchie les jeunes désirent devenir vite autonomes financièrement afin de prendre un logement personnel pour vivre leur vie en dehors du regard de leurs parents par rapport auxquels ils se sentent libres. Mais il ne peut pas travailler à plein temps à quatorze ans ; ce qui n’est possible qu’a quinze ans. Or, en Arcanie, le plein temps, c’est seize par semaine. Toutefois, les gens peuvent travailler davantage s’ils le désirent. On y arrive par le système des heures supplémentaires. Sébastien lui apprend qu’en France, il en est tout autrement : trente-cinq officiellement. Mais un grand nombre de gens travaillent généralement plus : trente-neuf, voire quarante heures par semaine.
2) Zones urbaines, du sauvage au selfixed
A l’image de toutes les grandes villes du monde, il est impossible de gérer, de manière optimale, l’occupation de l’espace habitable. D’où le débordement de certaines populations dans des endroits qu’ils jugent convenables à leur goût comme espaces où ils peuvent s’installer. En Arcanie, il y en a de toutes sortes. Devant l’étonnement de Sébastien Debourg par rapport à de telles zone quasi insalubre, un habitant entreprend de lui expliquer.
-« D’un geste, Sébastien Debourg lui montre les alentours.
-Tout ça, tout autour.
-Oh ça, me dit-il, c’est une fin de ZOS.
-Une ZOS ?
-Une « zone d’occupation sauvage ». Un endroit où tout le monde peut construire sa cabane.
Toutefois, à Nehushtân, il y a un quota de ZOS dans le registre de la ville. La limitation tient au fait que lorsqu’il ay trop de ZOS, elles dégénèrent en ZOL ou en CLA. En fait, ce sont des sortes de districts. Les ZOL sont des « zones d’occupation libre ». Quant aux CLA, ce sont, en fait des « campings libres autogérés ». Ce sont des habitations précaires du genre tentes-caravanes ou encore des petites baraques en tôles.
S’il y a des zones d’habitations précaires, cela signifie naturellement que, comme partout ailleurs dans le monde, il y a des pauvres et, donc, forcément des mendiants. Mais à Nehushtân, l’on a institué système ingénieux pour apporter de l’aide aux pauvres. C’est un système de versement d’une certaine somme au mois ou à la semaine, selon la générosité des donateurs, comme il est expliqué ci-dessous.
-« Soyez généreux, Sortez au moins votre flashette pour réfléchir.
-Je regarde mon appareil pour découvrir, effaré, que sur l’écran est inscrit : Accord pour verser à M. Léon Dauclot un bigor par mois » , suivi des mentions « oui » et « non ».
Si je pose mon index sur le oui, je devrais vous verser un bigor tous les mois ?
-C’est ça, confirme Dauclot. Je vous en mets deux ? Deux petits bigors mensuels, pour mes enfants ? Pour rester propre ?
-Il appuie rapidement sur sa flashette. Cette fois, la somme demandée sur mon écran est de deux bigors par mois.
-Dites, remarque-je, avec ce système, vous devez pouvoir accumuler pas mal de bigors, non ?
-N’allez pas croire ça, mon bon monsieur. Hélas ! Il y a les pingres qui annulent les versements futurs, dès qu’ils se sont éloignés de cent mètres. Et puis, il y a les regardants, ceux qui mettent « annulation automatique » dès que mon maigre gagne-pain dépasse un plafond qu’ils jugent suffisant. Mais je ne dis pas çca contre vous. Vous êtes pas ce genre, n’est-ce pas ? Allez, vous allez bien me laisser un hebdo, un petit bigor hebdomadaire pour le pauvre monde. Un bel homme comme vous, c’est votre jour de générosité. Un p’tit hebdo ? »
Toutefois, en misarchie, l’on cherche des moyens pour résoudre les problèmes de la pauvreté d’une certaine tranche de la population. Le système d’associations sous ses diverses et nombreuses figures aident à rendre invisible la pauvreté dans toutes les parties du pays, sauf dans la capitale où il y a une nombreuse population. En revanche, l’on n’aime pas du tout les riches appelés les capitalistes. Aussi, ceux qui veulent à tout prix accumuler, s’enrichir, exploiter les autres, ont intérêt à tenter leurs chances ailleurs.
IV- Un mode de travail singulier : multiples activés salariées, valorisation de la création d’entreprises sous diverses formes ; rejet du patronat et des capitalistes
1) Vie et initiation aux traditions arcaniennes d’un primo-arrivant en misarchie
En misarchie, l’étranger est pris en charge gratuitement. En fait, cette charge financière provient d’un fonds commun étatique. Mais cette gratuité n’est nullement une aumône : elle doit être compensée par un travail salarié de celui-ci. Puisque les diverses et multiples possibilités de travail s’offrent aux individus en grand nombre, l’on trouve facilement un travail à sa convenance. Cependant, n’importe quel individu peut exercer n’importe quel genre de métier. Car le niveau d’études secondaires ou universitaires, le diplôme universitaire (informaticien, sociologue, scientifique, philosophe, historien, etc.) n’est pas un frein à l’exercice de n’importe quel genre de métier : un universitaire ou un intellectuel peut tout à fait exercer son talent dans les métiers du bâtiment, de l’agriculture, de la pêche, du commerce ou du paramédical.
D’où la surprise de Sébastien Debourg au moment où il s’est mis à chercher du travail. Car tout professeur d’université qu’il est, on lui propose des métiers dits féminisés, comme le démontre le passage ci-dessous :
-« Pourtant, nous avons des emplois disponibles très variés : infirmier, sage-homme, couturier, secrétaire…
-Mais cela ne me convient pas du tout, je vous assure.
-Justement, il faut vous sortir un peu de vos cadres habituels. N’y voyez pas d’offense, mais j’ai bien vu à qui j’avais affaire. Je sais que les métiers que je vous propose sont assez féminisés en dehors de la misarchie. En exercer un pendant quelque temps pourrait vous aider à vous libérer de vos préjugés de genre. Vous êtes primo-arrivant. Je vous assure que cela vous ferait un bien fou. Croyez-moi, j’ai l’habitude. Cela pourrait même vous libérer sexuellement. Pourquoi pas un poste d’entretien dans un hôpital ? C’est un métier qui demande beaucoup d’empathie, qui pourra vous faire ressentir une vraie chaleur humaine et qui ne nécessite qu’une formation assez courte. Je peux vous organiser quelque chose en apprentissage. » (p.252)
En fait, la femme chargée de lui trouver un travail lui fait comprendre le défaut majeur de sa mentalité d’origine en matière de l’exercice d’un travail. Du fait qu’il a été professeur d’université pendant vingt ans l’a fondamentalement formaté, dévoyé, transfiguré psychologiquement et mentalement. En effet, il n’exerce pas un métier, il « est » ce métier de professeur d’université. Tout se passe comme s’il refuse d’avoir le statut, en misarchie, qu’on appelle « transitionnel », soit quelqu’un qui se meut entre deux métiers. Toutefois, elle finit par céder au fait qu’il « est » son métier. Elle sélectionne des académies les plus performantes et les plus dynamiques de la ville afin qu’il puisse choisir lui-même celle qui lui sied le mieux. Il opte pour l’académie Affoué Kouad, qui porte le nom de sa fondatrice. Après l’entretien d’embauche, elle propose des conférences à l’essai ; ce qui lui déplaît aussi, jugeant qu’il est suffisamment compétent et expérimenté pour être professeur à plein temps.
Elle lui propose alors le thème suivant, qui montre bien que les Arcaniens n’ont pas une bonne opinion de l’Occident capitaliste :
– « Pourquoi pas plutôt : « Entre hypocrisie et fiction : les valeurs d’égalité et de liberté en régime capitalo-despotique » ? Comme Sébastien Debourg est ébahi par un tel thème de conférence, elle lui suggère un autre thème :
– « L’animisme dans l’Outre-Occident actuel » ? Ce thème dérive de la manière dont les Arcaniens jugent la vie économique de l’Occident capitaliste.
« On raconte que vous croyez à des esprits régulateurs, qui habitent vos marchés et vos supermarchés. On dit aussi que, selon vos mythes fondateurs, des esprits vivants naissent des organisations, qu’ils prennent possession de l’âme de vos chefs et leur volonté ».
En fait, toutes ces données sur l’Occident résultent des travaux d’un ethnologue de l’académie Affoué Kouad, qui a étudié en immersion en Outre-Occident pendant de longues années. Et ses thèses font autorité en Arcanie en jetant la lumière sur cette parie de la terre. Car leurs savants dans les diverses disciplines sont incapables de s’étudier sous l’angle de l’objectivité. Tout le monde baigne dans l’auto-admiration, la laudation de soi, etc. Selon lui, les Outre-Occidentaux assimilent les organisations de personnes à des êtres vivants, dotés d’une vie propre. Ce serait l’influence directe de leur religion dominante, le catholicisme. Selon cette idéologie religieuse, en effet, l’ensemble des croyants forme un tout vivant, parfaitement analogue à un corps vivant – le corps du Christ. C’est ce qui explique que les autres types d’organisations sont calqués sur ce modèle. Les « entreprises », les « nations », les « familles » seraient traitées comme des sortes de calques de divinités vivantes, dans lesquelles ils se subsument tous. D’ailleurs, Sébastien Debourg reconnaît lui-même que la jurisprudence européenne et américaine la plus récente reconnaît certains droits fondamentaux aux entreprises en tant que telles. Car celles-ci dépassent les individus qui les composent. Donc, elles ont des intérêts, une volonté propre. Or, selon le savant arcanien, une volonté, sans cerveau ni corps s’apparent donc bien à une mystique. Tout se passe comme si le chef d’entreprise exprime l’intérêt et la volonté de l’entreprise, comme le chef de l’État exprime la volonté générale du peuple. En d’autres termes, lorsque le chef parle, ce n’est pas vraiment lui qui parle, mais c’est l’entité supérieure, en laquelle il s’est fondu et dont il est le chef, qui s’exprime.
Au regard de ces croyances des Outre-Occidentaux, l’on propose à Sébastien Debourg un autre thème de conférence : « De la foi abstruse en Outre-Occident » ; ce qui le plonge davantage dans l’embarras.
Les interlocuteurs entreprennent de lui explique le contexte dans lequel le terme d’abstrus est bien approprié. « Nos abstrus pratiquent un art de la divinisation basé sur les mathématiques. Ce sont des sortes des numérologues. A certains coins de la rue, tu trouveras leurs roulottes où, pour quelques bigors, ils te feront tourner de gros ordinateurs pleins de chiffres et te diront la conjoncture future et l’évolution prévisibles des marchés ». Ainsi, en Arcanie, les abstrus sont des « néoclassiques » ou des « économètres ». D’ailleurs, « d’après l’Atlas, les« économètres » ou « abstrus », professeraient une sorte de religion laïque, un peu comme certains bouddhistes. Ils prêcheraient une vision hypostasiée de l’être humain, compris comme rationnel, libéré de toute soumission, de tout dressage, de toute empathie. Une sorte de surhomme à la recherche d’une maximalisation systématique de ses gains, dégagé de ses incohérences, de sa compassion, de ses ignorances et de tout instinct grégaire ». Même si les choses ne se passent pas exactement de la même en Outre-Occident, il n’en demeure pas moins que les abstrus se fondent généralement sur pleins d’hypothèses parfaitement irréalistes en prétendant prédire l’avenir dans le champ de l’économie, qui n’est guère une science mais une matière de spéculation creuse et vaine, voire oiseux.
Ce faisant, l’erreur des abstrus tient au fait qu’ils ont tendance à négliger tous les apports de la psychologie, les habitudes, les obéissances irrationnelles, l’empathie, les réflexes conditionnés. En somme, ils négligent tout presque ou tout de la nature humaine pour ne s’en tenir qu’à leurs prédictions. Tout se passe comme en Grèce antique où aucune décision importante ne peut être prise sans avoir consulté la Pythie. Les décideurs contemporains ne font pas mieux. Ce sont des continuateurs de cette ancienne et puissante tradition. Ils veulent s’assurer de l’oracle des initiés (la Bourse, les sondages, les économistes, etc.). C’est le cas des élites politiques qui, inversement, accordent peu de pouvoir au peuple dont ils demandent pourtant les suffrages pour être élus ou réélus. Elles préfèrent suivre les recommandations ou les prévisions des abstrus puisqu’ils croient en la force magique des devins.
2) Associations de travailleurs, entrepreneurs et golden Shares
En misarchie, il existe diverses figures de manière d’entreprendre. Mais l’exigence du respect de la liberté et de l’égalité individuelles doivent être de rigueur au quotidien. Toutefois, les formes les plus courantes se déclinent en ces termes : « AT » et « GS ». De manière générale, l’association peut être d’usagers, une association de travailleurs (une « AT »), voire une association mixte, qui organise une sorte de partage du pouvoir entre usagers et travailleurs. Toutefois, pour les activités économiques, de production ou de services, les gens organisent le plus souvent en associations de travailleurs ou AT. On trouve dans le secteur économique des « coop » ou « coopératives. Celles-ci visent le juste caractère égalitaire de la répartition du pouvoir. Car parler d’une association de travailleurs égalitaires ou d’une coopérative de travailleurs revient au même. Dans une coop, le pouvoir des travailleurs est réparti selon le principe d’un travailleur égale une voix. L’origine des diverses associations de travailleurs suivant le principe du respecte de la liberté et de l’égalité d’autrui résulte d’une volonté de supprimer tout ce qui peut porter à atteinte à ces deux principes fondateurs de la société arcanienne.
C’est en ce sens qu’on peut comprendre le sens de l’explication suivante : « Au début, les théoriciens ont voulu abolir le patronat et donner tout le pouvoir aux travailleurs, sur une base strictement égalitaire. Mais… ça n’a pas vraiment favorisé la création d’entreprises. Tout le monde n’est pas prêt à mouiller sa chemise pour construire une entreprise, surtout s’il faut la partager dès les premières embauches. Les réalos l’ont très vite emporté. Pour eux, il fallait inciter les gens à créer leurs structures, à se lancer dans la production, dans le commerce… C’est pourquoi ont été fondées, aux côtés des coops, des associations qui peuvent déroger aux principes démocratiques et favoriser les fondateurs ».
Tel est le cas de l’académie de Affoué Kouad où Sébastien Debourg a été embauche pour des conférences à l’essai sur des thèmes relatifs aux données de la vie de son pays d’origine. Son entreprise est qualifiée de « GS ». La « GS ou « Golden Share », c’est la part spéciale, privilégiée, réservée aux fondateurs de l’entreprise et qui leur donne un droit de vote préférentiel. C’est la proportion de droit de vote accordée aux fondateurs d’une entreprise. En effet, le fondateur peut voter plus que les autres membres de son entreprise aux assemblées générales. Dans les petites entreprises, la GS est tellement forte qu’elle devient le parton qui a tout le pouvoir. Ceci a pour effet pervers de nier la démocratie économique. Toutefois, pour éviter de tels abus, qui nuisent à l’égalité, la loi impose qu’après dix ans, le coefficient d’une GS est réduit d’un par an, jusqu’à ce que le vote du fondateur devienne le même que celui de n’importe quel salarié. Ainsi, dans le cas de l’académie de Kouad, qui a été fondée il y a dix ans, au bout de trois ans, la part d’Affoué commencera à décliner.
3) Ce qu’il est advenu du capital : la dette de l’entreprise aux travailleurs (DET)
En Arcanie, on considère une entreprise comme un ensemble de biens matériels et immatériels, mis au service d’un eorganisation, d’un ensemble d’activités humaines. Or la propriété, selon la loi en vigueur en misarchie, d’un bien doit être accordé à celui qui utilise ce bien, selon le principe qui pose : qui use acquiert. Ainsi, les utilisateurs de l’entreprise sont d’abord ses travailleurs. Il est donc logique qu’ils en deviennent les propriétaires. Et le pouvoir est accordé aux seuls travailleurs. Mais ce droit est modulé dans la durée selon qu’ils sont fondateurs, apporteurs de capitaux ou non. L’objectif reste toujours le même : « un travailleur, une voix ». De manière générale, la part de propriété et le droit de vote sont liés. On calcule d’abord le droit de vote auquel un travailleur a droit. Puis on fait en sorte qu’il acquiert une part équivalente de l’entreprise. Ainsi, si un travailleur a droit à un 1% des droits de vote, il devient, à terme, propriétaire de 1% de l’entreprise.
Cette participation à la propriété a une conséquence que l’on explique de la manière suivante : « Chez nous, tout apport s’analyse comme un prêt consenti à l’entreprise. Mais il est vrai que la DET est un peu à part. Les apports faits par des tiers, comme les agences de Caisse ou les particuliers, ne donnent aucun pouvoir sur l’entreprise. Ils ont vocation à être totalement remboursés. Les apports des travailleurs forment la dette de l’entreprise ou DET. Elle a plutôt vocation à être partagée. Les nouveaux travailleurs achètent des parts de la DET aux anciens, jusqu’à ce que l’égalité soit atteinte. Les deux cents mille bigors que j’ai mise dans l’entreprise sont une part de DET que je vais vendre aux autres travailleurs, au fur et à mesure que mon pouvoir sur l’entreprise se réduira » (p.409). Mais les parts de DET ne sont jamais perdues. En effet, si le travailleur démissionne ou s’il est licencié, sa part de DET devra lui être intégralement et immédiatement remboursée. Il récupère alors sa mise. Avec sa participation minimale, le travailleur se sera constitué un patrimoine. En revanche, si les parts d’une entreprise sont régulièrement réévaluées selon sa valeur réelle, les salariés en place peuvent accepter de nouvelles embauches sans difficulté. Car la part qu’ils cèdent aux nouveaux leur sera payée au juste prix, selon sa valeur réelle. En outre, si ces embauches permettent le développement de l’entreprise, cela augmentera la valeur des parts ; ce qui bénéficiera à tous. Donc, en Arcanie, dans les entreprises, on fait toujours en sorte que les bénéfices aillent aux travailleurs. C’est ce qui fait dire aux Arcaniens que le capitalisme a bien été aboli en misarchie, tout en conservant la liberté d’entreprise, l’esprit d’entreprise qui ne vise nullement l’exploitation du travailleur par des dirigeants, des patrons qui ne pensent qu’à s’enrichir et à appauvrir les travailleurs de leurs entreprisses.
4) De l’accueil des migrants

Un même monde pour tous, une même Terre-Mère de tous
Contrairement aux autres contrées de la terre où l’on fait la chasse aux migrants (ils sont devenus les ennemis N° 1 des États contemporains ; et l’on fait même de leur présence dans un pays un thème privilégié de propagande et de démagogie électorales pour acquérir des pouvoirs : députés, maires, président de la République, etc.), en misarchie, on se désole d’accueillir la partie riche de ces pays. C’est ce qui est souligné dans le passage suivant du livre.
– « Oui. C’est terrible ! Les pays d’où viennent les primo-arrivants perdent leurs habitants les plus dynamies. Nous ne sommes pas fiers de prendre ainsi la richesse humaine des autres ». Certes, Sébastien Debourg insiste sur le fait que le flux massif des primo-arrivants devraient poser un problème de logement, comme partout ailleurs. Ils résolvent ce problème en permettant leur installation dans des ZOS (Zones d’occupation sauvage), qui sont insuffisamment équipés et peu confortables, reconnaît-on. Néanmoins, ils nuancent aussi ce fait en faisant remarquer :
-« Heureusement, cette période transitoire est généralement courte. Et pour tous ceux qui le souhaitent, il y a toujours des places d’hôtel Cheap. C’est un spartiate, bien sûr. Mais avec le pécule d’arrivée, on peut tenir assez longtemps. Et heureusement qu’il y a des primo-arrivants pour faire de la mixité sociale et du dynamisme dans les Cheap. Laisser les no-life et les addictions entre eux, ça pourrait vite les enfermer dans des sortes de ghettos… » (p. 466).
Comme Sébastien Debourg semble obsédé par le problème des migrants, comme s’il se trouve encore en France où l’on nous bassine les oreilles à longueur de journée, via les élites politiques qui n’ont pas, apparemment, d’autres os à ronger, d’autres problèmes cruciaux du peuple à résoudre que le sempiternel thème de l’immigration, les Arcaniens s’emploient à lui éclairer l’intelligence aliénée par ses croyances culturelles, de la manière dont les choses se passent sur ce point. Selon eux, les sommes consacrées à l’accueil des populations migrantes sont vites récupérées. En effet « Les immigrants sont des personnes qui ont été capables de tout quitter, parfois de traverser des épreuves terribles, pour changer de vie. C’est une sacrée sélection. L’énergie qu’il faut pour migrer… Nous accueillons l’énergie de ceux qui n’ont rien à perdre et tout à construire. Nous leur devons une part importante de notre richesse. D’ailleurs, si tu regardes un peu l’histoire, tu verras que ce sont les pays d’immigration qui ont toujours concentré les richesses du monde » (p.466). Voici quelques exemples que les Arcaniens lui donnent pour étayer leur vision heureuse et humaniste du monde. Ainsi en est-il de Syracuse, peuplée de colons grecs ayant émigrés ; les villes franches du Moyen-Âge ouvertes à tous les vents pour leur permettre de se développer ; les Etats-Unis construits sur l’énergie de migrants ayant fui la misère, parfois la famine… On dit que la famine en Irlande fut une chance pour l’Amérique ; sans oublier l’exemple français : on sait que Paris a rayonné comme jamais entre les XVIIIe et XIXe siècle, lorsque les misérables du centre de la France sont allés s’y refugier. Et c’est ainsi que sa population a explosé, etc. En misarchie, le principe humaniste fondamental est le suivant : « L’altruisme a ses limites. Nous n’allons tout de même pas fermer nos portes à la richesse humaine qui vient chez nous. Heureusement, certains arrivants renvoient dans leur pays d’origine de l’argent pour aider leurs familles restées sur place. Cela permet une certaine aide au développement de ces pays. C’est toujours ça » (p.467). C’est une bonne leçon d’humanisme et d’accueil de l’Autre pour toutes ces pseudo élites politiques qui vivent et prospèrent toujours sur l’éternel thème de l’immigration, en France, en Europe ou ailleurs dans le monde.
V- La Misarchie comme la figure possible d’une organisation politique de citoyens libres et égaux
1) Considérations générales sur la misarchie
Le principe du mode de vie, de manière générale, des habitants de l’Arcanie est simple : le système sociopolitique général a pour objectif de permettre à chacun de développer librement sa manière propre de vivre. Donc, il y est bien question de la défense d’un certain individualisme. Toutefois, cette modalité d’existence n’empêche nullement le plaisir de vivre avec les autres, comme le choix de vie en communauté, en association, etc. Car « les individus s’assimilent les uns aux autres aux autres, voire à des collectifs, et ils apprécient d’être entourés de leurs semblables. Tous les regroupements communautaires sont donc permis, même ceux qui peuvent paraître un peu extrémistes, comme dans certaines cotex. Cependant encore, au nom de la protection de la paix et de la liberté individuelle, nous avons tout de même fixé certaines limitent de taille aux cotex et nous leur avons imposé quelques fondamentaux » (p. 493). Car en Arcanie, l’on craint la violence des polices et des prisons ; et celle des individus ou encore celle des associations de malfaiteurs. Aussi, comme dans les autres pays de la terre, l’on a conservé une police, des prisons tout en tâchant par divers moyens d’en minimiser la gravité, les dangers et les dérapages. Par ailleurs, on craint, de manière générale, en misarchie le pouvoir et l’oppression des États tout en appréciant certains services gratuits financés par l’impôt. A ce titre, les Arcaniens ont trouvé un certain compromis en maintenant les services gratuits, mais en supprimant l’État pour lui préférer une pluralité de services et la séparation nette des districts collecteurs, des districts financeurs et des pourvoyeurs de service. Ils craignent aussi les bureaucraties à cause de leur pesanteur et de la penchant au despotisme. En ce sens, lorsque c’est possible, les services gratuits ou subventionnés sont réalisés par des prestataires autonomes mis en concurrence.
En matière économique, leur innovation et leur ingéniosité sont remarquables et fidèles à leurs principes fondamentaux de liberté et d’égalité des individus. En effet, ils ne croient pas à l’efficacité des pseudo-lois de l’offre et de la demande (ce sont des croyances) pour fixer leurs prix. Il en est de même de la fixation autoritaire des prix par une autorité quelconque. Dès lors, l’on laisse les entreprises fixer elles-mêmes leurs prix. Certes, ceci revient à laisser faire le marché, même s’il est inefficace. Toutefois, ils ont mis en place toutes sortes de mécanismes correcteurs. Par exemple, ils favorisent les négociations entre associations d’usager ou de consommateurs et les associations de producteurs.
2) Des élections
Les élections sont-elles, dans tous les pays où la démocratie a cours, suivant l’adage populaire, « des pièges à cons ! » En misarchie aussi, il y a des élections dont Sébastien Debourg et Affoué, sa nouvelles patronne débattent. Selon celle-ci, il ne peut pas y avoir de révolution misarchiste sans remporter la légitimité électorale. Un coup de force armée peut permettre de renverser la semi-démocratie, mais il conduit au despotisme. Donc, il faut conquérir la légitimité des urnes, tout en sachant qu’elle ne suffit pas à changer la nature des choses. Car une poignée d’élus ne peut pas transformer les choses. Au fond, la misarchie a toujours été l’aboutissement de mouvements sociaux, populaires, économiques, intellectuels, culturels même. Autrement, et de manière générale, les élus ont un penchant à trahir la confiance de leurs électeurs. Car ils sont vite corrompus par le pouvoir.
En misarchie, dans le cas des élections qui ont lieu pendant le séjour de Sébastian Debourg, tout est prêt pour bouleverser les événements si un autre parti que celui agréé par la plus grande majorité des Arcaniens gagne les élections. En effet, ils vont déclencher la grève générale en invitant tout le monde à descendre dans la rue. Les nouveaux élus ne pourront, donc, pas trahir, même s’ils le voulaient, puisqu’ils seraient auparavant éconduits par la révolte du peuple. Le programme devra être respecté. Et dans cent jours, la misarchie sera mise en place.
Puisque le parti de la misarchie l’a largement emporté, leur chef tient un discours qui mérite d’être mentionné et dont voici l’essentiel : « Environ 43% de nos concitoyens ont voté aujourd’hui contre notre mouvement. Ces concitoyens n’ont jamais été nos ennemis. Aujourd’hui, ils ne sont même plus nos adversaires. Par la misarchie, le pouvoir leur sera remis, comme il le sera à tous. Ils sont les habitants de nos districts, les sociétaires de nos associations. Ils sont nos frères et nos no sœurs, égaux et libres. Leurs différences et leurs opinions seront partout respectées, comme toutes les différences et toutes les opinions. L’exploitation capitaliste et l’État-nation vont disparaître, dans le respect de la sécurité pour tous. Aujourd’hui, je ne remercie pas ceux qui ont voté pour nous, car ils ont voté pour eux. Mes remerciements vont aux services d’ordre de la coalition et aux services de police, déployés partout en Alterbriie pour maintenir la force du droit. Ils sont et seront nos premiers remparts contre les milices réactionnaires et les mafias capitalistes. Vive la liberté ! Vive l’égalité ! Vive la révoltions misarchiste ! » (p.517-518).

Une photo conceptuelle pour la paix et la liberté
[1] Capitalisme et liberté, Trad. A.M. Chamo, Leden S. Editions, Paris, 2010
[2] In The Counter-Revolution in Monetary Theory
[3] Une telle thèse est une erreur monumentale. En effet, pendant la crise de 2008, sans l’intervention de la FED, donc la mobilisation de l’argent public pour sauver les grandes banques américaines, l’économie des Etats-Unis serait encore dans un piètre état. Donc la théorie de la monnaie ou financiarisation de l’économie est totalement fausse.
[4] In –-Essai sur le Réunification de la Philosophie et de la Science – De la Philosophie des profondeurs … et de la théorie du tout ? (Éditions Vie, Berlin décembre 2024)
