Marie-Joseph Bonnetain L’adolescence au risque de la maternité : Un défi ou un appel

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« Le Forum » dans la Rome Antique était « la place où le peuple s’assemblait, il était le centre des Affaires Publiques et Privées ».

C’est ce que nous donne comme première indication le Grand Larousse Encyclopédique sur le terme de Forum.

Aujourd’hui donc, ce qui va être au Centre de nos débats, c’est un sujet à la fois public, mais qui touche aussi à l’espace privé, voire intime, puisque l’on y aborde le thème de la « Petite Enfance ». Impossible en effet de faire l’impasse, face à un tel sujet sur notre propre histoire d’enfant, ou/et de parent !

Impossible d’esquiver la grande question qui nous poursuit jusqu’au terme de nos jours, celle de se savoir l’enfant de tel père et de telle mère, avec toutes les empreintes, tous les marquages génétique, affectif, social, culturel, qui s’y rattachent !

Question encore plus grave et plus angoissante, lorsque l’on ignore qui sont nos parents, ou qu’un secret longtemps gardé à couvert d’un voile pudique, une histoire que l’on imagine honteuse, ou dans une perspective optimiste, romanesque !

Parler de la Petite Enfance est aujourd’hui une mode, certains auteurs parlent même d’une société pédocentrique. Il n’y a qu’à observer les spots publicitaires déclinant autour d’un magnifique bébé, tous les avantages des couches et autres produits absorbants ou à absorber …

Les bébés font recettes, ils sont même doués d’un langage décapant, comme dans un certain film américain où l’enfant jette un regard impitoyable sur ses parents.

Mais mon propos ici n’est pas d’entrer dans cette surenchère de valorisation de l’image du bébé, il a un objectif plus austère, moins médiatique. Il est de nous amener à cette question, du lien moment où se joue le désir d’enfant, et donc l’avenir de l’enfant, d’un homme en devenir.

D’autres intervenants, au cours de ce colloque aborderont cette question essentielle, et pour ma part, je m’efforcerai avec vous, de faire une approche plus particulière de cette question du désir d’enfant chez des adolescentes de 14, 15 ou 16 ans.

     Je tiens à remercier ici, les organisateurs de ce Forum, et plus particulièrement le Docteur Maryse Vocanson, d’avoir accepté que l’on parle de cette histoire singulière de la maternité chez l’adolescente. Il y a peu de temps que l’on évoque publiquement ce thème, dans des débats en France, et le premier colloque scientifique national qui a traité de cette question, s’est tenu en Novembre 1990, au Ministère des Affaires Sociales à PARIS.

Est-ce par pudeur ou par gêne que l’on a fait silence si longtemps sur ces maternités précoces ? N’était-ce pas en lien, ce silence, avec la question de la sexualité hors mariage ? N’était-il pas plus facile d’éluder cette question en adressant ces adolescentes, dans des établissements longtemps marqués par le secret, qu’étaient les maisons maternelles ? N’était-il pas plus facile d’arranger un mariage rapidement, pour couper court aux critiques familiales, scandalisées par une grossesse trop précoce ?

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Adolescente enceinte et interrogation

   Nous répondrons, si vous le désirez, ensemble, dans le débat qui suivra, à ces questions.

Aujourd’hui et au terme de 13 ans de travail dans un établissement maternel accueillant notamment de très jeunes mères, le Centre Maternel de Lyon, je peux mesurer le chemin parcouru par notre corps social pour oser aborder lucidement et ouvertement cette question. J’ai vu, au cours des cinq dernières années, s’accroître l’intérêt des médias pour ce sujet. Les chaînes de télévision, les hebdomadaires ou quotidiens nationaux, sont venus nous interviewer lorsque j’étais encore à Lyon, et je crois qu’il faut leur faire ce crédit d’avoir rendu possible une parole sociale sur cette question. Des juristes, des étudiants en science sociale, des médecins sont venus travailler et faire des recherches avec l’équipe du Centre Maternel du Conseil Général du Rhône, tous préoccupés par cette même question : POURQUOI ÊTRE A 15 ANS ?

   Pour clore ce long préambule, je répondrais que cet intérêt subit et massif pour ce thème de la maternité précoce, trouve son explication dans la lecture des plus récentes études démographiques : l’âge moyen de la femme ayant son premier enfant est aujourd’hui de 26 ans (cf.source INSEE), l’âge de la nuptialité est de 24 ans, etc., (1992).

Ces statistiques seules sont insuffisantes, il faudrait les relier aux autres éléments importants pour l’avenir de l’enfant, que constituent le mariage ou le concubinage, la situation économique, etc… Ce serait un autre sujet (je vous renvoie ici à l’excellent article de Nadine Lefaucheur paru dans la Revue « AUTREMENT » de Janvier 1993, sur cette question de la monoparentalité.

   Donc, si vous le voulez bien, nous allons tenter de comprendre ce qui pousse certaines très jeunes filles à être en quelque sorte « hors champ », à anticiper de 10 ou 12 ans, l’âge où en France, une femme s’autorise à être mère.

Et là, pour donner à notre échange un caractère plus vivant, je vais aller avec vous à la rencontre de ces adolescentes et adolescents auprès desquels je vis encore aujourd’hui, mais dans un autre contexte, une école de Formation Professionnelle Horticole au coeur de la de la Vallée de Chevreuse (Ecole professionnelle gérée par la ville de Paris-Direction de l’Action Sociale de l’Enfance et de la Santé).

       En effet, ces jeunes adolescents de Paris ou de la banlieue ont, et cela m’a immédiatement frappée, le même profil psychologique et social que les mineures accueillies au Maternel de Lyon. Il ont tous en commun les mêmes histoires familiales marquées des ruptures, des abandons, des deuils, des placements et des déplacements. Ils ont pour la plupart le même parcours scolaire, extrêmement chaotique, et révèlent un niveau d’acquisition très pauvre (CF mes recherches statistiques faites en 1984 pour le Coloque Fantasmes et Masques de Grossesse, Sous de Joël Clerget (P.U.L)), CPPN, CM2, sauf quelques exceptions. En 13 années de travail auprès d’adolescentes au Centre Maternel, deux mineures, entrées à 16 et 17 ans, obtenu le baccalauréat – sur 250 adolescentes de moins de 18 ans, reçues entre 1980 et 1993.

     Il est important ici de bien préciser que mon observation ne revêt pas un caractère exhaustif, et n’a de sens que si l’on rappelle que tous ces adolescents dont je parle, à Lyon et à Paris, sont observés dans le champ de l’Aide Sociale à l’Enfance. En effet, ils ou elles sont situation de « placement » au sens juridique du terme dans un établissement dépendant de l’Aide Sociale à l’Enfance, soit par suite d’une décision du Juge pour Enfants (Article 375-3 du Code Civil : «  s’il est nécessaire de retirer l’enfant de son niveau actuel, le Juge peut décider (4è) de le confier à un service départemental de l’Aide Sociale à l’Enfance), soit à la demande des parents dans le cadre d’un accueil provisoire (L’enfant est confié au Service Départemental de l’Aide Sociale à l’Enfance à la demande des parents).

     Mais approchons-nous de ces jeunes, dans leur « humanité », et non plus seulement au regard de la mission de garde et d’éducation qui est la nôtre.

     Et là, j’intitulerai cette partie d’une manière un peu provocatrice : « Cherchez la fille », mais pour faire plus sérieux, je dirai : L’adolescente aux contours incertains.

Avez-vous remarqué ces groupes d’adolescents, tous vêtus ou presque de la même manière, jeans, pulls et sweets enrichis par les marques publicitaires très cotées (et non plus tricotés) dans le hit parade de la mode, « reeboks » aux pieds … Seule, la chevelure longue de jeunes filles vient marquer la différence, mais vous commencez à vous perdre lorsque les garçons arborent des coiffures longues ou quand garçons et filles ont des coupes identiques. La chevelure pour les uns et les autres est l’objet de tous les soins (ou mauvais traitements !). On remonte d’un geste très étudié la longue chevelure, dans un coiffage qui cherche à accrocher le regard ; celui des autres jeunes : on est dans la séduction, celui des adultes : on est dans la provocation.

   Curieusement, le cheveu est montré, exhibé, mais les autres signes d’identité sexuelle secondaire dont parleraient les scientifiques, la poitrine, les rondeurs pour la jeune-fille, diparaissent sous des pulls informes ou à l’inverse, sont moulés dans des collants surmontés embryon de jupe…

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L’amour et ses conséquences surprenantes parfois

Brouillage des images – Brouillage des pistes. « J’ai peur d’affirmer mon identité sexuelle ».

     A l’Ecole Le Nôtre, où je travaille actuellement, aucune des jeunes filles sur les 15 accueillies, ne porte une robe ou une jupe. Et lors d’une soirée d’anniversaire pour les 18 ans Caroline (prénom d’emprunt), la grande joie des garçons (ils sont 40…) était de l’admirer dans sa mini-jupe. Du coup, les garçons devenaient respectueux, admiratifs, et de grossiers quelques heures auparavant, ils devenaient timides et rougissants. Chacun prenait alors place dans différentiation et une reconnaissance de l’autre, adolescent comme un autre. Finie pour une soirée l’indifférenciation.

     Ce brouillage des images que renvoient ces adolescents n’est-il pas à mettre en lien avec un autre problème d’image ? Je parle ici de l’image parentale. Je parle de ces parents aux allures d’éternels adolescents, vêtus comme leurs enfants, avec ce fameux troc des habits respectifs, qui peut être un jeu certes, mais n’est pas toujours que cela.

     Je pense à cette publicité télévisée, qui illustre le thème de la confusion des images, ce spot où une femme très jeune, séduisante et attirante est interpellée par un garçon qui montre à son ami ses talents de séducteur. Hélas, cette femme est la mère de l’ami !

     Mirage entretenu par certains parents qui, ne voulant pas vieillir, oublient de voir grandir leurs enfants. C’est le cas de cette mère de 35 ans, choquée, bouleversée et furieuse découvrir la grossesse de sa fille de 15 ans et demie au 6ème mois seulement : « me faire ça à moi dira la maman de Nathalie, elle aurait au moins pu prendre ses précautions ».

     Et Nathalie, effondrée, ne savait que dire face à cette mère en furie qui en rajoutait en la reniant sur le champ, et voulait la laisser séance tenante au Centre Maternel. Nathalie aurait légitimement demandé à sa mère de la reconnaître dans son évolution et son accès à la féminité, au début de sa sexualité ! Car les relations de Nathalie et de son ami étaient connues. « Mais on ne pouvait jamais parler avec ma mère. Vous avez vu comme elle est » me dira Nathalie en larmes.

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Grossesse et inquiétude

   Cette absence d’ancrage sur une image maternelle, maternante et rassurante donc, est douloureusement ressentie par les adolescents, qui cherchent dans leurs groupes d’amis, un réconfort, une présence, une écoute que les adultes ne savent pas leur apporter.

     Mère absente, aussi, irrémédiablement par suite d’un décès précoce, un départ, un divorce. Mère non remplacée, ou non respectée dans son souvenir par ceux ou celles qui ont pris le relai. Mère défaillante par la maladie mentale, hospitalisée, éloignée. Père au chômage R.M.Iste, n’apportant plus le modèle de la structuration, insertion donnée par le travail et fin de la culture ouvrière… Et c’est alors que ces brouillages, ces dérapages, ces absences d’ancrage, vont susciter chez certaines adolescentes un désir inconscient d’être mère, d’être la mère que l’on n’a pas eue, et d’avoir quelqu’un à aimer.

   Tout se télescope alors, et l’on en vient à notre deuxième partie que j’intitulerai : Et la fille devient mère.

      Dans un tel chaos du paysage familial, devenir grand, devenir femme n’est pas aisé. A qui parler de ses désirs, de ses peurs, de ses doutes, si en plus le manque de réussite scolaire ne vient apporter aucune stimulation, aucun plaisir. C’est alors que vont se jouer des séquences furtives d’intimité avec un garçon aussi fragilisé par une histoire personnelle, quasiment identique. Peut-on vraiment parler ici de sexualité pour définir ces moments dérobés dans une cave d’immeuble, dans un terrain vague, dans la voiture d’un copain ou dans un internat scolaire ou de l’ASE… Rencontres furtives favorisées par l’absence des parents, envahis par leurs problèmes de travail, (ou de chômage) ou par le manque d’étayage des professionnels éducatifs.

     L’absence de parentèle au foyer, dans notre société française, laisse place ouverte à une grande solitude, une grande angoisse des enfants et des adolescents. Alors ce à quoi on ne pensait pas, mais qu’inconsciemment on désirait sans doute arrive et l’adolescente se découvre enceinte « toute grossesse indésirée est inconsciemment désirée » (Cf. Béatrice Marbeau-Cleirens dans son ouvrage, Les Mères Célibataires et l’Inconscient).

     Ce fameux moment de la révélation, dont j’avais eu à parler lors du colloque tenu au Ministère en 1990, est souvent dramatique, car il met en scène brutalement des acteurs qui jusque là jouaient leur texte en solitaire. C’est pourquoi tant d’adolescentes diffèrent aussi longtemps le moment où elles vont parler, et c’est souvent une amie ou une soeur qui vont susciter l’émergence de la parole (comme c’est le cas lors d’un viol ou d’un inceste) pour oser dire : je suis enceinte.

   Cela peut être plus banalement une visite médicale scolaire, ou plus brutalement une hospitalisation pour un autre motif qui vient révéler l’état de grossesse. Je pourrais parler ici de cette adolescente de 13 ans enceinte de 8 mois lorsque sa grossesse a été dépistée au cours d’une visite de contrôle parce qu’elle voulait faire du basket dans la maison d’enfants qui l’accueillait. Je pourrais parler de cette autre jeune inquiète d’une aménhorrée, allant consulter un gynécologue, qui a parlé d’un kyste à l’ovaire mais n’a pas prescrit d’examen de dépistage d’une grossesse ou un simple G.Test. Ce médecin ne pouvait pas penser à cela face à cette jeune adolescente (brouillage encore).

Pour Nadia, la grossesse a été un long secret partagé avec sa soeur jusqu’à l’accouchement en toute clandestinité (sous X) à l’hôpital, à l’insu du père (de l’adolescente et de l’enfant).

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Une adolescente enceinte

Premier constat donc, on ne peut pas croire que cela arrive

            1) L’adolescente dit : « Oui, je voyais bien mon copain, mais je ne pensais pas que ça pourrait m’arriver ». Peur des mots, gêne, pudeur face aux mots désignant la sexualité.

            2) Les adultes (les parents) nous disent « je n’y pensais pas, je n’aurais pas cru que, etc… »

            3) Les professionnels de nos services vivent le même constat d’échec, lorsqu’une jeune fille dans un foyer « tombe enceinte” et là, j’emploie à dessein le langage populaire bien lourd de sens. Je pourrais vous parler, mais ce serait un autre débat, de la mixité en internat scolaire, et je dois vous dire que nous vivons avec mon équipe de l’Ecole Le Nôtre, le problème difficile de l’accompagnement d’une jeune fille de 18 ans, enceinte d’un autre élève de 17 ans…

     Là, curieusement dès le début du retard de règle, Béatrice (on l’appellera ainsi) a tout fait pour alerter ses éducateurs qui ont pris très au sérieux ses allusions. Elle avait eu, un peu contre son gré, une I.V.G. quelques mois auparavant et en parlait encore.

   Depuis qu’elle a choisi de poursuivre cette deuxième grossesse, elle est sereine mais… son ami est des plus bouleversé, et le groupe des jeunes filles est en émoi.

 

Deuxième constat : le temps de la grossesse dans le cas de ces adolescentes est réduit temps entre le moment de la révélation et la date du terme. En clair, il faut en 3 ou 4 mois que la future mère adolescente fasse le cheminement psychologique, l’élaboration psychique de la maternité qu’une autre femme va être censée faire en 9 mois (les travaux du acteur Delassus sur la maternité psychique apporteraient ici un éclairage utile). Mais en plus, elle va être seule le plus souvent pour cheminer, sans ou rarement avec l’aide du père du bébé, et dans un climat d’hostilité familiale ; c’est le rejet, la mise à la porte, l’éloignement. Et c’est là que certains adolescents se retrouvent orientés vers les établissements d’accueil mère-enfant.

   Ce qui nous est donné à voir, de la souffrance de certaines des jeunes futures mères, est parfois douloureusement ressenti par les professionnels de nos établissements. C’est en particulier la peur de souffrir, voire de mourir au moment de l’accouchement, et je repense ici à Leila nous disant un jour à table, « je voudrais que vous (les éducatrices, l’infirmière et la Directrice) vous veniez toutes avec moi pour mon accouchement. Sa mère l’avait encore plus « abandonnée » depuis qu’elle avait appris sa grossesse.

     Mais ce qui nous est donné à voir, c’est aussi la spontanéité, la joie, la pétulance, les moments de rire alternant avec le visage buté. Et ce qui devient intéressant à observer, c’est que la grossesse est dans presque tous les cas, un moment fort du processus de maturation de l’adolescente. Là elle devient femme, là elle est dans une identité qui la met dans la communauté des femmes, pendant le temps de la grossesse. Je fais une réserve, dans le cas de très très jeunes adolescentes de 12 ou 13 ans pour qui, l’évolution physique de la grossesse, a quelque chose d’incongru et de difficilement supportable sur une stature de petite fille.

       L’accompagnement jusqu’à la naissance d’une petite fille de 12 ou 13 ans enceinte, doit impérieusement nécessiter une qualité d’entourage et de soutien exceptionnels et susciter un imense tact de la part des équipes médicales et paramédicales. Les cas en sont heureusement exceptionnels. Et il serait bon, là, que les obstétriciens, les pédiatres de la maternité soient très présents et attentifs, à ce qu’une « encore petite fille » de 12 ou 13 ans ne peut pas dire pendant et après l’accouchement.

En effet, l’on voit ressurgir, 30 ans plus tard, des manifestations bruyantes et douloureuses chez des femmes qui peuvent enfin parler de cette première expérience de la maternité si précoce. Je pense à cette femme remarquable, bien installée dans la vie, venue accoucher à l’âge de 12 ans autour des années 1960 et cherchant à mettre des mots sur son histoire volée et violée de petite fille, enceinte alors du frère… Le temps de la grossesse et d’entrée officielle dans la communauté des femmes, doit tendre, et c’est le rôle des accompagnateurs sociaux et médicaux, à préparer le temps de la maternité.

 

Devenir mère ; c’est ma troisième et dernière partie.

   Devenir mère à 15 ou 16 ans n’est pas aisé si la famille se désengage et si l’ami, le père du bébé a disparu. L’adolescente se retrouve dans une grande solitude, mais elle a pour elle cette force, ce potentiel de la jeunesse, cette vitalité qui l’aide à tenir. Dans le groupe des adolescentes du Centre Maternel de Lyon, il était frappant de voir combien ces très jeunes mères se remettaient très vite de leur accouchement, et retrouvaient, grâce à la présence des autres jeunes de leur âge, les rires et les complicités des adolescents.

     Mais il était aussi frappant de constater le besoin énorme de la présence des adultes, es éducateurs référents, de l’infirmière. Le bureau des éducateurs devient surtout le soir ou le matin, l’endroit où l’on vient se poser avec le bébé, et le déposer un peu, ce bébé, dans les bras de l’adulte. Et là, on parle de soi, de la nuit difficile avec le bébé, de ses projets (ou refus de scolarité. La vie continue.

Autre trait frappant chez ces très jeunes mères, leur très bonne compétence gestuelle (pour 85% d’entre elles) avec le nourrisson. Certaines sont réellement dans le mal-être et mal à l’aise avec le bébé et le confient au début, à toutes les personnes qui sont autour d’elles.

     Autre trait à mettre en évidence, ce développement en miroir mère-bébé, de l’un et de autre. Là encore, le choix des vêtements est un indicateur. Il faut avoir vu le luxe de détails pour habiller avec recherche ces bébés des très jeunes mamans, avec souvent le petit rappel dans la coiffure, dans un bandeau ou bandana que l’un ou l’autre porte. Les auxiliaires Les auxiliaires de puériculture de la Crèche du Centre Maternel étaient époustouflées par l’audace et la beauté à fois des vêtements et gadgets arborés par les bébés, à l’identique de la mère.

       Là, les psychanalystes pourraient nous amener à réfléchir sur ce fonctionnement en miroir. Mais je vais conclure sur cette question du « fonctionnement spéculaire” dont Madame elle Rochette, psychologue au Centre Maternel de Lyon, a parlé dans l’un de ses articles et je parlerai de ma place de clinicien du social, en disant que ces mères adolescentes, grandissent en même temps que grandissent leurs bébés (ceci est vrai pour toute femme mais en terme de croissance). Le bébé les pousse à agir, à avoir des projets et cela me fait penser à une fameuse réflexion de Martine, 16 ans, qui disait à sa petite fille de 3 mois « tu as intérêt à te dépêcher à grandir et à marcher, car après je pourrai te battre” (le bébé à cette période là est insécurisant pour sa mère et nous avions convenu avec elle de longs moments de prise en charge à la crèche). Résultat, Laetitia a marché à 9 mois et 1/2. Mais le travail de l’équipe entourant Martine a consisté à restaurer la jeune mère face à ses doutes, à ses poisses, et à ménager un espace interactif structurant entre Laetitia et sa mère. Aujourd’hui, elle a 3 enfants et garde un contact constant avec « ses » éducatrices qui ont à l’évidence joué un rôle maternel capital chez cette adolescente dont la mère était morte alors qu’elle avait 8 ans. En effet, devenir mère nous fait revivre notre propre histoire avec notre mère et je citerai ici Dominique Favre, psychologue au Centre Maternel : « Pour toute femme en effet, s’effectue à la naissance de l’enfant ce mouvement régressif que lui fait vivre sa propre histoire infantile et la saisit comme enfant de sa mère ».

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Angoisse de la grossesse non désirée

   Alors, être mère à 15 ans est peut-être en effet un défi, mais aussi un appel à la vie. A nous professionnels ou parents, de ne pas briser cet élan ; à un âge où la fragilité psychique nécessite le plus grand tact, et surtout le plus grand amour. L’enfant de l’adolescente pourra se construire et aider à la maturation de sa mère si l’entourage social est porteur. Je vous invite à regarder ici ce portrait d’une Vierge à l’enfant du Xllè siècle (Eglise d’Orléans), que je vous laisse contempler. Cette vierge paraît, dans sa pureté sculpturale d’une étonnante jeunesse. Dans cette représentation d’une vierge à l’enfant, on observe ici une posture assez rare ; en effet l’enfant semble accrocher le regard de sa mère, et lui soutient de sa main le menton. Confiance, abandon et amour sont révélés par les postures de l’un et l’autre.

                    M.J. BONNETAIN

Intervention aux 3è Forum de la Petite Enfance (Lyon les 05 et 06 novembre 1993

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