
Coalescence de la matière et de l’esprit
Présentation
L’esprit du monde contemporain, qui fait de la croyance aux phénomènes matériels son seul credo, est devenu une nouvelle religion, une espèce de confession dont l’irrationalité dépasse, du moins, égale l’obscurantisme des temps anciens. Cette foi dans la machinerie matérielle, reconnu comme le critère de toute rationalité, oublie que la conception rationnelle des choses n’est pas capable, dans l’absolu, de nier l’esprit. Mais son combat contre cette dimension de l’homme confine, de nos jours, à une inclination sentimentale, pseudo-scientifique même qui exerce une suprématie souveraine sur les intelligences les plus faibles en les entraînant dans toutes les formes d’adhésion.
Mais, a-t-on fini de découvrir les secrets enfermés dans les méandres de l’âme humaine ? Et si la véritable explication de l’opacité de la matière gisait dans la complexion de l’homme lui-même ? Comprendre comment fonctionne l’énergie qui compose la structure de la matière et de l’esprit, sous une autre modalité que les seules ratiocinations matérialistes, n’est-ce pas faire un pas en direction d’une intelligence différente de notre mystérieuse nature, par-delà les préjugés dangereux des savoirs positifs et les a priori des cultures ? Tels sont quelques enjeux que ces investigations anthropologiques s’emploient à dévoiler chez les Lyéla du Burkina Faso en montrant une autre perception des phénomènes.
INTRODUCTION
Commençons par préciser le sens de ce terme nouveau en anthropologie qui s’avère pourtant nécessaire pour éclairer la manière d’aborder le champ des connaissances chez la population qui nous intéresse ici. Selon Le Robert, l’une des racines de « pragmatique », du grec prattein, d’abord, « concerne l’acttion » impliquant « l’idée d’un effort vers un achèvement », voire « une orientation subjective ». Ensuite, il dérive aussi d’une autre étymologie, en l’occurrence, peirein, qui signifie, entre autres, « transpercer » ou « percer », c’est-à-dire faculté d’aller ou de passer au-delà des phénomènes. En nous fondant sur ce dernier sens du mot « pragmatique », nous entendons par « psychopragmatique » la tendance à mobiliser de l’énergie, c’est-à-dire de la force ou du pouvoir efficient et efficace de l’ensemble des phénomènes qui forment l’idiosyncrasie d’un individu dans ses entreprises, dans sa vie ; que celui-ci soit ou non doué d’une perception extrasensorielle positive/offensive ou maligne, c’est-à-dire mortifère. En d’autres termes, la psychopragmatique est l’inclination de gens soucieux d’action et de réussite au quotidien soit pour triompher de l’adversité de la vie, dans un contexte social de l’omniprésence du regard bien ou malveillant d’autrui, soit pour rechercher dans les tissus et éléments de la nature des secrets susceptibles de renforcer la puissance d’exister (k’èma, ou théurgies), c’est-à-dire des connaissances approfondies ou élargies des usages multiples des pouvoirs que celle-ci offre à tous ceux qui connaissent l’utlisation de ses codes d’alliance et de ses modalités de manifestation.
Partant de cette définition, nous pouvons dire que, certes, le vocabulaire lyélé, en tant que langue orale, semble limité dans l’ordre de l’abstraction pure, du concept, par rapport aux langues écrites. Mais il n’en demeure pas moins que la définition donnée aux termes lyéla par le Père François-Joseph Nicolas, d’une part, et de l’autre, l’usage que les Lyéla en font eux-mêmes au quotidien permettent de comprendre leur conception des phénomènes. A cet effet, il faut se donner la peine de vivre longtemps avec eux, de les entendre, voire de les interroger sur la précision de certains mots, en apparence inintelligibles, pour mieux appréhender leur vision du monde. Autrement, on s’en tient à la périphérie des faits et à la limitation immédiatement pratique du vocbulaire lyélé dont le sens latent n’est pas spontanément appréhensible en raison de leur riche variation suivant la manière de les accentuer. D’où le piège de cette langue, dans le cadre d’un projet d’études ou de recherches, pour celui qui se hâte de passer son chemin au lieu de s’arrêter pour bien pénétrer les réalités complexes des Lyéla. Car toute société, aussi simple (si ce mot a un sens s’agissant d’une réalité humaine) que l’on puisse l’imaginer, a, dans les plis de sa peau, des vérités, des réalités, des expériences secrètes qu’elle ne livre à l’intelligence et aux yeux du chercheur, étranger ou non, qu’avec parcimonie. En ce sens, le triomphe des docteurs qui, en l’espace de deux ou trois ans d’investigation, rédigent des thèses méthologiquement bien conformes aux critères attendus, est souvent vain. Car leur raison se contente de se mouvoir dans l’apparence logique des choses, comme les phénomènes socio-culturels ou religieux.
I – Une question d’approche scientifique des phénomènes humains au-delà de l’obtention d’un doctotat
C’est cette difficulté inhérente à tout travail de recherches dans le champ des sciences humaines, en particulier, qui nous a conduit à reconnaître que l’approche la plus modeste, la plus humble et la plus prudente consite en des études anthropologiques que nous appelons « sérialistes ». Dans l’introduction à un recueil de textes publiés en ligne[1] en 2006, nous soulignions, en ces termes, les limites des modes d’investigations anthroplogiques en France : « à partir des années 1980 environ, on a vu émerger, sans doute, en fonction de la modification des exigences universitaires, une nouvelle approche dans les recherches anthropologiques. Il s’agit de ce que j’appelle l’anthropologie thématique pour simplifier. Dans le cadre des études universitaires, sous la conduite d’un directeur de recherches, les doctorants sont invités à proposer un thème, une problématique et une hypothèse de recherche. Ce qui est en jeu, dans ce genre d’investigations, c’est moins l’ambition de connaître, de façon exhaustive ou approfondie, comme précédemment, une population donnée, mais un aspect particulier de sa vie, culturelle, sociale, politique, économique. Cette étude s’inscrit dans un temps donné (trois à cinq ans) articulée entre les connaissances théoriques et, si possible (voire nécessairement) des enquêtes sur un terrain de recherche, lesquelles doivent être en adéquation avec la documentation accumulée dans les bibliothèques. Il faut, en outre, qu’il y ait une conformité avec la pensée générale, la doctrine ou la conception du maître et/ou du directeur de recherches.

La dimension dite ésotérique des savoirs et des pratiques chez les Humains
Il y aurait beaucoup de limites à relever dans ce genre d’études anthropologiques qui a cours aujourd’hui et qui s’est imposé de façon universelle dans les universités. Cependant, je m’en tiendrai à quelques remarques, d’autant plus que l’examen critique de cette modalité contemporaine d’études n’est pas l’objet de mes analyses présentes. D’abord, elles apparaissent comme un pur jeu intellectuel, voire, pour beaucoup d’individus, la voie d’accès à un poste d’enseignant-chercheur (M.C.F.) à l’université ou de chercheur dans un laboratoire. Ensuite, en raison de la complexité des phénomènes humains et, inversement, de la très courte durée d’investigations consacrée au thème de ces recherches, on ne peut dire qu’on soit totalement maître de son objet. Concernant une population donnée, voire une institution de celle-ci, on en retient qu’un aspect étriqué, tronqué même. Pourtant, la lecture de tels travaux nous donne le sentiment de la connaître, alors qu’en réalité, nous n’avons qu’une illusion de savoir, des connaissances partielles, voire partiales.
Etant moi-même passé par ce genre d’investigations anthropologiques, j’ai tiré, par après un sentiment de frustration, l’idée de quelque chose d’inachevé, de trop partiel. Comme, par ailleurs, je suis convaincu de la complexité des réalités humaines, aussitôt après ma soutenance de thèse de doctorat, j’ai décidé de poursuivre tous azimuts mes recherches sur des pans de réalité d’une population burkinabè, les Lyéla, qui est le sujet de mes recherches depuis mes primes années d’université. Cependant, contrairement à des anthropologues africanistes qui, ayant leur diplôme dans les conditions indiquées ci-dessus, avec les insuffisances qui leur sont propres, sont qualifiés de spécialistes des questions africaines – comme si quelque personne pouvait avoir la prétention de se dire spécialiste des questions européennes, malgré la diversité des pays et des peuples, voire françaises -, je n’ai aucune prétention d’être un grand connaisseur de la société lyel ».
II- La maîtrise de la langue d’un peuple comme voie d’accès à son intelligence rationnelle des phénomènes
Ainsi, l’un des problèmes de la recherche chez les Lyéla tient au fait suivant : un même mot du lyélé, selon la manière dont il est accentué, peut avoir divers sens. L’exemple suivant du Glossaire L’ElE-Français du Père François-Joseph Nicolas nous éclairera sur la difficulté propre à cette langue : le terme ku a des sens pratiques mais aussi une signification abstraite. En fonction de l’accentuation, il signifie d’abord, « creuser », « récolter en creusant» ; ensuite, « moële des os », « os », « parure, aiguille en os, ivoire ou fer que les femmes se mettent dans les cheveux » ; enfin, ce même mot signifie substance en tant que chose, matière déterminée. Mais, il s’agit de la matière d’une chose « qui est douée de, une chose qui a ou une chose de … » etc. Il compose un autre terme, Nekur-ku, qui désigne la matière. Dans ce mot composé, le Nekur renvoie à la forme générale des phénomènes quels qu’ils soient, visibles ou invisbles. Avec le ku, le Nekru-ku désigne alors la matière de base ou, plus exactement le fond, la structure de la matière. En d’autres termes, c’est ce sans quoi rien ne saurait être : c’est tout ce qui se tient derrière, tout ce qui est en-dessous des phénomènes.
Si nous retenons le sens de ce dernier terme Nekur-ku, la matière n’est pas pensée, appréhendée comme un phénomène inerte. Elle appraît, d’après cette définition, comme essentiellement dynamique. D’une part, elle douée de quelque chose, telle la force (g’en) ; d’autre part, le Nekur-ku est un véhicule de quelque chose dans son apparition, sa manifestation (puru, puri). Mais l’apparence constitutif du Nekur-ku dévoile et voile les choses. Le fait de découvrir, d’apercevoir, de voir un objet qui se démasque à tous, comme l’émergence d’un phénomène spontané, d’un fait attendu, a toujours, malgré tout, quelque chose d’inattendu. Selon un instructeur de Réo, Bahiomè Bationon, consulté sur la question de la nature de la matière, le Nekur-ku contient quelque chose (kon) d’indéterminé, d’inconnu. D’où l’idée que le lu (le monde, l’univers ou, selon la définition du Père François-Joseph Nicolas, « tout ce qui apparaît aux régards ») n’est pas simple, au sens de l’unité, mais double. Cette double dimension du monde, entendu comme nature ou univers par les Lyéla, n’est pas parallèle, mais superposée : il y a dans le Nekur-ku, qui structure toute chose, c’est-à-dire tout phénomène visible et invisible comme constituant et constitué, tel le monde, l’être vivant en général (koni) etc, une partie qui est au-dessus et visible (du, dunu) ; ce qu’on pourrait appeler, pour simplifier, l’hyperdimension des phénomènes. Ce dunu, cette partie apparente est elle-même douée de forces susceptibles de dépasser, déborder (bor), voire d’inhiber le degré de puissance d’un individu, de l’Homme (Lo). Cependant, cette puissance immanente au Nekur-ku, en tant qu’apparition, peut être considérée comme ce qui se donne (pénè) à l’intelligence humaine, à son habilité astucieuse (sura), voire à sa propre force de réception (wono).
Derrière cette matière apparente, comme superposée, existe (wenè) la partie cachée. En d’autres termes, la dimension visible du Nekur-ku est toujours liée à, accompagnée, comme par nécessité, d’une hypodimension (kur ou le « dessous, ce qui est sous quelque chose mais qui ne se voit pas à l’œil nu »). C’est en cette dernière dimension que se tient le siège (kogyomo) de toute puissance visible et invisible (g’en), voire de l’énergie (min) que tout vivant, tout étant (objet), notamment le psychique et le corps de l’Homme (Lo) ont en partage. D’elle (min) émergent constamment les doma ou forces enérgiques personnifiées qui se manifestent sous formes d’ectoplasmes. Ces formes douées de forces spécifiques imperceptibles, certes, aux sens ordinaires, mais captables par l’énergétique psychique[2] d’actions propres, négatives ou positives, sont considérées par les Lyéla comme en perpétuel mouvement puisqu’elles traversent de part en part la matière, voire les dimensions ou les réalités humaines sous une figure scabreuse. En tant qu’énergies (min) dont on peut, par des moyens de capture fondés sur des procédés occultes, confectionner des pôles de forces ou quantité (nekuluku ou champ de forces) d’énergie ordinairement connus sous le nom de fétiches ou théurgies, elles comportent des risques pour la vie humaine (m’el). Ainsi, selon le Père François-Joseph Nicolas, dans les cultes rendus aux déités de toutes natures, ce sont les doma qui menacent la vie de quelqu’un en cas de l’inobservance des pratiques rituelles les concernant. En ce sens, les Lyéla disent, telle une maxime valable pour tous : « lo i la kinâfo yé : réné wo lo mobo i nè dwè doma ou personnene ne meurt sans raison : la mort est toujours la punition d’une transgression des préceptes traditionnelles ».
Ce sont donc les ectoplasmes, sous formes d’émanations continues de l’énergie de la matière, phénomènes éternels, qui se manifestent sous des figures extrêmement variées et invisibles pour les sens ordinaires que l’on appelle esprits. En d’autres termes, le fond caché de la matière (Nekur-ku) sous l’apparition de structures, se conçoit comme une danse perpétuelle d’éléments divers et variés, une agitation d’énergie (min) captable par les hommes suivant son aspect matériel ou imperceptible. L’essence de la matière, toute réalité en somme, est une activité continue. C’est à ce titre qu’elle se répand partout, remplit toutes choses visibles et imperceptibles au point d’épouser l’espace lui-même. Elle anime de l’intérieur tout phénomène, l’illumine en quelque sorte en le mettant dans un état d’interactivité avec le fonctionnement global de l’homme, entre autres êtres ; ce qui autorise à parler d’une influence réciproque. En ce sens, cette énergie (min) qui meut la matière (Nekur-ku) est à l’état de potentialité, mais qui peut s’actualiser sous l’action de l’énergie psychique.
Tout se passe alors comme s’il y avait une symétrie, une sorte de correspondance entre la matière et l’esprit humain (ywola). Car, en tant que siège de forces (g’en), celui-ci participe de l’énergie générale qui meut, anime et fait luire la matière. Cependant, la force, c’est-à-dire l’énergie ou la puissane que tout être a en partage est de deux sortes : d’abord, le g’en, qui, selon le Père François- Joseh Nicolas, qualifie « les forces intérieures des êtres vivants », voire de tout étant. Car les Lyéla disent : « kon gà ko ziè miel ou toute chose a une vie spécifique ». Cette idée de Pan-Vie ne signifie pas que les modes de vie des êtres soient identifiables. Il s’agit plutôt de modalités d’existence (objets, êtres vivants) qui ont en commun le fait d’être traversé, mû, activé par la même énergie (min), le même feu susceptible de quelque influence réciproque avec l’être traversé. En tant qu’elle compose la totalité qu’est la nature et participe de tout, elle est douée de vertus transfiguratrices donnant lieu à des formes susceptibles de modifications multiples. C’est sous cet angle qu’il y a un rapport ou modalité d’interaction entre l’esprit humain en tant que faculté de volitions efficientes et la matière en vie qui est un champ de forces multiples qui s’agitent continûment et s’attirent réciproquement. Mais l’esprit humain, qui partage cette énergie ou force générique propre à tout ce qui est, dispose en outre d’une puissance propre. C’est, ensuite, ce que les Lyéla appellent le wono défini par le Père François-Joseph Nicolas comme la faculté de diposer, d’ « avoir la puissance, le pouvoir physique ou moral sur un objet, une action, une personne ».
III- L’inégalité des pouvoirs biophysicopsychiques chez les êtres humains

Une figure de la manipulation des forces psychiques et de l’inépuisable énergie de la nature
Cependant, les êtres humains n’ont pas une égale énergie psychique. Ceux qui sont dénués de la faculté de percpetion extrasensorielle (les non sorciers ou ceux qui sont privés de la nyctalopie) peuvent, certes, faire preuve de force physique ou morale extraordinaire au cours de leur vie. Néanmoins, ils sont toujours moins avantagés, dans le champ des luttes nocturnes, celui des réalités invisibles, imperceptibles aux sens ordinaires que tous ceux, plus nombreux, d’après Edasso Bepio Bationo de Kyon, prêtre théurgique, qui sont pourvus de la perception extrasensorielle. C’est essentiellement parmi eux que l’on compte les sorciers psychophages. Ceux-ci détruisent la vie des autres par un procédé que l’on appelle zam : c’est le fait de produire une déagrégation des forces intérieures de vie en désintégrant ou en faisant cesser l’homogénéité interne innée. On compte également dans cette catégorie d’être humains les k’emè kinan ou prêtres théurgiques qui ne sont rien d’autres que des chasseurs ou des capteurs de k’èmè, c’est-à-dire des sources ou sièges d’énergie inhérentes à la nature, en tant que siège de vies mulitiples, émergences continues de forces ectoplasmiques. Car les k’émè ou théurgies, comme champs d’énergie canalisée, pôles de puissance potentielle et/ou actuelle et soumis à la possession de l’énergie psychique, peuvent aider l’homme, possesseur et adpte de tels cultes, dans les nécessités ou les besoins de la vie.
Dès lors, le sens du vrai pouvoir chez les Lyéla réside dans la recherche effrénée de la captation utilitaire de ces k’émè rendu possible grâce à la puissance des symbiotes ou des gens doués de la perception extrasensorielle. Ceux-ci savent que la nuit est le temps de la manifestation de ces ectoplasmes émergés de la matière en vie et en agitation. La nuit luit d’infinies apparitions sous leurs modes d’être spécifiques, tel le miroitement d’un ciel saturé de myriades d’étoiles par une nuit sans lune. Or l’être de celui qui est doué d’une énergie psychique extrasensorielle est supposé émettre de la lueur perceptible par tous ceux qui ont une nature semblable en partage (sorciers). En ce sens, l’en-deçà et l’au-delà des phénomènes matériels ou immatériels s’entremêlent dans la peception extrasensorielle des symbiotes. Le vrai pouvoir n’est donc pas la recherche du pièlè, c’est-à-dire de la supériorité par rapport aux autres êtres humains qui n’est jamais totalement maîtrisée, ni aisée à exercer en raison du tempérament réfractaire des Lyéla à toute forme de domination et/ou de pouvoir.
Ce genre d’ascendance sur autrui, au sens classique du terme, n’est qu’un pouvoir de commandement qui expose celui qui l’exerce à tous les risques, aux difficultés (zùni) de la vie en collectivité en raison de la jalousie « tueuse » (sikiri) permanente des uns et des autres Elle dérive, elle-même, de l’envie mantale comme un fait héréditaire, source ou cause de troubles permanents (conflits inter-individuels, meurtres sans effusion de sang, empoisonnements, actes scabreux contre l’intégrité des autres, fondés ou gratuits, etc.) chez les peuples noirs. Par l’exercice de tout pouvoir ainsi conçu, on devient comme une espèce de lumière (pwèn) du monde sans le nécessaire feu (min) qui protège de la source émettrice. On s’expose à toutes les adversités (yé-kyolo) possibles, en somme, à toutes les tentives d’élimination physique éventuelle. Être malin, c’est-à-dire intelligent (sura) dans ce contexte culturel, consiste à ne jamais rester inactif face aux adversités de la vie, toujours nombreuses et inévitables en tant qu’on vit et tant qu’on vit dans l’une de ces communautés humaines. Tout pouvoir visible est fragile et soumis à la tentation de toutes sortes de prédation ou de destruction. Bien au contraire, chez les Lyéla, il convient de rechercher le mode de captation (zal), c’est-à-dire de la saisie des forces vives qui renforcent sa propre énergie psychque, l’intensifient, la vivifient de l’intérieur. En exaltant la personne ainsi transformée, leurs effets réjaillissent sur les autres. Cette manière de vivifier les forces vitales intérieures conduit à une affirmation charismatique de soi-même.
IV- La puissance efficiente de la parole chez l’être humain par la conjugaison des forces inhérentes à son cerveau et à la Pan-énergie de la nature

L’art d’envoûter les autres espèces vivantes pour figurer leurs formes physiques
Ainsi, ce qui est essentiel, ce qui est digne d’être recherché, c’est la voie d’accès à la Réalité transpsychique, cet océan de forces inouïes et extrêmement complexes. Or, seul l’être humain, grâce à la faculté de son énergie psychique, est en mesure d’y accéder. Et c’est par la médiation interactive de la structure de la parole, en ce qu’elle est capable de mettre en branle celle de l’énergie de la matière, qu’il y parvient. La parole humaine est le canal (negwala) par excellence par lequel l’énergie psychique atteint la source (nebuli) des forces inhérentes à la matière en agitation (Nekur-ku) pour les métamorphoser (gir) en vue d’utilités ou de fins propres. D’après Edasso Bepio Bationo de Kyon, seules les paroles, qui sont en conformité avec les volitions (pubula) d’un sujet humain, sont en mesure d’opérer cette efficience dans les phénomènes. Ce faisant, elles y suppriment (wèr) les limites (il n’y a rien d’étanche dans le fond, kur, de la matière, Nekur-ku) qui semblent invisibles aux sens ordinaires. Selon cet instructeur, « la terre est comme le monde qui contient tout : rien ne lui échappe. Elle est le nœud qui enroule en soi toutes les puissances imaginables ou inimagibles qui peuvent devenir foudroyants si on arrive à les réveiller, un peu comme un ouragan en sa naissance nous paraît semblable à un pet ».
De même, à propos de l’efficience de la parole qui anime les choses, dans un autre contexte culturel, en l’occurrence, le gourmantché du Burkina Faso, un ancien de Diapaga nous confiait en 2006 ceci : « les produits que la Nature nous donnent et qui sont destinés à telle ou telle fin, ont une puissance efficiente neutre. Leur pouvoir d’action réel tient essentiellement à la force de la parole qu’on leur adresse ou qu’on prononce sur eux. Leur effet se présente comme inactif. C’est ce que nous voulons, ce que nous ordonnons à un produit (remède, talisman, théurgie, produit de charme etc) de réaliser qui va provoquer l’effet excompté, qui va mettre sa puissance potentielle en branle et le faire agir suivant nos fins propres. Autrement, en soi-même, un produit de ce genre n’est rien. Dans son état initial, il ne produit aucun résultat. Dès lors, la puissance, l’efficacité de tout produit résulte de la force de l’énergie psychique d’un individu tout entier engagé dans sa parole, sa volition, dans la fin qu’il s’est fixée d’atteindre à travers l’efficacité d’un produit ». Ainsi, c’est la culture de l’énergie psychique, que l’on soit doué ou non de perception extrasensorielle, qui permet d’aller dans les nappes ardentes, les sources inépuisables de la matière en vie. C’est, donc, ce qui est essentiel chez les Lyéla, et chez les autres peuples noirs. Car le sens de la vraie maturité, de la réelle croissance (bil ) de soi-même y gît. A cet effet, il faut beaucoup de fermeté, beaucoup de courage (wu-gyo), voire beaucoup d’endurance (wu-kan) et de maîtrise de soi (puzal) pour franchir les limites de la nuit de la matière et de l’esprit pour aller au-delà, en quête de ces forces (ectoplasmes) qu’on peut métamorpher. D’ailleurs, selon les Lyéla, celle-ci confèrent à certains psychophages, en vertu de la puissance de leur énergie psychque, la faculté de se transformer (gigiûru) en lion, en chiens, en chats, entre autres figures animales, par l’envoûtement de la puissance vitale de ces animaux, pour aller attaquer de possible victimes.
Cependant, cette forme d’immersion dans la matière, telle que les Lyéla la pratiquent, est accessible à tout être humain qui veut connaître ce phénomène presqu’inconnaissable qu’est la matière, sous cette forme singulière, qui fait appel à une autre dimension de l’esprit humain, l’énergie psychique. D’ailleurs, C.G. Jung, qui a bien étudié le psychisme humain, ses zones d’ombre et ses mystères innombrables, reconnaît que tout Européen, qui accepte de vivre l’expérience de phénomènes sous leur dimension mystérieuse, telle que les vivent d’autres peuples de la terre, pourrait les découvrir de manière semblable. Il était, sur ce point, convaincu que les hommes, du fait qu’ils ne changent pas beaucoup de mentalité dans le temps, quel que soit le vernis de la culture policée, ne différent pas fondamentalement les uns des autres. Selon lui, les lois de fonctionnement essentiel de l’esprit humain demeurent les mêmes de par toute la terre. C’est en ce sens qu’il écrit : « je suis persuadé qu’un Européen qui suivrait les mêmes exercices pratiques que le sorcier utilise pour se rendre visibles les esprits aurait les mêmes perceptions. Il interpréterait certes autrement, ce qui leur enlèverait leur puissance ; mais le fait en tant que tel n’y perdrait absolument rien. On sait que l’Européen peut avoir toutes sortes de perceptions psychiques étonnantes quand…le hasard l’a mis dans des situations psychiques extraordinaires »[3]. Par ailleurs, Pierre Teilhard de Chardin reconnaît que la tentative de connaître la matière par les seuls pouvoirs de la raison ne peut aboutir à sa fin. Celle-ci nous livre l’aspect extérieur de ce phénomène et nous rend trop vite content de nos découvertes ; ce qui confine à une superbe croyance erronée, à des certitudes infondées, voire à une illusion. La surface de la matière n’est pas tout à fait la matière, comme il l’écrit à juste titre : « pour comprendre le Monde, savoir ne suffit : il faut voir, toucher, vivre dans la présence, boire l’existence toute chaude au sein même de la Réalité.
Ne dis donc jamais, comme certains : « La Matière est usée, la Matière est morte ! » – Jusqu’au dernier moment des siècles, la Matière sera jeune et exubérante, étincelante et nouvelle pour qui voudra »[4]. Même si la conception de ce savant et philosophe reflète davantage le souci de sa spiritualité, de sa recherche mystique de Dieu, il n’en demeure pas moins que ces lignes prouvent, en un certain sens, les limites de la connaissance de la matière, une aporie à laquelle se heurtent aujourd’hui tant la physique classique que la mécanique quantique. D’où, de nos jours, pour tenter d’expliquer la complexité infiniment grande et infiniment élémentaire de la matière qui se déploie sous ou se révéle aux machines d’exploration contemporaine, le retour à des théories de ce phénomène qui ont cours, depuis des millénaires, dans les philosophies hondouies, chinoises ou de la Grèce antique s’impose comme une nécessité
In Pierre Bamony : Des pouvoirs réels du sorcier africain-Forces surnaturelles et autorités sociopolitiques chez les Lyéla du Burkina Faso- (Editions L’Harmattan, coll. « Etudes africaines », Paris septembre 2009, p.p. 182-194).
[1]Pierre Isso-Amien Bamony, Anthropologie sérialiste : une expérience sur le terrain de recherches chez les Lyéla du Burkina faso ( Edit. Lierre et Coudrier-La Paguère, 2006, http://www.hommes-et-faits.com)
[2] Le Petit Robert définit ce terme ainsi : « qui paraît avoir une énergie innée » (Paris 1970). Dans le contexte lyel, nous le verrons, à partir du sens littéral du mot « énergie » comme force en action, efficacité, l’énergétique psychique désigne l’idiosyncrasie des individus doués de perception extrasensorielle maligne ou bénéfique.
[3] L’Energétique psychique, (Librairie générale, coll. « Livre de Poche », Paris 2003, p.229)
[4] Hymne de l’Univers, Seuil, Paris 1961, p.104)
