La psychologie comme science humaine complexe – Synthèse générale des données essentielles de cette science humaine à travers son histoire moderne

Tout être humain ne manque de s’interroger : « Qui suis-je ? »

Introduction : Place de la psychologie parmi les sciences

    La psychologie, initialement inventée par la philosophie depuis la Grèce antique, dont les grands penseurs sont Platon et son disciple Aristote, se situe à mi-chemin entre la biologie et la sociologie. Du moins, Auguste Comte classifiait ainsi les Sciences. Et si la psychologie se trouvait au sommet de l’édifice scientifique au XIXe siècle, c’est en raison de la complexité de son objet. Quoi de plus complexe, en effet, que la pensée ? De plus complexe que les états de l’âme humaine ou les comportements de l’être humain ?

   Certes, la psychologie est, en quelque sorte, tributaire de la biologie : l’être humain n’est pas un pur esprit et ses états d’âme (relatif à une humeur, à un sentiment ; notion d’une conscience morale et de culpabilité) sont en relation étroite avec ceux de son corps. C’est pourquoi quand il s’agit de ce dernier, toute explication purement physiologique s’avère insuffisante. Car l’homme est aussi un être social et ses tendances, ses sentiments, ses idées se trouvent profondément modifiés par l’influence de la vie en société. La psychologie est donc aussi tributaire de la sociologie. Se fondant sur ces données, Auguste Comte avait conclu que la psychologie ne jouit d’aucune autonomie propre et que, pour être une science, elle doit se démembrer entre physiologie et sociologie. En effet, tout être humain n’est pas plus un simple reflet de son milieu social que de son organisme. Il est capable de réagir, s’il le veut, de façon personnelle, et c’est pourquoi la psychologie est devenue aujourd’hui une science indépendante, mais suppose toutes les autres.

I- Le moi substance chez Descartes avant la naissance de la psychologie contemporaine – L’identité comme problème essentiel du sujet

   La conscience (Le mot conscience dérive du terme latin cum scientia, ce qui signifie « accompagné de savoir »-tout ce que je fais dans l’instant, j’en suis conscient-) est ici envisagée comme rapport à soi-même. L’enjeu de cette relation consiste à établir une identité, référent du pronom personnel « je ». L’identité se définit comme égalité à soi-même : elle suppose donc l’unité et la permanence. Or l’instabilité et la multiplicité du moi sont les obstacles qui se présentent sur le chemin de l’identité personnelle. C’est ce que la philosophie mderne appelle le tournant cartésien, c’est-à-dire la pensée du moi substantiel.

   D’abord, la conscience et l’identité sont au centre de la philosophie cartésienne, parce qu’elles sont le résultat de sa démarche méthodique : le doute. Lancé dans un examen critique du savoir qu’il a acquis, Descartes a résolu de considérer comme faux tout ce dont il est possible de douter, afin de pouvoir rebâtir dans un fonds qui soit tout à fait sien. Ainsi, Descartes en arrive-t-il à l’idée selon laquelle « toutes les choses qui m’étaient jamais entrées en l’esprit n’étaient non plus vraies que les illusions de mes songes ». Mais, une dernière chose résiste au doute : c’est le moi. En effet je ne puis jamais douter de moi sans en même temps supposer mon existence. Même les fictions méthodologiques du malin génie et du Dieu trompeur (lesquels pourraient me faire croire que je suis alors que je ne suis pas) aboutissent encore à la même conclusion : pour être trompé, il faut bien que je sois.

     L’affirmation du moi a reçu cette expression restée célèbre : «cogito ergo sum» ou « je pense, donc je suis ». C’est la consubstantialité de la pensée et de l’existence : en même temps que je pense que je suis, je suis : cette coïncidence définit la conscience. Arrivé à ce résultat, Descartes en fait le point d’Archimède qu’il recherchait et lui accorde la stabilité dont manquait le monde extérieur révoqué en doute. Il opère alors un saut : de la réalité indubitable de cette chose (le moi), Descartes en affirme la stabilité. C’est ce qu’on appelle le saut substantialiste, qui conduit à affirmer le caractère substantiel de la conscience. Substance signifie réalité permanente : étymologiquement, le terme signifie ce qui reste dessous, c’est-à-dire la base stable que n’altère pas le changement des aspects superficiels.

     Ensuite, Descartes a ainsi abouti à une conscience solitaire, stable et sûre d’elle-même. Sa démarche entière recentre la philosophie sur la notion de sujet, cette conscience de soi séparée des objets et du monde. On appellera donc « philosophie du sujet » ou « pensée objective » la philosophie issue de Descartes, c’est-à-dire issue de ce recentrage de la pensée sur la conscience de soi identitaire, abstraction faite de tout ce qui n’est pas moi (l’autre, le monde…). Cette révolution explique qu’on date traditionnellement de Descartes le virage moderne de la philosophie : l’autonomie du moi érige la subjectivité en principe du sujet moral qui décide librement de ses actes au sujet connaissant qui connaît un monde auquel il reste extérieur.

     Enfin, ce recentrage de la philosophie autour du sujet jette les bases de la psychologie moderne, à partir de l’idée de transparence de la pensée à elle-même : « par le mot de penser, j’entends tout ce qui se fait en nous de telle sorte que nous l’apercevions immédiatement par nous-mêmes ». Ma pensée me serait donc pleinement et continûment accessible. Leibniz fera observer que pourtant certaines perceptions (les « petites perceptions ») échappent à notre conscience : « puisque réveillé de l’étourdissement on s’aperçoit de ses perceptions, il faut bien qu’on en ait eu immédiatement auparavant, quoiqu’on ne s’en soit point aperçu ; car une perception ne saurait venir naturellement que d’une autre perception, comme un mouvement ne peut venir naturellement que d’un mouvement ». Si je me réveille en ayant mal aux dents, la douleur ne commence pas avec ma prise de conscience : j’avais mal aux dents en dormant, au point que c’est peut-être la douleur qui m’a réveillé. La théorie issue de Descartes implique donc que soit relégué hors de la pensée, comme n’en méritant pas le nom, tout ce qui échappe à la conscience.

Où situer, dans la personne humaine, son moi substance ?

II- Le fait psychique : différentes manières de le définir

   Étymologiquement, le mot psychologie signifie : science de l’âme. Mais, ce mot âme implique une notion métaphysique. La science, elle, n’étudie que les phénomènes constatables, des faits psychiques, et c’est là l’objet de la psychologie scientifique, fondée sur l’expérience. Il se pose, dès lors, un problème très important : comment définir le fait psychique ?

A- Le fait psychique

  On l’a défini, pendant longtemps, comme un fait de conscience. Nos états « internes » : sentiments, émotions, désirs, souvenirs etc. nous sont, en effet, donnés dans une intuition qui nous les fait saisir directement en nous et qu’on appelle la conscience psychologique. C’est ce qui explique une conception de la psychologie fondée essentiellement sur l’observation intérieure ou introspection : la psychologie de la conscience. Mais, cette conception s’est heurtée à bien des difficultés (cf. la définition cartésienne de la conscience : la pensée égale l’objet d’une perception directe, d’une intuition immédiate = conscience psychologique).

B- Le fait psychique comme fait de comportement

    C’est, en raison de cette difficulté définitionnelle que certains psychologues modernes (après Descartes) en viennent à concevoir le fait psychique comme un fait de comportement. Et on appelle comportement l’ensemble global des réactions d’un être vivant en présence d’une situation donnée. Il existe, par exemple, un comportement caractéristique, celui de la peur, en présence d’une situation de danger.

   Cette conception de la psychologie de comportement permet des méthodes plus objectives et peut s’étendre à l’étude du psychisme animal. Ainsi, l’école béhavioriste américaine (Watson, 1930) a même proscrit tout recours à l’observation intérieure et toute prise en considération des états de conscience. Mais, en France, Pierre Janet, a interprété de façon beaucoup plus large cette conception et il a édifié sur elle toute une psychologie des conduites ( psychologie clinique) dans laquelle l’intervention de la conscience, loin d’être considérée comme un luxe inutile, caractérise au contraire un niveau élevé de l’action.

III- L’introspection

   Tant que les faits psychiques furent définis uniquement comme de conscience, il n’existait qu’un moyen de les atteindre : c’était l’observation du sujet par lui-même ou introspection (intro, à l’intérieur ; spectare, regarder). En effet, depuis Descartes, on sait que nous ne pénétrons jamais directement dans la conscience des autres : la communication des consciences est toujours très aléatoire. Donc, c’était  en partant de la sienne propre que le psychologue devait s’efforcer de connaître celle des autres hommes. Mais, cette méthode comportait des inconvénients.

A- Insuffisance de l’introspection pour se connaître soi-même

Celle-ci s’explique (par) et se comprend pour les raisons suivantes :

1° Par la conscience dont l’introspection n’est que la forme réfléchie, nous vivons nos états intérieurs plutôt que nous ne les connaissons à proprement parler : éprouver ou même observer en soi un sentiment n’en fait pas connaître les causes ni même le vrai sens.

2° Cette conscience n’est même pas aussi immédiate qu’on le prétend : nous ne prenons conscience de nous-mêmes que dans le rapport avec autrui ; nous nous observons toujours d’ailleurs, à travers certaines idées préconçues et nous nous faisons bien souvent, indépendamment même de tout jugement de valeur, des illusions sur nous-mêmes.

3° Le seul fait de nous observer modifie l’état observé. Car ici, contrairement à ce qui a lieu dans l’observation scientifique, sujet observant et objet observé ne font qu’un.

4° C’est pourquoi on ne peut s’observer de sang-froid dans les états intenses comme l’émotion (la colère, la peur, l’effroi, etc) ou l’attention. Si l’on fait appel, après coup, à la mémoire, celle-ci risque de déformer les faits : c’est une rétrospection, non plus une introspection.

5° Cette rétrospection donne souvent à notre passé un sens qu’il n’avait pas auparavant :  » L’homme assume son passé par un choix nouveau  » affirme J.P. Sartre ; ce qui modifie la physionomie originaire de ce passé recomposé ou repensé.

B- Introspection et connaisance des autres

    Par ailleurs, a-t-on le droit de conclure de la perception de soi-même à la prétendue connaissance des autres ? Car l’introspection n’est pas seulement le moyen ou l’instrument de la connaissance de soi en tant qu’individu : elle prétend être une méthode au service de la psychologie générale. Plusieurs raisons rendent compte de cette difficulté.

1° A parler strictement, l’introspection ne nous ferait tout au plus connaître que notre propre individualité et, avec elle seule, il serait impossible de discerner ce qui est particularité personnelle et ce qui est généralement humain.

2° En outre, chacun de nous est l’être d’une certaine situation, d’un certain âge, d’un certain sexe, d’une certaine civilisation, d’une certaine classe etc. Tout ceci nous trompe dans notre désir de lire en nous-mêmes ce que nous serions authentiquement.

Impossible sur-aperception de soi-même

C- L’introspection est-elle une forme de la connaissace de l’autre ?

    Ces critiques, cependant, ne prouvent pas que l’introspection soit impossible ni inutile, mais seulement qu’elle est insuffisante. On comprend que les philosophes autant que les « moralistes » littéraires (Molière, par exemple) ont eu recours à l’observation d’autrui. Mais, on remarque que cette observation externe relève déjà de la psychologie de comportement. De la conscience d’autrui, nous ne pouvons guère saisir que ses manifestations extérieures : gestes, actes, attitudes, regard, jeux de physionomie, langage etc. En ce sens, écrit Merleau-Ponty :  » l’introspection elle-même est un procédé homogène à l’observation extérieure. Car, ce qu’elle nous donne, dès qu’elle se communique, ce n’est pas l’expérience vécue elle-même, mais un compte-rendu où le langage joue le rôle d’un dressage général, acquis une fois pour toutes, et qui ne diffère pas essentiellement des dressages de circonstance employés par la méthode objective  » (La structure du comportement, P.U.F.).

IV- L’apport des auteurs français à l’émergence de la théorie psychologique

   On l’a vu ci-dessus, c’est René Descartes (XVIIe siècle) qui inaugure la pensée du moi qui va conduire à l’émergence de la psychologie comme science, devenue aujourd’hui autonome, c’est-à-dire une discipline scientifique à part entière. Elle connaîtra une mutation majeure au XIXe siècle par la puissance de la pensée d’un grand nombre d’auteurs dans toute l’Europe. Dès lors, la psychologie française de cette période présente des traits distinctifs. Ainsi, d’après une étude sur l’histoire de la psychologie[1], Henri Wallon développe une psychologie génétique attentive aux stades du développement de l’enfant et à l’importance du milieu social, tandis que Daniel Lagache et Juliette Favez-Boutonier œuvrent au rapprochement entre psychologie clinique et psychanalyse. Henri Piéron, directeur du laboratoire de psychologie physiologique de la Sorbonne, poursuit une tradition expérimentale rigoureuse et fonde en 1928 l’Institut National d’Orientation Professionnelle, illustrant l’essor des applications pratiques de la psychologie.

   C’est, d’ailleurs, l’une des caractéristiques majeures de cette période, soit le développement considérable de la psychologie appliquée. La Première Guerre mondiale a révélé l’utilité potentielle des tests psychologiques pour la sélection des recrues militaires, et cette approche se généralise dans les domaines industriel et éducatif. En France, Édouard Toulouse crée en 1920 le premier service de prophylaxie mentale, tandis qu’Henri Wallon et Georges Heuyer développent la neuropsychiatrie infantile.

    Dans le domaine éducatif, Jean Piaget commence à élaborer sa théorie constructiviste du développement cognitif, initialement influencée par la psychanalyse avant de s’en distancier. Ses premières œuvres majeures, comme « Le langage et la pensée chez l’enfant » (1923) et « La représentation du monde chez l’enfant » (1926), posent les jalons d’une approche épistémologique du développement intellectuel ou cognitif qui connaîtra une influence mondiale.

Dans le domaine institutionnel, la psychologie française connaît une expansion universitaire significative. Daniel Lagache joue un rôle crucial dans ce développement en proposant une synthèse entre psychologie clinique et psychanalyse, tandis que Paul Fraisse poursuit une tradition expérimentale rigoureuse. Le laboratoire de psychologie sociale de la Sorbonne, dirigé par Robert Pagès, développe des recherches originales sur les représentations sociales et la dynamique des groupes.

    Jean Piaget, figure éminente de la psychologie cognitive, s’installe à Genève.  Mais sa pensée exerce une influence considérable en France. Car il poursuit l’élaboration de son épistémologie génétique, publiant des œuvres majeures comme “La psychologie de l’intelligence” (1947) et “La construction du réel chez l’enfant” (1950). Ses travaux sur les stades du développement cognitif influencent profondément la psychologie de l’enfant et les sciences de l’éducation.

Quant à Henri Wallon, dont l’approche matérialiste dialectique du développement psychomoteur et émotionnel constitue une alternative française aux théories piagétiennes, continue d’exercer une influence notable, particulièrement dans le domaine de l’éducation.

   Ainsi, les racines de la psychologie en France remontent à la philosophie, où des penseurs comme René Descartes ont posé les premières bases de l’étude de l’esprit. Influencé par le rationalisme cartésien, le XVIIe siècle a vu naître une réflexion sur la nature de la pensée et de la perception, bien avant l’émergence de la psychologie scientifique moderne. Puis au Au XVIIIe siècle, les Lumières ont stimulé une analyse plus empirique et systématique du comportement humain. Des figures comme Jean-Jacques Rousseau et Denis Diderot ont abordé des concepts de développement personnel,  de liberté et de condition humaine, ouvrant la voie aux études psychologiques. La dynamique de la pensée française dans cette discipline se poursuit de plus belle au XIXe siècle. Celui-ci marque un tournant décisif avec des chercheurs comme Pierre Janet et Théodule Ribot, qui ont commencé à développer des méthodes expérimentales pour étudier les processus mentaux. Ribot, souvent considéré comme le père de la psychologie scientifique en France, a contribué à formaliser la discipline en la détachant de la philosophie pour en faire une science indépendante.

     Ce progrès de la psychologie va conduire progressivement à ce qu’on pourrait appeler la « psychologie incarnée » grâce à la découverte des neurones qui vont donner naissance, de nos jours, à la psychologie dans le champ des neurosciences. Car celle-ci, jusque-là confinée à la description anatomique  des principales structures du système nerveux, la neurologie du XIXe siècle fait d’importants progrès grâce à la mise au point de techniques nouvelles (électricité, microscopie, chimie, etc.) qui permettent d’explorer le système nerveux à l’échelle de l’infiniment petit mais aussi, pour la première fois d’un point de vue fonctionnel, en s’intéressant à ses mécanismes physiologiques. À cette période, avec la découverte des neurones, se met en place progressivement la conception selon laquelle le psychisme repose sur un réseau extrêmement complexe de cellules nerveuses[2].

Aide ou sens initial de la domination chez les enfants ?

V- La psychologie de l’enfant.

    L’observation d’autrui a pris, cependant, dans la psychologie moderne, des formes plus scientifiques que la vague observation de « l’environnement » humain pratiquée depuis longtemps par les philosophes moralistes. Une des plus intéressantes de ces formes est la Psychologie de l’enfant. Pendant longtemps, on s’est imaginé que l’enfant n’était qu’un adulte en miniature (voir Philippe Ariès : L’Enfant sous l’ancien régime ; Seuil). J.J. Rousseau (L’Emile) fut l’un des premiers philosophes à dénoncer l’erreur de cette conception :  » L’enfant, disait-il, a des manières de voir, de penser, de sentir qui lui sont propres ; rien n’est moins sensé que d’y vouloir substituer les nôtres « . C’est cette conception qui a prévalu et qui sert de base aux études actuelles. Déjà, dans son livre sur l’Ame de l’enfant, W. Preyer (XIXe siècle) avait étudié, jour après jour, chez l’enfant des trois premières années, le développement des sens, de la volonté, de l’intelligence et du langage. Vers 1905, A. Binet avait établi la notion des âges mentaux de l’enfant, celui-ci se révélant capable de satisfaire, à un âge donné, à des épreuves qu’il n’aurait pu résoudre un an plus tôt. De nos jours, les contributions les plus importantes ont été apportées, entre autres, par Jean Piaget en Suisse, Henri Wallon en France, Arnold Gessel aux Etats-Unis etc. Jean Piaget, s’appuyant sur de multiples observations faites notamment à l’Institut J.J. Rousseau de Genève, a établi qu’il existe des formes de pensée propres à l’enfant, qui diffèrent en nature et non pas seulement en degré, de celles de l’adulte. (La naissance de l’intelligence chez l’enfant,  Edit. Delachaux).

    Ainsi, selon Piaget, la pensée de l’enfant est d’abord égocentrique, c’est-à-dire centrée sur elle-même et non sur le réel ou sur autrui ; et même jusque vers 3 ans, autistique, enfermée sur elle-même, incommunicable. Ensuite, elle devient syncrétique, globale, procédant par vision d’ensemble. Elle juxtapose mais ne subordonne pas ; elle procède du singulier au singulier (transduction), mais ne sait pas, à proprement parler, ni déduire, ni induire. L’intelligence de l’enfant passe, selon Piaget, par deux périodes successives : 1) l’intelligence sensori-motrice qui ne vise qu’au succès de l’action, non à la connaissance comme telle ; et l’intelligence conceptuelle qui, naissant avec le langage, passe elle-même par plusieurs phases avant de devenir vers 11-12 ans l’intelligence réflexive, la pensée formelle, capable d’expérience logique, soucieuse de cohérence, et non plus simple « expérience mentale ». Le passage d’une phase à l’autre, en particulier du « plan de l’action » au « plan de pensée », nécessite toujours un certain décalage, mais il n’y en a pas moins, selon Piaget, continuité tout au long de cette évolution.

VI- La psychologie pathologique

    Une autre source d’investigation, parmi les plus fécondes, a été la psycho-pathologie, c’est-à-dire l’étude des maladies mentales en vue d’en tirer des conclusions pour la psychologie normale. Claude Bernard avait posé, pour les maladies du corps, le principe que les lois de l’état morbide sont les mêmes que celles de l’état sain et que seules les formes diffèrent. Le même principe, appliqué aux troubles des fonctions mentales (qui sont toujours, disait-on, des troubles en hypo, en hyper ou en para, c’est-à-dire des affaiblissements, des exagérations ou des déviations des fonctions normales) permet de faire servir l’étude de ces troubles à la psychologie générale.

     Dès 1880-1885, le psychologue Th. Ribot écrivit trois petits livres sur les Maladies de la mémoire, de la personnalité, de la volonté, qui établirent le lien entre les travaux, jusqu’alors isolés, des médecins neurologues et psychiatres, et ceux des psychologues, voire des philosophes. Depuis lors, les psychologues Georges Dumas, Pierre Manet, Charles Blondel, ont apporté à la psychologie générale des contributions fort importantes. Ainsi, Dumas, sous la direction duquel a été publié l’important Nouveau traité de Psychologie avec la collaboration de tous les psychologues Français de l’époque (1930), a mis surtout en lumière les corrélatifs organiques des troubles mentaux et des phénomènes affectifs. Charles Blondel a caractérisé la « conscience morbide » comme une conscience désocialisée et mis en lumière le rôle des apports sociaux dans nos facultés normales : volonté, mémoire et même sentiments. Il a d’ailleurs, quelque peu ébranlé ainsi le principe posé par Claude Bernard : la conscience morbide devient, en effet, de ce point de vue,  » une réalité psychologique irréductible à celle dont nous avons l’expérience « . Et l’on rejoint le principe de la pluralité des structures déjà suggéré par la psychologie de l’enfant.

            La méthode pathologique n’en demeure pas moins un précieux instrument de recherche pour la psychologie générale : elle est un instrument d’analyse ; elle dissocie des fonctions qui, à l’état normal, sont unies. Ainsi, la perception normale implique le sentiment quasi immédiat de la réalité de l’objet perçu. Or, chez les schizophrène et les psychasthéniques (troubles mentaux généraux), ce sentiment du réel fait souvent défaut, ce qui montre qu’il résulte d’un état mental difficile. De même, l’état morbide tel qu’il a été interprété par Ch. Blondel, nous permet d’apprécier ce que serait notre vie psychique, dépouillée de tout ce que lui apporte la vie en société. Il nous ferait même, sans doute, toucher le fond de ce qui serait la pensée humaine sans la discipline que lui imposent la vie sociale et aussi la discipline de la raison, de la volonté, de la maîtrise de soi.

VI- La naissance de la psychanalyse avec Sigmund Freud

1-Aspects topiques et fonctionnement économico-dynamique de l’appareil psychique

    Pour définir l’appareil psychique, Freud le présente sous différents aspects.

Tout d’abord sous un aspect topique, qui décrit des « lieux » psychiques différents, contenant les pensées conscientes et inconscientes.

   Puis après avoir dégagé le concept de pulsion, il met en évidence un fonctionnement dynamique et économique du psychisme.

A- Première topique

   Freud distingue donc deux types de pensées dont les contenus conscients et inconscients entrent en conflit. II lui faut désormais comprendre le mécanisme responsable de la mise à l’écart de certaines pensées hors du champ de la conscience. II cherche alors un système de protection qui défend la conscience des souvenirs trop pénibles. Il le place entre les pensées conscientes et inconscientes, et le dénomme préconscient.

   En 1895, dans Les Études sur l’hystérie, Freud définit l’appareil psychique comme constitué de trois parties, les instances, représentées par le conscient, le préconscient et l’inconscient. Celles-ci sont disposées dans un certain ordre, ou une certaine topique, l’inconscient est séparé du conscient par un système de censure: le préconscient.

Cette première description est dénommée première topique.

  L’instance consciente, ou le conscient (Cs), représente la perception consciente que le sujet a de la réalité.

   Elle contient les informations intérieures et extérieures dont le sujet a conscience et sur lesquelles il a une certaine maîtrise, les gérant en fonction de la réalité telle qu’il la perçoit. Le conscient fonctionne selon le principe de réalité, mais n’est pas en mesure d’accéder à l’ensemble des informations acquises, certaines restant inconscientes.

   L’instance préconsciente, ou le préconscient (Pcs), est, comme nous l’avons vu, placée par Freud entre les systèmes conscient et inconscient. Le Pcs défend la conscience contre les pensées (représentations psychiques) désagréables, inacceptables (générant du déplaisir et de l’angoisse). II provoque leur mise à l’écart et les maintient dans l’inconscient.

    Freud propose alors sa théorie de la défense (qu’il appellera par la suite refoulement). La défense représente une force, une censure émise par le Pcs, à l’encontre des éléments indésirables par la conscience. Sa mise en action nécessite une dépense d’énergie psychique. (Cette conception est directement liée à la conception dynamique de l’appareil psychique, représentée par la lutte entre les forces des différentes instances.)

   Le Pcs représente aussi le système qui contient et gère des éléments qui ne sont pas immédiatement présents à la conscience. Ce sont, par exemple, les souvenirs, les automatismes, les connaissances acquises…, tout ce qui est exploitable par la conscience, mais non exploité.

   Concernant ces éléments, il est toutefois possible de lever la censure du préconscient par un effort de mémoire ou de concentration pour leur permettre l’accès à la conscience.

    L’instance inconsciente, ou inconscient (Ics), représente l’espace où le Pcs renvoie (refoule) les éléments psychiques : les souvenirs, les représentations qui ne sont pas tolérés par le conscient. Il contient les éléments ou matériaux psychiques auxquels le sujet n’a pas accès.

Synthèse schématique de la première topique freudienne (1900)

De manière générale, l’on schématise ainsi l’appareil psychique et ses instances :

                I                 II                III                Percp.        Percp S.           Incs.            Précs.            Consc.    x    x – – – – x  x   – – – – – -x x  – – — – – – x  x  – – – – – – x  x       x           x x             x  x                x               x

1- Le système Conscient (ou perceptif), c’est l’élément périphérique de l’appareil psychique : il reçoit toutes les informations extérieures et les envoie dans l’appareil psychique. Il reçoit aussi des informations venant de l’intérieur du psychisme comme des souvenirs. Il est très lié à la seconde instance psychique : le préconscient.

2-Le système Préconscient regroupe tous les éléments qui ne sont pas présents à la conscience de l’individu à un moment précis, mais qui sont accessibles. Il stocke sans émettre de censure, il n’y a donc pas d’altération du contenu. Il permet à notre conscience de se concentrer sur certaines tâches sans être parasité par des éléments indésirables pendant ce temps. Il nous permet de nous adapter à la réalité au monde extérieur, on dit qu’il est régi par le principe de réalité. Il nous permet de supporter l’insatisfaction et de remettre à plus tard des actions ou des désirs.

3 -Le système Inconscient est séparé du reste du psychisme, soit le préconscient et le conscient, par une censure très forte. Il est formé de sentiments, désirs ou actes dont l’accès à la conscience est bloqués ou jugé indésirables. Ces éléments cherchent à revenir à la conscience, mais ils sont refoulés par la censure. Il est souvent le siège de désirs frappés d’interdit.

B- Deuxième topique (1920)

   Cette deuxième façon de représenter le psychisme humain, élaborée elle aussi par Freud , ne remet pas en cause la première mais l’enrichit. Il existerait, dans l’appareil psychique, trois autres instances : Le Ça, le Moi et le Surmoi.

 1- Le Ça est le siège des pulsions et des désirs refoulés. Il a un rôle inconscient et donc involontaire. Car il nous est inconnu. Il apparaît avant l’éducation, par conséquent, certains théoriciens le voient comme le pôle animal de l’être humain. Le Ça n’a pas été théorisé par Freud mais par G. Groddeck qui le définit comme ce qui se passe en nous et qui nous échappe. Il est dominé par le principe de plaisir. Dans le Ça seront refoulés tous les éléments interdits. Il va rentrer en conflit avec le Moi et le Surmoi.

2- Le Surmoi possède un rôle de censeur ou de juge. Il correspond à notre conscience morale, notre autocensure. Cette censure peut être consciente ou inconsciente. Il se forme par l’intériorisation des interdits parentaux, durant l’enfance, comme le complexe d’Œdipe, et des exigences sociales. C’est par lui que s’effectue le refoulement des désirs et pulsions dans l’inconscient. Les exigences du Surmoi peuvent être très grandes, ce qui peut provoquer des conflits avec le Moi et le Ça, et aussi des troubles de personnalité (Névroses).

3- Le Moi est le médiateur entre le Ça, le Surmoi et la réalité. Il se constitue progressivement au contact de la réalité. C’est le Moi qui met en place le raisonnement intellectuel objectif. C’est aussi grâce au Moi que l’on a la perception d’être. Il doit composer avec les exigences des autres instances (Ça et Surmoi) et le monde extérieur. Le Moi est, donc, dominé par le principe de réalité. Le Moi a donc une place fragile au sein de la personnalité. Pour se préserver, il peut utiliser la censure, cette dernière est inconsciente et adaptative. Il met aussi en place ce que l’on nomme des mécanismes de défense pour se préserver du conflit entre les pulsions ou désirs du Ça et les interdits du Surmoi. La cure psychanalytique permet un renforcement du Moi.

Précisons certains concepts fondamentaux de Freud

 a) Le concept de pulsion

Comme il a été montré ci-dessus, le Pcs exerce une force, telle la défense à l’encontre des éléments inconscients. C’est le cas de ces souvenirs inconscients qui émergencent à la conscience lorsque le sujet est sous hypnose. Il s’agit d’une force qui n’a utilité que pour s’opposer à une autre. C’est ce qui a conduit Freud à poser l’hypothèse de l’existence d’une force demeurant dans l’inconscient et allant à l’encontre de celle exercée par la défense. Tel est l’aspect dynamique du fonctionnement psychique qui sera repris postérieurement.)

   Alors que tout sujet peut échapper à certaines excitations venant de l’extérieur par la fuite, par exemple, il en est d’autres face auxquelles le système neuro-musculaire n’est d’aucune aide par rapport à l’organisme. Ce sont des excitations qui provoquent une tension à laquelle le sujet n’est pas en mesure d’échapper. Ainsi, selon Freud, cette tension est générée par la force inconsciente s’exerçant contre la défense du Pcs. L’incapacité du sujet à la fuir en détermine son origine endosomatique.

   Dès lors, en 1905, pour expliquer cette force, cette énergie interne apportant d’une façon constante un afflux d’excitations auquel le sujet ne peut échapper, Freud crée le concept de pulsion.

   La pulsion, qui s’élabore à l’intérieur du corps, a des incidences psychiques. Elle est même décrite comme le ressort de l’appareil psychique.

    Cette poussée, la pulsion, est constituée d’une source venant des excitations stimulant l’organisme de l’intérieur, telles que les excitations corporelles émanant des zones corporelles érogènes en provoquant une tension.

   Celle-ci engendre un déplaisir qui pousse le sujet à accomplir certaines actions censées provoquer une décharge pour accéder à la satisfaction (baisse de tension = plaisir). La pulsion est une force aveugle inconsciente et n’obéit qu’au principe de plaisir, elle ne cherche donc qu’à se satisfaire.

   C’est ainsi que le plaisir obtenu par la décharge des excitations représente le seul but de la pulsion. Pour atteindre le plaisir, la pulsion devra utiliser un moyen que Freud appelle objet. L’objet peut être très changeant (personne, objet matériel, le sujet lui-même…), et varie selon l’histoire du sujet. L’objet visé par la pulsion est celui qui lui permettra d’atteindre son but, soit la satisfaction par décharge de la tension interne.

    C’est dans la description de la sexualité humaine que Freud dégage la notion de pulsion, et qu’il montre comment l’objet est variable et n’est choisi sous sa forme définitive qu’en fonction des vicissitudes de l’histoire du sujet. II montre encore comment les buts sont multiples, parcellaires (pulsions partielles), et dépendants de sources somatiques multiples et variées. Par exemple : la pulsion sexuelle provoque une excitation venant d’une zone érogène du corps (source somatique) ; elle est à l’origine d’une tension. Son but est d’obtenir la satisfaction par décharge de cette tension. Le mode d’obtention du plaisir (satisfaction) se fera par l’objet sexuel qui sera différent selon les sujets.

   Le concept de pulsion conduit à une différenciation d’avec la notion classique d’instinct. L’instinct relève, quant à lui, du comportement animal. Il est héréditaire et caractérise une espèce. Si l’objet de la pulsion, permettant à la satisfaction de se réaliser, est très changeant chez l’homme et dépend de son histoire singulière, chez l’animal, l’objet permettant la réalisation de l’instinct est fixe et propre à chaque espèce.

   La notion de pulsion est d’abord analysée par Freud sous le modèle de la sexualité (la pulsion sexuelle). Elle se voit par la suite enrichie par d’autres pulsions, comme la pulsion du Moi (ou d’autoconservation), correspondant aux besoins indispensables à la conservation de l’individu, comme la faim, par exemple.

Rejet ou attrait de la pulsion ?

b)  Manifestation de la pulsion

   La pulsion ne se repère pas en tant que telle, mais grâce à ses « représentants ». Les représentants de la pulsion sont les formes que prennent dans le psychisme les messages envoyés par le corps : l’affect et la représentation.

   Les représentants de la pulsion forment une sorte de délégation envoyée par le somatique dans le psychisme. C’est l’expression psychique des excitations endosomatiques.

   La représentation désigne ce qui forme le contenu concret d’un acte de pensée, les images mentales conscientes ou inconscientes. Les représentations sont construites par les traces mnésiques laissées par les expériences de satisfaction d’une pulsion. Les représentations sont chargées d’affects. Ce sont : la tonalité émotionnelle, l’état affectif pénible ou agréable, fort ou léger, vague ou qualifié qui ont accompagné les événements vécus antérieurement.

   Si ces deux manifestations se présentent fréquemment liées entre elles (l’évocation d’un repas peut amener la représentation d’un bon plat liée à un affect agréable), leur liaison n’est pas fixe. En effet, si, par exemple, pendant l’enfance d’un sujet, l’activité alimentaire s’est révélée être une suite de mauvaises expériences, elle suscitera des représentations (images mentales) négatives. Ces représentations insupportables à la conscience pourront être refoulées et « oubliées ». Plus tard, chez ce même sujet, l’évocation d’un repas donnera alors lieu à des affects désagréables (dégoût, angoisses…), sans que le sujet en comprenne le sens puisque les représentations n’accèdent plus à sa conscience. Dans ce cas, la satisfaction de la pulsion (pulsion d’autoconservation concernant la faim) pourra être perturbée, et se manifester, par exemple, sous forme d’anorexie ou de boulimie.

   Ainsi, Freud parle de pulsions sexuelles et d’autoconservations. II y ajoutera par la suite les pulsions de vie et les pulsions de mort.

2- Aspect dynamique du fonctionnement psychique

   L’explication du trouble résultant d’une lutte active entre deux niveaux de pensée met en évidence un conflit psychique et, par là même, le caractère dynamique du fonctionnement psychique.

   La pulsion, nous l’avons vu, est une force aveugle qui ne fonctionne que pour le plaisir obtenu par une baisse de la tension. C’est dans ce but que la force, l’énergie qui règnent dans l’inconscient exercent une action permanente sur les éléments indésirables, mis à l’écart dans l’inconscient.

   Freud a toujours insisté sur le caractère « indestructible » de ces contenus inconscients. Non seulement les éléments refoulés dans l’inconscient ne sont pas anéantis, mais soumis à la force obscure de la pulsion (qui n’obéit à aucune autre loi que celle du plaisir), ils tendent sans cesse à réapparaître à la conscience.

   Cette poussée exercée sur les contenus refoulés indésirables nécessite la présence d’une force contraire, qui s’exerce également de façon permanente, pour leur interdire l’accès à la conscience. (Nous reconnaissons ici l’action du préconscient.) L’aspect dynamique est donc représenté par un jeu de forces, une lutte entre les forces des différentes instances. Les contenus refoulés sont donc investis de l’énergie pulsionnelle qui règne dans l’inconscient. Cette énergie est telle que ces contenus ne cesseront d’aller à l’encontre des forces du refoulement pour retourner dans la conscience.

   En effet, le fonctionnement dynamique de l’appareil psychique se repère par les échecs du refoulement. Lorsque les éléments refoulés dans l’inconscient parviennent ainsi à se manifester, ils se repèrent par des comportements involontaires manifestations verbales (lapsus) ou comportementales (actes manqués).

   La situation suivante illustre un exemple de lapsus. Une personne, au cours d’une conversation orageuse qu’elle menait avec une femme célibataire d’une cinquantaine d’années, lui reprocha son comportement qu’elle voulait qualifier de rigide. Quelle ne fut pas sa stupeur lorsqu’elle s’entendit lui déclarer: « … votre comportement quelque peu frigide… ». II est vrai que cette femme lui paraissait froide et peu « désirable ».

    Exemple d’un acte manqué d’une enseignante « débordée » : cette enseignante se trouve dans l’obligation de sacrifier une soirée familiale pour se consacrer à la correction de copies qu’elle n’avait pas eu le temps de terminer le jour même. Elle rentre donc à son domicile avec les copies dans son cartable… qu’elle oublie sur le quai du métro.

   Le rêve ou les symptômes psychopathologiques (les névroses) sont des stratégies qui permettent aux représentations d’émerger en se « travestissant » ; cela leur permet de ne pas être identifiés par la censure, et donc de « passer la frontière en fraude ».

   Les éléments refoulés peuvent donc réapparaître par des voies plus ou moins détournées, par l’intermédiaire de formations dérivées plus ou moins reconnaissables : les rejetons de l’inconscient. L’idée que les symptômes s’expliquent par un retour du refoulé s’affirme dès les premiers textes psychanalytiques de Freud. On y trouve aussi l’idée essentielle que ce retour du refoulé s’opère par le moyen de « formation de compromis ». La rencontre d’une poussée pulsionnelle avec un interdit (empêchant l’accès à la satisfaction), que celui-ci vienne de la réalité psychique (Surmoi), provoque un conflit. Ce conflit sera à l’origine de la mise en route de mécanismes de défense qui aboutiront à la formation de compromis (entre la satisfaction pulsionnelle totale des désirs et la soumission parfaite à la loi)

   Le symptôme est donc une formation de compromis entre le principe de plaisir et le principe de réalité. Freud en déduira l’absence de maîtrise sur l’inconscient qui décide pour nous : « L’inconscient est maître à bord »

Complexité et paradoxe de la personne humaine

3- Aspects économiques du fonctionnement psychique

    Freud propose d’expliquer le fonctionnement mental comme une activité psychique mettant à l’oeuvre des forces ayant pour but d’éviter le déplaisir et de procurer le plaisir. II explique le déplaisir par une augmentation de quantité d’excitations, et le plaisir par leur réduction. L’appareil psychique est donc réglé par l’évitement ou l’évacuation des tensions déplaisantes. C’est là l’aspect économique du fonctionnement psychique, son mécanisme de régulation, tout ce qu’il met en oeuvre pour éviter le déplaisir.

   Du point de vue économique, l’appareil psychique fonctionne donc selon le principe de plaisir. Le plaisir (évitement du déplaisir) consite dans la satisfaction de la pulsion, c’est-à-dire dans la décharge de l’énergie pulsionnelle, ce qui contribue à faire baisser la tension. Ce fonctionnement renvoie aux premiers temps de la vie.

   Chez le tout jeune enfant, les pulsions cherchent d’abord à se satisfaire en se déchargeant par les voies les plus courtes (l’obtention du plaisir dans l’immédiateté: tout, tout de suite). I:extrême vigilance de la mère fera en sorte que ses besoins (par exemple, la faim) seront généralement satisfaits sans délai. Si quelquefois ce n’est pas le cas, l’expression pulsionnelle se fera sous forme de cris et de gesticulations. Dès que le bambin aura quelques dents, il n’hésitera pas à mordre le mollet du petit camarade qui lui aura pris son jouet préféré (pulsion agressive).

    Si, dans un premier temps, le petit d’homme peut effectivement vivre selon ce principe de plaisir, cela ne peut perdurer, et il devra bien vite se confronter à la réalité, à l’expérience du manque et de la frustration. En effet, au cours de son développement et de son évolution, et grâce à l’éducation, le jeune enfant fera progressivement l’apprentissage de la réalité et devra apprendre à maîtriser ses pulsions pour atteindre le plaisir et la satisfaction à travers les détours et les ajournements nécessaires et imposés par la réalité extérieure (principe de réalité).

    Cette épreuve de frustration est capitale pour l’évolution de l’enfant. Elle lui permet de différencier les exigences de son monde intérieur (la satisfaction par l’obtention du plaisir) de celles du monde extérieur (la réalité), pour l’amener vers un fonctionnement qui se fera selon le principe de réalité. Le principe de plaisir et le principe de réalité sont toujours confrontés l’un à l’autre: cette confrontation est la source des conflits psychiques.

4- Retour sur les données fondamentales de la seconde topique

   Précisément, en 1923, l’évolution de ses recherches a conduit Freud à enrichir sa conception de (appareil psychique. Dans Le Moi et le Ça, il écrira : « Nous sommes amenés à reconnaître que l’inconscient ne coïncide pas avec les éléments refoulés. II reste vrai que tout ce qui est refoulé est inconscient, mais il y a des éléments inconscients qui ne sont pas refoulés. »

    Nous avons effectivement compris que Freud parle ici de son concept de pulsion. L’inconscient devient alors une instance aux significations multiples (pulsions + refoulé) que Freud appelle le « Ça ».

    Il distingue deux autres instances dans le psychisme: « le Moi » et le « Surmoi ». Cette nouvelle conception de l’appareil psychique représente la seconde topique. Ce sont en fait les parties prenantes dans le conflit qui sont érigées en instances : le Ça, réservoir pulsionnel ; le Moi, agent des défenses; et le Surmoi, système d’interdits. La dichotomie entre Cs/Pcs/Ics ne devient pas caduque pour autant, mais les fonctions et processus qui étaient auparavant répartis entre différents systèmes viennent se regrouper au niveau du Moi, dans lequel on retrouve une partie consciente, ainsi qu’une partie préconsciente et inconsciente.

    Le Ça, représente le lieu des pulsions et du refoulé. Le Ça est le lieu où ces exigences somatiques trouvent un mode d’expression psychique. « À l’origine tout était Ça. » « Un chaos, un chaudron plein d’excitations en ébullition, plein d’excitations non formulables autrement que par Ça:  » ça ne va pas « ,  » ça parle « ,  » ça me fait mal « ,  » ça coince « ,  » ça m’a pris tout d’un coup… » Tout comme l’ancien Ics, son mode de fonctionnement est archaïque et totalitaire, l’énergie psychique y circule librement, exclusivement régie par le principe de plaisir et la nécessité impérieuse de la satisfaction pulsionnelle. Le Ça ignore tout de la réalité, de la négation, de l’espace et du temps, comme des principes moraux, du bien et du mal. Le Ça est inconnu, c’est une instance inconsciente, mais il n’est pas réduit à l’inconscient de la première topique, celui-ci en devient une et en est une propriété.

Shahnaaz Mason and her daughter Jessy, 4, work together on a craft project at the « Tell Me a Story » event, Sept. 16, at the Aliamanu Military Reservation Community Center.

   Le Moi, à l’origine, se constitue du Ça, puis s’en différencie au contact de la réalité extérieure. II s’élabore ensuite au travers des identifications successives (cf «Narcissisme et identification », p. 30). Le fonctionnement du Moi se caractérise par son système de perception lié au phénomène de la conscience. Il englobe conscient et préconscient, et a une partie inconsciente. Tout en représentant le siège de la conscience, le Moi est donc aussi le lieu des manifestations inconscientes.

    L’être humain est un être social. S’il veut vivre avec ses congénères, il ne peut vivre selon son plaisir et exprimer ses pulsions à l’état pur. Le monde extérieur impose dès l’enfance des interdits qui provoquent le refoulement et la transformation des pulsions pour la recherche d’une satisfaction substitutive acceptable. Le principe de réalité qui régit le Moi relaye le principe de plaisir émanant du Ça. Le Moi tente de satisfaire les exigences issues du Ça en utilisant la pensée, en mettant à profit les expériences tirées des événements passés, prenant en compte la réalité extérieure et les interdits. Le Moi se trouve pris entre les exigences pulsionnelles du ça et les exigences d’interdit du Surmoi. Il doit négocier entre les principes contradictoires de plaisir et de réalité.

   Le Moi se constitue de différentes parties d’une zone consciente. Celle-ci gère les aptitudes intellectuelles, linguistiques et la mémoire du sujet ;

*d’une partie correspondant au préconscient de la première topique;

*d’une partie inconsciente.

   Cette dernière gère les mécanismes de défense, c’est-à-dire que face à la perception d’affects déplaisants (se manifestant par un signal d’angoisse), il décidera sur ordre-du Surmoi de la mise en place de défenses pour se protéger de la souffrance.

   En 1926, Freud reprend le concept de défense : « Je pense maintenant qu’il y a un avantage à reprendre le vieux concept de défense, mais en posant qu’il doit désigner d’une façon générale toutes les techniques dont se sert le Moi dans ses conflits (…), nous garderons le terme de refoulement pour l’une de ses méthodes de défense en particulier, que l’orientation de nos recherches nous a permis dans 1e début de mieux connaître que les autres. » Nous entendrons donc par refoulement tout ce queFreud avait défini comme défense dans ses premières études. Le refoulement est une force (nécessitant une dépense d’énergie psychique) qui défend l’équilibre du psychisme, en maintenant à l’écart du conscient les représentations risquant de provoquer du déplaisir au Moi. Cette mise à l’écart se fait dans l’inconscient.

    Nous comprenons maintenant que c’est le Moi (partiellement inconscient) qui pourra décider du mode de défense qu’il mettra en place. Le Moi est en effet l’instrument et non la cause de la mise en place des défenses.

   Les défenses se manifestent de différentes façons (refoulement, déplacement, déni…) ; ces mécanismes seront étudiés ultérieurement.

   Le moi est aussi le siège de résistances qu’il met en place pour s’opposer à la levée de ses systèmes de défense, c’est ce qui entrave le travail thérapeutique en analyse. Au cours de la cure psychanalytique, la résistance se manifeste par les actions et les paroles de l’analysé qui s’opposent à l’accès de celui-ci à son inconscient. C’est aussi bien entendu ce que Freud cherchait à vaincre par l’hypnose, l’insistance et la persuasion au début de ses recherches, avant d’y reconnaître un moyen d’accès au refoulé et au secret de la névrose.

    Le Surmoi est, quant à lui, la cause du refoulement. II exige, et le Moi exécute. Dérivé du Moi, il se constitue par l’intériorisation des interdictions et exigences parentales et par la résolution du complexe d’OEdipe. Le Surmoi d’un sujet se fabrique à l’image du Surmoi de ses parents, surtout celui du père, tel que l’enfant l’imagine. Lenfant intériorise des interdits à la mesure de ce qu’il croit être lui-même aimé, haï, interdit par le père. Ces intériorisations sont des « imagos », des représentations imaginaires que l’enfant se fait de ses parents «imago paternelle », « imago maternelle », « imago parentale ». L’enfant va donc s’aimer, se condamner, se punir, comme il croit que ses parents l’ont fait. Le Surmoi est en quelque sorte un tribunal que nous avons nous-mêmes constitué. Le « Surmoi-juge » est le censeur à l’égard du Moi, sans négociation possible. Il a stocké et intériorisé tous les interdits de la réalité extérieure, et décide, exige du Moi qu’il se comporte en conséquence. Le Surmoi entre inévitablement en conflit avec le Moi. L’expression directe de ce conflit est la culpabilité et le sentiment d’infériorité, qui « tombent » sur le sujet lorsque son Moi ne se conforme pas aux exigences de son Surmoi.

VII- Les différents types d’explication : atomisme psychologique et psychologie de la forme

    Partant de l’idée qu’il n’est pas de science analyste, on avait cru, d’abord, pouvoir appliquer à la psychologie les modes d’explication usités dans les Sciences de la matière. Remontant à des « éléments » psychiques, tels que les sensations ou les images dont on faisait autant d’ « atomes » psychiques, on prétendait expliquer les faits mentaux par des combinaisons de ces éléments unis selon les lois considérées comme purement mécaniques, de l’association des idées. Ces éléments étaient considérés à la fois comme inertes, statiques et comme nettement isolables les uns des autres.

    C’est, sans doute, le philosophe Anglais David Hume (Traité de la nature humaine) qui a formulé le plus nettement le principe de cet atomisme psychologique lorsqu’il écrivait : « Toute perception peut être considérée comme existant séparément  » et que, par suite « il n’y a pas d’absurdité à séparer d’avec l’esprit une perception particulière quelconque « . D’où les interprétations de Condilhac, considérant la personnalité comme un « assemblage de sensations « .

    Les nouvelles méthodes ont permis de comprendre que la vie psychique doit être conçue à la fois de façon dynamique et en profondeur. De façon dynamique, car nos états d’âme forment un « courant de conscience  » selon William James, essentiellement « mouvant » (Bergson) et sans cesse changeant ; et notre comportement est fait d’actions. En profondeur, car notre vie psychique s’étage à des niveaux fort divers depuis la prise de conscience jusqu’à l’inconscient, et elle est tributaire à la fois du corps, du milieu social et de la réaction propre de notre personnalité consciente.

   Aujourd’hui, la psychologie des ensembles et des structures a succédé à la psychologie des éléments. Selon Daniel Lagache « Tout fait psychologue ne peut être qu’artificiellement isolé de l’ensemble des relations de l’organisme et du milieu ; la personnalité est une totalité manifestant une activité complète qu’il faut étudier pour comprendre la psychologique  » (L’unité de la Psychologie, P.U.F.). Parmi les formes les plus actuelles de cette psychologie des ensembles, on peut retenir la gestalt- psychologie ou psychologie de la forme, créée en 1911 et qui considère les faits psychiques comme des structures, des totalités organisées. Cette théorie s’est montrée utile dans la psychologie de la perception, de l’invention.

Tendresse ou amour ?

    Cependant, cette théorie n’est pas sans critique. En effet, on accuse les psychologues de la forme « de n’avoir apporté qu’un mot qu’ils répètent en toutes circonstances comme un mot magique, comme s’il contenait la solution de tous les énigmes de l’univers « . En outre, cette psychologie présente des dangers d’interprétation : 1° De parler de structure « indécomposable du comportement  » (Merleau-Ponty) : c’est aboutir à un refus d’analyse. 2° De prétendre substituer entièrement le point de vue de la structure au point de vue de la genèse : on accuse cette théorie de méconnaître ce qu’il y a de construit et d’acquis dans nos fonctions supérieures et de « négliger, tant dans le domaine perceptif que dans celui de l’intelligence, la réalité du développement génétique et la construction effective qui la caractérise «  selon Jean Piaget.

   On peut conclure avec Lagache que la psychologie est une et que le point de vue de la « psychologie clinique » qui n’est pas seulement la psychologie pathologique, mais « la science de la conduite » ou du comportement, comme de ses désordres, la conduite étant elle-même considérée comme une totalité, ne doit pas s’opposer à la psychologie expérimentale. Il s’agit de la psychologie des laboratoires, des tests etc. qui est plus analytique. Les deux points de vue se complètent et les deux méthodes « se prêtent un mutuel appui ».

   Toutefois, elles ne mettent pas fin à l’infini développement des formes de psychologies aujourd’hui qui sont autant d’approches du sujet humain. Elles ne sont pas plus vraies les unes que les autres ; elles sont, dans certains cas, plus commodes parmi toutes ces approches de l’Homme. Elles n’en épuisent pas, pour autant, la connaissance de ce dernier, pas plus que la Philosophie avait pensé l’avoir fait. L’homme est une énigme qui interroge toujours toutes les sciences y compris celles de la matière.

S. Freud, père de la psychanalyse ?


[1] https://www.lm-db.fr/blog/articles/histoire-le-la-psychologie-en-france-et-dans-le-monde

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_la_psychologie

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