Court dialogue sur l’Homme et/ou Anthropos quantique

Présentation

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     La science quantique, pour ne pas dire la physique quantique, le quantique étant un concept universel susceptible de recevoir diverses modalités de compréhension, nous enseigne à présent que l’univers lui-même, qui nous a générés, est conscient. Il n’y a rien d’étonnant à une telle conception novatrice puisque nous ne savons pas tout d’emblée, mais par un processus progressif en soi toujours éclairant, à tout le moins, pour les intelligences ouvertes et curieuses. En effet, si nous sommes nous-mêmes des êtres pensants, en tant que produits directs du Cosmos, qu’est-ce qui empêche ce dernier d’être pensant avant nous ? Nous le savons à présent : l’avènement de la physique quantique, depuis le début du XXe siècle, a totalement révolutionné la vision de l’univers visible, voire la conception du Cosmos. Les certitudes de la raison philosophico-scientifique ou ce que nous appelons dans nos recherches la raison aristotélo-cartésienne s’effacent devant une nouvelle conceptualisation des phénomènes dominée par les probabilités mathématiques, la remise en cause des particules solides etc. La science matérialiste, jusqu’ici triomphante, a fait son temps. Désormais, nous savons, par exemple, qu’on ne peut concevoir notre cerveau comme un vulgaire super ordinateur dont il est aisé de faire le tour. Comme le fait observer le Professeur émérite de l’Université de l’Arkansas, Lothar Schäfer, du département de chimie et de biochimie, dans son dernier ouvrage (Le potentiel infini de l’univers quantique, Paris Guy Trédaniel éditeur) : « les concepts quantiques sont difficiles parce que ce qu’ils disent sur le monde n’est pas ce que l’on voit à la surface visible. Ils semblent très ésotériques, car ils se réfèrent à une partie invisible de la réalité qui existe, bien qu’on ne puisse la voir ».

       En fait, la science quantique nous dévoile que la partie la plus importante du monde est, en réalité, invisible. Elle échappe totalement au domaine de nos sens atrophiés en raison de leur incapacité à déceler l’essence intime des choses voilées. Celles-ci transcendent notre expérience vécue. C’est en ce sens que la science quantique, si on consent à ses dévoilements ou révélations, peut ouvrir notre esprit à des possibilités inouïes et insoupçonnées. Tel est le sens de l’effort que nous devrions faire désormais, à savoir la manière d’utiliser notre esprit pour nous accorder avec ce champ cosmique de possibilités qui s’ouvre devant nous désormais. Toute cette nouvelle démarche de notre esprit philosophique et scientifique va bouleverser nécessairement nos conceptions formatées de manière multiséculaire.

        D’après le Professeur Lothar Schäfer, la physique quantique décrit des états de potentialités en termes de formes d’ondes : « Ce formalisme implique que les choses que nous voyons dans le monde ne sont pas faites de particules matérielles ; mais d’ondes – non pas des ondes de matière ou d’énergie, mais des ondes immatérielles et invisibles dans le domaine de potentialité. Il existe des indications selon lesquelles ces ondes sont assemblées comme les ondes de l’eau dans un océan, de sorte que la nature de la potentialité cosmique est celle d’une totalité indivisible – que certains appellent l’Un – au sein duquel toutes choses et tous les êtres sont interconnectés. Les choses que l’on voit dans le monde sont d’une certaine façon des manifestations d’ondes ; ce sont des émanations à partir de l’Un ». En outre, ces ondes ne transportent point de masse, ni d’énergie, mais essentiellement de l’information sur des relations numériques. Les physiciens admettent que le pouvoir de ces ondes semble immense car l’ordre visible de notre monde est déterminé par la façon dont elles interagissent ou interfèrent entre elles. En ce sens, la réalité apparaît comme une potentialité.

     Comme nous le montrons dans certaines pages de notre roman philosophico-scientifique (voir des extraits ci-dessous), au regard des récentes découvertes de la science quantique, il n’est pas étonnant d’affirmer que l’esprit est la source de toute chose ; et qu’il crée tout. En ce sens, même notre conscience ne nous appartient pas, mais à la conscience de l’esprit cosmique. Même si nous sommes attachés de manière atavique à l’idée de notre libre arbitre, il va de soi, par un examen minutieux sur et en nous-mêmes, que nous nous rendons vite à l’évidence qu’il s’agit d’un leurre. C’est l’esprit cosmique qui pense en nous et nous fait agir. Et c’est encore lui qui est l’origine des phénomènes étranges décrits dans ce roman.

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« -Suis-moi ! Tu vivras des phénomènes réels, mais différents de ceux des sens que tu ignorais jusqu’ici. Par exemple, peux-tu expliquer, selon les facultés de tes sens, comment il est possible que tu te tiennes, tel un oiseau, sur une feuille, au sommet de cet arbre, sans sombrer par la pesanteur de ta matière ? Beaucoup d’objets, de formes de « vies » vous échappent sous la dimension de votre infime réalité. Je veux parler des vivants en général. Et vous, vivants pensants, en particulier, vous faites preuve de légèreté ou de naïveté en accordant foi aux seuls êtres révélés par vos sens ; pire, en vous y arrêtant comme si vous aviez découvert la vérité ultime. Suis-moi, tu verras et tu apprendras que le savoir que vous avez en partage est insignifiant, par son caractère fini, par rapport à l’immensité des mondes, des cosmos, des univers, des dimensions de réalité.

   J’écoutais attentivement ses propos qui me révélaient des faits auxquels l’inessentiel de notre existence quotidienne ne dispose guère. Je me hasardai à lui poser une question.

-Pourquoi te tiens-tu toujours à ma gauche ?

-Pour te suggérer, conformément aux croyances des hommes d’où tu es issu, l’identité de mon être. Tu as, sans doute, déjà compris : je suis par rapport à toi qui existes encore pour un certain temps. Mon état diffère du tien. Ceux qui n’existent plus, c’est-à-dire qui sont à l’état d’êtres, sont considérés comme ayant emprunté la voie de gauche, signe du trépas. Je ne suis pas moi-même prisonnier d’une telle croyance. Mais, puisque tu es informé à présent sur la réalité de la dimension que j’occupe, je peux me situer de tous les côtés si je le veux.

         Je me mis à inspecter discrètement cette aura, figure énigmatique, dans tous les sens, sans bien comprendre ce qui m’advenait alors. Je ne comprenais pas non plus le sens de tout ce qu’il me disait. J’avais l’impression d’avoir été emmené, contre mon gré, sur une autre planète, avec des modes de raisonnement singuliers, une vision spécifique du monde qui différait totalement de ce que je connaissais alors. D’ailleurs, l’inconnu parle d’une autre dimension. Je ne saisissais pas la différence entre l’existence que j’avais en partage avec les autres vivants et sa situation personnelle qui est dans la catégorie de l’être. J’ignorais si j’avais affaire à la psyché d’un homme réellement vivant, comme moi, ou s’il s’agissait de l’esprit du fantôme d’un homme mort. Ce qui me faisait pencher en faveur de cette dernière hypothèse tenait à son habillement dont les tissus ne dataient pas de mon époque.

           En même temps, j’étais partagé entre des sentiments contraires : d’un côté, j’avais le secret espoir qu’il fut un vivant, maître des pouvoirs psychiques, comme il en existe beaucoup en Afrique noire, qui serait venu m’initier à l’art d’en user selon mon gré. Mais, d’un autre côté, j’avais peur que ce ne fut point un vivant. L’idée d’être en compagnie d’un fantôme ou d’un revenant ne me rassurait pas du tout.

     Certes, quand j’étais encore enfant, j’étais sujet à des visions de ce genre : j’étais en proie à la manifestation d’amertume et de mécontentement de ceux qui devaient mourir, un mois ou quelques semaines auparavant, comme s’ils regrettaient de devoir quitter la vie. Je percevais assez distinctement leurs lémures. J’en avais peur parce qu’ils me montraient leurs regrets de devoir quitter la vie biologique. Aussi me manifestaient-ils leur mécontentement sous forme de vents violents dans les arbres ou dans les champs de mil pendant la saison de pluie. Je semblais les attirer partout où je pouvais me trouver seul. Pire, ils prenaient quelques vilains plaisir à souiller la nourriture des vivants en y bavant, déféquant, urinant ou en s’y mouchant. Ils agissaient de manière à dégoûter de manger quoi que ce soit. Les adultes, ayant compris l’état de mon psychisme aux prises avec les lémures et les souffrances qu’ils me causaient alors, m’ôtèrent cette faculté au moyen de vertu appropriée de plantes.

       Même devenu aveugle à la manifestation de tels phénomènes et libéré de leurs charmes, j’en gardai de vives représentations dans la mémoire sensible. Et bien que je n’aie jamais été mis au contact de cadavres, l’idée de fantôme m’effrayait toujours. Ce n’était pas le cadavre en lui-même que je craignais, mais ce qu’il avait abrité de son vivant.

       Cependant, dans mon état présent, il semblait que j’étais le jouet de phénomènes qui me dépassaient infiniment et que j’avais à subir, à défaut de composer de bon cœur avec cette forme, comme le souhaitait l’inconnu. Pendant que j’étais ainsi en proie à ces réflexions, l’inconnu qui lisait au fond de ma pensée, qui captait automatiquement les représentations de ma conscience, me dit soudain :

-Quand tu auras trouvé un peu d’assurance ici, sous cette forme non- visible aux sens ordinaires, je ferai volontiers quelques pas vers toi, dans cet univers de réalité différente. Es-tu prêt ? Allons-y.

         En emboîtant les pas de l’inconnu, j’avais l’impression que nous pouvions nous rendre d’un lieu à un autre sans effort, ni véhicule. Quelque chose semblait nous transporter, ce qui était excitant et procurait une sensation de bien-être. Notre lieu de circulation ou de voyage me paraissait être les airs. Mais, je me trompais. Car, au bout d’un moment de vol –Je ne trouvais guère de mots convenables pour qualifier ce type de transport ou de déplacement dans l’espace- je me vis assis dans un lieu inconnu, en face de lui, comme dans une salle à manger. Une grande table nous séparait. Et l’inconnu me dit :

-Sais-tu où nous nous trouvons ?

-Non ! Je n’en ai pas la moindre idée.

-Au cœur d’une banquise.

-Comment cela est-il possible ? Il n’y a pas de banquise en France, à fortiori à Lyon.

-Nous ne sommes plus à Lyon ni en France, mais dans une zone que vous appelez, vous les vivants, le Pôle Sud. L’Australie n’est pas très loin d’ici.

-Inimaginable ! Ce phénomène est-il pensable ?

-Tout est possible sous cette réalité ou dimension. Par exemple, ta psyché a la faculté de subir toutes les métamorphoses possibles en prenant la figure de tous les vivants possibles quand elle se déleste de ton corps. Cela tient au fait que dans les structures élémentaires du vivant, toutes les figures sont apparentées : il n’y a plus de frontières étanches. Tout s’interpénètre et offre à toutes les volitions, par exemple, celle de la psyché, une manière d’asile. Ainsi, ta personne qu’elle représente est susceptible de se transformer en un minéral, en un ver de terre, en un oiseau de toute espèce, en chien, en chat, en fauve même pour agir. Car dans cet asile, toujours provisoire, les intentions de la volition orientent spontanément le comportement de son hôte. Pour te venger de l’affront d’un voisin, tu peux en user pour mettre fin à sa vie. Telles sont les facultés qui élèvent la psyché au-dessus de son corps- hôte, tant que celui-ci vit sous cette dimension présente.

-Est-ce ce qui explique que je n’ai pas froid en ce moment, au coeur de la banquise !

-Oui ! Délesté de tes sens, plus rien ne t’atteint : le chaud comme le froid sont liés, tu le sais bien, à tes sens admoniteurs, assurant ta survie sur terre. Ils n’ont pas d’autres fonctions, hormis naturellement le plaisir qu’ils peuvent te procurer aussi.

-Par moyen avons-nous pu entrer au cœur d’une banquise ? Comment avons-nous pu traverser l’obstacle de la matière ?

-Notre volonté seule peut nous emmener partout où nous le désirons. Sous cette dimension, il n’y a plus d’obstacle de la matière. Tu vois, cette molécule d’eau, dans la glace, je peux y pénétrer. Je peux me faire aussi petit qu’il est possible, par exemple une infime particule pour m’ajuster à ses dimensions. A l’intérieur, elle peut paraître ample tel un océan infini.

         A peine avais-je clignoté des yeux que je vis cet homme si grand se tenir debout au cœur de la molécule d’eau dans la glace. Il était toujours entouré de son aura qui empêchait de distinguer les traits physiques de sa personne, tant ils étaient sans nuances. Je fus impressionné par cette prouesse ; d’autant que je l’entendais parfaitement : sa voix résonnait en se répandant, telles des ondes, jusqu’à mes oreilles.

-Pour le moment, je suis le moteur de ta psyché et de ta volonté. Je joue le rôle de guide jusqu’à ce que tu te révèles à toi-même, c’est-à-dire que tu sois en mesure d’user des facultés semblables aux miennes et qui lui sont inhérentes.

-Est-ce envisageable ?

-Viens, tu verras.

       Alors, j’eus l’impression que je n’avais plus besoin de faire quelque effort moi-même pour me déplacer et je n’avais pas le sentiment d’être mû dans l’espace. J’avais spontanément acquis un égal pouvoir à celui qui nous est donné dans le rêve ou la rêverie. Dans cette dernière, nous pouvons tout faire sans aucune résistance ni difficulté. Ainsi, je peux rêver conquérir toutes les femmes du monde, faire l’amour à une très belle fille que je viens de rencontrer dont la conquête est au-dessus de mes possibilités réelles. En rêve, je parcours tout l’espace et le temps connus grâce aux facultés de notre imagination. Dans notre impuissance effective, quelque souveraineté nous est accordée dans le rêve et la rêverie. Nous y puisons des sources insoupçonnées de pouvoir.

         Il en était de même sous ma dimension ou ma réalité présente. Je parcourais, en effet, les espaces et tous les lieux comme par enchantement. J’avais l’impression qu’il me suffisait de penser à un endroit pour m’y trouver réellement, de désirer quelque chose pour le réaliser effectivement. Mais, j’étais incapable de comprendre la nature de l’opération par laquelle toutes mes volontés étaient accomplies. Je ne savais rien, je me contentais de jouir de ma totale liberté ; ou plutôt de suivre la force impersonnelle qui m’emportait. Car, au bout d’un certain temps, un instant peut-être, je n’avais plus de notion de temps ni de durée.

       L’inconnu, en m’interrogeant, rompit mon état de flottement :

-Sais-tu où nous nous trouvons à présent ?

-Non !

-Au centre de la terre.

-Où ? Au centre de…?

       Malgré tout ce que je venais de vivre avec lui, j’étais encore sujet à un grand étonnement devant les étrangetés de cette réalité sans commune mesure avec toute notre science sur l’univers. Je compris alors qu’une catégorie d’hommes a raison de soutenir l’existence d’univers parallèles. Pendant que je m’interrogeais, l’inconnu arrêta subitement le cours de ma pensée :

-Sur votre planète, vous autres hommes, avez la démesure pour règle, oubliant que vous êtes confinés, en réalité, au cœur de ce grain de poussière qu’est la terre. Bien que vos instruments techniques, malgré leur perfectionnement, ne peuvent vous permettre de ne contempler qu’un coin semblable à une particule des cosmos, vous ne pouvez vous empêcher de jurer par votre science. Pourtant, vous êtes, tant que vous existez, définitivement prisonniers des bornes de vos sens. Ceux-ci vous compriment, selon leur mesure, dans les limites de votre monde tridimensionnel. Ce qui est inconnu vous est proche, même si vous imaginez qu’il appartient à de lointains rivages. Les univers parallèles auxquels tu pensais tout à l’heure sont l’œuvre de votre imagination sensible, et même en un sens, de vos rêveries mathématiques : autres fictions de votre nature, qui vous leurrent à leur manière.

-Comment peuvent-ils être s’ils ne sont pas parallèles ?

-En réalité, rien n’est parallèle. Je ne puis t’expliquer ce que tu ne vois pas tant que nous sommes éloignés l’un de l’autre par la paroi de ta matière, compagne de ta psyché. L’imagination scientifique lèvera le voile sur les structures des cosmos en vous parlant improprement d’univers tangents ; ce que votre ordre d’idées vous permet d’appréhender. Tout ce qui déborde les mondes à trois dimensions – et il y en a d’autres à une infinité de dimensions comme le vôtre- paraît inaccessible à votre intelligence sous la forme de votre réalité présente. Les cosmos sont différents, infiniment différents les uns des autres.

-Est-ce possible ?

-Oui ! Mais cela déborde de beaucoup votre entendement. Tu vois, tu peux concevoir que nous soyons parvenus au centre de la terre en un clignement d’yeux. C’est, bien sûr, une image pour t’indiquer que le temps- durée n’a plus de sens sous cette dimension présente, ni l’espace- contenu. Ce sont vos sens qui vous font percevoir l’espace comme un contenant en forme de cercle. Un jour, peut-être, vous comprendrez que la matière-limite … »

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       « J’avais quelques notions des forces de la psyché dont certains individus, dans les pays africains, sont doués ; et peut-être aussi sur les autres continents. Mais, malgré de longues études sur ces phénomènes paranormaux, beaucoup de faits continuent de m’échapper, comme si j’étais condamné à rester ignorant à leur sujet. Mon hôte s’aperçut de l’errance de ma pensée. Je repris mes esprits pour pouvoir suivre son raisonnement.

-N’oublies pas ceci : vous n’êtes pas tous seuls sur cette planète. Votre forme de vie et la dimension sous laquelle vous fonctionnez sont une figure particulière parmi tant d’autres. La plupart, voire la majeure partie des formes d’êtres, tels que je les vois en ce moment, qui te regardent, qui passent leur chemin, qui vont et viennent, sont invisibles par essence. Beaucoup d’autres, à la manière des éléments de la matière, qui proviennent de l’origine même de l’explosion de votre univers, comme vous le pensez, et que vous appelez nutrinos, vous traversent constamment et tous les jours de part en part ; par nécessité et sans intention de mal ou de bien faire. Ce fait, tu ne peux même pas l’imager, et pourtant 66 milliards de nutrinos émanés du soleil bombardent votre peau à chaque seconde : ni leur charge, ni leur saveur, ni leur forme ne sont perceptibles. Il est vrai que certains êtres, en raison de leur matière incompatible avec la vôtre, peuvent vous blesser en passant à travers votre entité corps- sensation/ psyché. Celle-ci a, au moins, le pouvoir de voir quelques formes de vies invisibles au corps.

   Je n’arrivais pas à le croire, mais je me contentais de le suivre comme un élève docile par rapport à son professeur :

-En réalité, la terre ne se dévoile à vous et ne vous montre des formes de vie parmi tant d’autres qu’imparfaitement, toujours partiellement. Elle garde, par dévers elle, les fonds de la vérité et de la réalité. Autrement, il y a bien longtemps que vous auriez utilisé la connaissance de ces fonds ou de certains de ses secrets redoutables et destructeurs pour vous effacer de sa surface. On le voit : le peu que vous en connaissez et exploitez l’est, sous l’angle, essentiellement dangereux. Elle sait mieux que vous, qui représentez une espèce de vivants parmi d’autres, que la vôtre n’est pas la plus belle- mais seulement belle à sa manière- ni la plus pure de ses créatures. Malheureusement, c’est celle dont la conscience ignorante est habitée par le mal. Il suffit de vous observer vous-mêmes pour garder le silence sur cette évidence.

-Je peux comprendre le sens de ce qui vient d’être dit. Toutefois, dans mon contexte culturel, je me demande pourquoi on m’a toujours refusé l’éveil de ma psyché à ces réalités inapparentes.

-Tu le sais bien. Les mondes, sous leurs dimensions spécifiques, ne sont ni permutables ni interchangeables. A la naissance, tu as été privé des pouvoirs de la psyché et donc tu ne peux effectuer des transgressions d’univers. Ce que ces personnes perçoivent des réalités non sensibles ne sort jamais de leur cercle ou des réalités qui lui sont propres. Elles ont suffisamment de forces pour garder le secret de leur vision entre elles.

     Après quelque moment de silence, l’inconnu reprit :

-Il y a des formes humaines sous la dimension invisible qui sont à l’envers de celles que tu vois. Quelque beauté vous habite sous le jour ; et toutes les figures existantes ou vivantes ne l’ont pas en partage ; ni même celles qui empruntent votre matière vivante pendant un laps de temps ; le temps d’une vie sur terre. As-tu déjà vu un être humain qui use des bras, comme vous le faites des jambes, pour marcher ? En as-tu déjà vu avec des ailes sous les aisselles ? Certaines d’entre ces figures, comme celles qui ont jusqu’à trente paires d’yeux, habitent dans le corps de quelques-uns d’entre les congénères des sorciers.

-Quel étrange monde !

– Cela semble ainsi pour toi qui n’es jamais sorti des bornes des sens ordinaires. Aussi, ce que tu appelles « étrange » est courant sous d’autres formes de vies. Mais les voir, c’est se taire. D’ailleurs, le silence apparaît comme une loi fondamentale de votre modalité de fonctionnement. Tu le sais, à tous les niveaux, les maux se préparent dans le silence : dans les familles, l’apparence qui voile les vérités qu’on se refuse à voir, à sentir, à connaître ou à dire tient lieu d’une soupape de sécurité de chacun de leurs membres ; et il sauvegarde les liens familiaux. Ce que la parole ose dévoiler modifie immédiatement la nature des rapports mutuels de ceux-ci et les blessures indélébiles, qui en résultent, sont cause de perturbations essentielles. Même les diverses formes de délinquance, inhérentes à vos réalités sociales, visent l’efficacité et la réussite par l’usage du secret. Toutes les formes d’espionnage se trament à l’ombre des consciences qui désirent être éclairées sur ces réalités souterraines. Tout compte fait, dans votre monde, la connaissance de la réalité apparaît, à tout moment, comme un éclair lumineux, mais vite dissipé, dans le ciel de votre vie. Et tout le monde vit en assumant inconsciemment cette ignorance essentielle. Le temps est encore loin où viendra la lumière de tous les esprits dans le même temps et sous les mêmes rapports.

   L’inconnu marqua une brève pause avant d’ajouter :

-L’ignorance est propre à votre modalité de vie et de fonctionnement. Et votre désir de connaissance de toutes les formes du vivant sur terre dépasse à peine vote savoir de taxinomie ; à plus forte raison les formes de vies non visibles par vos sens qui participent d’une autre dimension. Avoir le privilège de percevoir les êtres qui peuplent cette dernière contraint les voyants au silence, en raison de leurs figures spécifiques et totalement différentes des vôtres. Es-tu capable de garder de si lourds secrets qui ne doivent point franchir les limites de leur dimension ou de leur réalité propre ? »

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« -Tout ce qui existe dans l’univers est lumineux par son essence propre, me fit remarquer mon compagnon, dont la puissance qui émanait de son être m’emportait malgré moi.

-Contrairement à vos théories physiques, poursuit-il, ce n’est pas forcément la lumière du soleil qui confère aux êtres cette luminosité. Autrement, les particules que vos machines font émerger des profondeurs quasi insondables de la matière seraient invisibles. Pourtant, elles vous apparaissent chargées de lumière. Chercher l’essence de la Lumière elle-même, telle demeurera encore l’ultime objet de vos investigations de demain. Mais, votre monde passera, et vous avec lui, sans aucun espoir d’y parvenir un jour. Car la Lumière est l’Origine de tout. L’éternité gît en son cœur.

-Je comprends alors pourquoi ces êtres aquatiques, qui ne sont ni des poissons ni rien de ce que nous connaissons déjà, soient luminescents.

-Oui ! Tu le constates toi-même : en ces abysses, aucun rayon du soleil ne peut pénétrer. Certains de ces êtres, qui ne sont point des monstres, comme vous l’imaginez d’habitude, et que tu ne peux qualifier correctement faute de vocabulaire adéquat, se nourrissent de la chaleur émergée des entrailles de la terre ; là où nous étions tout à l’heure. Cette faille, que tu vois en train de cracher des volutes de magmas incandescents, ceinture la terre en ce lieu et communique à ces vivants la densité de la chaleur des volcans sous-marins en perpétuelle éruption. Regarde comme des milliards d’habitants pullulent tout le long de son cours. D’autres se passent aisément d’une telle chaleur : leur corps possède en soi-même des laboratoires qui produisent de l’énergie continue pour les maintenir en vie. Peux-tu imaginer de tels êtres à la surface de la terre avec les faibles pouvoirs de tes sens ? »

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 « -Je sais qui est le personnage que tu viens d’apercevoir derrière moi, même si j’ai vécu bien avant lui selon l’ordre de ton temps. Je peux même avoir instantanément le reflet de toute son œuvre, suivant ma volonté, et la comprendre en totalité. En fait, le discours scientifique matérialiste est une forme de raison des choses. Ce n’est pas l’intelligibilité, par excellence, à laquelle vous ne pouvez accéder parce que vous ne pouvez pas sortir des limites infranchissables de votre corps- sensation. C’est une forme de pensée qui est, malheureusement, prisonnière de sa propre méthode, de son propre système de construction des phénomènes. Peut-il faire autrement que de concevoir le monde, votre petit cosmos, ce grain de poussière parmi tant d’autres univers, de façon si étroite ? Et pourtant, les univers sont infinis par leur nombre et par leurs dimensions. Pire, votre intelligence ne réduit-elle pas votre mode de réalité (le monde qui vous constitue et vous comprend en totalité) à un système d’objets reliés par des rapports universels ? Cela signifie-t-il que les choses sont réellement telles que vous les construisez, même si vos instruments de pensée et de pouvoir leur semblent adaptés ?

   J’étais désemparé par un tel mode de questionnement. A vrai dire, nous n’avions pas la même manière de comprendre ni de dire les choses. Aussi, je préférais plutôt l’écouter, le plus souvent, que de rivaliser avec lui sur ce terrain de raisonnement tellement différent de l’intelligence ordinaire qui caractérise notre humanité.

         L’inconnu se tut avant de poursuivre ses observations.

-Le malheur du vivant pensant réside dans ses illusions qui le leurrent. Le corps-sensation le tient bien en son pouvoir ; et de façon absolue.

     Puis, après un bref silence, il remarqua :

-Heureusement, votre science contemporaine revient de ses superbes imaginations du passé ! Elle commence à voir poindre à l’horizon de son futur immédiat les lumières de son ignorance de la nature réelle des phénomènes. Elle se réveille des illusions de son pouvoir et de son savoir supposés. Seuls les ignorants, et ceux qui sont sous l’empire de leurs chimères, croient encore que votre débile raison, fille du corps- sensation, peut avoir accès à tous les secrets des cosmos ; qu’elle peut pénétrer tous les abîmes opaques de votre propre cosmos. La science perd ainsi sa vaine prétention à devenir une sorte de Jupiter, figure d’un dieu quasi omniscient. Elle redevient humaine en retrouvant les limites de l’humilité de son auteur, le vivant- pensant.

       Je faisais des efforts autant que je pouvais pour le suivre dans cet échange.

Mon visiteur marqua de nouveau un bref moment de silence avant de poursuivre.

-En réalité, ce qui est à peu près conforme aux faits, gît en la foi ou en la pensée que tout est possible. Vous pouvez tout penser sans épuiser la complexité des phénomènes. Et ces derniers sont eux-mêmes concevables sous la double structuration suivante : le vrai ou le réel, sachant qu’aucun vrai, aucun réel, qui est une forme de modalité de penser ou d’être, n’épuise pas la vérité ou la réalité.

   Il se tut et me regarda droit dans les yeux, avant de dire à mon intention :

-Demain, je veux dire, dans un avenir prochain, tout sera éclairé par les lumières d’une nouvelle science qui convaincra l’Homme de son impuissance à devenir dieu. Mais, toi, d’ores et déjà, tu peux te libérer des illusions que la pensée matérialiste est la seule forme de pensée qui puisse exister et lever le voile sur la complexité de la nature des choses. Vous vous illusionnez lorsque vous pensez que la science matérialiste, censée voler, depuis sa naissance récente, de découvertes en découvertes, est la Science. Vous pensez qu’en ce sens, il ne saurait y en avoir d’autres.

-C’est un fait que nous ne parvenons plus à penser autrement, si nous voulons être crédibles aux yeux du monde uniformisé par cette modalité de construction des réalités comme tu le dis.

-C’est un fait aussi qu’en vertu de l’empire de cette raison, personne ne se donne plus la peine de penser autrement les phénomènes, de les concevoir et de les construire de manière différente. Vous vous contentez de les imposer à croire comme tels. D’où l’hostilité mutuelle imputable aux illusions.

-Jusqu’ici, nous n’avons pas eu d’autres clefs, comme instruments adéquats de la raison, pour déchiffrer les énigmes.

-Dites plutôt que cette construction rationnelle et matérialiste des phénomènes vous sied bien.

-Certes ! Elle nous rassure et nous rend l’univers intelligent, sans doute, non en lui-même, mais selon nos grilles de pensée.

-En vous tenant à ce seul mode de penser, vous vous fermez à une infinité d’autres manières de lever des voiles sur les énigmes du cosmos ; et même sur des diverses modalités d’être comme toi et moi en ce moment.

-Ce serait une conception difficile à vulgariser.

-Pourquoi ?

-Tu le sais mieux que moi. Tu as essayé de m’en rendre compte tout à l’heure. Ce n’est pas de l’ordre du témoignage des yeux du corps- sensation, comme tu appelles ma nature, mais un univers onirique ».

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 « -Je ne suis pas sûr d’avoir bien suivi ton mode de raisonnement, ni d’avoir compris tout son sens. Finalement, je m’aperçois que les choses ne sont pas aussi simples que la construction des raisonnements voudrait nous les faire croire. Il est beaucoup plus commode pour nous de confiner la complexité des phénomènes perceptibles ou invisibles dans le vaste champ de l’irrationnel, même si on ignore la signification réelle de ce qui est sous ce terme. Notre raison est d’autant plus flamboyante, triomphante et orgueilleuse qu’elle se déploie toujours sur du simple. Elle se contente de ramener l’inconnu au connu pour ne pas perdre pied. En fait, elle agit comme si elle avait peur de l’inconnu absolu.

-Tu commences à comprendre enfin ! C’est fort dommage que je ne puisse, avant le terme de ma mission dans cette rencontre, achever ton initiation à la raison des univers de compréhensions multiples et possibles. Ce que vous appelez explication scientifique consiste surtout à vous contenter de rendre compte de ce qui est. Et celle-ci vous amène à faire preuve d’un orgueil démesuré. Car vous êtes si infatué de votre prétendue supériorité au reste des vivants que vous oubliez l’essentiel : vous vivez seulement pendant un laps de temps, semblable à une fraction de seconde ; et vous êtes confinés dans une minime dimension d’espace, semblable à un grain de poussière, la terre. Quels que soient les domaines d’exploration et d’investigation, les moyens techniques employés à cette fin, tel que l’univers de la matière perceptible et les réalités de votre mode de vie, le procédé est toujours le même : d’abord, poser 1 pour trouver 2, puis 3 etc. Vos modes de fonctionnement habituels ne sont jamais absents de vos explications dites scientifiques. Sur ce point, il n’y a pas d’envol, de séparation radicale par rapport à l’opinion ordinaire. C’est même de l’opinion synthétisée, raffinée, tamisée.

       Je lui prêtais toute mon attention pour tenter de le suivre dans son mode propre de raisonnement.

-Vois-tu, continua-t-il, vous êtes seulement éblouis par ce que votre coin de hublot vous permet de voir d’immense, dans votre lieu si minime de cosmos que vous appelez « Big-Bang ». Or, si vous pouviez accéder à d’autres dimensions plus éloignées des banlieues de votre espace cosmique, vous seriez pris de vertige en découvrant une partie infiniment plus grande qui vous demeure jusqu’alors inconnue, à cause de votre impuissance essentielle. Votre orgueilleuse raison deviendrait muette devant la splendeur des univers incommensurables, tant elle serait incapable de trouver des concepts adéquats pour les décrire ou les expliquer. Heureusement, vous n’y parviendrez jamais en vertu de la cécité de votre raison et de l’orgueil de votre espèce.

-Il me semble que tu fais partie de cette espèce.

-Non ! Du moins, plus sous ce mode d’être. Autrefois, pour parler suivant les termes de la temporalité qui te conditionne, j’en fis partie. C’est pour t’en rendre compte que je suis en face de toi.

-Ce dont tu m’entretiens depuis quelques jours, quelques mois, quelques années peut-être –sous ton mode de communication, la notion de temps s’estompe- est vertigineux. Ce mode de raisonnement, et même ces révélations m’intéressent aussi. J’ai le désir de savoir, d’avoir seul le privilège d’apprendre des choses nouvelles, de découvrir des phénomènes neufs et originaux.

-Si nous voulons faire le tour de la question des réalités possibles, je ne crois pas que la terre puisse contenir suffisamment de places pour entreposer les champs de révélations que chacun d’eux contiendrait. Et il n’est pas sûr, sous ta modalité de vie actuelle, que ta raison sorte indemne des découvertes et des lectures des réalités propres à ces immensités d’univers infinis. Reste donc confiné à ta place : tu y trouves les éléments d’un certain équilibre.

-Il se peut bien que tu aies raison. La preuve en est la suivante : quand tu m’expliques la nature de certains phénomènes, ou que tu me parles des possibles, je ne comprends pas toujours le sens exact de ce que tu veux dire. Je suis donc prêt à t’écouter, si tu veux bien me révéler ton histoire en Allemagne. Je m’engage à ne pas t’interrompre durant tout le récit ».

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….

« -Je te l’ai dit à maintes reprises : quand on accède à la dimension d’être, en devenant pur esprit, comme moi, on pénètre dans l’espace de Science qui dépasse infiniment tous vos savoirs réunis. Tout devient vision panoramique, comme en ce moment : pendant que je suis en train de converser avec toi, dans l’espace de chaque seconde, des millions de vies s’élèvent en même temps du sol pour accéder à la dimension d’êtres. Je les vois et certains nous regardent. Dans le même espace de la seconde, d’autres millions de vies entrent dans la vie, suivant ta dimension, comme si elles entraient dans la mort, telles des étincelles lumineuses, toutes tendues vers leur extinction prochaine. Chacune apparaît ainsi plus fugitive qu’un clin d’œil. Toutefois, tu comprendras mieux le sens de mes propos quand, toi aussi, comme tes contemporains de tous âges, vite et très bientôt, tu accèderas à la dimension d’être.

     J’étais convaincu du sens de sa remarque par la force des choses ; même si, parfois, j’avais tendance à oublier qu’il disposait d’un étrange pouvoir, d’un ascendant sur moi. D’autant plus que, depuis notre rencontre, il a toujours réussi à transpercer les secrets de mon âme. J’étais ainsi distrait par ces pensées quand il m’interrompit…

-N’oublie pas que ta psyché m’est transparente. En effet, à travers ton érudition résultant de tes recherches en vue de l’écriture de ton fameux ouvrage, je participe à ta réalité contemporaine. Ton esprit contient des objets peu ordinaires et les mailles de ta mémoire, c’est-à-dire la structure même de ton cerveau apparaissent comme un miroir où je lis aisément toute l’histoire de l’Humanité : celle de l’antiquité comme celle des temps modernes. En t’observant, je vois bien que tu n’as pas perdu ton temps, comme tu t’en plains quelquefois. Du moins, pour moi, le contenu de ton cerveau est comme une bibliothèque qui me permet de m’instruire des données actuelles de ton monde.

   Je rêvais de disposer d’un tel pouvoir pour faire comme lui. Mais il fit remarquer :

-Tel n’est pas l’essentiel : il faut croire en l’homme. Il est capable, plus que tu ne le penses ou qu’il ne le croit lui-même, de prouesses remarquables. Il faut seulement lui donner une bonne occasion de défendre une cause éminente.

-Cet espoir, je veux bien y croire, ne peut s’accomplir, tu l’as dit toi-même incessamment, que si les citoyens du monde parviennent à se libérer, entre autres, de l’emprise d’Internet, cette fabuleuse toile qui prend les esprits dans son piège, comme des proies qui s’y jettent volontairement dans l’ignorance de la servitude qui les attend. Il me paraît même un moyen de communication retors et, en un certain sens, un facteur de violences.

-Des violences, tu vas en voir aujourd’hui dans ce pays.

-Comment ?

-Regarde !

     Je m’aperçus alors que nous n’étions plus au sommet de l’« Empire State Building », mais dans une maison isolée, en pleine campagne. Un homme, qui venait de tuer sa femme, était en train de violer son cadavre en le sodomisant. Ce corps inerte me paraissait double, comme l’emboîtement des poupées russes. Il avait deux parties, l’une enchâssée dans l’autre. D’emblée, je pensai que j’étais en proie à une hallucination, mais mon « visiteur » me dit :

-Non ! Ce n’est pas une illusion. Tel est, en réalité, l’état de l’homme, quand il quitte ce monde. Sous tes pieds gisent le corps-sensation en transformation et la psyché qui accompagne ce corps et auquel il donnait vie, il y a encore quelque temps auparavant. Jusqu’à la tombe ou à la crémation, ils seront conjoints ; et ils seront ainsi dissouts ensemble. Je t’avais dit que la psyché meurt avec le corps sensation. En voici une preuve.

-Et l’esprit de cette femme ?

-Il est là, à côté de nous, en train de regarder, comme nous, son misérable ex-mari. Mais tu ne peux le voir puisque tu es encore une psyché en vie. L’esprit de cette femme séjournera dans cette maison pendant un certain temps et veillera sur sa matière d’emprunt jusqu’à son enterrement. Pendant ce temps, il tiendra également compagnie à son ex-mari. Partout où cet homme se rendra, l’esprit de son ex-épouse le suivra.

-Elle pourrait bien se venger de lui !

-Un esprit ne peut se venger. C’est la matière qui incline aux diverses sortes de manifestations des sentiments. Car l’esprit n’a aucun pouvoir sur cette dernière.

-Les peuples africains croient pourtant, du moins dans leur majeure partie, que l’esprit du mort est capable de se venger ; et même de se manifester sous diverses figures ».

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……

 « -Ceci est réel en un sens. Mais, ce n’est pas l’esprit qui agit de la sorte. Car, réduit à la dimension d’être, comme moi, il n’a plus la faculté d’agir dans votre monde sans l’emprunt d’un hôte. L’esprit est pure quintessence auto- dynamique. C’est surtout la psyché qui sait, bien longtemps avant le corps sensation, que la mort frapperait bientôt cette paire dissociable, quand elle est encore en vie. Pour chacun de vous, la psyché vous informe, par des signes quelconques, mais précis, de l’éventualité d’une grave maladie qui couve en vous, voire de l’imminence de la mort. Cependant, vous êtes si divertis par tant de phénomènes, parasites au quotidien-en soi si inessentiels au bien-être de votre vie- que vous ne percevez jamais ces signes admonesteurs. C’est lui que les bi-visionnaires de ton continent d’origine perçoivent nettement. La psyché, encore plongée dans la densité de la matière, est capable de pires actes, comme tu le voyais quand tu étais enfant. On t’a libéré de la vue de ce monde infra-sensible pour rendre ton bonheur possible. Les signes de vengeance de la psyché sur les vivants, avec lesquels elle est en conflit, se font à l’insu du corps-sensation, qui continue de fonctionner comme s’il ne devait jamais quitter la vie ; à l’image du mode d’être de la conscience de chacun de vous.

-Dans mon état, suis-je en mesure d’agir physiquement sur quelqu’un ?

-Oui ! Si tu le veux.

     Alors, nous entrâmes dans un bureau où sévissait un méchant directeur d’une affaire prospère d’informatique. Il s’acharnait à humilier sa secrétaire qu’il détestait visiblement. Ce patron était noir et sa secrétaire blanche. Comme sous mon état présent, je pouvais entrer en possession de l’intelligence de toutes les langues humaines, moi qui, d’ordinaire, comprenais difficilement l’anglais, j’entendais parfaitement le sens de la dispute à laquelle j’assistais de façon invisible. J’attendis que la secrétaire se retirât et que le patron demeurât seul. Je me mis alors à le divertir dans tous les sens : je changeai son stylo de place, ce qui le contraignit à le rechercher sans cesse. Je produisis dans son corps une sensation de chaleur étouffante, malgré la climatisation ; ce qui l’obligea à ôter sa cravate. Je soufflai sur son corps pour lui provoquer l’impression d’un fourmillement intense. Quand je localisais cette sensation quelque part sur sa peau, croyant avoir affaire à une bête minuscule, il essayait de donner des coups pour s’en débarrasser. J’humidifiais ses lunettes, qu’il essuyait constamment. Je faisais du bruit sur des meubles de son bureau dans toutes les directions, ce qui l’obligeait à regarder chaque fois. Au bout d’un moment, il commença à avoir peur.

-Redresseur de torts ! Tu vois, il est inconvenant que les zones de réalités diverses soient franchies. Il y a même un sérieux péril : la position d’auto-puissance de soi pourrait incliner à causer des abus innombrables et de façon impunie. Tu as donné la preuve tout à l’heure que si tu pouvais alors avoir le privilège de garder, selon ton gré et ton état actuel, tu agirais mal de quelque façon, malgré ton désir de justice. Je répète, cet homme n’a pas fait de mal.

-Il se masturbe en regardant la photo d’une très belle fille pendant que sa femme, désireuse, l’attend et en pâtit.

-Hormis les charmes de l’autre, l’agrément de l’attrait et de la chaleur des corps-sensation, cet homme a compris que la source de votre orgasme réside en votre individualité même. Quelle que soit son intensité, ce n’est pas le frottement des deux organes qui le produit, mais bien le laboratoire biochimique de votre cerveau.

   J’étais quelque peu surpris par cette observation. Celle-ci me semblait contredire son amour-passion pour Hannah Von Bülow ; ce qui a, d’ailleurs, conduit à la ruine de sa carrière philosophique en Allemagne. Mais il transperça le fond de mon âme, puisqu’il rétorqua aussitôt :

-Dans l’expérience de l’amour, la nature sublime l’égoïsme. Elle transforme les deux partenaires en une singulière unité. La beauté, qui y gît, est comme le soleil qui rend visibles les harmonies contrastées. En réalité, ce sentiment crée en eux une symphonie des couleurs dont le corps-sensation est constitué.

-Donc, la masturbation à laquelle cet homme se livrait paraît frustrante pour sa femme. S’il avait été seul ou s’il était célibataire, par exemple, je peux le concevoir. Mais à deux, pris dans et par le même désir, cela me paraît une bien étrange façon d’assouvir son besoin.

-Certes ! Mais il ne fait qu’obéir aux ordres de l’activité des laboratoires de son corps-sensation. Ce sont eux qui ont dû incliner son désir à se satisfaire de la sorte ; qu’importe la manière, l’objet, la forme qui conduirait au plaisir. Dans l’intensité de ce type de besoin physiologique, c’est moins le choix d’un ou d’une partenaire, d’une figure quelconque qui compte que l’accomplissement même de ce besoin, un élan vers le seul plaisir…

     Puis, brusquement, je pris conscience qu’on marchait au milieu d’une foule compacte de gens qui donnait le vertige tant, dans cet ensemble, les individus étaient serrés les uns contre les autres. En même temps, quand je levais les yeux au ciel, l’impressionnante hauteur des gratte- ciels au sommet desquels nous étions tout à l’heure, réduisait la dimension des êtres humains, que nous croisions, à la taille de fourmis. Mon « visiteur », qui se tenait à ma droite, rompit le silence pour commencer une longue remarque sur la vie des hommes.

-Tu es impressionné par cette foule n’est-ce pas ? Tu n’en avais jamais vu autant auparavant. Tu penses que tout ce monde est vain parce que condamné à mort. Oui ! C’est même une joyeuse fête pour la terre. Quel que soit le temps ou le moment de la mort, un ovule qui vient d’être fécondé, une fausse couche, un enfant, un adolescent, un jeune sujet en plein amour de la vie, un adulte ou un vieillard cacochyme, la terre est toujours l’alpha et l’oméga d’une existence. Entrer dans la vie, c’est comme entrer dans la mort, et votre existence passe si vite que cette dernière n’a pas le temps de prendre conscience d’elle-même. Au moment où une conscience voudrait penser à cette éventualité, elle est déjà emportée. Pense à un stade où se déroule un sport estimé par le peuple dans une grande ville. Tu imagines le nombre de spectateurs, quarante, quatre-vingts, voire plus de cent mille ; tous condamnés à nourrir les entrailles de la terre, où se déploient des formes de vies incommensurables. Même tous ceux qui font brûler leur cadavre n’échappent guère à cet enclos. Car les cendres, elles aussi, servent à cette génération de la vie. Mais, les foules ainsi assemblées n’en sont point conscientes ».

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       « Pendant que je cherchais désespérément le sommeil dans mon lit, je pris un livre ardu de philosophie pour lire et occuper mon temps. Mais, je ne tardai pas à sombrer dans un état semi-comateux, effet d’un somnifère que je dus prendre tard dans la nuit. J’étais tout entier envahi par des rêves cauchemardesques au cours desquels j’aperçus Antoine-Guillaume Amo, qui me faisait signe de le rejoindre au loin. Je ne sus comment j’ai pu m’extraire aussi rapidement de mon corps-sensation comme il l’appelle. Quand je pus le rejoindre, il reprit immédiatement la suite des propos que nous échangions sur les foules humaines dans les villes contemporaines.

     En l’écoutant parler, j’essayais d’imaginer la foule compacte dans un stade de foot-balle, moi qui n’ai jamais eu l’occasion de mettre les pieds dans de tels lieux. Mais, je me hâtai de revenir dans son discours. Nous étions toujours au milieu de la foule traversée par deux courants de marée humaine en sens inverse. Aussi, mes yeux ne pouvaient voir que des individus, tant cette masse de gens était compacte. J’étais impressionné et je demeurais songeur jusqu’à ce qu’une remarque de mon visiteur me ramenât à moi-même.

-Comme je te le disais auparavant, la vie procède, à tous les niveaux, à une élimination formidable. Regarde : l’homme dont tu viens d’interrompre le plaisir masturbatoire : s’il avait éjaculé, il aurait projeté en direction de la vie, entre cinq et cent millions de spermatozoïdes. Tous ces germes seraient alors lancés à la fois à la conquête d’une cellule femelle, comme si tout vivant, bien constitué, n’était rien d’autre qu’une superbe machine reproductrice. La Nature est toujours généreuse, source inouïe de prodigalité quand elle donne, mais vorace dans son insatiable désir de captation de vies. La volupté du corps-sensation, qui se livre en aveugle à son désir de plaisir inassouvi, chaque instant, chaque jour ou chaque nuit, chaque année, toute une vie, ne fait qu’obéir à cette insatiable envie de vies de la Nature.

     C’est pourquoi, parmi tous les laboratoires-usines qui vous font fonctionner, les plus voraces et les plus insatiables, ce sont ceux qui produisent vos désirs sexuels. Ils vous tiennent esclaves de leur superbe machinerie jusqu’au terme de votre vie présente. C’est même ce qui constitue votre première préoccupation sous cette forme de vie, et fait de votre planète un vaste champ de copulations continues. Quoique vous fassiez, vous ne pouvez guère échapper à leur vigilance, à leurs ressorts en permanence actifs. Vous pouvez même, avec quelque sagesse, vous libérer de beaucoup de désirs, mais jamais de ceux-ci, qui vous rendent égaux sur cette terre et semblables les uns aux autres. Sur ce plan, au moins, quels que soient les espaces de vos réalités (Sciences, Art, Philosophie, Politique, Religion), il n’y a point d’hommes exceptionnels qui pourraient échapper à leur empire, à leur suprématie sur votre raison, et à leur domination sur vous. Car ils vous constituent vous-mêmes.

-Dans ce cas, personne n’est libre par rapport à ses gloutons intérieurs alors !

-Aucune conscience n’est libre par rapport à cet empire qui la dépasse infiniment et la contient ainsi. Chaque individu est condamné à donner forme à son espèce et, par conséquent, ne peut être libre en vertu de cet impératif absolu. Tout est soumis à des ordres : l’ordre de cet infinitésimal laboratoire, l’ordre de votre genre de vivants, l’ordre de la lignée à reproduire du semblable ou du différent dans le semblable ; l’ordre de l’organe qui se différencie, de façon extraordinaire, pour donner naissance à d’autres organes comme le cerveau, le cœur, le foie, l’estomac, les poumons, le pénis ou le vagin. Ces sont les objets de vos mille tourments tout au long d’une vie. Dès que la nature s’avise, par erreur ou par fantaisie, d’inverser la mise en ordre de cette construction rigide, réglée dès l’origine, dans la structure d’un particulier, alors rien ne va plus. Celui-ci portera toute la misère de sa singularité, peu supportée par les hommes, sur ses épaules pendant toute sa vie. Un estomac qui se terminerait du côté de la poitrine, du cou, ou du dos apparaît comme une étrange anomalie que vos chirurgiens, vite, s’emploieraient à vouloir réparer, suivant les codes de vos normes. Pourtant, parmi les êtres que vous ne pouvez voir, du fait des bornes de vos sens, il en existe qui ont des formes semblables à celles que je viens de décrire. Leur vue vous paraîtrait insoutenable, parce que vous les jugeriez d’une étrangeté inouïe. Pour t’en convaincre, il suffit de penser aux diverses sortes de stratégies de copulation et de reproduction des vivants sur votre planète, telles qu’elles ont été inventées par la Nature. Elles vous seraient impossibles à imiter, voire à imaginer, tant leurs formes sont infiniment variées et singulières.

-Nous sommes donc des emboîtements de structures très complexes.

-Oui ! La cellule elle-même est un merveilleux laboratoire, semblable à des millions d’usines et fonctionnant à la manière des centrales chimiques, électriques et atomiques. Chacune de ces millions, voire ces milliards d’usines suit adéquatement l’ordre prescrit par la Nature, avec une perfection qui confine au merveilleux et qu’aucune industrie humaine ne peut imiter. Cette beauté laborieuse ou industrieuse est, elle-même, dénuée de conscience, comme si elle était sous les ordres d’un gouvernement des anges, c’est-à-dire aussi parfait que possible. Votre conscience, je veux dire, celle de l’homme, prend place dans cette complexité, tel un passager ou un conducteur incompétent qui s’emploierait à apprendre son métier pendant toute sa vie.

-Ma conscience ; tu veux dire ma psyché ?

-Ta psyché se sert de ta conscience pour coordonner le tout de ta vie. Ce conducteur incompétent ne peut savoir exactement quelle est l’utilité de chaque laboratoire-usine, ni comment il fonctionne dans ses moindres détails. La conscience s’en fait seulement une idée à peu près. Mieux, chacun est précisément à la place qu’il doit occuper pour conférer à chaque vivant sa forme singulière et son mode spécifique de fonctionnement. Ainsi, l’estomac ne peut être à la place du cœur ni à celle des fesses, de la main ; la tête à celle des pieds, les yeux à celle des organes de reproduction, par exemple. La conscience humaine est même impuissante à diriger, à intervenir dans cet ensemble harmonieux, somme toute. Si elle intervient, elle pourrait risquer de perturber l’ordre, elle qui est née d’une étincelle de vie.

     Puis, pointant l’index de sa main gauche vers la foule compacte de gens qui vont et viennent dans tous les sens, sans raison apparente, il me dit :

-Tu vois tous ces hommes, qui courent dans toutes les directions, prisonniers de leurs nécessités factices, ils croient tous agir librement, consciemment. En réalité, ils agissent suivant les ordres venus des profondeurs de ces milliards de laboratoires-usines. Aussi, ils ne peuvent avoir une existence individuelle autonome. Ils ne savent pas exactement ce qu’ils font, pas plus qu’ils ne connaissent les soubassements de leur être, qui sont cause de leur personne et de leur conduite. Car l’impulsion des besoins les font chercher frénétiquement des sources de satisfaction. Regarde ceux qui sont en train de manger ou de boire : ils ne sont pas libres de s’abstenir de manger ou de boire. Quand on dit, par exemple : « j’ai faim ou j’ai soif », cela sous-entend la conscience de ces besoins. Il vaut mieux dire : « les milliards de machineries qui me constituent me déterminent à rechercher les aliments dont elles ont besoin pour continuer à fonctionner ». La recherche frénétique de partenaire sexuel, qui est cause de misère absolue et de tourments éternels de chaque vivant, s’inscrit dans cette détermination. Vous n’êtes pas libres de ne pas satisfaire ce besoin, à moins de détraquer les machineries dans le cerveau qui en sont les moteurs. Tel est le sens des guerres, des meurtres, des crimes, des agressions, des viols de toutes sortes, des divers visages de la violence, en somme, qui déterminent les hommes et les autres espèces vivantes et expliquent leurs actes.

     Je me contentais de suivre mon « visiteur », tant dans l’espace géographique américain que nous parcourions sans visas, les frontières n’existant plus pour nous, que dans son entretien. J’ignorais pourquoi il me tenait tous ces propos, ni où il voulait en venir. Je ne saisissais pas tout le sens de ce qu’il me disait. Mais, sans raison apparente, je m’étais résolu à l’écouter en m’abstenant de le questionner. D’ailleurs, il ne me laissait pas beaucoup de temps pour me livrer, à loisir, à mon dialogue intérieur, puisqu’il continua sans me prêter attention.

-Beaucoup de peuples sur terre ou des individus, parmi tant d’autres, ont compris qu’une telle complexité des phénomènes frappe d’impuissance leur intelligence. Celle-ci est incapable de tout comprendre. Ils se résolvent alors à donner la priorité à la plénitude de la vie et à minorer toute cette apparence théâtrale que l’homme se donne vainement sur la scène de son existence, tels tous ces hommes et ces femmes que tu vois devant nous. Rester à sa place ? Comme toi, beaucoup d’individus ne voudraient pas s’y résoudre.

     Puisqu’il marqua une pause dans ce qui me semblait être des révélations au regard de mon ignorance, je me mis à penser au cerveau qui permet à l’espèce humaine de comprendre beaucoup de choses. Mais il me paraissait quelque peu impuissant : enfermé dans la boîte crânienne, il était comme prisonnier de soi-même.

-Tu as raison, me fit remarquer mon compagnon. Comment ta cervelle, composée de milliards et de milliards de laboratoires-usines, dont chacun est infiniment plus complexe que tous les océans de la terre réunis, pourrait-elle comprendre réellement ces phénomènes si immenses, si profonds ? En eux-mêmes, ces laboratoires sont des galaxies. Le particulier est encore un assemblage d’océans, sans parler des milliards et des milliards de formes de vies sur terre, dans les océans et ailleurs, dans les étoiles, les galaxies. Même ce cosmos si admirable, si immense aux dimensions quasi incommensurables, n’atteint pas, pourtant, la taille d’un grain de sable, si on regarde les totalités du cosmos, voire d’autres univers. Tout cela peut paraître absurde par rapport aux capacités de ta cervelle.

-Ce n’est pas tant de comprendre tout cela qui m’obsède ou m’importune, mais de donner sens à ce que je puis en comprendre.

-Y a-t-il sens à tout ceci ? Tout esprit que je suis, je ne comprends et ne connais que les hommes en vie. Je saisis, comme dans un même instant tous les évènements de la vie de chacun de vous. Mais ce n’est pas dans leurs moindres détails au quotidien que j’appréhende tout d’un individu ; sauf quand je me trouve en face de quelqu’un, comme toi, agissant dans le moment présent. Dans ce cas, tout se déploie devant moi comme un film. Autrement, je ne conçois et ne comprends que les phénomènes qui sont dans le champ de ma dimension. Toutes les autres dimensions, qui sont des milliards et des milliards, c’est-à-dire innombrables, je ne puis les connaître ni clairement, ni totalement. Je sais, en revanche, qu’elles existent au même titre que la mienne. Je ne puis y accéder en raison des bornes de mes facultés. Même dans ma propre dimension, il y a encore des formes de réalités et de modalités d’être si indénombrables et indéchiffrables auxquelles je ne puis accéder ni saisir réellement. Aussi, je me contente d’être à ma place dans ma propre dimension.

-Quels liens y a-t-il entre tous ces mondes ?

-Il n’y a pas de sauts entre les dimensions. Les êtres, qu’on y trouve, sont éternels comme ces dernières elles-mêmes. Mais nous savons cela et nous en avons des perceptions. Il n’y a pas de frontières, à proprement parler, entre les dimensions. Cependant, vouloir en pénétrer d’autres, c’est entreprendre une course au-delà de la vitesse de la lumière, sans assurance d’arriver un jour, pour parler comme vous. Il n’y a pas de temps dans l’être. On ne peut sortir de sa dimension. C’est cette étendue illimitée de nos espaces de dimension qui constitue, en quelque sorte, la borne suprême : elle semble, pour ainsi dire, fixer éternellement chacun de ceux qui accèdent à l’être, comme moi, dans sa zone de dimension. Nous avons seulement, si nous le désirons, la puissance de réintégrer la vie du corps-sensation.

-Si j’ai bien suivi tout ce qui vient d’être dit, la vie sur la terre n’a pas de sens en soi-même.

-Il n’y a pas que celle-ci dans cette totalité d’univers.

-La vie sur terre paraît, dans l’absolu, absurde !

-On ne peut dire les choses ainsi. L’explication que proposent vos scientifiques semble amusante. En fait, la vie est un grand livre ordonné dans un certain sens. C’est le désordre introduit dans ce champ auto-conservateur qui signifie mort ou fin de l’ordre. L’entropie est une métaphore pour qualifier ce désordre mortifère. On découvrirait, non pas l’origine de la vie, mais ce qu’est la vie, si l’on découvrait le sens de ce livre. Aujourd’hui, l’ensemble de vos sciences de la matière s’emploie à chercher les composants biochimiques de ce livre. Cependant, personne ne s’interroge suffisamment sur la matière dont ce livre est composé ; ce qui lèverait le voile sur le secret de votre vie.

     Comme on se trouvait en face d’un brouillard épais, qui couvrait une très grande ville dans les rues de laquelle on marchait, Amo me fit remarquer :

-Le voile de la vie est épais, mais non impénétrable, à la longue, pour votre intelligence, comme cette brume qui coiffe cette ville. Toutefois, vos moyens d’investigation sont fort limités, comme il en est de votre malheureuse raison, qui fonctionne et qui est accoutumée à s’activer d’une certaine façon. Ce voile peut être dissipé ; ce qui livrerait à l’homme l’objet de son interrogation éternelle : l’immortalité. L’ordre du livre contient donc le secret de votre vie.

   Mon visage se mit à rayonner en pensant que s’il pouvait me livrer le secret de la vie, je me hâterais de le dévoiler à mes contemporains pour notre plus grand bonheur de devenir tous immortels. Néanmoins, mon enthousiasme fut de courte durée quand Amo dit :

-Mais, le jour où vous entrerez dans le temple du secret de la vie, ce serait, pour l’espèce humaine, la fin dernière.

-Pourquoi ?

-Alfomeg lui-même y gît.

     Je n’avais jamais entendu ce nom nulle part. Cependant, je n’eus pas le temps de poursuivre outre mesure mes interrogations, car mon compagnon m’interrompit pour faire remarquer :

-Tel est le sens de l’interdit biblique ou d‘autres grandes sagesses du passé : connaître la vie qui vous permettrait de devenir semblables à vos dieux en partageant leur immortalité. Mais, la difficulté, pour vous, tient au fait que le livre n’est pas horizontal, tel un chemin qui aurait un sens, un début et une fin ; et qu’il suffirait de parcourir pour atteindre un but. Ce n’est pas non plus vertical, ni une pyramide sacrée. Pour filer la métaphore, c’est comme une tour de Babel de forme colloïdale ; ce qui enfermerait, comme dans le ventre d’une pyramide égyptienne, tous les méandres du livre, ses labyrinthes : une enceinte semblable à une galaxie, en somme. Encore qu’une galaxie n’est complexe qu’au regard de l’étroitesse de votre raison et de l’infirmité de vos moyens de recherche et d’observation…

   Il se tut, leva les yeux au ciel et me dit :

-Comme je te l’ai toujours dit, depuis notre rencontre : tu mesureras l’amplitude de ce qui est incommensurable à tes yeux, quand tu accéderas au rang d’être comme moi, c’est-à-dire quand ta vie présente ne bornera plus, de toutes parts, ta vision des choses.

     Il se pencha au sol pour prendre, dans sa paume, une motte de terre qu’il se mit à malaxer pendant un certain temps. Je me contentais de l’observer sans rien dire. Puis, se tournant vers moi, il remarqua :

-Si tu pouvais imaginer, même un instant, le flux déployant des myriades de chiffres ou de lettres qui se mettraient à danser sur l’écran de ton champ visuel, agrandi aux proportions de la voûte céleste, telle que tu l’aperçois depuis ce lieu, alors tu comprendrais ce que pourrait être le livre de la vie, telles les myriades de vies et de formes d’énergie que cette motte de terre contient.

-Il nous serait donc impossible de comprendre ce qu’est la vie

-Certes ! D’autant plus que l’autre mystère de la vie est le suivant : imagines tout l’univers en explosion comme un volcan en éruption : chaque particule est, pourtant, tous les jours en flamme. Le feu, dit-on, crée le désordre, comme l’invasion des eaux dans un espace humain. Cependant, chaque lettre, chaque chiffre qui compose le puzzle de ce livre est toujours en fusion, tel le soleil lui-même qui se plaît, par gratuité, à brûler son énergie, sans nécessité, depuis son émergence. La vie a la ruse de se servir de ces chaudrons internes, qui sont comme des forces de désordre, pour construire et maintenir l’ordre du tout en soi-même, pendant la durée d’une vie, telle que celle que tu as en partage ici et maintenant.

   Puis, revenant à la motte de terre qu’il tenait toujours dans sa paume, il la tendit vers moi et dit :

-Regarde cette matière, elle contient de la vie. Chaque particule en fusion est, elle-même, composée de méon-vies et celles-ci comprennent elles-mêmes également d’autres structures élémentaires de vies et ainsi de suite à l’infini. Cette chaîne de vies, qui s’emboîtent les unes dans les autres, toutes en fusion, participe des lettres et des chiffres de ce livre de la vie dont je te parle. Et la connaissance de son secret vous permettrait d’accéder à celle de vos dieux, ou à quelque chose qui serait de l’ordre de leur essence et qui serait, si ce n’est l’éternité, du moins, l’immortalité pour chacune des formes de votre vie.

-Rêve impossible !

-Ce n’est pas un rêve. C’est une entreprise similaire à celle d’une divinité.

-Jusqu’à la preuve du contraire, il n’y a pas d’autres explications de la vie et des autres phénomènes qui vaillent et qui puissent satisfaire la raison. Les nôtres s’accordent mieux à ses exigences ou à ses attentes.

-Cherchez, vous en trouverez d’autres, un jour, parmi lesquelles il y aurait la bonne. Car votre modalité de raisonnement actuelle, qui apparaît comme la règle universelle dans votre monde, sous sa figure matérialiste, n’est qu’un accident de l’histoire. Elle n’est pas nécessaire, mais contingente, en ce que l’humanité a dû renoncer aux autres formes d’intelligibilité pour la simplicité opératoire de celle-ci. Elle ne prouve rien quant à sa conformité à la complexité des phénomènes qui constituent vos réalités présentes.

   Par exemple, l’hypothèse, qui fait remonter l’origine de la vie sur terre à quelques trois à six milliards d’années, selon les modèles mathématiques retenus, est une construction a posteriori fabuleuse. Elle fait partie des mythes, dussent-ils être reconnus comme scientifiques, tel que le fameux « Big Bang ». De cette origine première hypothétique, vous prétendez que la complexification des êtres, voire leur infime diversité remonterait à une première cellule unicellulaire, puis pluricellulaire, qui donnerait naissance à des amibes. Celles-ci se seraient transformées à leur tour pour engendrer le ver, le poisson qui aurait eu l’audace de sortir un jour de l’océan pour aller courir l’aventure sur la terre ferme. Depuis lors, celui-ci serait devenu comparable à un dieu, doté des facultés de toutes les métamorphoses possibles. Toutes les espèces vivantes sur terre, dont l’Homme, ne lui devraient-elles pas le secret de leurs différenciations multiples et complexes ?

-Tu viens de proposer une autre manière d’examiner ces phénomènes en critiquant celle dont nous connaissons l’usage. Mais ton mode de compréhension ne s’accorde pas avec le nôtre.

– Vanité ordinaire ! Vous voulez plutôt vous complaire dans l’idée que l’homme seul, suivant votre code d’explication, doit s’arroger le privilège unique de se placer au-dessus de toutes les autres formes de vivants, comme l’espèce suprême qui achèverait les métamorphoses de cet unique poisson-ancêtre. Fabuleux conte n’est-ce pas, dût-il être scientifique ? Pourtant, comme tu en as déjà été instruit, tout respire des formes infinies de vie qui ont, de loin, quelque chose à voir les unes avec les autres. Le code génétique imaginé par vos scientifiques les apparente toutes, sans établir que toute cette chaîne complexe suivrait un processus comparable à un même chemin, une voie unique. Mais, cette reconstruction a posteriori leur donne-t-elle, pour autant, le droit d’affirmer qu’ils connaissent la vie ? Que savent-ils de celle-ci, sinon seulement des pans de la vie qui laissent entiers et dans l’ombre d’autres pans ?

-Cela donne le vertige !

-Sans doute ! D’autant plus que chaque dimension, en soi, est indéterminable dans ses infinis mouvements et les directions de ceux-ci. Dans ces espaces, illimités et continus, il n’y a plus de cercles, de topiques quelconques, de zones. Et tout ceci est en équilibre, malgré les milliards d’explosions d’étoiles, c’est-à-dire ce que vous appelez supernova, chaque jour, sans pour autant provoquer un quelconque déséquilibre dans votre minuscule zone ou coin de cosmos. Le monde des vivants est rendu possible grâce à cet équilibre. La vie elle-même est équilibre. Pour en connaître une partie, il faut une éternité de vies d’hommes et, à cette fin, les plus de cent milliards d’hommes, qui ont constitué votre espèce depuis votre origine présumée, un laps d’instant en fait, ne suffiraient pas.

-Plus de Cent milliards d’hommes ? Comment cela est-il possible puisque nos scientifiques font remonter l’origine de l’espèce humaine à environ six à sept millions d’années ?

-Rappelle-toi ce dont nous avons parlé tout à l’heure à propos de l’homme qui se masturbait. Les mathématiques constituent ton point faible absolument, je le sais. Mais, use d’une calculatrice quelque peu perfectionnée pour t’amuser à faire des calculs, en tenant compte des cellules fécondées qui meurent, des fausses couches, des avortements, des accidents, des guerres ; tu pourrais même dépasser ce chiffre. N’oublies pas ceci : chacun de vous, sous cette dimension de vie, est comme un pont entre deux rives : à peine vos pieds sont-ils sortis du sein de vos mères que votre tête est déjà dans la tombe ».

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Pierre Bamony : Les amours brisées d’un philosophe africain des Lumières (Mon Petit Editeur, Paris 2012)

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