
Le monde des contes, par leur riche univers d’inventivité indéfinie, s’apparente tout à fait à une fabuleuse nébuleuse fantastique
Introduction
La didactique oratoire est plus répandue qu’on ne le pense chez tous les peuples en général, comme chez les peuples africains en particulier. Or, l’anthropologie a toujours eu tendance, avec raison sans doute, à confiner à l’art oral la transmission des traditions et des moeurs chez ces derniers.Introduction
Pourtant, la même science montre que la richesse des cultures humaines n’est pas le fruit de l’écriture uniquement, mais bien de l’art oral, qui a des spécificités selon les peuples, comme, par exemple, les Lyéla. Les traditions orales comportent, chez ces derniers, entre autre traits majeurs, les contes, colonne dorsale de leur culture, voire l’une des composantes sociales majeures de cet ensemble de clans. En effet, jusque dans les années 1960, les Lyéla avaient toujours accordé une place importante aux contes. Même encore aujourd’hui, certains villages éloignés de la zone christianisée, voire, en un sens, occidentalisée, la place des contes est fort importante dans les pratiques culturelles. Car à défaut d’écriture pour recueillir et perpétuer morale et coutumes, ces derniers apparaissent comme un véhicule essentiel et comme une indispensable pédagogie sociale, vivante et pérenne pour garder la mémoire des clans et faire prendre conscience au quotidien de la valeur et du sens de leurs traditions.
Aussi doit-on reconsidérer la place des contes, espace et temps de l’oralité par excellence, dans le cadre de l’anthropologie sociale. C’est ce que nous ferons dans cette étude en analysant, d’abord, le débat scientifique relatif aux contes ; ensuite, nous montrerons la place et l’importance des contes en Afrique sub-saharienne ; enfin, nous examinerons le sens et la finalité des contes chez les Lyéla.
I-Débat anthropologique relatif aux contes : insuffisance des recherches sur ce thème proprement humain.
Au cours des temps modernes, plus exactement depuis le triomphe de la raison philosophique au XVIII è siècle en Europe, la culture savante[1]s’est employée à confiner les contes, malgré leurs diversités, leur profondeur, leur richesse, voire leurs origines culturelles et sociales si différentes, dans la seule sphère des Bibliothèques enfantines. Il s’agit d’un ostracisme qui relève d’une intention dédaigneuse pour cet art péjorativement qualifié de mineur. La culture savante y voit le développement et le déploiement d’une rhétorique essentiellement fondée sur l’imagination. On comprend dès lors, selon Vladimir J.A. Propp que cette dernière culture n’ait jamais jugé important d’effectuer des recherches sérieuses sur les contes. En effet, écrit-il « la littérature scientifique consacrée au conte populaire n’est pas très riche. Outre que les travaux publiés sont peu nombreux, leur inventaire révèle cette particularité : la plupart des publications sont des recueils de textes, existent aussi nombre de travaux sur des questions particulières, mais on ne relève guère d’ouvrages généraux sur le conte » [1970 : 7].
Selon ce spécialiste du conte, la culture savante se fonde sur un présupposé solide pour reléguer les contes au rang de curiosités sans intérêt : il s’agit de l’insuffisance des matériaux du conte nécessaires à une pensée ou à une élaboration systématique. Dès lors, on va s’employer à rassembler le plus possible de tels matériaux, mais sans se soucier d’en tirer une intelligibilité générale qui leur conférerait ainsi un champ d’investigation, dans le domaine de la science anthropologique, par exemple. En fait, ce n’est pas l’insuffisance des matériaux rassemblés sur les contes qui fait problème aux yeux de la culture savante. C’est davantage l’absence d’une méthode propre au recueil des contes. En effet, en biologie, en géologie, ou encore en chimie, en physique, il existe des méthodes d’investigation et d’expérimentation propres, obéissant à une taxinomie harmonieuse et qui, de surcroît, se transmettent aisément de professeurs à étudiants. Il n’existe pas une telle méthode dans les contes. Ceux-ci, au fur et à mesure qu’ils passent d’une conscience humaine à une autre, s’enrichissent considérablement de la créativité et de l’inventivité de chacune. Pour résoudre cet épineux problème, J. A. Vladimir Propp propose une classification assez générale des contes « en trois groupes : histoires merveilleuses, histoires tirées de la vie quotidienne, histoires d’animaux [2]»[ 1970 :11]
Toutefois, la question de la classification des contes à partir de leur morphologie n’est pas prêt de se résoudre. La difficulté tient à l’essence même des contes : leur ensemble est immense et on ne peut déceler, en chacun d’eux le déploiement de toutes les intrigues humaines. Au-delà du merveilleux, du légendaire, de la facétie même, et de toutes leurs variantes morphologiques, les contes véhiculent la longue histoire des peuples à travers les différentes étapes de celle-ci et les élaborations des contes eux-mêmes. Car ils apparaissent, à leur manière, comme la mémoire collective d’un passé lointain avec un sens inhérent. Ils peuvent aussi refléter les réalités d’une situation historique et social présentes en apparaissant ainsi comme une chronique sociale magnifiée. C’est en ce sens que nous partageons les observations suivantes de Dantel Fabre et Jean-Claude Schmitt qui ont préfacé les Racines historiques du conte merveilleux de Vladimir J.A. Propp : « Détenu comme savoir propre par des sociétés qui le transmettent et le transforment, engagé dans des relations complexes avec d’autres ensembles de récits et, parfois même, savants, le conte dialogue toujours à sa façon avec des usages, des institutions, des légendes étiologiques, des croyances et des rituels. Pour mettre au jour ces nouveaux ensembles et leurs relations signifiantes une autre interrogation, ethnologique, de la littérature orale s’impose » [1983 : XXI].
Les récits infinis de l’imaginaire

Sous cet angle, les contes expriment moins l’inconscient que la conscience collective. Ainsi, dans sa Préface au livre de Raymond Relouzat, Tradition orale et imaginaire créole, Raphaël Confiant montre que cette tradition orale qui passe, entre autres, par les contes est profondément marquée par les violences de l’histoire de l’esclavage. Selon lui, si le mythe fonde l’autochtonie en faisant se déployer l’origine des peuples, dans le temps, « le monde créole, tout au contraire, né au confluent de la pire brutalité historique (génocide des Amérindiens, esclavage des Noirs etc)[…] n’a pas élaboré de discours des origines[…] Ici, point d’origine fabuleuse, de connivence avec les Dieux […] ». C’est pourquoi, Raymond Relouzat s’attache, dans son œuvre, à « inventer » une « anthropologie créole »[1998 : 10-11] à partir des contes. On comprend qu’ils soient, de tous les langages, le plus commun à l’humanité, c’est-à-dire le plus universel.
Certes, de nos jours, les contes voyagent bien et gagnent du terrain dans l’espace de la mondialisation culturelle. En effet, Michèle Simonseu remarque que les contes, sous leur forme populaire, en particulier, sont en train de conquérir l’intérêt et la faveur des publics, jeunes ou adultes. Ils sont même devenus un objet d’attrait pour les chercheurs. La raison de cette nouvelle expansion des contes, comme le reconnaît cet auteur, tient au phénomène suivant : « la découverte des folklores vivants-africains, sibériens, ceux de l’Amérique du Sud, ceux d’Australie -avait stimulé l’intérêt pour le conte en général. On s’apercevait que loin d’être une espèce de langue morte, le conte populaire continuait à courir le monde, toujours vif et bien portant ». [1985 : 18].
Suivant l’analyse de Michèle Simonseu, les contes ont aussi une finalité de « divertissement »[18]. Nous verrons que dans les pays de l’Afrique sub-saharienne, on tient beaucoup à cet aspect du moment des contes.
II- Place et importance des contes en Afrique sub-saharienne
Un grand nombre d’auteurs africanistes, comme Mamby Sidibé (Contes populaires du Mali ), entre autres, insistent sur le fait que dans le contexte traditionnel où il n’y a rien pour divertir les gens le soir, le moment des contes apparaît comme une animation indispensable. Selon cet auteur, un bon narrateur attire à lui un public de toutes les générations. Par l’aisance, voire la grâce de raconter des histoires fabuleuses, on l’écoute avec plaisir et attention ; d’autant plus que les contes véhiculent toujours des leçons de moralité, un enseignement de bon sens, une sagesse utile à la vie communautaire. Mais le public n’est pas dupe : il sait que les contes sont les fruits de l’imagination lesquels revêtent une forme particulière, à savoir une fiction qui recèle quelque vérité. Cette analyse des contes amène Mamby Sidibé à écrire que « la fiction séduit et attire par ses fantasmagories, ses images, ses épisodes comiques, voire tragi- comiques ; cependant, le grain de vérité suspend le rire et incline le front.
Voici donc le film immense de mille et une scènes, irréelles et vraisemblables, de la vie humaine, animale et végétale, avec, en relief, leurs préceptes de morale et leurs enseignements[3] » [1982 : 9]. On remarque, dans la Préface au livre d’Edouard Gasarabwé, Soirées d’autrefois au Rwanda-La colline des femmes, une insistance sur l’aspect des contes comme moment et moyen d’animation des soirées qui, autrement, se déroulent souvent sans aspérité ni bouleversements majeurs. C’est en ce sens qu’on peut retenir ces lignes : « le soir, à la veillée, autour de la lumière du foyer, les invités écoutaient le récit de quelque conteur du voisinage ou d’un voyageur de passage. Le choix de l’histoire était toujours conditionné par les circonstances et les besoins psychologiques des auditeurs ». L’espace des contes qui nourrit les liens humains, avec l’arrivée de l’école européenne, va tendre à disparaître. Cet événement est aussi la fin d’une forme de pédagogie essentielle pour s’instruire des valeurs traditionnelles. C’est ce qui amène plusieurs Rwandais à regretter « d’avoir été éduqués en milieu scolaire clos, loin de leur famille et de leur vie traditionnelle. Ils souffrent de cet état d’acculturation.» [1997 : 11]
Même si, en général, l’espace des contes demande attention, concentration même pour suivre le déroulement des récits, il n’en demeure pas moins, selon Gérard Meyer, que c’est aussi un moment où « l’on rit beaucoup » [1991 : 5].
Néanmoins, quelle que soit la zone de l’Afrique considérée, on retrouve des données dans le conte qui sont assez patentes et communes. D’abord, les acteurs des contes : ce sont, en général, des adultes, hommes et femmes, à l’inverse du public qui est composé des membres de la famille, enfants et adultes, voire des gens venus d’ailleurs. Dans certains cas, il peut s’agir essentiellement de « femmes toutes âgées de plus de quarante ans », comme Véronika Görög l’a remarqué dans son recueil des Contes bambara du Mali (1979). Comme ces contes ont une dimension anthropologique, cet auteur remarque qu’ils ont aussi « une coloration psycho- sociologique. Ils traitent des problèmes d’importance vitale pour la survie collective : hiérarchie entre relations de sang et d’alliance, tension créée à l’intérieur de la famille par la polygamie, conflit plus ou moins déguisé entre les générations des aînés et des cadets.» [1979 : 9]. Sauf exception où un conte peut s’achever sur le triomphe du mal, la fin de la majeure partie des contes s’accorde avec les règles morales de la communauté. Tel est la faute commise à l’égard d’un parent de sang, voire d’un enfant est généralement sanctionnée : le châtiment est inévitable quand on agit mal, en l’occurrence, le viol des règles de la morale sociale. Mais, la bonne conduite est toujours gratifiée.
On voit à l’œuvre dans le temps du déploiement du conte une philosophie existentielle se dégager. Ainsi, Kélétigui Mariko, s’attache à montrer le contenu philosophique des contes, dans son recueil de récits, Sur les rives du fleuve Niger (2000). Un des contes met en scène deux compagnons de voyage, vérité et mensonge. Ils décident de mettre à l’épreuve leurs charmes auprès des hommes afin de savoir auquel des deux ceux-ci tiennent le plus. Tout le récit prouve, à l’évidence, que l’Homme manifeste un attrait inégalé pour le mensonge. Cependant, la morale sauve les apparences en concluant sur le fait que la vérité doit finalement triompher chez les hommes. En effet, « Le mensonge fleurira mais ne fructifiera jamais. Comme le velouté des pétales et le parfum des fleurs, le mensonge plaira aux hommes, en particulier aux femmes, mais ne fera leur bonheur.
Par contre, Gaskya- la vérité sera amère, dure, sentira même mauvais quelquefois, mais finira toujours par faire le bonheur des hommes… » [2000 : 37-38].

Le champ des contes est comme un vaste océan de mondes complexes et inconnus
C’est également sur la dimension philosophique des contes que va insister Gérard Meyer dans ses Contes du Nord de la Guinée. En effet, cet auteur montre que le souci des hommes, dans les contes, est essentiellement de rechercher une réponse à des questions fondamentales telle, par exemple, la traversée de l’existence sous les meilleurs auspices possibles. En partant d’une rive de la vie, comment atteindre l’autre en tâchant d’échapper aux malheurs de toutes sortes ? En ce sens, les contes révèlent qu’on peut réaliser un fabuleux destin sur terre, grâce à une triple alliances : celle établie avec les forces de la nature (les génies qui habitent dans les éléments), celle conclue avec certains animaux bienveillants, voire notamment l’alliance avec les autres hommes.
Ainsi, comme l’écrit justement Véronika Görög, les contes ont une importance dans la littérature des peuples de l’Afrique sub- sahariens dont les Bambaras, car, « ils sont vivants, fréquemment racontés et répétés devant un auditoire participant et spontané. On peut donc dire que le conte… est à la fois acte et discours, fait culturel majeur dans lequel se traduit la manière dont la société se pense elle-même »[1979 : 13]. Nous verrons que, chez les Lyéla du Burkina Faso, l’on est très attaché à cette même importance des contes et surtout à leur sens et finalité intrinsèques.
III- Le sens et la finalité des contes chez les Lyéla
L’enseignement oral a la même finalité chez ce peuple, comme chez les autres de cette zone de l’Afrique noire : perpétuer, à travers les générations, les traditions et les coutumes. Très tôt, toute personne est impliquée dans cette didactique orale, soit dans le rôle de l’enseignant, soit dans celui de l’enseigné. Les lieux de cet enseignement sont multiples. C’est, d’abord, la fonction première du père et surtout de la mère qui tient, pour la survie de ses propres enfants, qu’ils soient bien instruits, imprégnés des multiples interdits dont l’infraction cause des maux ou, au pire, la mort.
Dès lors, l’assemblée des membres d’une famille ou d’un quartier sous un arbre à palabres, comme on a pris l’habitude de le dire, en Afrique, est un mythe. Certes, dans les pays du Sahel, à certains moments de l’année (notamment février à juin) et du jour (de 14 à 17h environ) les membres d’une cour se rassemblent sous l’arbre planté à l’entré de celle-ci pour son ombrage. Ce temps est plus celui de diverses occupations sérieuses (vannerie) et anodines (jeux). On se livre à des bavardages sans intérêt forcément. L’arbre à palabre n’est pas un lieu propice d’enseignement en raison de son caractère public et indiscret. Il n’est même pas un fait proprement africain puisqu’il n’existe pas comme tel dans les pays de la zone côtière où les peuples ont inventé d’autres lieux publics de partage, de rencontre et de communication pour débattre des choses humaines ou pour transmettre les traditions, entre autres, par l’intermédiaire des contes.
Le moment du conte chez les Lyéla, son contexte approprié est le soir vers 20 heures, après le repas. Les endroits où l’on s’assemble pour entendre les contes sont de deux ordres essentiellement : soit dehors, à l’entrée des cours ; un lieu qui rassemble les enfants, les jeunes femmes et les jeunes gens tant d’une cour que ceux des concessions voisines ; soit à l’intérieur de la cour, dans la véranda de la première épouse du maître des lieux, quand celle-ci est d’excellente nature qui, de ce fait, l’incline à être la mère de tous les enfants. Autrement, ce peut être chez la plus gentille et la plus accueillante d’entre ses épouses. Dans tous les cas, diverses générations viennent entendre les contes, sauf les hommes d’âge mur.
Le temps des contes dure pendant toute la saison sèche, soit de Novembre-Décembre à Mai environ. Le clair de lune conditionne, néanmoins, le rassemblement pour la scène des contes ; ceci permet aux membres des autres cours de repartir chez eux sous cet éclairage naturel. Les séances prennent fin autour de vingt-deux ou vingt-trois heures. Les contes sont dits à tour de rôle. Ces audiences permettent à chaque conteur de faire preuve de virtuosité dans l’art de dire le récit afin de capter l’attention, et d’excellence dans la richesse des formes des contes connus. Les enfants, à partir de cinq à sept ans sont toujours présents à ces séances, même s’ils ne se tiennent pas éveillés jusqu’à la fin ; car les refrains chantés des contes les bercent si bien qu’ils finissent par s’étendre dans la poussière du sol ou sur les jambes de leurs mères ou de leurs sœurs aînées.
- Classification des contes ou éswalsé (éswala-soswala )
Il y a une diversité des contes chez les Lyéla selon leur genre, leur intérêt ou leur sens. Nous retiendrons ici trois sortes de contes[4] assez répandus dans le Lyolo : les contes moraux, initiatiques et didactiques. Comme les contes sont dits à tour de rôle selon un déroulement qui n’est pas pré-établi, ils ne sont pas classés selon des plages du temps qui leur est consacré. On sait seulement, par leur contenu, le genre auquel ils appartiennent et le sens de leur message.
a) Le sens de contes moraux n’est pas forcément saisi par les enfants quand le conteur s’abstient de le dévoiler par coquetterie. Autrement, à la fin de son récit, il en tire la leçon par l’expression : » Voilà pourquoi telles ou telles choses sont ainsi…« . Cette explication éveille la curiosité des enfants en les introduisant au coeur de l’histoire. Dans le long conte suivant que nous empruntons au R.P. François-Joseph Nicolas, par sa forme moins énigmatique, l’enfant peut comprendre le sens implicite. Le conteur, selon la dramatique qu’il insuffle à la trame de son récit, conduit son auditoire, au-delà des personnages en question, au fait que le service rendu n’est pas forcément payé en retour. Il y a, parmi les hommes, ceux à qui l’on fait du bien en leur apportant quelque secours dans une situation critique. En d’autres termes, dans certaines situations, il faut se méfier des autres : la bonté, la bienveillance, le don de soi à autrui, qui sont intrinsèquement de bonnes qualités, peuvent vous conduire à être victimes de la duplicité du cœur. Ce conte est révélateur de telles dispositions en montrant comment on peut être victime de sa bonté, de sa spontanéité. Le crocodile joue, ici, le rôle du méchant et, le jeune homme, celui de la victime par l’excellence de sa grâce juvénile. Néanmoins, dans le fond, comme le conte le montrera, il n’est pas différent de tout homme : non seulement le manque de reconnaissance est propre à celui-ci, mais surtout-et le jeune homme le paiera, à la fin, après avoir été lui-même sauvé d’une situation scabreuse- l’espèce humaine est viscéralement hostile à toute autre espèce vivante qu’elle considère comme nécessaire à la satisfaction de ses besoins alimentaires.
Le crocodile[5].
« Il y avait un jeune homme qui avait l’habitude d’aller se promener ; après avoir circulé en brousse il rentrait chez lui. Au lever du jour il sortit donc se promener et voilà qu’il aperçut un crocodile qui se déplaçait et qui le salua : « Que la brousse te soit favorable ! » L’homme répondit au salut. Le crocodile dit alors qu’il était lui-même amateur de tournées en brousse et que cela faisait sept jours qu’il n’avait plus trouvé d’eau à boire, que si donc l’homme savait où trouver de l’eau qu’il veuille bien le prendre, lui, crocodile et aller le mettre dans cette eau. En récompense il donnerait au jeune homme un cadeau. L’homme dit : « Les gens de cette génération sont difficiles à contenter. » Le crocodile dit que cela ne pouvait le concerner, et que si le jeune homme voulait lui rendre ce service lui-même saurait l’en récompenser. L’homme posa alors à terre ses impedimenta, prit des lianes, lia la bête, la prit, la chargea sur sa tête et il se mit en route. Il marcha, marcha jusqu’à ce qu’enfin il arriva près de l’eau ; il se déchargea et posa son fardeau à terre. le crocodile se plaignit et lui demanda de le prendre (et de le mettre dans l’eau). Le jeune homme dit : « Eh bien ! regardez cela. Tu ignorais où l’eau pouvait se trouver, tu m’as demandé de te porter près de l’eau, et maintenant tu me demandes à nouveau de te descendre dans l’eau. N’avais-je pas raison de dire dès le début que les gens de cette génération sont difficiles à contenter ? » Le crocodile dit : « Je ne suis pas dans ce cas, et que si le jeune homme consentait à lui rendre ce service, il saurait lui rendre davantage encore. Qu’il consente donc à le prendre et à rentrer avec lui dans l’eau ; comme, en effet, il y a sept jours qu’il n’a plus bu, si le jeune homme ne prend pas soin de lui, il risque de boire avec excès et de se faire ainsi du mal ». Le jeune homme dit alors : « C’est bon. »…Le jeune homme s’exécuta ; en avançant ainsi en eau profonde il eut bientôt de l’eau jusqu’aux aisselles et il posa le crocodile. Celui-ci dit alors : « Vous, les Noirs, quand vous apercevez un crocodile, vous vous empressez d’aller quérir des bâtons et vous frappez dessus à coups redoublés jusqu’à ce que mort s’ensuive, puis vous le faites cuire : c’est pour cette raison que lui, crocodile, va se venger en t’avalant ». Il tira le jeune homme vers l’entrée de son gîte, la tête de la victime émergeante toujours, puis se ravisant il se dit qu’il n’avalerait pas de suite sa proie, mais qu’il attendrait qu’un autre homme vienne sur le bord de l’eau et qu’il lui poserait encore une fois la question : « Vous, les hommes, quand vous prenez un crocodile qu’en faites-vous ? »[…].
La danse des transphoses dans les contes comme un jeu enchanteur

Il allait regarder quand il vit un lièvre s’approcher pour boire. Le lièvre demanda que faisait cet homme ainsi dans l’eau ? Le crocodile interpellant le lièvre lui demanda quelle était la conduite des hommes à son égard. Le lièvre dit que les hommes, dès qu’ils le voyaient, lançaient leurs chiens sur ses traces. Puis il invita le jeune homme à exposer son point de vue. Le jeune homme alors raconta que… le crocodile lui avait dit que depuis sept jours il n’avait plus trouvé d’eau pour boire, et qu’il lui avait demandé de bien vouloir le porter jusqu’à l’eau la plus proche et qu’il saurait récompenser ce service… C’est alors que lui, jeune homme, avait repris le crocodile pour pénétrer avec lui dans l’eau, mais qu’à peine dans le liquide l’animal lui avait demandé d’aller le déposer en eaux profondes… Que lui, jeune homme, s’était alors rendu à ces raisons et qu’ayant repris le crocodile, il avait avancé en eaux profondes, l’eau lui arrivant aux aisselles, et qu’alors le crocodile se saisissant de lui l’avait tiré vers son gîte pour l’avaler, et que c’était la raison pour laquelle il se trouvait ainsi dans l’eau.
Le lièvre dit alors que l’homme mentait, que le jeune homme était incapable de porter le crocodile depuis l’endroit où il l’avait trouvé en brousse jusqu’à l’eau, et que pour cette raison le crocodile et l’homme devaient tous deux sortir de l’eau. Tous deux sortirent. Le lièvre dit alors au crocodile de s’allonger à terre et au jeune homme de le lier, et que lui, lièvre, les suivrait ; que si le jeune homme pouvait rapporter le crocodile à l’endroit où il prétendait l’avoir rencontré il reconnaîtrait la vérité des affirmations du porteur. Le crocodile s’allongea à terre. Le jeune homme prit des lianes et le ligota. Le lièvre donna l’ordre au jeune homme de prendre le fardeau et de le porter sur la tête. Le jeune homme s’exécuta… Le lièvre demanda alors : « C’est là ? » Le jeune homme dit : « C’est là ! » Le lièvre dit alors au jeune homme : « Vous, gens de cette génération, vous êtes difficiles à satisfaire ; que demain le jeune homme l’aperçoive lui, lièvre, qui vient de le tirer d’affaire, qu’il l’aperçoive derrière le mur de sa demeure et aussitôt il rentrera chez lui pour prendre son arc, sa crosse de jet et appeler ses chiens…pour les lancer sur ses traces. Si les chiens parviennent à l’atteindre, il l’écorchera et le fera cuire pour en faire un plat et le manger. » Le jeune homme dit que cela n’était pas pour lui, qu’un autre que lui pourrait tuer le lièvre, mais que si lui le rencontrait il ne pourrait le tuer. Le lièvre donna alors l’ordre au jeune homme de jeter le crocodile à terre. Le crocodile demanda alors au lièvre la raison pour laquelle il venait de dire au jeune homme de le jeter à terre. Le lièvre dit : « C’est à cause de tes parotides. » Le lièvre dit au jeune homme de le jeter à terre. L’homme le jeta à terre. Le lièvre ordonna au jeune homme d’aller casser des bâtons pour venir frapper le crocodile. Celui-ci demanda alors au lièvre pourquoi il venait de dire au jeune homme de casser des bâtons pour l’en frapper lui, crocodile ? Le lièvre lui répondit : « Pourquoi avais-tu saisi le jeune homme et t’apprêtais-tu à l’avaler ? » C’est pour cela que le jeune homme va te frapper et te tuer pour, ensuite, te faire cuire, afin que tu lui serves de nourriture. Le jeune homme s’attaqua au crocodile et se mit à le frapper [jusqu’à ce que mort] s’ensuivit, puis il débita la viande, donna une cuisse et une épaule au lièvre, ramassa le reste et partit. Le jeune homme et le lièvre se congratulèrent mutuellement, et le jeune homme rentra à la maison. Le lièvre se tint immobile derrière lui pour attendre qu’il rentre dans sa mesnil, puis il repartit en brousse.
Trois jours après le lièvre revint ; la femme du jeune homme avait semé de l’Hibiscus esculentus tout près du mur d’enceinte, et c’est là qu’il vint s’étendre. La femme vint regarder son champ d’hibiscus et, en s’approchant, elle vit le lièvre étendu à terre. Elle fit aussitôt demi-tour et courant, elle fit irruption dans la mesnil et appela son mari pour qu’il vienne voir cette chose-là… La femme tendit son doigt et dit à son mari de regarder… Le jeune homme regarda. La femme lui demanda : « As-tu vu la chose ? » Le jeune homme dit alors : « Mais c’est le lièvre (aux longues oreilles) », puis …il courut prendre son arc, et appela ses chiens… Il n’y avait aucun chien. Il courut, arriva sur les lieux, prit deux flèches dans son carquois pour tirer le lièvre. Il tira pã. Le lièvre fit le gros dos, les flèches passèrent sous lui et il se recoucha. Le jeune homme prit alors sa crosse de jet, la lança, mais elle manqua le but. Le lièvre était toujours couché. Le jeune homme jeta alors son arc pour s’en débarrasser et s’approchant il voulut prendre la bête à deux mains. Il toucha la bête, mais ne fit que la frôler et la bête passant entre ses jambes détala, tandis que lui-même tombait à terre ; une flèche le blessa au bras, une autre à la cuisse et il s’étendit en gémissant. Le lièvre un peu plus loin lui dit de ne pas gémir ; aurait-il oublié que le lièvre l’avait sauvé de l’étreinte du crocodile et que la veille il avait promis de ne jamais chercher à tuer le lièvre ? C’est à cause de cette promesse que lui, lièvre, était venu s’allonger au pied du mur d’enceinte pour entendre sa voix, mais il sait maintenant que satisfaire les hommes est difficile [… ]
C’est depuis lors que le lièvre détale quand il rencontre un homme, car il sait fort bien que les hommes se ressemblent… »
b) Contrairement à ce récit, les contes initiatiques s’adressent à des esprits exercés à entendre leur sens ou leur message. Ce type de contes donnent toujours lieu à une discussion préalable concernant, par exemple, la nécessité des éléments de la nature, l’antériorité de la vie ou de la mort, l’origine des phénomènes etc. Les enfants, avant douze ou quatorze ans, se contentent de suivre ce débat qui dépasse leur intelligence. Le débat, parfois très animé et contradictoire, dès lors que chacun avance des arguments en tentant de les justifier, n’est suspendu qu’avec l’intervention du conte initiatique. Il apparaît comme convaincant et de nature à accorder les esprits : il clôt le débat. Le conte ci-dessous a trait aux mystères de la vie. En d’autres termes, il démontre, parmi les éléments indispensables à la vie, voire à la survie des hommes, ceux qui sont nécessaires et ceux qui apparaissent comme un confort que la Nature octroie aux hommes. Tel est le cas de l’eau et du feu.
L’eau et le feu[6].
« Le feu dit (un jour) que si lui, feu, n’existait pas tous les hommes mourraient. L’eau dit : « C’est un mensonge, si elle, l’eau, s’en retournait à la maison, tous les hommes mourraient. » On décida alors (de faire l’expérience) et que ce serait le feu qui commencerait par s’en retourner chez lui. Le feu se retira donc chez lui. Trois jours (après) il revint et en revenant il constata que les hommes avaient pu se procurer de la farine, qu’ils avaient puisé l’eau et versé dans (la farine) et qu’ils s’étaient ainsi restaurés ; tous avaient grossi. Le feu était revenu. L’eau à son tour se retira. Durant trois jours les hommes trouvèrent de la nourriture : s’ils la mangeaient sans boire d’eau ils allaient à la mort ; si, d’autre part, ils ne mangeaient pas la faim les faisait périr. L’eau revint et en revenant elle constata que beaucoup d’hommes avaient péri complètement. C’est pour cela que la primauté est toujours donnée à l’eau ».
c) Les contes didactiques, d’un point de vue de leur forme, sont à mi-chemin entre les deux précédents. Ils dévoilent leur sens tout en le cachant. Il y a donc une double lecture qui demande une certaine vigilance de l’esprit. Par leur forme littéraire explicite, ils se prêtent aisément à une certaine interprétation. Ils donnent donc lieu à un regard multiple. Cependant, ils ont un contenu implicite, un sens caché. Selon l’humeur des assemblées, après la discussion qu’ils suscitent, on s’emploie à l’expliquer à ceux qui ne l’ont pas bien compris. Les contes didactiques sont aussi nombreux que les contes moraux dès lors qu’ils visent, dans un sens comme dans l’autre, à sonder les profondeurs de l’âme humaine, à apprendre à bien se conduire dans la vie sociale etc.
Le conte suivant montre la vanité de la curiosité humaine. Selon ce conte, dans l’absolu, il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Il est vain, pour ce qui est des pouvoirs de l’homme, de vouloir créer quelque chose ex-nihilo. La Nature a, pour ainsi dire, donné, dès l’origine, tous les éléments nécessaires à la vie humaine. Ainsi, en ce qui concerne le langage, on ne peut rien inventer qui ne soit déjà. Car le verbe absolument nouveau impliquerait le pouvoir de créer de nouveaux mondes sociaux, de nouvelles réalités humaines. Le mot change de sens, il n’instaure pas pour autant une intelligibilité absolument singulière qui serait problématique puisque l’auteur d’un tel entendement ne serait pas compris par les autres. Ce conte montre également que dans certains cas, les jeunes enfants peuvent faire preuve de plus de pertinence que les adultes. En d’autres termes, il montre d’un côté les limites de l’esprit humain à travers l’expérience d’un homme qui cherche du nouveau absolument et en même temps, le caractère insensé de sa démarche ; de l’autre, la leçon qu’on peut tirer de l’intelligence des jeunes enfants si on sait les écouter. L’homme qui cherche de nouveaux propos[7] est très riche d’enseignement.
La transmission des savoirs par les contes des anciens aux jeunes générations

«Un homme sortit un jour avec une vache pour chercher des propos nouveaux. Dès qu’il fut sorti de ce village, il se mit à interpeller tout homme pour lui demander d’aller puiser de l’eau et de la lui apporter pour boire. (Un homme) puisa de l’eau, la rapporta et la lui donna. Il dit alors à l’homme de s’asseoir pour causer. Ils causèrent, causèrent, mais en fin de compte il constata que son interlocuteur n’avait proféré aucun propos vraiment neuf, mais uniquement des propos déjà entendus. Il se leva, arriva à un autre village, rencontra un autre homme et lui demanda d’aller puiser de l’eau et de la lui donner. Ce dernier à son tour alla puiser de l’eau, la rapporta et la lui offrit pour boire. Notre homme l’invita alors à s’asseoir pour giberner ; ils causèrent, causèrent, mais le voyageur constata que son interlocuteur n’avait proféré aucun propos vraiment neuf, que toutes ses paroles étaient de vieux propos. Il se leva et sortit de ce village et il aperçut un enfant ; il lui demanda d’aller puiser de l’eau et de la lui apporter. L’enfant partit et son absence dura longtemps, longtemps. L’enfant puisa de l’eau et revint (enfin). Il interrogea l’enfant (lui demandant) pourquoi il avait ainsi tardé ? L’enfant lui répondit qu’étant parti, à un certain moment les pistes s’étaient enroulées les unes sur les autres, et qu’il avait passé un certain temps à démêler les pistes ; ce n’est qu’après avoir terminé de débrouiller les chemins qu’il pu progresser et arriver au mesnil. Une fois arrivé dans le mesnil, il constata que l’eau puisée par sa mère et celle puisée par une femme de son père s’étaient mélangées et qu’il dut passer un certain temps à séparer l’eau de sa mère et à la mettre à part, à séparer l’eau de la femme de son père et à la mettre à part. Ce n’est qu’après avoir terminé ce tri qu’il put puiser dans l’eau de sa mère, et c’est cette eau qu’il était venu lui apporter. (Le voyageur demanda à l’enfant) : « Et ta mère où était-elle allée ? » L’enfant répondit que sa mère était allée au marché des lémures sous un ficus. Notre homme demanda encore : « Et ton père ? » L’enfant répondit : « Hier le soleil est tombé, et mes pères sont allés à la curée. » Le voyageur donna alors sa vache à l’enfant, puis s’en retourna chez lui. On le salua, il répondit qu’il avait trouvé : il avait réussi à entendre des propos encore jamais proférés. L’enfant prit la vache et se rappela qu’un individu avait un taureau. Il alla donc placer sa vache chez cet homme ; le taureau couvrit la vache qui devint grosse, mit bas, perdit son embonpoint, devint grosse à nouveau, puis mit bas derechef : cela sept fois jusqu’à ce que la première portée, une génisse, mit elle-même bas ; l’enfant n’avait rien dit de tout cela à son père. Un jour que tout le monde était allé en brousse, on vint lui rendre sa vache, et sans parler il se leva et partit chez l’homme au taureau pour lui réclamer ses veaux. L’homme prétendit alors que l’enfant mentait, que c’était son taureau à lui qui avait porté ces veaux. Les deux portèrent donc leur différend devant le chef du village pour lui demander de trancher. Le chef de village jugea que l’enfant était un menteur. L’enfant se releva et se mit en route pour rentrer chez lui ; en chemin il vit un crapaud qui sautait ; il le prit, l’écorcha et s’enduisit les mains de son sang. Il rebroussa alors chemin, et courut à toute allure pour revenir chez le chef de village. En le revoyant, le chef de village lui demanda : « Qu’y a-t-il ? » L’enfant lui dit qu’étant rentré il avait trouvé, en arrivant à la mesnil, son père en couches, et qu’ayant délivré son père, il était revenu emprunter un rasoir pour couper le cordon ombilical de l’enfant. L’homme au taureau était toujours là. Le chef de village réfléchit un moment et dit : « Curieux, je n’ai jamais rien vu de semblable ; est-ce que l’homme peut enfanter ? Je n’ai encore jamais vu un homme en couches. » L’enfant dit alors : « Bon, si l’homme n’enfante pas, le taureau, lui, peut-il mettre bas ? » Le chef de village dit à l’homme au taureau d’aller chercher les veaux et de les conduire jusqu’ici, car l’enfant avait dit vrai : si l’homme ne pouvait enfanter, le taureau non plus ne pouvait pas mettre bas. L’homme se leva et alla chercher les veaux, il les conduisit et les donna à l’enfant. L’enfant se leva et les conduisit à la maison. Son père lui demanda : « Où conduis-tu ces veaux ? » Il répondit que c’était dans la mesnil qu’il les menait. Son père lui demanda encore : « A qui sont ces bêtes ? » Il répondit qu’elles lui appartenaient à lui-même. Et il se mit en devoir de tout raconter à son père, et il lui raconta tout.
C’est depuis lors qu’on échange un taureau contre une vache. » .
- Le rôle des animaux dans les contes
Comme partout ailleurs en Afrique subsaharienne, les animaux occupent une place prépondérante dans les contes lyéla[8]. La référence aux animaux dans les contes apparaît comme une métaphore de la réalité humaine : une manière de dire l’homme, en sa réalité pleine, mais de manière indirecte. Toutefois, chez les Lyéla, les récits mythiques, les légendes faisant explicitement référence à l’origine des choses ou aux drames des hommes donnent moins de place aux animaux. Ceux-ci saturent, à l’inverse, les contes, quel que soit leur genre.
Presque tous les animaux connus par les Lyéla servent de personnages dans les contes. Mais, il y en a qui sont plus régulièrement invoqués que d’autres. C’est le cas, entre autres, du lièvre, du lion, de l’éléphant, de l’hippopotame, de l’hyène, du singe ; et parmi les animaux domestiques, du chien[9]. Chaque personnage récurrent a des qualités spécifiques. Ainsi en est-il, parmi les principaux personnages, du lion qui joue le rôle du roi, de l’éléphant qui s’impose par sa puissance physique ; une force qui l’incline naturellement à une certaine bonté intrinsèque, un tempérament plutôt pacifique. Le lièvre a la figure de l’intelligence pure, de la ruse, de la perspicacité à deviner et à déchiffrer les énigmes. Quand le roi, en l’occurrence, le lion, ou un homme est en difficulté pour trouver une issue heureuse à une situation, le lièvre intervient en proposant des stratégies pour triompher, comme le montre l’exemple du crocodile et du jeune homme. Il est même plus rusé que l’homme lorsque celui-ci s’avise de le chasser. Il apparaît comme un conseiller avisé tirant profit de toutes les situations. En raison de ses qualités exceptionnelles, dans les assemblées des animaux autour du roi pour un jugement ou pour débattre d’une question de vie et de mort, il pavoise parce qu’il est respecté et admiré de tous. Il feint d’être modeste et discret quand tout le monde s’empêtre dans des problèmes inextricables. Il sait qu’en dernier lieu, faute de solution satisfaisante que chacun aura proposée, il sera le dernier recours. Ses conseils avisés et subtiles sont toujours attendus.
A l’inverse du lièvre, on trouve son antinomie absolue dans le personnage de l’hyène. Physiquement déjà, contrairement à l’élégance du lièvre, à sa courtoisie et à sa réussite auprès de la gent féminine, elle est toujours décrite en termes négatifs. Si l’imaginaire des enfants cherche aisément à s’identifier au personnage du lièvre, il s’oppose absolument à celui de l’hyène. Moralement, celle-ci est un être ridicule. Elle est maladroite et gauche dans toutes ses conduites. Elle fait le contraire du bon sens et elle n’entend rien à ce qu’on lui dit. L’hyène est l’animal stupide et borné dans les contes lyéla qui sert de bouc-émissaire et dont le lièvre se joue fort allègrement en la trompant systématiquement et en la mettant dans des situations fort embarrassantes. Elle est, d’ailleurs, toujours dans des occurrences scabreuses où elle tombe. Son personnage sert d’injure aux enfants pour qualifier quelqu’un de stupide. Dans les groupes de travail, il y a toujours un yulu qui joue le rôle stupide de l’hyène dont il a adopté le nom comme surnom de travail. A ce titre, il sert de « fou du roi » au chef des groupes de travail. Il agit en histrion pendant toute la durée des travaux collectifs des différentes générations.
Ce qui paraît paradoxal dans les contes Lyéla, c’est la fonction accordée au lion. L’espace des contes, par le rôle que jouent certains de leurs personnages (lion et lièvre), semble contredire la réalité sociale comme s’il y avait à ce niveau, une rupture, voire une sérieuse distance de l’imaginaire au réel. En effet, il n’y a pas de royauté qui ait l’allure souveraine comme le personnage du lion dans l’espace du conte. On le montre toujours assis sur un trône, entouré de tous les autres animaux dans une attitude de crainte et de respect, sauf le plus élevé en dignité d’entre tous, en l’occurrence, le lièvre, qui fait montre d’un simple respect par rapport à la personne du roi. Il semble au-dessus de lui moralement par ses qualités intrinsèques.
Même le personnage du lièvre contredit la réalité sociale. D’une part, l’organisation de l’autorité chez les Lyéla ne souffre aucune hiérarchie politique dans la mesure où ils refusent viscéralement la tentation de l’élévation qui marquerait un dénivellement social. D’autre part, ce refus de l’inégalité, accordé dans les contes au personnage du lièvre, s’inscrit dans les faits. Dans la réalité sociale, tout groupe lyél ne souffrirait pas pendant longtemps la conduite d’un tel personnage. Faut-il y voir une inversion des choses ? Ce qui ne se fait pas au niveau social peut être réalisé sur le plan de l’imaginaire.
- La valeur des contes
Les anthropologues occidentaux ont pensé les peuples et les sociétés en termes de dichotomie. Il suffit, pour cela de se référer aux travaux de Lévi-Strauss qui pense les autres sociétés par comparaison aux occidentales. Les termes comme « histoire stationnaire » et « histoire cumulative » société sans écriture, société d’écriture, un « homo legens« , opposé à un « homo loquaxe » etc. reviennent souvent sous sa plume[10] dans Race et Histoire. Si on s’en tient à cette dernière classification, on peut dire que les Lyéla qui font partie de cet ensemble, de par le monde, de peuples sans écriture, donnent beaucoup d’importance aux contes comme médiateurs didactiques. Parmi les diverses formes d’enseignement des traditions, les contes occupent une place de choix. Les séances des contes imprègnent très tôt l’esprit des jeunes enfants. Ils accomplissent une quadruple fonction : développer la mémoire, enseigner le sens et le message qu’ils véhiculent, susciter une valeur morale et sociale et initier à une certaine valeur philosophique.
Faute d’écriture, les jeunes enfants, par leur assiduité aux séances des contes, l’attention que les récits exigent de leur part, apprennent à développer leur capacité mnémotechnique. Certains parviennent à des résultats palpables : ils deviennent à leur tour de fabuleux conteurs en enregistrant des répertoires impressionnants de contes. Quand bien même tous n’y parviennent pas, il n’en demeure pas moins que chacun sort de l’enfance et de l’adolescence avec un certain nombre de contes en mémoire qu’on peut, à son tour, réciter à l’intention d’autres personnes ou d’autres générations plus jeunes. Un tel enrichissement est continu : on entend les contes à tous les âges (sauf quand on atteint l’âge de la maturité adulte) et, par les déplacements dans les autres villages, on ne cesse d’augmenter son répertoire de contes au contact des familles auxquelles on rend visite. Les contes contribuent ainsi à élargir l’imaginaire des jeunes enfants. Leurs jeux en sont parfois imprégnés au quotidien.
En outre, les contes sont toujours chargés de messages qu’on prend soin d’expliquer aux enfants quand ils n’ont pas saisi le sens. Ces messages ont une double portée : ils permettent l’acquisition des règles sociales et des principes moraux que certains contes véhiculent explicitement. Ils contiennent aussi une valeur philosophique qui imprègne durablement ces jeunes gens. Les images du drame du conte sont parfois chargées d’une intensité émotionnelle, effroyable ou, au contraire, heureuse. Même si tout le sens du conte n’est pas toujours bien compris, la leçon, par le biais des images peut marquer durablement les esprits. Tel est le sens du conte ci-dessous qui traduit, chez les hommes, le double langage. L’impossibilité de déchiffrer les intentions réelles d’autrui est cause de beaucoup de méprises. La duplicité du langage et l’opacité du cœur humain inclinent à quelque prudence dans notre conduite extérieure. La spontanéité est dangereuse et la générosité peut conduire à l’ingratitude inacceptable. Faut-il constamment réfléchir avant d’acquiescer aux sollicitations ? « Les guêpes et l’oiseau» semble soutenir une telle position.

Les guêpes et l’oiseau[11]
« Un oiseau était allé trouver les guêpes pour leur demander de venir garder les oeufs, leur promettant, si les hommes, après l’éclosion, ne raflaient pas ses petits, d’acheter et de leur donner de sa main un veau à robe rousse. Les guêpes vinrent donc construire leur guêpier tout près du nid de l’oiseau : un homme se risquait-il près du nid, elles le contraignaient à la retraite en le piquant. L’oiseau couva et les petits voletèrent, puis se dispersèrent en brousse : les guêpes continuèrent à monter la garde près du nid de l’oiseau. Quand l’herbe fut sèche on y mit le feu ; et le feu tua les guêpes. L’incendie (de brousse) c’est cela le veau à robe rousse (promis) par l’oiseau.Finalement, les contes, loin d’être seulement le produit de l’imagination humaine, apparaissent, chez les Lyéla, comme un des traits permanents de l’art oral dans la perpétuation des valeurs traditionnelles. Sous cet angle, les contes s’enracinent dans leur réalité profonde et quotidienne.
Dès lors, ils sont, par-delà l’imagination, la fantaisie et la créativité des conteurs, une expression essentielle des réalités sociales et culturelles des Lyéla. En effet, les contes leur permettent d’éveiller la curiosité des jeunes enfants et adultes, de développer leur mémoire et leur intelligence des faits essentiels de la vie. Mieux, ils transmettent le sens du lien social, la culture des vertus traditionnelles et l’art d’enseigner celles-ci, dans l’intérêt des communautés claniques, et ceci de génération en génération. En ce sens, les contes constituent une culture vivante qui expriment des représentations spécifiques aux clans.
Bibliographie.
[1] Nous nous en tiendrons à la définition du conte proposée par Michèle Simonseu dans Le conte populaire (PUF). Selon cet auteur « le mot conte, attesté dès 1080, dérive de conter, du latin computer, « énumérer », puis « énumérer les épisodes d’un récit », d’où « raconter ». Conformément à son origine populaire, conte comme conter, a toujours fait partie du langage courant… Au sens de « récit de choses vraies », il est attesté jusqu’à Malherbe. A la Renaissance, il est encore à double sens : « récit de choses vraies » mais, aussi « récit de choses inventées ». Le Dictionnaire de l’Académie de 1794 définit le conte comme « narration, récit de quelque aventure, soit vraie, soit fabuleuse, soit sérieuse, soit plaisante… ». Nous retiendrons cette dernière définition du conte. Selon cet auteur, le conte se dit ou « se fait dans une situation de communication concrète, orale au départ … » comme nous le verrons en Afrique sub-saharienne, en général, et en particulier, chez les Lyéla.
-Gasarabwé Edouard
1997 : Soirées d’autrefois au Rwanda –La colline des femmes-, L’Harmattan, coll. « La Légende des mondes », Paris.
-Görög Véronika
1979 : Contes bambara du Mali, Publications orientalistes de France, Paris.
-Levi-Strauss
1961 : Race et Histoire, Gonthier/Unesco, coll. « Médiations », Paris.
-Mariko Kélétigui
2000 : Sur les rives du fleuve Niger, Karthala, Paris.
-Meyer Gérard
1999 : Contes du Nord de la Guinée, Karthala, Paris.
-Nicolas F.J R.P.
1952 : Sept contes des L’éla de la Haute Volta (A.O.F.), Anthropos 47.1952 Fribourg, Suisse.
-Propp J.A. Vladimir
1970 : Morphologie du conte, traduit du russe par Claude Ligny, NRF Gallimard, coll. « Bibliothèque des Sciences humaines », Paris.
*1983 : Les racines historiques du conte merveilleux, traduit du russe par Lise Gruet-Apert, NRF Gallimard, coll. « Bibliothèque des Sciences humaines », Paris.
-Relouzat Raymond
1998 : Tradition orale et imaginaire créole, IBIS-Rouge Editions PUF –Créoles- Gerec Martinique-Guyane- Guadeloupe.
–Rowling J.K.
1998 : Harry Potter à l’école des sorciers, traduit de l’anglais par Jean-françois Ménard, Gallimard-Jeunesse, Coll. Folio Junior, Paris.
-Schnizser Luda
1985 : Ce que disent les contes, Editions du Sorbier, Paris.
-Sidibé Mamby
1984 : Contes populaires du Mali, Tome I, Présence africaine, Paris.
-Simonseu Michèle
1984 : Le conte populaire, PUF, coll. « Littératures modernes », Paris.
[1] On oppose généralement la culture savante à la culture populaire : la première est censée qualifier les intellectuels, le monde des arts et de l’esprit, de la science et de la philosophie etc ; quant à la seconde, elle spécifie toutes les formes traditionnelles et supposées moins nobles de la vie culturelle d’un peuple. Celle-ci est le lieu d’expression des croyances (religion, magie, sorcellerie, astrologie, divination etc) et de l’opinion. Ces formes sont intangibles et ne souffrent pas de remise en cause comme on le fait dans la culture savante, plus mouvante et plus progressive.
[2] En fait, cet auteur se rend compte que cette classification est insuffisante à faire le tour des genres du conte. C’est pourquoi, un autre auteur, W. Wundt, dans sa Psychologie des peuples, Vol. II, propose, de son côté, d’élargir cette taxinomie en l’étendant à sept genres du conte suivant leur morphologie. Il s’agit de : « 1°Contes-fables mythologiques ; 2°Purs contes merveilleux ; 3°Contes et fables biologiques ; 4°Purs fables d’animaux ; 5°Contes « d’origine » ; 6°Fables et contes facétieux ; 7°Fables à moralité » in Morphologie du conte [1970 : 9]
[4]Nous nous appuierons, pour illustrer ces analyses, sur quelques contes recueillis par le R.P. F. Nicolas. Ces contes qu’il a retenus figurent parmi les nôtres avec, parfois, des variances dans la stylistique, les personnages, voire dans le drame.
[5] François-Joseph Nicolas :Sept contes des L’éla de la Haute Volta (A.O.F) [Anthropos, 47.1952 : 87-94]
[6] François-Joseph Nicolas :Sept contes des L’éla de la Haute Volta (A.O.F) [Anthropos, 47.1952 : 81]
[7] François-Joseph Nicolas :Sept contes des L’éla de la Haute Volta (A.O.F) [Anthropos, 47.1952 : 83-85]
[8]On retrouve, dans la quasi totalité des pays du Sahel, la même propension à faire usage des animaux, soit dans les contes, soit dans les mythes fondateurs comme le renard pâle chez les Dogons.
[9]Il est curieux de remarquer que des animaux comme le porc n’interviennent jamais dans aucun conte.
[10]Même si l’essentiel de la philosophie de ce livre consiste en une critique de l’ethnocentrisme, entre autres, européen, il n’en demeure pas moins qu’il n’a pas su s’en préserver lui-même en tombant dans le schéma traditionnel de la classification qui accorde toujours un avantage à la civilisation européenne et à ses représentants.
[11]François-Joseph Nicolas :Sept contes des L’éla de la Haute Volta (A.O.F) [Anthropos, 47.1952 : 82]
