L’Intelligence Artificielle et l’enthousiasme délirant du genre humain face à son éventuelle pire ennemie

Le maître présumé et sa création servile, destinée à satisfaire tous ses besoins, ses désirs ; ou presque

Introduction

    Dans un entretien à la BBC, avoue sa crainte que les êtres humains, limités par une lente évolution biologique, ne puissent rivaliser avec l’intelligence artificielle. C’est en ce sens qu’il avoue : « L’intelligence artificielle pourrait mettre fin à l’humanité »

   Pour comprendre l’enthousiasme du genre humain au cours des décennies en cours, soit depuis environ les années 1980 par rapport à la fameuse I.A. (Intelligence artificielle), il convient de commencer par chercher les causes du côté des facultés sous-jacentes du cerveau humain. Comme l’a écrit, à juste titre, Sébastien Bohler, « Le Striatum, c’est la vie »[1].Quelle est exactement cette composante de notre cerveau qui gouverne superbement notre vie ? Il s’agit de la partie intérieure de celui-ci qui ordonne les motivations, les impulsions du vivant et qui est impliquée dans les mouvements volontaires, ou non, dans les addictions appétitives. C’est ce qui explique que notre cerveau est la cause essentielle des conduites humaines suivantes : l’inclination à la recherche continue du plaisir sexuel et de la répétition indéfinie du désir sous toutes ses formes dès lors qu’elles sont notamment pourvoyeuses de plaisir. C’est la source de la pleonexia et, en conséquence, de toutes sortes de désordres. Le striatum est surtout l’origine de la paresse qui consiste en une espèce d’inertie par-delà l’exigence du plaisir, de tous les plaisirs liés à la puissance du corps. C’est ce qui explique que l’être humain est, par nature, esclavagiste : faire exécuter ses propres activités par autrui et profiter soi-même des fruits du travail de l’autre, quel qu’il soit. Telle est l’une des figures des rois, des princes, etc., de la classe aristocratique qui se croit supérieure à tout autre humain. C’est le propre des fainéants.

   Dès lors, le genre humain rêve, par l’expansion de l’I.A. à tous les niveaux de ses activités, qu’il pourrait se reposer sur le travail des nouveaux serfs. Il est d’autant plus fasciné que, dans le nom de cette supposée nouvelle technologique, il y a le terme « intelligence » ; ce qui, d’ailleurs, sert à le définir lui-même et à faire de lui le vivant singulier parmi tous les vivants. On comprend alors que l’I.A. soit devenu l’objet de toutes les fascinations, de tous les rêves et les projets de fiction les plus rocambolesques ou fantasques à tous les niveaux des activités humaines. Elle occupe, de plus en plus, beaucoup de place dans le champ de l’automatisation industrielle, voire ceux des recherches scientifiques créatives. Elle envahit notamment les espaces des inventions technologiques et technoscientifiques, etc. Pourtant, la définition qu’en donne un organisme[2] montre bien qu’elle n’a rien de si extraordinaire puisqu’elle ne peut se concevoir existant par soi-même, mais essentiellement par la volonté de son inventeur, soit un sujet humain. L’I.A. n’est rien d’autre qu’« un domaine technique et scientifique consacré aux systèmes techniques qui génèrent des sorties telles que du contenu, des prévisions, des recommandations ou des décisions pour un ensemble donné d’objectifs définis par l’homme[3] ».

  Par ailleurs, on n’a manqué de définir le concept d’intelligence avant même de l’appliquer à la machine. Or d’après Le Robert/Dictionnaire de la langue française[4], le terme « intelligence » dérive du latin classique « intelligentia », qui signifie « action de comprendre », ou « faculté de comprendre, entendement ». Ce concept est lui-même issu soit de intellegere, soit intelligere qui suppose le pouvoir de choisir entre/par l’esprit ». Le Robert précise et approfondit la racine de l’intelligence tel que l’intellegere, soit « cueillir, rassembler ». Ce « mot reprend d’abord le sens du latin classique, « faculté de connaître, de comprendre » ; d’où celui de « qualité de l’esprit d’une personne qui comprend (XIIe s), plus courant. Il désigne ensuite … un être spirituel, par opposition à la matière ».

  En ce sens, si l’intelligence désigne la faculté d’un être humain à comprendre le sens des choses, du langage pour y répondre en conséquence, il va de soi qu’elle qualifie essentiellement l’« être spirituel », c’est-à-dire le sujet humain qui est doué ou qui est capable de réflexion, en dehors des anges. Considéré sous cet angle, l’outil technologique comme le ChatGPT, qui est matériel, ne peut être défini comme un être intelligent ni spirituel. C’est un abus de langage. Dès lors, il est opportun de lui trouver un autre terme ou une autre expression pour le définir ou pour le désigner, comme nous le proposerons ci-dessous. On comprend tout à fait qu’un mathématicien tel que Cédric Villani, qui fait preuve de rationalité par rapport à cette technologie, puisse la définir ainsi : « On nomme IA tout programme qui effectue automatiquement une tâche complexe qu’on aurait pu croire réservée à l’humain, et qui suscite une grande attention du public »[5]. C’est à comprendre cette technologie particulière que nous entreprenons ces investigations. Nous verrons, d’abord, l’histoire de l’IA qui n’est pas un surgissement spontané au XXIe siècle ; ensuite, par-delà son expansion, il s’agira d’analyser sa performance et de montrer ses enjeux scabreux pour l’Humanité.

Le danger potentiel des machines « intelligentes » tient dans leur capacité virtuelle à maîtriser les données du genre humain pour le dépasser, voire le soumettre quelque jour prochain

Première Partie : Les données classiques de l’histoire de l’IA : une invention technologique au long cours

I-1 Une réalité classique devenue quotidienne au XXIe siècle

  On peut retenir comme date du surgissement sur la place publique d’une forme d’outil technologique performant, l’IA, l’avènement du ChatGPT. En effet, le 30 avril 2022, ce que l’on appelle le grand public a subitement pris conscience, non de la puissance en tant que telle, mais de l’étendue et de l’expansion de cette technologie qui chemine désormais dans les demeures des terriens. Cependant, l’agent conversationnel Open AI (en anglais) ne peut être considéré, dans les faits, comme ce qui a révolutionné ou initié le développement de ce genre de technologie contemporaine. On le verra ci-dessous. L’IA a été plutôt accueillie avec stupéfaction – il s’agit de ses utilisateurs – en raison de la simplicité déconcertante de son interface. Ce fait a été regardé comme une prise de conscience mondiale, ou presque, grâce à l’expansion, à l’influence et à l’empire des médias qui en ont fait un événement exceptionnel. Donc, une telle actualité est plutôt une affaire de médiatisation, voire une figure sournoise de publicité planétaire pour les chercheurs et les fabricants de l’IA en raison de ses usages industriels et domestiques.

  Mais, au fond, pour les êtres humains, qui ont une culture savante, ce phénomène n’est pas une révolution technologique et industrielle ni même un bouleversement anthropologique des innovations technologiques contemporaines, comme on voudrait bien le faire croire aux benêts et autres ignorants parmi nous.

   En effet, ce qui apparaît comme un avènement récent de la technologie, a été déjà minutieusement analysé par le philosophe états-unien Jeremy Rifkin dans les années 1980. Dans son livre La fin du travail (Préface de Michel Rocard)[6], il montre les différentes étapes de la révolution industrielle datant de la deuxième moitié du XIXe siècle. Quant à la troisième révolution industrielle, il la situe après la Deuxième Guerre Mondiale, soit 1945. Mais ses résultats ne commencent à être effectifs que de nos jours dès lors qu’ils pèsent de plus en plus sur la manière dont les sociétés industrielles organisent ou planifient leurs activités économiques. C’est, du moins, ce qu’il écrit. « Des robots à commande numériques, des ordinateurs et des logiciels ultrasophistiqués envahissent la dernière sphère encore proprement humaine, celle de l’esprit. Dûment programmées, ces nouvelles « machines pensantes » savent de mieux en mieux exécuter les tâches de conception, de gestion, d’administration et de coordination des flux de production, depuis l’extraction des matières premières jusqu’à la commercialisation et à la distribution des biens et des services » (p.p.94-95).

  Les scientifiques, théoriciens des innovations technologiques des années 1950 jusque dans les années 1970 soutenaient que l’on arriverait au stade de « machines qui pensent » quasi semblables aux membres du genre humain dont cette faculté relève de leurs dons naturels spécifiques. Tel est l’aveu de D’Edward Fredkin, cité par Jeremy Rifkin à propos de la troisième révolution industrielle. Celui-ci la situe sur le plan du plus grand épisode de l’histoire de l’univers. En effet, selon ce dernier auteur, « Le premier événement fut la création de l’univers {…}, le deuxième, l’apparition de la vie {…}, le troisième est l’intelligence artificielle ».

   D’ailleurs, reconnaît Rifkin, l’expression « intelligence artificielle » est une invention ou création des scientifiques et des technologues états-uniens au cours de la première conférence organisée aux Etats-Unis sur ce sujet à Dartmouth en 1956. Dans l’esprit de ses initiateurs/concepteurs ou inventeurs, l’intelligence artificielle signifie précisément « L’art de créer des machines capables de s’acquitter des fonctions demandant de l’intelligence lorsqu’elles sont effectuées par des êtres intelligents » (p.95). Toutefois, une telle définition a donné lieu à des débats vifs, divers et hétérogènes, conflictuels même entre les plus éminents esprits de cette époque. Qu’il s’est agi des scientifiques ou des philosophes, il y a eu, un consensus sur leurs désaccords. Ceux-ci ont porté sur ce qui constitue, en fait, une intelligence « authentique ». D’autant plus que des ordinateurs peuvent accomplir des tâches exigeant des complexités croissantes ; ce qui change de manière essentielle notre compréhension de l’intelligence du sujet humain, voire de la société elle-même. Toutefois, ces chercheurs informaticiens, c’est-à-dire ces technoscientifiques, ces philosophes ont admis que, au cours du XXIe siècle (nous y sommes), cette puissante et nouvelle technologie serait, sans doute, capable de « mieux penser que l’esprit humain moyen », sans, pour autant, définir ce qu’est l’acte de penser, humain et non mécanique.

La machine peut-elle penser par elle-même, c’est-à-dire sans le secours de l’être humain ?

   C’est dans ce cadre que s’inscrit la décision du gouvernement japonais d’engager un programme de recherches décennales en vue de parvenir à réaliser, à fabriquer des ordinateurs capables de reproduire les plus subtiles facultés du cerveau humain. Ce programme a été baptisé « Real-World Program » ou – situation réelle -. Ce projet est appelé par les Japonais le « traitement souple des données » ou « logique douce » ; ce qui correspondrait au genre de pensée intuitive que le genre humain utilise dans la prise de décision.

   Du côté des états-uniens, on n’est pas en reste quant aux recherches visant à produire des machines puissantes comme des copies conformes de certaines facultés du cerveau humain. Ainsi en est-il des sociétés comme « BBN Systems and technologies », à Cambridge dans le Massachussets, ou encore « Dragon » à New York, dans ce même État. Ces sociétés ont réussi à mettre au point des ordinateurs équipés de lexiques de 30000 mots. C’est, ainsi, que certaines de ces machines dites pensantes reconnaissent un discours informel, tenir des conversations ayant du sens pour l’interlocuteur humain. Elles peuvent, en outre, demander des informations, des données complémentaires pour prendre des décisions, pour donner des recommandations, voire pour répondre sensément à des questions du sujet humain. Ce sont ces évolutions ou, plutôt, ces progrès de l’innovation technologiques qui ont conduit Daniel Hillis, de la Thinking Machine Corporation, cité par Rifkin, à écrire ceci : « Les machines finiront par devenir si douées devant la complexité ; et nous aurons alors des systèmes évolutifs » (p.96).L’un de ses pairs, Nicolas Negropontte, au Media Lab du Mit, va plus loin encore quant aux performances évolutives des machines pensantes. Selon lui, on peut tout à fait envisager des générations d’ordinateurs qui seraient tellement proches de sujets humains par leur comportement et leur intelligence qu’on pourrait les considérer soit comme des compagnons, soit comme des collègues ; et non plus comme des accessoires mécaniques. Mieux, écrit-il, « Imaginez une machine capable de suivre votre méthodologie conceptuelle et, en même temps, de discerner et assimiler les idiosyncrasies de votre discours. Après avoir observé votre comportement, elle pourra bâtir un modèle capable de prévoir vos manières de converser {…} Le dialogue sera si intime (et même exclusif) que seuls la persuasion et le compromis mutuels déboucheront sur des idées ; des idées inconcevables par l’un ou l’autre des interlocuteurs pris séparément » (p.p. 96-97).

    Ce faisant, on peut, à juste titre, s’interroger pour savoir si ces technoscientifiques ne commettent pas un excès d’anthropomorphisme en attribuant à leurs machines pensantes des caractéristiques trop humaines. Tel est, du moins, le sens de leur ambition : les inventions ou les progrès du futur viseront à rapprocher les machines pensantes de l’être humain. Elles auront des visages humains générés par ordinateur qui converseraient avec un utilisateur par un écran vidéo. Au XXIe siècle (nous y sommes), on créerait des images holographiques grandeur nature d’un être humain généré par ordinateur, capable d’interférer avec les sujets humains dans le temps et dans l’espace. Ces images seraient si ressemblantes qu’on ne pourrait pas les distinguer des autres personnes humaines réelles. Ce ne seraient plus des appendices mécaniques, mais des êtres intelligents, évolués, dignes de respect. Le technoscientifique Hillis personnalise tellement sa relation avec l’ordinateur, machine pensante, qu’il affirme : « Je voudrais construire une machine qui puisse être fière de moi » (p.97).

LONDON, ENGLAND – FEBRUARY 15: Zendaya attends the World Premiere of « Dune: Part Two » in Leicester Square on February 15, 2024 in London, England. (Photo by Neil Mockford/FilmMagic)

1-2 « homo piger » ou l’homme paresseux

Acheminement vers des usines sans travailleurs/humains

  C’est bien connu : l’être humain est un animal, par essence paresseux. Aussi longtemps qu’on remonte dans son histoire, on l’a toujours vu, par penchant et, du fait même de cette fainéantise naturelle, se reposer sur quelqu’un d’autre, soit un autre être humain comme lui-même, pour faire son travail à sa place. On peut même soutenir que l’origine de son agressivité rédhibitoire dérive de cette inclination. Il a toujours été enclin à accaparer les aliments  durement gagnés par les autres membres de sa communauté pour son propre compte. D’où l’origine également de la prétention des groupes humains, soit les plus habiles, soit les plus forts physiquement, psychologiquement, voire psychiquement à s’ériger en défenseurs, en protecteurs des uns et des autres. Or ceux qui ont consenti à la soumission aux prétendus plus forts ont eu la faiblesse d’esprit de les croire et d’accepter de les considérer comme maîtres ou supérieurs (chefs, princes ou rois, etc.) en se soumettant à leurs injonctions, à leurs ordres, à leur commandement. Dans cette institution fallacieuse, les membres majoritaires, par leur nombre, mais minoritaires par leurs facultés psychiques, leurs vertus psychologiques, leur élévation intellectuelle, ont tout perdu. Non seulement, ils doivent travailler durement pour se nourrir et pour alimenter aussi leurs prétendus chefs qui passent le plus clair de leur temps à festoyer dans leurs palais construits par les autres, la majorité des gens, pour les abriter de tous les besoins. C’était le signe même de leur statut volé, c’est-à-dire de leur seigneurie. Plus tard, une telle volonté de fainéantise a contaminé progressivement un grand nombre des membres de toutes les communautés, de tous les groupes humains, partout sur la terre où la hiérarchie artificielle s’était imposée. Donc, ce processus s’est poursuivi de manière ininterrompue jusqu’à nos jours, malgré le soi-disant progrès des esprits, des sciences et des technologies. En réalité, ce fameux progrès, si progrès il y a, est un phénomène extérieur à la nature intrinsèque du genre humain. Car il est essentiellement de l’ordre des choses matérielles qu’il n’a jamais pu franchir pour le transfigurer qualitativement.

  Ainsi, on commence par soumettre les autres membres, plus faibles, du groupe à l’état de servitude. Puis, cette volonté de domination d’autrui, fruit de la fainéantise humaine, s’est progressivement étendue aux communautés humaines voisines. Avec l’institution des guerres, des conquêtes impériales, c’est-à-dire la domination propre aux êtres humains, et son corollaire, la soumission d’autrui, une telle volonté d’hégémonie s’est étendue à tous les peuples de la Terre. C’est en ce sens qu’il est juste de soutenir qu’il n’y a aucun peuple à la surface de notre commune Terre qui n’ait été, à un moment ou à un autre, esclave d’autres peuples.

  Tout ceci se comprend fort aisément si l’on consent à reconnaître que notre cerveau est l’unique cause de ces comportements créateurs de désordres, de chaos et de désastres sans nombre que le genre humain ne cesse de provoquer au sein de lui-même.  Or pendant longtemps, avec l’influence de la philosophie et, plus tard, du christianisme, il se croit libre et souverain. En réalité, il n’est rien d’autre qu’un misérable jouet entre les commandements et les ordres de son cerveau. C’est son maître incontestable comme l’affirme Sébastien Bohler : « Aujourd’hui, on sait que le striatum est justement la partie du cerveau qui fait naître ses incitations. Tel un contremaître exigeant, il nous pousse à l’action. Et il manie la carotte plus que le bâton : si le cortex exécute ce qui est inscrit au programme officiel de la survie – manger, copuler, explorer, comme conquérir, dominer -, il recevrait de la dopamine et du plaisir. Et ça fonctionne très bien »[7].

   C’est cette incitation continue à l’action, en tant que source de plaisir essentiellement, qui explique le penchant du genre humain à la pleonexia. C’est aussi le sentiment de Bohler quand il écrit qu’il faut savoir que ce mode d’être des êtres humains est, hélas, « la stricte réalité du fonctionnement de nos neurones. Il est essentiel de bien le comprendre pour prendre la mesure de l’impasse dans laquelle nous sommes en tant qu’espèce. Maîtrisant toujours plus de technologies pour assouvir nos besoins, nous sommes incapables de nous modérer dans l’application de ces technologies, qu’elles aient un rapport à la production de denrées alimentaires, d’automobiles véhiculant un statut social, de sexualité sur Internet, de statut social sur les réseaux du même nom ou d’addiction à l’information continue. Tout cela forme une économie de croissance qui n’a aucune raison de renoncer à son principe fondamental, car c’est ce principe qui a fait le succès de notre espèce ».

  Il n’en demeure pas moins qu’au-delà de toutes ces excitations et incitations qui, en apparence, indiquent que le genre humain serait un animal exceptionnel par ses inventions technologiques, le fond de son problème reste le même comme gelé par la glace : ne rien faire est son appétence sempiternelle. Cette attitude naturelle se traduit toujours par une conduite conséquente qui s’impose à lui comme une figure de loi : celle du moindre effort, hormis celui de la copulation addictive, quasi permanente, de l’alimentation courante, de la domination sur la personne d’autrui. C’est ce qui explique, selon Bohler, « que depuis environ cinq millions d’années, enfoui dans notre encéphale, notre striatum cherche fondamentalement à ne rien faire » (p. 100). Aussi, l’être humain réalise ce rêve en inventant continûment des objets techniques/technologiques qui le libèrent des contraintes physiques et intellectuelles. C’est pourquoi, de nos jours, il se fatigue le moins possible. Et quand bien même il s’adonne au travail par nécessité et, éventuellement par plaisir, c’est toujours dans un but précis : devoir, à l’avenir, travailler le moins possible. Dès lors que l’être humain veut économiser ses efforts, l’invention des outils technologiques a pour finalité de le soulager de toute forme de pénibilité. Il lui suffit alors de déléguer à ses artéfacts la partie pénible de sa besogne pour lui permettre de se reposer en se complaisant dans sa paresse.

   C’est exactement la finalité que se sont fixée les penseurs, les philosophes, les technologues états-uniens dans les années 1950. Ainsi, la domination des machines dans les usines de productions automatisées n’est pas regardée comme une menace pour les êtres humains, soit les ouvriers, mais un gain de sens significatif, soit la rentabilité financière substantielle. C’est ce que l’on a appelé alors « des machines sans hommes ». Ceci se traduit par les progrès de la mécanisation, voire le potentiel innovant de la mutation technologique. Les défenseurs d’une telle thèse se fondent sur le fait que les usines sans travailleurs humains, ce n’est plus une utopie, mais bien une réalité prochaine. Il en résulte, pour ces auteurs, qu’il est expédient que le travail humain disparaisse en faveur de la rentabilité des productions par l’automatisation des secteurs, par exemple, de l’automobile ; et, pour ainsi dire, enrichir les investisseurs. Donc, le travail humain est vilipendé pour les raisons suivantes que Rifking évoque dans son ouvrage. En effet, les machines « ne se soucient pas de travailler vingt-quatre heures sur vingt- quatre. Elles n’ont jamais faim et ne connaissent pas la fatigue. Elles sont toujours satisfaites des conditions de travail et ne réclament jamais des hausses de salaire au prétexte que la société pourrait bien les leur payer. Non seulement elles provoquent moins de désordres que les êtres humains qui effectueraient une tâche comparable, mais elles peuvent être conçues pour tirer la sonnette d’alarme dans une salle de contrôle centralisée lorsqu’une déficience apparaît » (p.102).

La machine est devenue la conquérante de l’espace en lieu et place de son créateur

   C’est pourquoi, au regard de ces avantages économiques et financières, beaucoup d’industriels états-uniens n’ont pas hésité à se tourner résolument vers les nouvelles technologies de l’automatisation à la fois pour se délester de leurs ouvriers rebelles et pour augmenter leur productivité dans leurs usines et pour leurs bénéfices élevés en conséquence. Car, comme l’écrit à juste titre, Rifking « les nouvelles machines « pensantes » étaient capables de gérer un nombre de tâches bien plus important que Del Harder ne l’avait jamais entrevu lorsqu’il avait créé son premier département « automation » chez Ford, après la guerre » (p.103).

   C’est à tel enthousiasme qu’on assiste aujourd’hui en matière d’innovation des générations contemporaines de machines « pensantes » dont l’IA générative.


[1] In Le Bug du genre humain – Pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire notre planète et comment l’en empêcher – ? (Robert Laffont, Coll. Pocket, Paris 2020, p.42)

[2] ISO/IEC2298 : 2022

[3] C’est nous qui soulignons ce passage pour montrer le fait que l’I.A. n’est rien d’autre qu’une technologie particulière destinée à l’usage et aux utilités des Humains. Donc, elle ne mérite pas tant d’admiration comme on le manifeste aujourd’hui à travers le monde. Dans les drones et autres engins volants technologiques, elle sert à tuer des Humains jugés comme ennemis des uns et des autres.

[4] Dictionnaire historique de la langue française –Sous la Direction d’Alain Rey – (Paris 1998)

[5] In https://up-magazine.info « Intelligence artificielle”128 27 juin 2024

[6]  La Découverte, Paris 1996)

[7] Le Bug humain… (p.40)

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