
Le pouvoir, quel qu’il soit, est une perpétuelle ascension vers un sommet de feu et de folie
Introduction – De la Définition du concept de pouvoir en question
Les théoriciens, en particulier les philosophes, les sociologues et les anthropologues se sont tous attachés à penser le pouvoir non dans sa structure, dans son essence même, mais dans ses manifestations, c’est-à-dire son usage, bref dans son épiphanie. Nous employons ce dernier terme d’après l’une de ses étymologies grecques « epiphanios », soit ce qui apparaît. Selon Le Robert, l’épiphanie est « la manifestation de ce qui est caché ». C’est justement ce sens, c’est-à-dire « ce qui est caché » que les penseurs du phénomène en question n’ont pas du tout appréhendé. En d’autres termes, ils excellent dans l’analyse de son apparaître à travers la manière dont ses détenteurs en font des usages singuliers. En revanche, ils n’ont pas eu la curiosité d’aller chercher au-delà de la pure et simple manifestation de ce qui fait que les choses sont telles qu’elles se déploient, dans l’espace et dans le temps comme on dit, à travers les réalités humaines. Aussi, nous avons jugé qu’il est nécessaire, dans l’économie des investigations présentes, de procéder autrement en interrogeant l’essence même du pouvoir, qui conduit aisément ses détenteurs à un genre de folie grave ; voire à un état de délirium foudroyant.
La définition qu’en donnent les dictionnaires français, dont Le Robert, n’est pas satisfaisante dès lors qu’elle ne révèle rien de la nature de ce phénomène dans sa dimension humaine, trop humaine. En effet, ce terme vient du latin potere, de posse « être capable », ou « avoir de l’importance, de l’influence, de l’efficacité ». Suivant des usages et des définitions historiques, il s’est transformé en potens (« qui peut, capable ») ; ce qui désigne sensiblement la même aptitude que les sens précédents. Autrement dit, le pouvoir est ce qui, dans un être humain, le met en état de puissance dans son agir. Il lui confère un ascendant psychologique sur les autres êtres humains, pour autant que cette faculté d’action implique des relations mutuelles. Dans la définition de ce concept, nous retiendrons ce dernier point : le pouvoir « s’applique également à la propriété inhérente à une chose ».
C’est cette propriété singulière du pouvoir politique, sous sa figure de l’exécutif, qui n’a pas été perçue par les théoriciens ni suffisamment analysée en vue d’apporter des éclairages sur l’essence de ce phénomène qui cause tant de maux au genre humain. Quelle est donc cette propriété mystérieuse inhérente au pouvoir chez les Humains ? Ce phénomène ombrageux qui s’enracine dans les structures élémentaires du cerveau humain d’où il s’étend et envahit progressivement le soleil de la raison et de la conscience et qui l’étouffe même de son ombre épaisse ? Certes, même si le soleil est obscurci, il n’en demeure pas moins qu’il continue, autant que faire se peut, d’éclairer les neurones du cerveau pour permettre à ces pauvres victimes du « dieu fléau », c’est-à-dire ces malheureux êtres, de pouvoir gouverner et conduire la destinée de leurs peuples dans toutes sortes de désastres depuis les premiers pas du genre humain sur cette Terre.

I- De la nature du pouvoir exécutif, seul pouvoir réel chez le genre humain
Le pouvoir politique a toujours été, chez le genre humain, le centre absolu où l’expression de la puissance se manifeste, voire se déploie dans toute son ampleur et sa splendeur. C’est même l’image la plus adéquate de sa volonté de devenir dieu. En effet, de la même manière que le Divin crée les phénomènes ex nihilo à partir de l’efficience de son Verbe, de même les rois, les princes, les présidents, bref, les diverses figures d’hommes d’État, par la détention du pouvoir exécutif, seul et absolument, pensent agir exactement à la façon du divin. Mieux, ils deviennent comme une figuration imaginaire d’une divinité dans l’exercice de la puissance exécutive, la seule qui ordonne et à laquelle on obéit, nécessairement au risque d’être annihilé en tant que particulier qui oserait s’opposer à sa volonté de domination. En effet, tout sujet humain qui accède au pouvoir exécutif, quelque crétin qu’il soit par idiosyncrasie, devient instantanément tout-puissant. Aussitôt, il se croit obliger de viser le sommet des dieux olympiens au sens d’entités puissantes totalement libres et immortelles. C’est un processus psychologique qui est produit par l’irraison absolue. Mais on le comprendra mieux à travers la thèse de l’empereur romain Néron et, par la suite, de la nouvelle vision intellective de ce phénomène que nous proposons ci-dessous.
A- Structure et épiphanie de la malédiction du pouvoir comme phénomène envoûtant en son essence même : une nouvelle conception du pouvoir et de ses dégâts sur le psychisme humain
L’accession à l’exercice du pouvoir exécutif a pour effet inévitable de transfigurer la personnalité profonde des sujets humains. En effet, ce genre de puissance politique a quelque chose de ténébreux, que nous avons déjà conceptualisé sous la figure de l’influence de Sauron[1] sur la conscience des détenteurs de ce type de pouvoir, symbole des forces du mal inhérentes au phénomène du pouvoir et même de la manifestation de tout pouvoir. Les individus, possédés par les charmes du pouvoir, en viennent très vite à éprouver le sentiment de la supra puissance. Car la plus grande et la plus délirante des formes de suprématie en ce monde ne sont rien d’autre que la domination d’un individu sur d’autres. D’emblée, il se met au-dessus d’eux, les transforme en objets dès lors que lui seul incarne la subjectivité souveraine à la manière d’un dieu. À l’instar de Néron dont la raison était comme frappée par la foudre ou traversée de part en part par l’éclair, de tels êtres humains perdent le sens de leur humanité. D’où sa remarque tout à fait juste qui sonne comme le libre arbitre délirant par lequel l’homme de pouvoir se permet tout parmi les hommes ; et sans aucune retenue dans son action. Selon lui, « nul empereur n’avait su tout ce qui lui était possible »[2] jusqu’à lui. En effet, si l’Empereur n’avait aucun dieu au-dessus de lui pour contredire ou contrecarrer ses décisions, sanctionner moralement ses actes, alors il pouvait faire tout ce qu’il voulait, voire pire que tout ce qu’on pourrait imaginer. Ainsi, il pouvait ordonner de massacrer autant de barbares, de Grecs ou même de Romains, etc., comme bon lui semblait ; faire assassiner ses adversaires, emprisonner ses rivaux à sa guise – c’est que font toujours les détenteurs du pouvoir exécutif dans presque tous les pays de la terre -. Car nul être humain dans tout l’Empire ne devait ou ne pouvait oser protester contre ses actions iniques. C’est l’expression même de la liberté arbitraire ou naturelle dans toute sa démesure : ni frein moral, ni empêchement physique, ni adversité d’aucune sorte.

Le poouvoir politique comme une maudite prédication éternelle du diable
B- Le phénomène du pouvoir dans la fresque moyenâgeuse de John R. R. Tolkien
Nous proposons, pour bien saisir l’essence du pouvoir, une hypothèse inspirée de l’approche légendaire de John Ronald Reuel Tolkien, dans sa fresque moyenâgeuse de Le Seigneur des Anneaux, tome I, La communauté de l’Anneau. Il s’agit, pour cet auteur, d’en comprendre la cause originelle, mais non pas le commencement du mal absolu. Tout se passe comme si celui-ci génère nécessairement tous les désastres innommables chez le genre humain. En d’autres termes, il s’agit de ce qui pousse constamment certains êtres humains à vouloir dominer les autres à tout prix, comme s’ils sont naturellement mus par un charme irrésistible, une fascination du mal. Tolkien a tâché de saisir les soubassements de ce phénomène invisible, mais réel. À cet effet, il a imaginé de matérialiser cette volonté mortifère sous la forme de l’« Anneau unique ». Initialement, celui-ci a été forgé par un personnage, Sauron, qui diffère de tous les autres êtres de cette fresque. Mais, comme eux, il n’est ni mauvais ni bon en soi. Toutefois, il basculera très vite dans l’attrait du mal du fait de cette volonté maléfique de domination sur les êtres humains ou sur les phénomènes. Aussi, il entreprit de forger en secret cet Anneau afin de pouvoir contrôler les autres Anneaux qui ont été donnés aux chefs des peuples d’un lieu qu’il appelle « La Terre du milieu ». Il s’agit, en l’occurrence, de trois Anneaux offerts aux rois elfes, de sept aux seigneurs nains, de neuf aux chefs des Hommes mortels. En revanche, un Anneau, l’Anneau de toutes les convoitises, de tous les désordres, de toutes les tentations, de tous les drames incommensurables amplement décrits à travers toute cette œuvre, possède en soi-même la propriété de la surpuissance unique de les gouverner tous en liant leur sort aux phénomènes qui se trament dans les profondeurs, dans les entrailles ténébreuses de la Terre où gît la Matrice des forces agonistiques hors de tout contrôle.

La transmutation physique et morale des condamnés du puissant charme du pouvoir
Puisque l’analyse intégrale de cette œuvre n’est pas l’objet de notre interrogation, nous allons nous en tenir à la manière dont Tolkien dévoile la propriété inhérente au pouvoir, c’est-à-dire l’Anneau unique. Car c’est lui seul qui confère la surpuissance et la volonté du pouvoir mystérieux d’ascendance absolue sur tous les autres êtres et aussi sur toutes choses. En effet, on pourrait dire que tout pouvoir, en particulier le pouvoir politique, est comme un anneau que l’on met volontairement ou involontairement au cou de sa conscience pour le pire. Dans le premier tome de cette œuvre, après avoir raconté l’histoire des Anneaux et surtout l’unique Anneau de la surpuissance, celle justement qui confère la domination des dominations sur tout être en ce monde, Tolkien en vient à la description de la première victime de cet Anneau envoûtant.
Un jour, deux amis, Sméagol et Déagol se sont rendus à la pêche sur les rives d’un fleuve. Déagol trouva un magnifique anneau d’or au fond de cette rivière. Sa beauté était si fascinante et irrésistible que Sméagol ne put résister à son attrait. Il voulut s’en emparer malgré le refus de son ami Déagol. Sméagol le tua par strangulation, prit l’Anneau et le mit à son doigt. Aussitôt, la puissance maléfique s’empara de tout son être et lui fit subir une transfiguration totale comme l’écrit Tolkien : « il apprenait des secrets et il appliqua son savoir à des usages malhonnêtes et méchants. Il acquit une vue perçante et une ouïe fine pour tout ce qui était nuisible. L’anneau lui avait donné un pouvoir proportionné à sa stature. Il n’y avait pas à s’étonner qu’il fût très mal vu de tous et que toutes ses relations l’évitassent (quand il était visible). On lui donnait des coups de pied et lui mordait les pieds des gens. Il se mit à voler et il allait de-ci de-là, se marmonnant à lui-même et faisant entendre des gargouillements dans sa gorge. C’est pourquoi on l’appela Gollum ; on le maudit et on lui dit de s’en aller au loin ; et sa grand-mère, désirant avoir la paix le chassa de la famille et l’expulsa de son trou »[3].

Une figuration de l’Anneau de la Surpuissance
La suite du récit dévoile la déchéance psychique progressive et la transfiguration de la personne de Sméagol-Gollum sous la férule de l’Anneau. D’abord, sa condition d’être humain changea totalement. En effet, il fut livré à lui-même, erra de lieu en lieu sans direction précise. La solitude fut sa compagne existentielle comme le miasme colle à la peau de quelqu’un sans assurance de pouvoir s’en délivrer quelque jour. Il préféra les abîmes de la terre, la nuit des cavernes profondes de ses entrailles. Il fuyait la lumière du jour dont il devint même un ennemi absolu. Ensuite, d’un point de vue psychique et surtout physiologique, il se transforma en un monstre hideux au point que son apparence initiale d’être humain normal devint un lointain souvenir. Comme son corps prit la figure d’un animal abominable, terrifiant et handicapant, pour se nourrir dans ces lieux ombrageux, il se contentait d’attraper et de gober des poissons crus, en somme de consommer tout ce qui était à portée de sa main. Telle est, du moins, la description saisissante qu’en donne Tolkien lui-même : « … Sur une île constituée par un rocher au milieu de l’eau vivait Gollum. C’était une créature répugnante : il dirigeait une petite barque en pagayant avec ses grands pieds plats, scrutant l’obscurité de ses yeux d’une pâleur luminescence et attrapant avec ses longs doigts des poissons aveugles qu’il consommait crus. Il mangeait toute créature vivante, même de l’Orque, s’il pouvait l’attraper et l’étrangler sans lutte. » (p.34) Une page plus loin, l’auteur ajoute une remarque sur la défiguration psychique de Sméagol-Gollum : « après des siècles de solitude dans les ténèbres, le cœur de Gollum était noir et abritait la perfidie » (p.35).
L’on comprend aisément que, quelle que soit la figure d’un régime politique, l’art de gouverner et de soumettre les êtres humains à la suprême domination des chefs d’État, quel que soit leur titre honorifique, est, partout et toujours, le même. Car presque tous sont interchangeables les uns par rapport aux autres depuis la première lumière du pouvoir politique jusqu’à nos jours. On peut parier volontiers qu’il en sera de même des mondes humains après nous, terriens du XXIe siècle.
II- La quête du meilleur régime politique
A- Les formes de gouvernement dans la philosophie politique de Platon
II ne s’agit pas ici de dresser une typologie des régimes, mais d’examiner les critères de classifications possibles des formes d’États et de reconsidérer, le cas échéant, les mérites de la démocratie à la lumière de ces critères. Platon se livre à cet exercice dans le huitième livre de la République, et aboutit à une classification des formes imparfaites de la constitution politique. II s’agit, dans l’ordre décroissant, de la timocratie (gouvernement de l’honneur), de l’oligarchie (gouvernement de l’argent – à l’image de nos démocraties contemporaines -), de la démocratie (gouvernement du peuple), et de la tyrannie (gouvernement violent d’un seul). Chacune des trois dernières formes n’est autre qu’une dégradation de celle qui la précède, dégradation qui est liée à l’abus de ce qu’il s’était proposé comme un bien commun.
Ainsi, la timocratie dégénère par excès de force, l’oligarchie par l’amour de l’argent, et la démocratie par excès des libertés individuelles. Y a-t-il trop de liberté en démocratie ? La liberté y dégénère-t-elle en licence ? On peut craindre que cette liberté ne soit concédée à des hommes qui n’en sauront pas restreindre l’usage qu’ils en feront : « quand un peuple se sent une soif insatiable de liberté lui dessécher la gorge et que, grâce à de mauvais serviteurs, il peut avaler avidement un breuvage de liberté qu’on n’a pas su couper avec mesure et qui est trop fort pour lui, alors, si les magistrats et les dirigeants ne se montrent pas extrêmement doux et coulants, en lui versant avec abondance cette liberté, il s’en prend à eux, les calomnie, les accuse et les traite de potentats, de rois et de tyrans » (Cicéron, La République, I, 63, Les Belles Lettres, 1989, p. 51 ). Le registre métaphorique de l’enivrement nous conduit ici à une régression à l’infini de la surenchère : la liberté qui est le socle de la démocratie la menace rapidement d’anarchie.

III- Des fils des peuples en mouvement – Critique des élites politiques contemporaines
Extraits :
Ainsi, c’est cette intelligence perfide du politique qui a conduit Platon, dans le VIIe livre de La République, comme nous l’avons montré précédemment, à se livrer à une fine typologie des différents régimes politiques de son temps. Ce qui était vrai en son temps, l’est encore de nos jours en ce sens que les hommes n’ayant pas profondément changé depuis au moins 20 mille ans, malgré le vernis des civilisations, la validité de sa pensée sur le phénomène politique demeure la même. Ce qui n’est peut-être pas vérifiable dans les faits, c’est l’ordre chronologique, voire la hiérarchisation que cet auteur établit entre les différents politiques.
Platon montre, en effet, que tout régime politique comporte des failles intrinsèques, qui tiennent, semble-t-il, à l’indigence morale, intellectuelle par défaut d’esprit mûr et d’idées personnelles, de l’agent politique, incapable de détachement et d’élévation d’aucune sorte. La gravité du pouvoir l’enchaîne continuellement au sol des réalités triviales. Ces faiblesses elles-mêmes sont immanentes à la débile nature humaine, qui s’exacerbe quand un individu insuffisamment préparé à l’exercice de la puissance publique devient un agent politique. C’est ce que Platon reconnaît à juste titre : « aucun homme de par sa nature ne peut régler en maître absolu toutes les affaires humaines sans se gonfler d’injustice et de démesure » (713b)
Ainsi, l’Etat, formellement juste, est soumis à la corruption dès que les agents politiques se laissent gagner par le goût de la richesse…
Rousseau, l’un des théoriciens et des pères fondateurs de la République Française, avait, dès le départ, perçu les limites de l’application intégrale et concrète des principes de la démocratie. Celle-ci, reconnaît-il, conviendrait davantage à un Etat peuplé de dieux ou d’anges. Aussi, admet-il la possibilité de divers degrés de démocratie en vertu du nombre de citoyens et de législateurs, comme il l’écrit : « La démocratie peut embrasser tout le peuple ou se resserrer jusqu’à la moitié[4]». Il paraît évident, selon ce philosophe, que les particuliers qui raisonnent en termes d’intérêts personnels – égoïstes même – ne peuvent concevoir ni comprendre le sens de la soumission de la volonté particulière à la volonté générale. La majeure partie du peuple, attachée à la satisfaction des exigences des besoins vitaux, est aveugle. L’idée même d’intérêt général, qui transcende la perception immédiate de leurs intérêts privés, auxquels ils tiennent si profondément, relève d’une pure abstraction. L’intérêt général n’a de sens que s’il passe, d’abord, par la satisfaction de l’intérêt particulier. Même la majeure partie de leurs représentants politiques, qui sont aux affaires au plus haut sommet de l’Etat, a des réactions et conduites semblables aux leurs. C’est pourquoi ces élites sont souvent sujettes à diverses formes de corruption. D’où également leur tendance naturelle à s’approprier, en vertu de leur seul intérêt, le pouvoir du peuple.

Un sommet de la mégalomanie ?
Hormis la Suède (année 2000) où les élites politiques témoignent d’un respect scrupuleux pour leur peuple, aucune autre démocratie contemporaine, sur notre planète, ne donne de leçon de vertu ou de moralité politique. De nos jours, la Suède bénéficie, en effet, de la meilleure croissance économique en Europe. Il n’y a quasiment pas de chômage en ce pays. Bien au contraire, on y parle « de plein emploi, de médecine la plus performante du monde, une sécurité sociale excédentaire, l’intégration réussie des immigrés, la meilleure école », selon un écho de « Télérama » (N°3167 du 25 septembre au 1er octobre 2010). Mieux encore, selon ce même écho, les gouvernants ont une vie transparente : les ministres ne sont pas payés comme des dirigeants d’entreprise privée : ils ont un salaire convenable qui leur permet de vivre décemment. En outre, contrairement à la France, ils n’ont pas de logement de fonction luxueux avec un personnel domestique payé par l’argent public. Chaque ministre utilise son propre domicile et « achète lui-même sa nourriture au supermarché, paie ses déplacements. Il use de son téléphone personnel, les notes de son téléphone ministériel étant contrôlées. Toute défense payée par l’Etat est scrupuleusement vérifiée : une ministre a démissionné pour un litige de 200 €. On sert l’Etat, on ne se sert pas de l’Etat »…
Hormis cet heureux exemple suédois d’une classe politique raisonnable, de manière générale, la propriété du pouvoir a ceci de particulier qu’elle incline à la violence. Même si elle ne commence pas par celle-ci, comme le malheureux Gollum, elle la contient en permanence. Il suffit de prendre n’importe quel régime politique d’hier et d’aujourd’hui, quelle que soit la forme du gouvernement, démocratique, tyrannique, oligarchique, dictatorial etc., les Gollums de la terre et leurs serviteurs zélés manifestent partout le même comportement et une inclination agonistique identique. D’une part, ils engagent la lutte à mort entre eux pendant les stratégies de conquête du pouvoir. Dans les régimes dits démocratiques, par la mobilisation des moyens financiers, l’utilisation des médias serviles, la mise en branle de la démagogie et du mensonge, voire de la délation, les élites politiques oligarques contemporaines engagées dans des campagnes électorales, locales ou nationales, se livrent les unes aux autres à une lutte à mort pour éliminer les adversaires. Il n’y a point de loyauté, de sens de l’honneur, de respect d’autrui, de dignité dans ces rivalités opiniâtres physiques, psychologiques et morales féroces. C’est moins les peuples dont ils sont censés conduire les destinées qui les intéressent que la jouissance du pouvoir pour et par eux-mêmes. De tels conflits permanents entre les uns contre les autres finissent par rendre stériles leurs actions en faveur du bien général de leurs peuples, du fait qu’elles sont tout entières ancrées dans l’espace du temps présent. Elles ne laissent aucune place au futur, aux prospectives. Ce faisant, ces élites politiques donnent la nette impression de reproduire continûment les scènes des amphithéâtres grecs, romains ou d’ailleurs où l’on se livre à des combats mortifères soit des individus entre eux (gladiateurs), soit des individus contre des fauves.
En effet, la propriété du pouvoir, qu’on pourrait appeler le phénomène mystérieux de l’ombre (celle de la nature biochimique de l’homme) ou le spectre de l’innommé ne cesse de leur ronger l’esprit, de les tourmenter au point de rendre leur vie insupportable à leurs propres yeux. A l’instar de la maladie de Creutzfeldt Jakob, en raison de la dégénérescence spongiforme caractéristique de l’encéphale qu’elle entraîne chez les personnes qui en sont affectées, ce phénomène mystérieux de l’ombre ne ronge pas seulement la cervelle des Gollums. Il fait pire : il infecte et affecte progressivement ou rapidement, suivant le caractère sain de l’esprit des individus, la conscience morale, psychologique et toute la raison. C’est ce qui explique justement qu’ils ne tardent pas à devenir des despotes au pouvoir absolu, odieux pour leurs peuples ; au point que leur régime politique se transmue en tyrannie ou en totalitarisme. C’est ce qui explique que les démocraties contemporaines sont devenues elles-mêmes des dictatures « démocratiques ».
Les possédants de l’Industrie Financière (Banquiers et autres financiers amoraux) sont eux-mêmes doublement aliénés par le pouvoir de l’Anneau, comme des valets de Sauron. D’une part, ils jouissent infiniment de la fiévreuse puissance incontrôlée qu’ils exercent sur les pouvoirs politiques et leurs représentants. Désormais, en s’appropriant ainsi la destinée des hommes et de la terre, qu’on le veuille ou non, ils sont tout entier possédés par la logique de la fin du monde ou d’un cycle de la vie humaine sur la Terre. Dès lors, les hommes politiques sont devenus comme les pasteurs d’un troupeau, voire, pourrait-on dire, du bétail qu’ils ont réussi à parquer, pour reprendre les expressions de Kant, dans des bergeries qu’on appelle Etats. Aussi, les agitations de ces pauvres créatures devant leurs peuples respectifs n’ont aucune incidence sur la logique mortifère et destructrice des serviteurs de ce qu’il conviendrait d’appeler désormais l’Eglise de la Finance Internationale. Elle prône la mort de l’Humanité et elle nous enchante tous par le miroitement de ses charmes de fée, perpétuellement en fête, de ses mirages de mise en scène continue, etc.

Ainsi, la politique est devenue, par essence, voilement. Mais ceci s’opère aussi dans les structures massifiées du monde humain. Le voilement est constitutif de l’inessentiel qui caractérise les réalités humaines contemporaines, qu’on s’emploie (il s’agit des élites politiques et économico-financières) à abrutir par des espèces d’entités artificielles, en l’occurrence, les formes de la consommation, créées à cette fin. Suivant l’art propre au politique, à savoir le mensonge, le voilement en vient à prendre la dimension d’une déformation systématique des faits. On crée une extension de voile sur les réels humains pour empêcher les gens de voir la nature effective des choses, comme s’il s’agissait de les protéger d’eux-mêmes. Au fond, et en fait, il s’agit de masquer leur aperception afin qu’ils demeurent toujours dans l’opacité totale de la structure fondamentale des phénomènes et des diverses dimensions constitutives de l’espace des données humaines.
Le voilement permet au monde des politiques et de leurs complices de l’économie et des finances internationales d’instituer des univers de réalité dans les espaces humains (cultures) qui détériorent la perspicacité de l’apercevoir, autant du particulier que de l’ensemble des communautés humaines ou peuples ; voire mal façonnent à loisir les consciences, au lieu de les conduire à des formes de transcendance respectives. C’est une véritable décentration de la conscience, en même temps que sa perte, que le voilement opère dynamiquement de nos jours, en enjoignant au monde entier d’y prendre place pour son propre bien qui, par-delà le mensonge, signifie sa mort morale, physique, intellectuelle et spirituelle. Il y a donc un profond déséquilibre entre ce que veulent réellement les gens et la supercherie que leurs maîtres leur proposent comme mode de penser et modèle de vie.
Au nom de l’insécurité, les polices du monde ne cessent de traquer, de faire la guerre aux individus… Dans les démocraties occidentales, nous sommes tous fichés, parfois à notre insu ou de façon obligatoire, par l’établissement d’une pièce d’identité, du passeport biométrique. C’est le triomphe de la molécule génétique ou de l’ADN, des empreintes génétiques. Nous sommes fichés pour nos sympathies envers les plus pauvres, les sans papiers, les sans domicile fixe, pour notre charité chrétienne, pour nos luttes politiques légitimes en vue d’une plus grande justice sociale. Nous, citoyens, sommes devenus tous potentiellement délinquants parce que, au regard de la Constitution française qui en donne le droit absolu, nous avons l’audace de penser. Et les philosophes – certains écrivains contemporains tels que Aymeric Caron[5], préfèrent les appeler des intellectuels comme tous les autres -, qui sont censés défendre la cause des citoyens, comme autrefois, se taisent devant cet état de fait. Ils préfèrent même aller manger dans la paume des puissants de ce monde. Ceci est une conduite avilissante, inconcevable même au regard de la grande mission de tout philosophe : défendre tout être humain ainsi menacé dans sa liberté, sa vie, sa sécurité. Car de nos jours, on assiste au règne de l’oppression malicieuse qui a commencé en 2001 avec les Etats-Uniens et leur manie de manipuler les mondes humains suivant leurs uniques intérêts. Une telle oppression malicieuse signe la fin des libertés individuelles.

Ainsi, l’exécutif, qui est sous le regard perpétuel de Sauron, voudrait avoir, à son tour, chaque citoyen sous le sien afin de l’empêcher d’être libre. Telle était, hier, la nature des régimes politiques fascistes et dictatoriaux.
Ainsi, en Europe du Nord et à titre d’exemple contemporain, avec la faillite de la Grèce, il est de mise d’accuser les Grecs de tous les maux de la terre. D’abord, les élites des Etats du Nord reprochent aux Grecs, sans nuance aucune, de vivre au-dessus de leurs moyens, d’avoir des salaires trop élevés, d’exercer plusieurs tâches à la fois, de ne pas payer d’impôts et d’avoir un niveau de corruption scandaleux etc. Or si les salaires des actifs grecs ont considérablement augmenté en quelques décennies, avec l’apport financier des pays du Nord, comme aides au développement économique de la Grèce, cela ne relève guère des Grecs eux-mêmes. Il s’agit davantage de la démagogie des élites politiques qui, pour se faire élire et réélire, n’ont cessé de flatter le peuple avec l’argument d’une augmentation des salaires et des autres prestations sociales. Les unes autant que les autres n’ont pas hésité à danser sur la scène de la surenchère.
Ensuite, ce sont surtout les élites politiques et économiques de la Grèce qui ont tiré grandement profit de la manne des pays du Nord ; du moins, telle est l’analyse, en général des journaux grecs et étrangers. Enfin, et au regard des mesures drastiques et injustes prises par le gouvernement de Papandréou, pour satisfaire aux diktats des Etats du Nord et du F.M.I, lesquelles pénalisent davantage les petites gens (fonctionnaires et artisans), dès lors, on se demande pourquoi l’exécutif n’a pas demandé aux élites politiques et économiques grecques, qui ont détourné et placé à l’étranger la plus grande partie de cette manne financière européenne, de rembourser ou, plutôt, de rapatrier en Grèce cet argent afin de partager, de façon équitable, l’effort présent de la recherche d’équilibre de l’économie grecque ; et par celle de la réduction des déficits budgétaires. Ces élites coupables sont, en apparence et jusqu’ici, à l’abri de toute réclamation importune. Il se pourrait même que les autres peuples de l’Europe subissent, un jour prochain, un sort similaire à celui des Grecs.
A cette fin, il faut que les peuples s’accordent, malgré la possible hostilité des élites politico-économico-financières, sur la création d’une assemblée planétaire des membres éclairés des peuples qu’on pourrait appeler, par exemple, l’Intelligentsia Unie des Etats (I.U.E). Elle prendrait la figure de ce que le baron d’Holbach, au dix-huitième siècle, a appelé l’ « éthocratie » ou le gouvernement fondé sur la morale. Une telle structure mettrait fin, au niveau de chaque Etat, au règne des dévots de la courtisanerie ; personnages politiques auxquels il vouait un mépris altier, comme il l’écrit à juste titre : « Ne nous parlez plus de l’abnégation des dévots pour la Divinité, l’abnégation véritable est celle d’un courtisan pour son maître ; voyez comme il s’anéantit en sa présence. Il devient une pure machine, ou plutôt il n’est plus rien : il attend de lui son être. » La philosophie des Lumières juge une telle attitude comme la pire servitude, c’es-à-dire la servilité dont l’âme humaine est capable. Les dévots politiques s’humilient jusqu’à perdre leur âme, à dissiper leur être. Pour parvenir à cet état de négation de soi, un travail de longue haleine s’avère nécessaire. Car il n’est pas donné à tout le monde d’être un dévot politique et l’analyse de la personnalité de ce genre d’êtres humains est, hélas, universelle et toujours d’actualité tant qu’il y aura des marionnettes du pouvoir de l’Anneau sanctuarisé.
Ce philosophe poursuit le portrait des dévots politiques en ces termes : « Et quelle vie de sacrifices permanents : s’éduquer dès son plus jeune âge à vaincre son orgueil et à s’abaisser l’âme. S’attacher à ne jamais avoir d’avis (personnel) pour mieux épouser celui du Prince ; se dresser à ne jamais rien laisser paraître de ses sentiments et des « piqûres » administrées par le maître. .. »
D’autant plus que le peuple a montré sa capacité à envisager, avec intelligence, la nature des problèmes humains et à comprendre le sens de la perfidie des élites politico-économico-financières. D’une façon générale, ces dernières se montrent incapables de la moindre vision prospectives des choses. Il ne saurait, d’ailleurs, en être autrement, puisqu’elles passent le clair de leur temps à regarder ce qui se passe à la surface de leurs pieds ; je veux dire qu’elles sont tout entières prises par la gestion des réalités immédiates. Car les élites politiques rendent stériles leurs actions politiques en gaspillant du temps utile par des actions vaines, comme la conquête du pouvoir ou la stratégie de le conserver. L’avenir des pays ou des peuples ne se pose guère pour elles.
Quant aux élites économico-financières, elles emploient toute leur énergie à accumuler du capital, au-delà du raisonnable, quitte à mettre sérieusement en péril la vie des générations humaines futures. Car le futur n’a aucune existence pour elles puisque leurs machines (ordinateurs) les rivent sur l’instant présent et ses fictions multiples. Ainsi, le peuple français avait donc compris que la construction de l’Europe, telle qu’elle était en train de s’édifier, sous la férule des puissances industrielles et marchandes, des banquiers, des financiers, allait à l’encontre de l’intérêt des peuples d’Europe. Or l’Europe des capitalistes, ce genre d’êtres humains sans patrie ni enracinement et dont la cervelle est totalement prise par le mirage de l’accumulation des riches, ici et maintenant, risquerait de faire resurgir, au cours des prochaines années, le spectre des nationalismes aveugles, dangereux pour la paix civile, et mortifères pour la sécurité des vies humaines.
Même si le peuple est toujours constitué d’une multitude, il n’en demeure pas moins que, par-delà celle-ci, il peut s’organiser lui-même autour d’intérêts communs et concrets. Il peut transcender les unités partielles qui constituent les associations, les groupes intermédiaires de toutes sortes, pour se fixer, comme objectif majeur, de réaliser un projet collectif qui engage toute sa destinée temporelle. Il peut donc être conscient d’enjeux majeurs par la volonté de mettre en perspective le pouvoir des femmes et des hommes qui le composent ; d’unir leurs efforts communs, par-delà les inévitables divergences entre eux, les opinions contradictoires en vue de faire émerger et reconnaître la nécessité d’intérêts communs qui dépassent infiniment la stricte sphère des individualités égoïstes. Le peuple, ainsi compris, fait preuve de « bon sens » selon la belle expression de Descartes… »
Alors, d’où viendra le salut des peuples ? Ce n’est certainement pas des élites politiques et économico-financières, ni non plus des élites intellectuelles, qu’on appelle complaisamment philosophes et qui n’ont de philosophes que le nom. Ce sont plutôt des intellectuels cyniques, qui s’accommodent fort bien des misères du peuple, et qui mangent dans la main des politiques, leurs doux complices ; et s’emploient à produire des œuvres inessentielles (les prurits de leur cerveau) en guise de pensée pour faire triompher leur vanité (notoriété publicitaire). Car les vrais philosophes ont donné au monde ses sciences (dures et humaines), ses institutions politiques et sociales, voire l’intelligence des peuples. Ils l’ont fait parfois au prix de leur propre bonheur (Rousseau) etc. Nos histrions contemporains de la philosophie ne savent plus penser dans l’intérêt universel des hommes. Comme les Nations, ils aiment la fascination de leur propre narcissisme. Pendant ce temps, le peuple souffre et se meurt. Mais ils n’en ont cure.

[1] In Pierre Bamony : Pourquoi l’Afrique si riche est pourtant si pauvre Tome 2 – La malédiction du pouvoir politique- Quel avenir pour les peuples de demain ?
[2] Suétone : Vie des douze Césars (Gallimard, Coll. « Folio », Paris 1976, p.332)
[3] J.R.R.Tolkien : Le Seigneur des Anneaux, tome I. La communauté de l’Anneau (Edit. Gallimard, Paris 2002, p.103)
[4]Du contrat social, III, (G.F. Flammarion, Paris, p.104)
[5] Utopia XXI, (Paris, Flammarion, 2017, 517 p.)
