RÉFLEXIONS SUR LA MORALE ET LA POLITIQUE DANS LA PHILOSOPHIE DE KANT

Introduction

   Les principes éthiques, que condense la loi du devoir, n’expriment rien d’autre que la légalité de l’esprit humain. La philosophie pratique renvoie au factum rationis de la loi morale. Par conséquent, une « métaphysique des mœurs » ne devient possible que dès lors qu’est reconnue la faculté de la raison pratique de donner des ordres ou, si l’on préfère, dès lors qu’est reconnu le pouvoir qu’a la volonté, dans l’être raisonnable, de légiférer.

   Mais la législation de la raison trouve à s’exprimer à la fois dans la morale et dans le droit qui structure la vie politique. En effet, si l’éthique est « le système des fins de la raison pure pratique » (In Doctrine de la Vertu, p. 51), il faut dire, à l’instar de Rousseau, qu’« il faudrait des dieux pour donner des lois aux hommes » et, qu’en conséquence, la politique ne saurait avoir la pureté de la morale.

    Ainsi se trouve posée la question des rapports de la morale et de la politique :            si, en sa pureté, la législation morale se confond avec les lois constitutives de 1’esprit, celles-ci ne demeurent pas purement formelles. C’est donc un impératif critique que l’impossibilité d’une fusion de la morale et de la politique. Pourtant, la politique est loin de tourner le dos à la morale ou d’en constituer délibérément l’antithèse. C’est donc que les rapports de la morale et de la politique doivent être envisagés suivant trois points de vue :

            -en leur principe

            -en leur spécificité

            -en leur finalité

I- L’unité principielle de la morale et de la politique

1) La philosophia practica universalis s’enracine dans des concepts fondamentaux qui sont « communs » à la morale et à la politique.

    Le concept primordial de toute « métaphysique des mœurs » est le concept d’impératif. Ainsi, les devoirs de l’homme, en tant qu’ils sont moraux et les devoirs du citoyen, en tant qu’ils sont politiques, sont, ici et là, des ob1igations. Ils obéissent donc à l’impératif catégorique de la raison. C’est dire qu’ils répondent à une règle pratique dont la représentation rend nécessaire une action, qui, par elle-même, ne serait que subjective et contingente. En morale comme en politique, nous avons affaire à l’ordre du Sollen, qui se fonde dans la liberté.

    Les deux notions connexes de devoir et d’imputation ont, pour cette raison, également place dans la sphère éthique et dans la sphère politique.

   C’est toujours à travers la conscience du devoir que l’homme saisit l’idée, c’est-à-dire l’espoir de la liberté.

    Précisant une idée avancée dans l’Architectonique de la raison pure (Critique de la raison pure, p.563, In trad. Tremesaygues et Pacaud), la Préface des Fondements de la Métaphysique des Moeurs estime la philosophie morale « rigoureusement nécessaire » parce que la moralité « est exposée à toutes sortes de corruptions » tant que lui manquent un fil conducteur et une règle suprême. Kant entreprend donc «la recherche et l’établissement du principe suprême de la moralité » et il le trouve dans l’idée d’un « règne des fins » qui, contre toute misologie, assure la souveraineté de la loi rationnelle en l’homme. La philosophie morale montre ainsi à l’homme ce qu’il doit faire pour être ce qu’il doit être, c’est-à-dire une personne digne de respect en raison même de son autonomie.

    Quant à la politique, elle est définie par Kant comme « la pratique du droit » (In Paix perpétuelle) et comme « doctrine pratique du droit ». Mais cette « pratique » ne saurait viser autre chose que l’humanité de l’homme, puisque celui-ci « est sur terre comme la fin dernière de la nature » (Critique de la faculté de juger, § 83). En l’homme, elle sert donc le bonheur et la culture ( ibid. ). C’est même très précisément dans la société civile que peut s’accomplir seulement cette finalité. La liberté de l’homme est donc le produit de sa condition politique et, corré1ativement, historique. Mais elle ne se comprend que par rapport aux principes téléologiques de la Nature dont, dès 1784, Kant a souligné l’importance dans son Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique.

    Au principe de la philosophie pratique tout entière, il y a donc chez Kant l’idée fondamentale selon laquelle politique et morale trouveront leur place dans ce vaste « plan » de la Providence dont l’homme est le héros – ou, ce qui signifie la même chose, que l’organisation politique des Etats et la conscience morale des sujets, toutes deux expressions de la loi pratique du devoir, visent toutes deux également l’accomplissement de l’homme.

    Toutefois, elles ne suivent pas le même chemin.

II- Le dualisme de la morale et de la politique : leur spécificité

      S’il est vrai que morale et politique sont destinées l’une et l’autre à résoudre le problème du mal dans la condition humaine, et s’il est vrai que cette solution a pour horizon l’Idée du règne des fins, il faut admettre l’existence de deux législations de la raison pratique.

1- Dans le rationalisme moral qui fait la raison originairement législative, Kant établit, cependant, une dualité entre la moralité d’une action dont la valeur réside dans son principe intérieur et sa légalité qui n’est qu’une conformité extérieure aux maximes rationnelles. Or, il n’est pas sans importance de noter que la politique ne se soucie pas, par essence, d’emprunter la première voie. La Doctrine du Droit est parfaitement explicite sur ce point et lève les équivoques des textes antérieurs : la moralité est intérieure et profonde ; la légalité, extérieure et sans intimité. Aussi bien la liberté à laquelle se rapportent les lois morales est-elle « la liberté dans l’usage tant interne qu’externe de l’arbitre », tandis que les lois de l’Etat se rapportent seulement à la liberté dans son usage extérieur. De cette différence – qui n’est pas opposition car la moralité est toujours légale (agir par devoir est nécessairement agir conformément au devoir) -, découle évidemment la distinction entre les règles d’autonomie que requiert la morale et des règles d’hétéronomie dont la politique peut se contenter. De même, se distinguent l’obligation morale et la contrainte légale, qui est le critère formel de toute règle juridique.

2- Dès lors, il est clair que la politique ne peut se donner pour office « l’amélioration morale des hommes ». Il s’agit simplement pour elle de savoir « comment on peut utiliser par rapport aux hommes le mécanisme de la nature pour diriger l’antagonisme des dispositions hostiles dans un peuple ». La politique, en s’appuyant sur les règles du droit positif, travaille à substituer la paix à la guerre (ou à sa menace). L’Etat ne se fonde donc pas sur la vertu.

3- « Toute législation comprend deux parties … premièrement une loi qui représente comme objectivement nécessaire l’action qui doit être accomplie …; et deuxièmement, un mobile qui rattache subjectivement à la représentation de la loi le principe de détermination de l’arbitre à cette action… » (D . D. p.93).

    Morale et politique se distingueraient-elles donc comme moralité subjective et moralité objective ?

    Cela signifie-t-il que la politique peut s’évader sans danger hors des exigences de l’éthique ?

III- L’accord de la morale et de la politique en leur finalité

    Deux législations, spécifiques non en leur contenu mais en leur forme, émanent du pouvoir jurislateur de la raison et déterminent deux types différenciés de devoirs.

1- Cependant, les buts de la politique ne sauraient être complètement étrangers à l’éthique : une politique fondamentalement immorale fait retour à la violence brute, qui est le lot de la bête, donc, est inhumaine ; et une politique qui se voudrait amorale ignorerait cette loi fondamentale qui fait de l’homme la fin suprême de la nature.

     C’est donc à la politique qu’il incombe, par la médiation du droit public, de sauvegarder la paix intérieure de la Cité et, par l’instauration – il y a là un problème de technique juridique – d’un droit cosmopolitique, de sauvegarder la paix entre les Etats, donc, entre les hommes. Ainsi, la politique se conforme-t-elle à une exigence de la raison pratique : « établir la paix perpétuelle, dit Kant, est un devoir moral » (P. p. p. App. I). La politique se réclame ainsi nécessairement du devoir ; si elle a à faire de « bons citoyens », ceux-ci sont également et doivent être des « personnes morales ». Rousseau, déjà, 1’avait dit. Il appartient même à la doctrine de la vertu de « tenir pour sacré le droit des hommes ». Il est donc hors de doute qu’il y a une finalité éthique du politique (P.p.p. Appendice I) : il s’agit de « la politique morale ».

2- Il reste qu’il faut situer le problème à son véritable niveau.

   En effet, aucune politique empirique ou historique ne pourra jamais réaliser la finalité éthique. « Malheur au législateur qui voudrait établir par la contrainte une Constitution à fins éthiques » (Religion dans les limites de la simple raison, 3ème section,§ 1). La politique est inapte à réaliser dans le phénomène les fins éthiques qui n’ont de sens et de valeur que sur l’horizon nouménal.

   La politique ne réalisera tout au plus que la liberté « extérieure ». Son domaine est celui du concret (Th.Pr. II). Si donc il y a un accord entre politique et éthique, ce n’est pas au niveau de l’empirie qu’il faut le chercher.

     Aussi bien, l’accord de la politique et de l’éthique ne peut-il se lire qu’au niveau de l’Idée qui doit l’une et l’autre les inspirer et les guider. « C’est une Idée de la raison qu’il nous est impossible de représenter dans une intuition qui lui serait conforme, mais qui, cependant, comme principe pratique régulateur, possède une réalité objective qui lui permet d’agir en vue de cette fin qui est la pure religion rationnelle … L’expérience nous en refuse tout espoir » (Religion, note 4, p.l50). Il y a donc une dimension transpolitique du politique :       elle consiste en l’appel du transcendantal qui fait que le concept de « but final » demeure en elle l’horizon, assurément inaccessible, mais nécessaire, vers lequel elle ne peut pas ne pas tendre, sans renoncer à être « humaine ».

      Cela ne signifie pas que, seuls, les philosophes doivent être rois. Mais cela signifie que, même en politique où se glissent à la fois des calculs rationnels d’intérêts et le déploiement de moyens qui visent d’abord à être efficace , l’homme doit demeurer un être de fins. C’est pourquoi, la politique ne peut se passer de la médiation du droit .

« La nature veut, de manière irrésistible, que le pouvoir suprême revienne finalement au droit » (p.p.p ; D.D.). Cela signifie donc que l’on ne peut comprendre la politique que de manière téléologique. Toute lecture mécaniste, empiriste ou simplement historiciste du politique le vide de sa signification véritable. Un tel fait n’entraîne pas que l’organisation de l’Etat procède de la moralité mais que l’Etat, lors même qu’il n’est pas fondé sur la vertu, a pour tâche – donc pour devoir – de travailler à l’existence de la morale en ce monde. Il ne peut le faire qu’à la lumière de ce principe régulateur qu’est 1’Idée du règne des fins. La société civile parfaite n’existe pas ; elle n’existera jamais. Mais la Constitution civile parfaite est « la chose en soi elle-même » (D.D., Remarques explicatives) que la politique ne doit jamais perdre de vue puisqu’elle est l’espérance de la liberté sans laquelle les hommes n’accèdent pas à l’humanité.

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