Une Synthèse de la Philosophie d’Antoine-Guillaume Amo, philosophe africain des Lumières (Allemagne)

Photo de Hanibal et Images présumées d’Antoine Guillaume Amo

 Nous résumons l’essentiel de sa théorie développée dans la Dissertatio de humana mentis apatheia ; du moins, telle que nous l’avons comprise. Antoine-Guillaume Amo veut montrer les connexions entre le corps et l’esprit ; un problème très discuté, depuis des siècles, par la gente philosophique sans parvenir à s’accorder le moins du monde. L’esprit humain, de par sa nature propre, est impassible ou imperturbable, c’est-à-dire qu’il est indifférent. A l’inverse, le corps, qui est le siège des sensations, est sujet aux mouvements. La motion est, d’ailleurs, une faculté propre à l’organisme vivant, en particulier, le corps. Aussi, l’esprit ne peut subir des passions inhérentes à la matière vivante.

     Toutefois, cette séparation du corps et de l’esprit n’est pas radicale. Il existe une interaction entre ces deux entités constitutives de la personne humaine. Certes, les phénomènes qui meuvent le corps sont seulement d’ordre biochimique. Mais un tel fonctionnement mécanique n’explique pas, au fond, ce qui est l’essence de la vie elle-même. Amo admet que la faculté de vivre et de sentir constitue des qualités inséparables dans l’ordre du vivant. En effet, vivre, c’est sentir et réciproquement. Cependant, cela ne signifie pas qu’il réduise la vie au pur mouvement, à l’instar des philosophes vitalistes de son temps. Il pense, au contraire, qu’il faut l’envisager comme ouverture au monde, c’est-à-dire comme quelque chose qui serait perméable, voire réceptif en son essence. Cette conception de la vie, à travers l’analyse des rapports corps/esprit, l’amène à distinguer la faculté de vivre et celle d’exister. Car il y a de la vie dans tout ce qui existe mais non l’inverse, tel l’esprit qui existe tout en étant dénué, en soi-même, de vie. Néanmoins, ce qui n’a que l’existence comme unique attribut, par exemple, l’esprit, a le pouvoir de mettre en branle la matière vivante, laquelle vit et existe à la fois et dont le mouvement propre est seulement mécanique. En d’autres termes, c’est l’existence même de l’esprit qui confère vie au corps en tant qu’il est le siège des sensations. L’esprit, dans la composition du vivant, est l’agent qui insuffle de l’action à ce dernier[1].

     Il semble que les sciences de la matière découvrent aujourd’hui le bien fondé des intuitions de nombreux philosophes, comme Amo, qui soutiennent que les structures invisibles expliquent le fonctionnement des formes visibles, alors il est question du même sujet.

     En effet, Amo démontre que l’insensibilité de l’esprit apparaît comme une privation et non comme une qualité. Ainsi, être non-voyant est un défaut pour l’homme. Car le fait de  voir est un attribut intrinsèque du corps. Il résulte de sa structure même, laquelle est un superbe agencement, voire une disposition harmonieuse de diverses parties concourant au maintien de la matière vivante. L’agencement quasi parfait permet justement à l’esprit insensible d’agir avec intelligence en l’homme. Selon notre langage contemporain, on pourrait dire que les processus physiologiques résultent du fonctionnement de l’ensemble complexe biochimique.

     Mais la vie ou les phénomènes vitaux n’en résulteraient pas fondamentalement. La vie proviendrait essentiellement de l’action de l’esprit, sans doute mystérieuse parce que non explicable suivant les concepts d’intelligibilité de la science de son époque. Chez l’homme, c’est lui qui permet à la sensation, pur affect ou simple présentation, d’accéder au rang de la représentation, c’est-à-dire de l’idée. C’est pourquoi, il conçoit l’esprit comme une entité active, même si celle-ci est, au regard des pouvoirs du corps, immatérielle et invisible. Cependant, cette dernière est douée d’une intelligibilité per se, ou par soi-même, d’une autonomie dynamique et d’une spontanéité qui cause son mouvement, selon une intention ou volition, en vue d’une fin déterminée, précise ; ou comme on dirait aujourd’hui, d’un but conscient. En ce sens, malgré son autonomie de fonctionnement biochimique, le corps vivant ne pourrait être sans l’esprit. Il ne serait que pure sensation inactive. A l’inverse, l’esprit existe sans le secours du corps auquel il donne vie. Mais,  comme l’esprit est privé de la faculté de sentir, il dépend du corps pour la connaissance des choses sensibles.

     Il y a donc interaction entre le corps et l’esprit, une médiation nécessaire qui rend possible toute représentativité. Néanmoins, seul l’esprit a conscience de soi-même, de l’ensemble de ses opérations et des autres phénomènes qui environnent le corps par la représentation, c’est-à-dire la faculté de rendre présentes à la conscience les choses qui affectent les sens, les organes sensoriels.

     Cette dépendance de l’esprit humain par rapport au corps, qui l’abrite et auquel il est essentiellement lié, manifeste sa finitude en comparaison des attributs de Dieu. En effet, les connaissances de l’être humain procèdent de la nature de l’organisme vivant et de sa fonctionnalité. A l’inverse de Dieu, l’esprit est incapable de connaissances immédiates ; les siennes sont toujours médiates. Il faut que le corps soit affecté, de quelque manière, pour qu’il réfléchisse, sous les mêmes conditions, le phénomène senti. Et l’esprit ne peut accéder par lui-même à un tel objet. Il lui faut, d’une part, la médiation du corps qui est plénitude de présence au monde ; d’autre part, l’essence du phénomène senti pour pouvoir le représenter. Dieu seul, dans sa réalité et son Etre atemporel, a la connaissance des choses dans leur totalité co-présente. En Lui, il n’y a pas de représentation parce qu’il n’y a pas de temps sous sa forme tri- dimensionnelle : passé, présent, futur.

     Amo démontre que le mode humain de la connaissance est essentiellement reproduction et non production, comme l’acte de penser divin. En celui-ci, il n’y a pas de contact direct, immédiat avec les phénomènes, mais mise à distance dans l’acte de les penser. Le réel, celui de la plénitude du corps, a plus de puissance que l’être représenté par l’esprit, qui est privé de tout contact matériel. Il n’est qu’un faible reflet de l’être-objet en soi. C’est une sensation réactivée qui suppose à la fois la spontanéité de l’esprit et la passivité ou ouverture du corps  au monde des phénomènes. La finitude de l’homme gît dans la connaissance idéelle qui est, elle-même, finitude indépassable en raison de la dépendance du corps et de l’esprit. La connaissance en et de Dieu, en revanche, est infinie parce qu’il comprend tout, plus exactement, il saisit la totalité des phénomènes dans un même instant, une même vue sans la médiation des idées ou sensations réactivées. L’esprit humain seul pense et agit grâce aux idées, en vertu de la connexion ou mixité esprit/corps.

PIERRE BAMONY


[1] L’exploration contemporaine des sciences de la matière, dans l’infiniment petit, semble montrer qu’il existerait des bactéries élémentaires qui concourraient au fonctionnement ou au dysfonctionnement du vivant. Pendant longtemps, on a pensé que la matière est inanimée. Or, on découvre aujourd’hui qu’il existerait des particules ou des bactéries naines qui composent la structure de la matière. Bien que mystérieuses pour nos connaissances contemporaines, celles-ci auraient presque toutes les caractéristiques d’un organisme vivant. Elles causeraient, sans doute, des maladies mortelles inexpliquées. Ces bactéries ne composent pas seulement la matière vivante, mais elles agissent aussi sur elle. Mieux, elles existeraient également dans la matière « non- vivante », par exemple, dans le cœur des roches sédimentaires. Elles seraient de formes ovoïdes et sphériques et seraient en grand nombre, telles les nombreuses familles de microbes.

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