SIGMUND FREUD (le roman  de ?) : Dévoilement par un psychanalyste de la grande escroquerie morale, intellectuelle et pseudo-scientifique du XXe siècle

                                     Par Jean-Pierre Friedman

Freud et sa mythification

« La psychanalyse ? Un problème qui se prend pour une solution » (Karl Kraus)

« Aucun homme n’est assez riche pour racheter son passé » (Oscar Wild)

I- NOTE DE L’ÉDITEUR

    Sigmund Freud est mort le 23 septembre 1939, à Londres où il s’était réfugié avec une partie de sa famille en juin 1938. Ses cendres y reposent dans un cratère grec. Il avait quatre vingt deux ans et souffrait depuis dix sept ans d’un cancer du maxillaire supérieur qui avait nécessité plusieurs pénibles opérations.

    Adolphe Hitler qui avait besoin d’humaniser son image avait consenti à laisser partir le plus illustre des Juifs vivants,, moyennant caution cependant, sous la pression d’intellectuels du monde entier et surtout l’intervention de l’ambassadeur des États-Unis William Bullitt, un vieil ami de Freud. Ses quatre soeurs, âgées à l’époque de plus de soixante quinze ans, n’ont pas eu cette chance puisqu’elles sont mortes en déportation en 1942, les unes à Theresienstadt, les autres à Auschwitz. Les temps avaient changé. Hitler avait baissé le masque. Le reste de la famille s’était heureusement déjà mis à l’abri.

   J’ai trouvé le présent manuscrit dans le coffre de mon père après sa mort en 2002. L’écriture en était presqu’illisible. Il a fallu plusieurs semaines d’un travail difficile pour arriver à le déchiffrer et le transcrire. Son contenu était tellement surprenant que j’ai tout d’abord douté de son authenticité. Mais les experts auxquels je l’ai soumis, ont été formels. Il s’agit bien, même altéré par l’âge et la maladie, de l’écriture de Sigmund Freud dont on possède de nombreux échantillons et même des originaux dans les Archives Freud conservées à Londres et à New-York. Les chapitres sont de longueurs inégales, le plus souvent brefs, comme s’ils avaient été plutôt déterminés par l’état du scripteur que par un souci de cohérence. Peut-être pour les mêmes raisons on n’y trouve pas de construction logique. Il semblerait que le vieil homme ait laissé vagabonder sa pensée au grès de ses humeurs.

    Restait à savoir comment il était venu là. J’ai dû pour cela remonter le temps. Mon grand père, le fondateur de notre maison d’édition, auquel mon père avait succédé avant moi, avait été proche de la princesse Marie Bonaparte. La dernière descendante de Napoléon était l’élève et l’ami fidèle de l’inventeur de la psychanalyse. Immensément riche et entièrement dévouée à son initiateur, c’est elle qui avait payé aux Nazis sa rançon. Elle lui avait aussi délégué son médecin personnel le docteur Max Schur pour qu’il atténue ses douleurs. Je pense que ce praticien, écartelé entre la promesse faite au mourant de détruire ce texte et sa réticence à supprimer un document de cette importance, a dû le remettre après plusieurs années d’hésitation à Marie Bonaparte qui l’a transmis à mon grand père, après sa mort en 1962. Il était lui même trop âgé pour prendre le risque d’une publication qui n’aurait pas manqué de susciter polémiques et controverses.

    Cette hypothèse expliquerait l’étrange et brutal changement de comportement de la princesse à la fin de sa vie. Après avoir pendant si longtemps poussé jusqu’à la caricature sa soumission inconditionnelle aux idées et à la personne de Freud, elle s’est laissé aller à déclarer : « Freud s’est trompé. Il a commis l’erreur de surestimer sa puissance, la puissance de la thérapie et aussi celle des événements de l’enfance ».  En lisant ce texte on comprend sa légitime amertume.

   Mon père en a eu forcément connaissance à son tour mais n’a probablement pas jugé opportun de déclencher un scandale dans le climat idolâtre d’après 1968 avec son exigence de retour à Freud, l’initiateur de la libération des moeurs, le père de l’éducation permissive et de la satisfaction effrénée du désir. On était alors vite classé « réac » avec toute l’opprobre attachée à ce mot. Ce n’était pas bon pour les affaires.

    Je n’aurai pas les mêmes craintes et scrupules. A notre époque de remise en cause des idéologies, on peut légitimement s’interroger sur la validité de ses théories et surtout les conséquences de leur mise en oeuvre. Il est donc temps de révéler ce que le vieux maître a réellement pensé à la fin de sa vie.

La femme comme fondement de la psychanalyse ?

II- LE MANUSCRIT : « TESTAMENT DE SIGMUND FREUD SUR L’ORIGINE DU BRICOLAGE DE SA PSYCHANALYSE »

    « Qu’est-ce qu’une vie humaine sinon un roman écrit au fil des jours et auquel on s’efforce de croire avant de tenter d’en persuader les autres ? Quand on approche de la fin, il faut cependant songer à la conclusion tout en sachant qu’aucun homme ne peut totalement dire la vérité sur lui-même.

   J’ai toujours été obsédé par la mort. J’avais même accroché dans ma salle d’attente à Vienne un dessin façon Dürer représentant un enterré vivant qui impressionnait fortement certains de mes patients. Malgré mon athéisme proclamé, ce n’est pas la peur du néant qui m’épouvante mais la perspective d’un inconnu que j’ai constamment nié. Tout au moins publiquement. En réalité j’ai toujours été superstitieux même si je l’ai soigneusement caché, une dissimulation parmi tellement d’autres !

    A l’époque où je condamnais sans appel « la vase noire de l’occultisme », j’allais dans le plus grand secret consulter une astrologue à Munich et des voyantes à Berlin. Quand j’étais fiancé avec Martha j’avais cassé accidentellement ma bague de fiançailles. Au lieu de m’interroger sur la signification de cet acte manqué comme il aurait convenu au futur auteur de la “psychopathologie de la vie quotidienne”, je lui ai demandé si le même jour à la même heure, elle avait ressenti ou noté quelque chose d’inhabituel. Quand ma fille Mathilde a dû subir une grave opération, j’ai brisé volontairement une Vénus en marbre de ma collection à laquelle je tenais beaucoup, comme sacrifice propitiatoire. Et elle a guéri. J’ai remarqué que je souffrais souvent de migraines ou devais déplorer des retards de courrier les 23 et 28 du mois, nombres qui m’aidaient également à calculer la date de ma mort. En novembre 1917 je l’avais prédit pour février 1918. Je me suis apparemment trompé. Pour les mêmes raisons j’ai ouvert mon premier cabinet médical un 25 avril contre toute logique puisque c’était le jour de Pâques, traditionnellement chômé.

    J’ai un jour écrit que si je rencontrais Dieu, j’aurais plus de reproches à lui faire qu’il n’aurait de choses à critiquer en moi. Soudain j’en suis moins sûr. Alors dois-je me confesser ? Ce serait pour un Juif pour le moins paradoxal. Je ne peux tout de même pas le faire devant un prêtre. Alors écrire ? J’ai toujours aimé cela. Je n’ai cessé de correspondre de façon presque maniaque avec les uns et les autres. Des milliers de lettres qui me permettaient d’évacuer mon trop plein d’idées et de passions. Ma seule vraie auto-analyse.

    Cette fois-ci je ne correspondrai qu’avec moi-même. Je n’ai pas le choix compte tenu de la dégradation récente de mon écriture. À bâtons rompus. C’est le principe de l’analyse depuis qu’elle a remplacé le confessionnal par le divan. Avec les mêmes résultats puisqu’on peut devenir chrétien en priant comme on peut attraper une névrose sur le divan où on s’est imprudemment aventuré par ennui, curiosité ou narcissisme. Dans les deux cas, le prêtre et l’analyste s’efforcent de ramener la brebis égarée dans le droit chemin.

   « Heil Hitler! ». C’est vrai. Je l’ai crié en arrivant sur le sol anglais. Il ne s’agissait ni d’un délire sénile ni d’une conversion tardive au national-socialisme. J’ai toute ma tête et méprise profondément ce sinistre personnage. Mais sans ses persécutions, je serais probablement en ce rude hiver de 1939, confiné dans mon sombre appartement de Vienne, cette ville que j’ai toujours détestée et où j’ai quand même vécu soixante dix huit ans. Au lieu de cela je suis à Londres qui m’a toujours attiré et je contemple Regent Park à travers la baie ouverte sur les roses du jardin.

   Je devrais pourtant me méfier de mes boutades et mots d’esprit. Mon sens de l’humour n’a pas toujours été apprécié même si avec les imbéciles il m’a donné quelques satisfactions. Lorsque j’ai quitté l’Autriche en juin dernier, le représentant de la Gestapo m’a demandé de signer une déclaration attestant que j’avais été bien traité par les autorités, alors que je n’avais cessé d’être soumis à leurs brimades, menaces et extorsions. J’ai été trop heureux d’acheter ma liberté et celle des miens avec cette dernière concession. J’ai seulement demandé à rajouter : «  Je puis cordialement recommander la Gestapo à tous ». Le balourd n’a rien compris et nous nous sommes séparés enchantés.

     Universellement reconnu, couvert d’honneurs et à l’abri du besoin, j’ai fini par réaliser mes ambitions. Les combats qui ont jalonné ma orageuse carrière sont terminés. Le succès international de mes écrits a fait taire mes plus farouches adversaires et compte tenu de l’évolution des moeurs depuis la dernière guerre, je ne suis plus scandaleux.

Le jeune couple Freud à Vienne

     Je pourrais m’en réjouir sans la récidive de ce maudit cancer du maxillaire qui m’empêche de parler et me fait souffrir le martyr. Il serait logique de l’attribuer à mes vingt cigares journaliers même si ce n’était la plupart du temps que de petits “trabuccos” grecs dont j’appréciais le goût fortement aromatique. Je ne dédaignais quand même pas les Havanes que ma richissime et fidèle Marie Bonaparte m’offrait en même temps que des antiquités pour ma collection, pour satisfaire ces deux passions. C’est ainsi que j’ai enfumé pendant soixante ans ma maison, ma famille et mes clients puisque je fumais même pendant les séances. Je tiens de mon père ce vice indispensable à mon bien-être. Cela m’aidait à me concentrer et me contrôler. J’aurais certainement asséné à un patient dans mon cas qu’il cherchait à se dissimuler derrière un nuage de fumée. Ce n’est pas la moindre de mes souffrances que d’avoir dû récemment y renoncer.

     Je pourrais ironiser en invoquant une vengeance des crabes dont j’ai toujours raffolé. Je ne peux plus leur faire de mal car j’ai peine à manger. Ils pourront poursuivre tranquillement leur démarche oblique si proche de celle du psychanalyste tout aussi caparaçonné qu’eux, même si ce n’est que de principes.

    Je suis inopérable et n’en ai plus pour longtemps. Ma plaie dégage une odeur épouvantable. Jofi, mon chow-chow tant aimé, témoin assidu et discret de mes séances, ne veut plus m’approcher. Cela ne m’empêche pas de continuer à plaisanter. Schur, mon médecin personnel qui m’a suivi dans l’exil et avec lequel je suis condamné à ne communiquer que par écrit, m’a demandé à propos de la guerre que tout le monde pressent, si ce sera « la dernière ». Je lui ai répondu que ma seule certitude était que ce serait « ma dernière ». Ce qui est optimiste même si je la sais imminente et inévitable malgré les enivrantes illusions de paix engendrées par les accords de Munich. Je ne peux me réjouir de cette abdication des démocraties qui ne fait que renforcer la puissance d’Hitler au prix d’un bref sursis. Le réveil n’en sera que plus dur.

   Si je continue à lire les journaux – à défaut d’écouter la radio que je déteste comme le téléphone et tout ce qui est moderne – et m’intéresse au destin d’un monde que je ne verrai bientôt plus, c’est parce que je n’arrive pas à croire qu’il puisse me survivre. Pas plus que je ne peux tolérer l’idée d’avoir un successeur. C’est pourquoi, j’ai laissé espérer à chacun de mes “fils spirituels” à tour de rôle qu’il serait mon dauphin alors que j’avais déjà décidé que ce serait ma fille cadette Anna, une façon comme une autre de me survivre. C’était un grand amusement de les voir s’entre-déchirer mais ils ne me l’ont pas pardonné. D’où leurs rébellions successives. De toutes façons ils auraient été bien incapables de préserver et perpétuer mon oeuvre. J’ai accepté ce ramassis d’imbéciles et d’hystériques faute de mieux à un moment où, à part quelques Juifs névrosés, tout le monde me raillait ou m’attaquait. On ne peut pas partir en guerre sans soldats ni faire le difficile quant à la qualité des recrues.

    Anna est non seulement ma fille mais ma secrétaire et mon infirmière depuis le début de mon cancer il y a seize ans. Elle est aussi ma voix puisqu’elle lit à ma place mes discours et communications et mon ambassadeur depuis que je ne peux plus me déplacer. Je l’ai surnommée Antigone comme la fille d’Oedipe, le soutien de son père accablé comme moi par le destin. Comme dit Méphistophélès : « A la fin nous dépendons de créatures que nous avons faites ». En tous cas il fut très sage de les faire.

    Je suis certainement responsable du fait qu’à quarante trois ans elle soit toujours vierge et partage depuis quinze ans la vie de Dorothée Burlingham, l’héritière du milliardaire américain Tiffany. Elles élèvent ensemble les quatre enfants que Dorothée a eu de son médecin de mari. Le malheureux n’a pas supporté à la longue cette situation et s’est jeté l’année dernière par la fenêtre du quatorzième étage de son building à New-York. J’avais tenté vainement de le guérir de sa névrose maniaco-dépressive.

   Le nombre de suicidés parmi mes disciples analysés, sans compter ceux qui ont fini leurs jours dans des asiles d’aliénés pourrait amener une redoutable question : ou bien l’analyse n’a pas pu les sauver ou bien elle les a poussés à ces extrémités ? Je n’ai jamais voulu l’envisager jusqu’à présent mais elle risque de peser sur ma légende quand le moment viendra, inévitable, du déboulonnement des idoles. Juste retour des choses puisque j’aurai largement contribué à leur chute.

    Nietzsche s’y était essayé avant moi en annonçant la mort de Dieu et en prônant la subversion de toutes les valeurs, mais il n’a pas résisté au vide qu’il avait lui même créé. On a dû l’interner l’année où j’ouvrais mon cabinet. Il s’était mis à signer ses lettres Nietzsche-César, Dyonisos ou le crucifié et se prenait pour un roi voyageant incognito. Il a fini par embrasser en pleine rue un cheval battu par son cocher avant de sombrer définitivement dans la démence. Ce sort m’a été évité car contrairement à lui je ne me suis senti investi d’aucune autre mission que celle d’assouvir mes ambitions. Pourtant d’après mon élève, mentor et courtisan Ernest Jones qui s’est récemment entiché d’astrologie chinoise – il connaît ma faiblesse inavouée pour ce genre de choses – nous serions nés tous deux à douze ans d’intervalle sous le signe du dragon. J’ai eu la curiosité de consulter le traité qu’il m’a indiqué. Si nous avons le même orgueil, la même opiniâtreté et la même impétuosité, pour le reste, heureusement, nous différons. J’allais dire “Dieu merci”.

   J’ai pris Antigone en analyse pendant trois ans quand elle avait vingt trois ans. Secrètement bien entendu puisque le dogme que j’avais moi-même édicté et que je n’ai jamais respecté, l’interdisait. Le prophète n’est-il pas au-dessus des lois et seul autorisé à transgresser ses propres commandement ? Ne me suis-je pas analysé moi-même tout en déclarant la démarche impossible pour quiconque autre que moi ?

     Le malheur pour Anna est que je n’ai jamais résolu son transfert, cette projection amoureuse à double sens qui ne manque jamais de s’établir entre le praticien et son patient. Elle était particulièrement à redouter dans notre cas d’où cet attachement persistant et réciproque qui l’a empêché de s’investir dans une relation sentimentale avec un autre homme. Elle n’a pu avoir de liaisons qu’avec des femmes. Si j’ai écrit que l’amour excessif de la fille pour son père entraîne toujours des comportements névrotiques, je m’en suis quand même bien accommodé. J’étais jaloux de ceux qui la courtisaient et ne cessais de la mettre en garde sous prétexte qu’elle était trop jeune pour se fiancer. Il lui fallait connaître auparavant les choses de la vie. Elle était pourtant jolie et ne manquait pas de soupirants y compris dans mon entourage. Deux précautions valent mieux qu’une. J’ai réussi à tous les décourager.

    Je n’ai pas souvent accordé mon comportement avec les idées que je professais. Ainsi j’ai toujours été dans ma vie privée pudique et même puritain, alors que la crudité de mes conférences et publications pouvait faire croire le contraire. Les milieux médicaux bien pensants me traitaient de pornographe et qualifiaient mes écrits de licencieux mais on ne parlait jamais de sexe chez moi, surtout devant les enfants. L’idée m’en était intolérable. Quand ils m’ont demandé la différence entre un boeuf et un taureau, j’ai chargé notre médecin de famille de répondre à ma place. A plus forte raison quand il s’agissait d’humains. Je ne sais comment ils se sont débrouillés mais ce n’est pas moi qui leur ai enseigné la façon de faire des enfants. Même si j’ai écrit que ce mystère pesait sur le développement normal des adolescents. Cela a peut-être été le cas pour Anna. Aggravé par le fait que le secret imposé de notre relation psychanalytique lui donnait l’apparence coupable d’un inceste.

   De la même façon, en frère aîné autoritaire et rigoureux, j’interdisais à ma soeur Anna âgée de seize ans la lecture de Balzac que je jugeais licencieux.

Etrange science que celle de l’exploration du vide : le psychique !

    Elle m’en a aussi voulu de l’avoir empêché d’apprendre le piano parce que le bruit me dérangeait. J’en ai quelques remords. C’est peut-être pour cela que je vais rarement au concert. D’ailleurs je ne comprends rien à la musique. Je suis seulement intéressé par l’opéra parce qu’il est porteur de mythes et de symboles. Surtout le “Don Juan ” de Mozart, le plus beau.

    Chez mes parents tout était subordonné à mes études. Je portais les espoirs de la famille. J’étais celui qui arracherait les Freud à leur relative misère et rachèterait mon père. Ce commerçant malchanceux, contrairement à ses ancêtres, n’avait pu obtenir le titre de Rabbi réservé aux seuls lettrés dans la communauté juive.

     A ce titre je disposais seul d’une chambre pendant que mes cinq soeurs s’entassaient comme elles pouvaient dans le reste de l’appartement. J’avais aussi droit à une lampe à huile pendant que les autres s’éclairaient à la bougie. Ma mère veillait à la tranquillité de son petit génie. Même si elle n’a rien compris à mes théories, elle n’a jamais douté de ma supériorité. Je suis resté pour elle jusqu’à sa mort il y a neuf ans, son “petit Sigi en or”. Je lui dois, malgré quelques moments de découragement, ce sentiment conquérant, cette assurance du succès qui n’a pas manqué de l’amener. C’est ce qui arrive toujours quand on a été l’enfant préféré d’une mère aimante et valorisante.

     Je viens d’achever la rédaction de mon livre sur Moïse auquel j’ai prêté le destin que je me souhaite : être vénéré après ma mort par mes ennemis pris de remords. N’ai-je pas comme lui détruit les anciennes croyances, instauré une foi nouvelle, connu l’exil et désigné le nouveau peuple élu, celui des analysés ?

   Le personnage que j’ai décrit est évidemment hypothétique. Il ne repose sur aucune source connue. Cela n’a pas d’importance. J’ai toujours agi ainsi et préféré mon intuition aux faits. Comme quand j’écrivais que la civilisation était née du meurtre par ses fils frustrés d’un père tyrannique qui se réservait l’exclusivité des femmes de la horde primitive. J’imaginais même que, pris de remords, ils l’avaient ensuite mangé pour s’incorporer ses vertus. Telle est la crédulité et la soif de mythes des intellectuels qu’il s’en est trouvé un certain nombre et pas des moindres pour me croire. Je pourrais en rire si je ne m’étais pas moi même persuadé à l’époque de la réalité de cette grandiose révélation de mes obsessions.

    La bible, ce récit “plein de bruit et de fureur”, qui a été mon premier livre et mon inspiratrice repose aussi sur l’imagination de ses divers scripteurs. Cela ne l’empêche pas d’être incontestée depuis des millénaires.

Qu’est-ce que la Bible ? La Torah ?

      Je me suis toujours senti davantage écrivain que médecin. J’ai choisi cette profession à contre coeur pour des raisons strictement alimentaires. J’aurais certainement mieux vécu en devenant fabricant de bottines ou de papier hygiénique mais j’avais besoin du prestige que confèrent seuls la politique, l’art ou la science.

     Je me suis rattrapé avec mes récits d’analyses. Ce sont des romans tant par le style que par le contenu. J’ai la plupart du temps affabulé ou embelli des cas dont j’avais seulement entendu parler. L’histoire se terminait toujours comme il se doit par une guérison généralement imaginaire. Les malades étaient des personnages de fiction même s’ils présentaient quelques analogies avec des personnes ayant réellement existé. Mais sans mon talent littéraire la psychanalyse n’aurait pas vu le jour et j’aurais passé ma vie à soigner des angines dans les faubourgs de Vienne avant de finir comme Juif dans un camp de concentration, ce dont ma notoriété internationale m’a préservé. J’allais encore dire Dieu merci.

     Homme de lettres sous les apparences d’un médecin, j’ai pu séduire toutes sortes d’artistes, d’esthètes et de marginaux en rupture avec leur temps, leur classe, la morale ou leur famille et avides de nouveautés iconoclastes. Ils ont rejoint les quelques médecins perturbés qui, dans l’espoir de comprendre leurs propres maux, persuadaient leurs malades avides de justification et de certitude qu’ils souffraient des mêmes névroses que moi sans compter les leurs. C’est comme cela que j’ai pu faire passer à la postérité des créations fabuleuses telles que le complexe d’Oedipe, le complexe de castration, l’envie du pénis chez la femme, le pénis anal, la satisfaction érotique du bègue ou la masturbation du nourrisson. Il m’a suffi comme n’importe quel propagandiste de généraliser, dramatiser et multiplier quelques cas isolés plus ou moins travestis. En commençant par le mien. L’obscénité des mots ajoutant un délicieux parfum de transgression innocente au ravissement de se sentir membre d’une société initiatique sulfureuse, j’ai fini par devenir à la mode dans ce milieu. Cette compensation était bienvenue compte tenu de l’ostracisme du corps médical européen qui a mis longtemps à surmonter son scepticisme. Je n’ai pas pardonné à ce grossier Français, Achille Delmas, soi-disant professeur de médecine, qui encore en 1932, alors que j’étais déjà reconnu de mes pairs, a osé écrire : « Sigmund Freud est un psychiatre ignorant et un clinicien incapable. Dans la psychologie freudienne il y a du bon et du nouveau mais ce qui est nouveau n’est pas bon et ce qui est bon n’est pas nouveau ». Au-delà de la malveillance d’un esprit borné, pusillanime, puritain et rétrograde, si cette boutade prétend à l’humour, il est typiquement goy, donc indigeste et indigent.

    Au fil du temps ma modeste église théorique est devenue une cathédrale toujours en chantier, qui n’a cessé de croître et d’embellir au fur et à mesure qu’il m’a fallu répondre aux incessantes demandes d’éclaircissements conceptuels de mes disciples en formation. A leur tour ils n’ont pas manqué d’apporter leur pierre plus ou moins délirante à l’édifice qui est devenu avec le temps de plus en plus baroque.

     Mais je reste le maître d’oeuvre. Du haut de mon infaillibilité, je continue à trancher quand à la compatibilité de leurs fantasmes avec le dogme. Je dois reconnaître que nous en sommes arrivés à une telle frénésie de néologismes que nous avons fini par inventer un nouveau langage digne des médecins de Molière. Il nous donne réponse à tout et nous permet de dissimuler notre ignorance sous un brouillard de mots. Cela explique notre faible taux de guérisons. J’ai même fini par entrer dans le jeu de ceux qui ont fait de mes concepts des idoles. Je suis certain qu’on représentera bientôt l’Inconscient sous la forme d’un géant barbu débonnaire flanqué de la méchante sorcière « Résistance ». On adorera le premier et on brûlera de l’encens pour conjurer la seconde. Les messes dureront cinquante cinq minutes, les prie-Dieu seront remplacés par des divans, les prêtres seront analystes et il faudra donner vingt dollars à la quête. Suis-je en train de délirer ? Schur m’a laissé entendre que dans mon état ce n’était pas impossible.

    J’ai été aidé par le déclin des religions. La nature n’est pas seule à avoir horreur du vide. L’esprit humain a besoin de dogmes et de vérités révélées. C’est ce qui nous oblige, nous les nouveaux prophètes à avoir réponse à tout, heureusement sans preuve car on ne nous demande que des certitudes. Quitte à surprendre quelques athées comme ce médecin américain qui me demandait d’où je tirais l’affirmation selon laquelle la moitié des névrosés seraient issus de parents syphilitiques. A vrai dire je n’en savais rien mais la question m’avait été posée. Il fallait bien y répondre. Ensuite cela devenait une vérité. De la même façon je théorisais sur l’importance et la forme des névroses dans les diverses classes sociales sans avoir jamais fréquenté d’ouvriers et de paysans, à part ma servante et les cochers de fiacre. Mais cela n’avait pas d’importance.

     C’est pourquoi en ces temps d’incertitude mon principal concurrent reste ce Marx, qui lui aussi avait réponse à tout, surtout à propos de ce qu’il ne savait pas. Il est mort quand j’avais dix sept ans après avoir avant moi fondé son église. Malgré son antisémitisme, particulièrement odieux chez un Juif, il recrutait dans les mêmes milieux que moi. Ce n’est pas entièrement paradoxal. Les Juifs ont toujours milité pour changer les sociétés qui les traitent injustement ou ne les respectent pas. Ce sentiment est renforcé par une paranoïa pointilleuse qui leur fait voir en tout adversaire un antisémite et l’attirance des intellectuels et des artistes pour les idées libertaires. Marx a ainsi pu rallier une bonne partie de la bourgeoisie et de l’intelligentsia juives qui continue à fermer les yeux sur le retour à la barbarie intellectuelle en union soviétique et l’aggravation des inégalités que le nouveau régime avait pour vocation de faire disparaître. Il est vrai que nous sommes, nous Juifs, sensibles aux injustices surtout quand elles frappent les nôtres. La faiblesse de Marx, on s’en apercevra de plus en plus, est d’avoir promis un monde meilleur ici-bas. Les Chrétiens plus prudents l’ont situé dans l’au-delà.

    Marx a quand même réussi à dévoyer mon élève Adler qui sous l’influence de sa femme m’a trahi pour sa nouvelle foi. D’autres se sont efforcés de concilier tant bien que mal les deux religions sous prétexte qu’elles avaient des similitudes. L’une avait pour vocation de libérer le peuple, l’autre l’individu. Ils ont dû reconnaître leur erreur quand le puritain et cruel Lénine a jeté l’anathème sur la psychanalyse qualifiée de science bourgeoise et pourchassé ses adeptes pour les mêmes raisons que les réactionnaires viennois. Au moins ceux-ci ne nous mettaient-ils pas dans des camps. Pas encore.

    Si j’entreprends ma “confession” c’est aussi parce que j’en ai le temps. J’ai considérablement réduit mon activité. Je refuse toutes les propositions qui me sont faites de participer à des congrès ou présider les nombreuses sociétés qui se réclament de moi. Et j’ai limité mes analyses à quatre par jour. Après ma dernière opération particulièrement traumatisante qui aurait justifié une longue convalescence, je les ai reprises au bout de dix jours. Je suis persuadé contre toute logique que cela fait reculer la mort. J’ai bien l’intention de les poursuivre jusqu’au bout même si je n’en ai plus besoin financièrement et si mes difficultés croissantes d’audition les rendent de plus en plus difficiles. Comme je ne l’admet pas je reproche à mes clients de marmonner et quand ils sont américains de camoufler leur résistance à l’analyse avec leur accent, bien que je comprenne parfaitement leur langue Compte tenu de mon statut et du privilège que je leur accorde d’être analysés in extremis par le père-fondateur, ils s’en excusent, parlent lentement et élèvent le ton, ce qui réveille ma chienne. Décidément rien n’est parfait.

    Un autre facteur accroît ma disponibilité. Alors que j’ai toujours très bien dormi, je suis maintenant éveillé par la douleur plusieurs fois par nuit et j’éprouve des difficulté à retrouver le sommeil. J’en profite pour réfléchir. Comme je continue à ne pas vouloir m’abrutir avec des calmants – j’admet tout au plus quelques comprimés d’aspirine – je garde l’esprit clair. Je préfère penser dans la douleur que ne pas être en mesure de réfléchir lucidement. L’état de mon corps me préoccupe moins que celui de mon cerveau.

     Et comme ma prostate me laisse tranquille, je ne suis pas dérangé par des besoins intempestifs. J’avais déjà constaté, à New-York en 1909, le rapport entre le fait d’uriner et celui d’écrire. En même temps que je ressentais mes premiers troubles d’hypertrophie prostatique j’avais été atteint de la crampe des écrivains, ce qui ne m’étais jamais arrivé. Cela s’est arrangé en même temps que le fonctionnement de ma vessie. Ce n’est pourtant pas moi qui ai inventé le terme de pisse-copie.

     Certains criminels se font volontairement arrêter pour se soulager en avouant leurs forfaits. Le policier joue alors le rôle du curé ou du psychanalyste, trois professions décidément comparables. Je souffre moins depuis que j’ai accepté l’idée de tout dire. Je ne vais pas jusqu’à espérer guérir comme ces pénitents qui vont à Lourdes implorer leur salut après avoir purifié leur âme. Mais ma fin en sera peut-être moins pénible.

     Jusqu’à présent, par goût et stratégie, j’ai toujours cultivé le secret. Je réservais mes confidences à quelques intimes qui, malheureusement, n’en ont pas toujours fait bon usage. En 1885 à vingt neuf ans j’ai détruit tout ce que j’avais noté depuis quatorze ans .me concernant. Je me préoccupais déjà de ceux qui viendraient un jour fouiller dans ces paperasses. J’ai donné des instructions à ma fille Anna pour qu’après ma mort elle expurge mes archives de tous les éléments compromettants. J’en ai moi même beaucoup supprimés. J’ai aussi exigé que mes lettres et travaux inédits restent sous scellés jusqu’en 2039.

    A cause de mon caractère passionné j’ai souvent été imprudent et je sais que des courriers embarrassants resurgiront un jour ou l’autre. Je préfère que ce soit le plus tard possible, quand ma légende submergera mes faiblesses. N’est-ce pas le cas de Napoléon ? On a oublié ses moeurs de soudard parvenu. On ne se souvient que de ses victoires. C’est pour cela que je l’ai tant admiré.

     Même quand il m’a fallu me prendre comme sujet pour justifier mes théories, en particulier avec mon auto-analyse, je n’ai jamais été au bout de mes révélations. Ou bien je les ai transposées, comme dans “la psychopathologie de la vie quotidienne” ou « la science des rêves ». On me l’a reproché. Mais si mes détracteurs avaient su lire entre les lignes ils auraient compris que je ne parlais que de moi. La bible aussi, et les prophéties de Nostradamus, demandent à être décodés.

   Malgré mon athéisme, je me suis toujours senti juif. Je suis persuadé que je dois à mes origines et à mon éducation juives, la tournure d’esprit qui a inspiré mes travaux.

Les oeuvres sacrées sont le cordon ombilical tribal de tout Juif

  Le Talmud avec sa recherche obsessionnelle des causes et des effets a certainement inspiré la dissection du moi telle que nous la pratiquons avec délice dans les réunions de la société psychanalytique en rivalisant d’exégèse. Cela suffirait à qualifier la psychanalyse de science juive au-delà même des origines des participants. Les Juifs ont toujours eu tendance à la sur-intellectualisation.

    La bible avec son Dieu terrible, image du tyrannique “Surmoi”, en a déterminé le contenu. En lisant l’exemplaire familial que mon père m’avait transmis traditionnellement pour mon trente sixième anniversaire, l’âge de la maturité pour les Juifs de l’Est, j’ai compris que je devais agir avec l’audace et la passion de mes ancêtres quand ils défendaient le Temple. Cette année là je préparais avec mon maître et ami Breuer mal à l’aise et réticent, ces « études sur l’hystérie » qui devaient faire scandale dans les milieux bien pensants mais que j’étais décidé à publier coûte que coûte avec ou sans son consentement quitte à ne lui en révéler la version finale que quand il serait trop tard pour la changer.

     Malgré cela je me suis toujours refusé à pratiquer la religion. Il m’est même arrivé de frôler l’antisémitisme quand je regardais, avec le mépris du Juif assimilé, des frères de race récemment immigrés. Après un voyage en train où j’avais dû voyager à cause de la modicité de mes moyens en dernière classe et côtoyer une famille de pauvres Juifs galiciens, j’ai écrit à un ami d’enfance que j’en avais assez de cette racaille. Il est intolérable quand on caresse des rêves de grandeurs, d’être confondu avec ce genre de primitifs miséreux.

     Je n’ai gardé de la tradition que mon goût pour les menus de fêtes en particulier l’oie rôtie et les fruits confits. Tant que mon père était en vie, nous célébrions quand même Pâques, une occasion de rassembler la famille. Cela n’avait pas été sans contrarier la fille de rabbin que j’ai épousé. Elle profitait de mes absences pour allumer des bougies le vendredi soir, trahison bien innocente. Je suis persuadé qu’après ma mort elle renouera avec les rites de son enfance.

    Comme le mariage religieux était obligatoire, j’ai même envisagé de devenir protestant pour la circonstance. C’était plus facile que le complexe rituel juif mais cela aurait été inimaginable pour Martha et les siens. Alors je me suis résigné à la synagogue tout en déplorant d’avoir à effectuer des gestes vides de sens. Maintenant je ne le regrette plus.

     J’ai fait circoncire mes fils par un médecin sans la présence d’un rabbin, habile compromis entre la tradition et la libre pensée, mais je suis heureux qu’aucun n’ait renié le judaïsme. Mes cinq enfants mariés l’ont fait à la synagogue même si dans la vie courante ils ne sont pas plus pratiquants que moi. Martha s’y est résignée. J’espère qu’il en sera de même pour mes petits enfants. La tradition que m’a transmise mon père est plus importante que la religion. Elle doit se perpétuer à travers les générations. Que seraient l’histoire, l’archéologie et surtout l’art, sans la volonté de laisser une trace sur cette terre ? Je ne l’ai jamais si bien compris que maintenant au moment de la quitter. Mais je n’ai plus de souci à me faire. Mes biographes sont déjà à l’oeuvre, ceux-là même dont je disais à vingt ans, après avoir brûlé tous mes papiers que je ne leur rendrais pas la tâche facile. Ce qui prouve au moins que je n’ai jamais douté de ma future célébrité et que j’étais d’ores et déjà prêt à tout pour y arriver.

    L’hostilité des antisémites viennois, qui m’ont attaqué, humilié et brimé tout au long de ma vie avant d’être relayés par les Nazis, n’a fait qu’enraciner davantage mon sentiment d’appartenance à une sorte de judaïsme désacralisé. Je suis même devenu avec le temps, les épreuves et les déceptions un anti-antisémite militant. Je suis persuadé que nous Juifs devons préserver à tous prix notre identité et rester solidaires. Le fait de renier comme certains ses origines m’a toujours semblé non seulement indigne mais absurde. Les autres ne feront jamais que nous utiliser sans jamais nous comprendre ni nous respecter. C’est la raison pour laquelle j’ai toujours déconseillé les mariages entre Juifs et Chrétiens et adhéré dès 1897 au club juif B’nai B’rith dont je suis toujours membre. Ce sont les seuls qui ont accueilli mes premières conférences avec sympathie. Fraternité oblige et les Juifs évolués sont plus ouverts que les autres aux idées nouvelles Les Allemands en ont pris prétexte pour confisquer mes biens, arguant que ma cotisation servait à financer un mouvement politique antinazi.

      C’est une soif de revanche contre le statut inférieur des Juifs et la médiocrité financière de ma famille qui m’ont poussé dès mon plus jeune âge à me surpasser. Je voulais être riche et célèbre et voir mes mérites reconnus. A Vienne quand j’étais adolescents nous habitions dans le quartier des Juifs pauvres. De ma fenêtre j’apercevais de l’autre côté du canal du Danube les riches demeures des bourgeois fortunés. Je m’étais juré de les rejoindre. Je l’ai fait, parfois de façon déraisonnable. Le loyer de mon premier appartement dépassait largement mes moyens, ce qui m’obligeait à emprunter toujours plus d’argent au riche et généreux Breuer. Mais j’accomplissais mon rêve et avait foi en mon étoile. Ce n’est pas en recevant dans un taudis du ghetto qu’on peut capter une clientèle de luxe.

    J’étais attiré par l’état militaire. J’admirais passionnément deux héros qui avaient su s’élever par leurs seuls mérites comme je ne manquerais pas de le faire à mon tour : Napoléon, le libérateur des Juifs et le fameux maréchal Masséna dont je croyais à tort qu’il était juif. Je vénérais également Cromwell, un autre émancipateur des Juifs et c’est en son honneur que j’ai appelé un de mes fils Olivier. J’ai donné à tous mes enfants les prénoms de personnes que j’ai aimées ou admirées. Dieu a voulu faire d’Adam le maître de l’univers en lui permettant de nommer les choses et les êtres. En nommant mes enfants je me faisais le maître de leur destin.

     De toutes façons, je n’ai jamais été à l’aise qu’avec des Juifs. Ils ont constitué, même si c’est pour d’autres raisons, l’essentiel du cénacle qui s’est rassemblé autour de moi au sein de la société psychanalytique[1]. On me l’a reproché au point de qualifier la psychanalyse de “science juive”. Je ne m’en suis pas offusqué préférant ne retenir que le mot “science”. Un trait typiquement juif qui consiste à ne voir que le positif dans les situations défavorables, voire tragiques. Malheureusement l’inverse est aussi vrai. Cela nous amène à adopter des attitudes masochistes quand tout va bien. Nous aimons faire nous même notre malheur quand les autres ne s’en chargent pas. Peut-être pour conjurer le pire ?

     Avec les Goys[2], par contre j’ai toujours eu des difficultés. Il y a dans l’esprit juif une composante qui leur échappe et vis-et-versa. C’est culturel. Même quand s’établissent des liens d’amitié, cela ne dure pas.

Les maîtres des écoles de psychanalyse sont-ils tous Juifs ?

    Sauf peut-être avec Jones, mon indéfectible et modeste disciple qui envisage d’écrire ma biographie. Je pense, le connaissant, qu’il fera de moi une sorte de statue auguste et solennelle. Je regrette de ne pouvoir le lire.

    Avec Jung, l’autre Goy de mon aréopage, cela avait bien commencé. Avant de nous rencontrer en 1907, nous avions correspondu pendant sept ans. Il était l’assistant du célèbre psychiatre zurichois Eugen Bleuler auquel il avait fait découvrir la psychanalyse qu’il avait même défendue avec courage contre ses premiers détracteurs.

   Je me rappelle de notre première rencontre chez moi à Vienne. C’était un dimanche à dix heures du matin. Nous avions tant de choses à nous dire que nous en avons oublié l’heure du déjeuner. Il a fallu que Martha vienne plusieurs fois frapper à la porte du bureau pour que nous acceptions de passer à table.

    J’ai voulu faire de lui mon dauphin. Je l’appelais “mon fils” à la grande fureur de mes disciples juifs, fous de jalousie qui voyaient en lui un usurpateur et un antisémite. Je ne voulais pas les entendre car je voyais la possibilité de sortir la psychanalyse de son ghetto, ce qui était pour moi l’essentiel. La “cause” avant tout. J’appelais ainsi la croisade qui devait faire de ma maison un lieu saint et de moi un prophète. Cela justifiait toutes les manipulations. À Salzbourg pendant le premier congrès de l’Association internationale de psychanalyse, mes élèves Juifs se sont dressés contre ma décision de nommer Jung président. J’ai rejoint les conjurés dans la chambre de Steckel et jeté ma veste à l’autre bout de la pièce en m’exclamant mélodramatiquement : « Mes ennemis seraient ravis de me voir mourir. Ils seraient déjà prêts à me dépouiller ! » Et je leur ai annoncé que je démissionnais de la société viennoise. Cela a marché. Ils se sont jetés dans mes bras en protestant de leur inaltérable fidélité et Jung a été élu. Ce subterfuge réussi m’a bien amusé.

     La lune de miel avec Jung n’a pas duré. Il s’est révolté contre mon autorité et au bout de sept ans la rupture était consommée. Il prétendait que je fabriquais volontairement des fils infantiles, d’impudents pantins, disait-il, pour mieux les dominer. Il n’acceptait pas quant à lui cette sujétion. Je lui aurai pardonné cette insolence au nom des intérêts supérieurs de “la cause” mais il s’est attaqué aux fondements même du dogme. Non content de nier le rôle de la sexualité dans l’étiologie des névroses il voulait remplacer l’inconscient personnel par un gigantesque et fumeux inconscient collectif intemporel. Au simple refoulement des désirs asociaux de l’individu se serait substitué un magma plus ou moins ésotérique mêlant les résidus de toutes les religions et superstitions de l’humanité depuis ses origines et resurgissant dans le comportement et la conscience de façon onirique, artistique ou névrotique. Je n’ai pas pu l’admettre et j’ai appuyé de mon autorité ceux qui avaient décidé de l’exclure.

     Cela m’arrangeait si bien que je n’ai pas voulu entendre ses dénégations. Il prétendait ne pas être antisémite. Son maintien dans la société psychanalytique expurgé de ses Juifs par le neveu de Goering, le nouveau directeur, n’aurait d’autre motif que son noble souci de sauver les meubles. Quant à l’article qu’on lui a tant reproché, comparant psychologies juives et aryennes, il correspondait, disait-il, à des idées que j’avais moi-même exprimées. C’était vrai mais je n’allais pas le reconnaître. Les Juifs peuvent se critiquer eux-mêmes. Ils ne doivent pas l’accepter des autres. Cela devient de l’antisémitisme[3]. Et j’étais trop heureux de cette opportunité de me débarrasser de cet imbécile brutal. Il commençait à me faire de l’ombre et même si consciemment je ressentais la nécessité d’un héritier spirituel de sa dimension, au fond de moi je ne l’acceptais pas. D’autant que je le sentais trop pressé de me succéder. Je me rappelle cet incident à Brême en 1909, juste avant que nous nous embarquions ensemble pour les États-Unis. Je n’ai pas supporté l’insistance avec laquelle, pendant un déjeuner avec Ferenczi, il a raconté la découverte dans un marais de momies parfaitement conservées. Tout en parlant il me regardait fixement. J’ai soudain compris que pour lui j’étais une de ces momies. Cela m’a causé un choc et je me suis évanoui. Il en a fait des gorges chaudes et répandu le bruit selon lequel je souffrais de psychose paranoïaque. Quel salaud ! J’ai seulement une tendance peut-être excessive à interpréter comme des menaces de mort à mon égard les rêves de mes patients, mes disciples ou mes proches. S’ils sont néanmoins exacts ils n’auront maintenant plus longtemps à attendre.

   Un autre trait du caractère grossier de Jung était son manquement aux règles élémentaires de la correspondance. Je déteste qu’on ne me réponde pas par retour du courrier comme quoi je le fais moi-même quel que soit le correspondant. Je me suis fâché avec plus d’un ami pour cette raison. Avec Martha à l’époque de nos fiançailles, cela a été une cause de dispute. Il est vrai que je lui écrivais au moins chaque jour quand ce n’était pas plusieurs fois par jour. Il m’est même arrivé, en route pour lui rendre visite, de m’arrêter dans une auberge pour rédiger une lettre, tout en sachant qu’elle n’arriverait qu’après moi. Je comprends maintenant qu’une femme moins obsédée que je ne l’étais et moins littéraire, ait eu des difficultés à suivre le rythme. Mais deux jours sans nouvelle d’elle me paniquaient. J’imaginais le pire, de la maladie à la rupture.

   De même je suis un maniaque de la ponctualité. Si un malade arrive en retard, quelle que soit son excuse, je ressens une grande animosité et ma mauvaise humeur dure toute la séance au grand dam du coupable, accusé de résister ainsi à l’analyse, le crime suprême.

    Derrière ce formalisme, se cache probablement l’angoisse d’être abandonné (par ma mère ?) et surtout celle ne pas être reconnu (par mon père ?)

    J’ai toujours été avide d’honneurs. Quand j’avais douze ans dans un café où mes parents m’avaient emmené, un poète qui se prétendait devin, avait prédit que je serai ministre. J’ai considéré comme une injustice liée à mes origines le fait de ne pas l’avoir été. Même maintenant où ce n’est plus nécessaire les murs de ma salle d’attente sont couverts de diplômes, photos de groupe avec des célébrités et certificats honorifiques. La table croule sous les ouvrages dans toutes les langues qui m’ont été dédicacés en plus de mes oeuvres complètes. Serais-je en train de démontrer que les symptômes ne disparaissent pas avec la prise de conscience ?

« J’ai toujours été avide d’honneurs » reconnaît Freud

    Il est vrai que je n’ai pas été analysé. Je me suis auto-analysé, à la fois juge et partie, en contradiction avec mes principes formels. Je ne pouvais quand même pas risquer de perdre mon autorité en révélant à quiconque la face cachée de mon personnage ?

    Je ne me suis jamais consolé non plus de n’avoir pas obtenu le prix Nobel. Mon attitude belliciste et chauvine en 1914 ne m’a pas aidé. J’ai approuvé la déclaration de guerre par l’Allemagne et, saisi d’une fièvre patriotique, j’ai dit sans rire que je faisais don de toute ma libido à l’Autriche-Hongrie. C’est la seule époque où je me suis senti davantage Autrichien que Juif, espérant peut-être me faire accepter comme sujet à part entière par cet empire qui jusque là me dédaignait. Cela n’a pas duré. J’ai changé d’avis quand des êtres chers ont été tués. Mais auparavant mes prétentions à la connaissance de l’homme et de ses comportements ne m’ont pas évité des erreurs passionnelles.

    J’ai aussi été humilié quand ma patiente la baronne Ferstel a dû offrir au ministre de l’Éducation en 1902 un tableau de Böcklin pour le musée de Vienne afin qu’il me nomme professeur. Cela a failli gâcher ma joie d’accéder enfin à la reconnaissance et la respectabilité même si le titre était surtout honorifique.

    Mon enseignement se limitait à deux heures de cours le samedi après-midi devant un auditoire restreint. J’étais ensuite libre pour ma rituelle partie de tarots avec mes amis juifs, les mêmes pendant cinquante ans à l’exception de ceux qui sont morts entre-temps. Je ne suis un aventurier que dans le domaine des idées. Dans ma vie quotidienne j’ai besoin de repères stables : les mêmes lieux, le même cercle d’amis fidèles, les mêmes objets rangés aux mêmes places, la même promenade chaque jour matin et soir aux mêmes heures et par tous les temps avec les mêmes arrêts dans les mêmes cafés et les mêmes boutiques et surtout les mêmes horaires. Chaque client a son heure quotidienne cinq jours par semaine, immuable sauf accident.

    Je suis le contraire du Juif errant. C’est probablement une des raisons qui m’a empêché d’émigrer plus tôt alors que mes clients en grande partie juifs et étrangers, m’auraient suivis n’importe où. J’adore l’Italie et j’aurais aimé vivre à Rome mais le bouleversement de mes habitudes était impensable. A Londres maintenant c’est différent puisque je vis cloîtré par la maladie. Et encore, s’il n’avait tenu qu’à moi, je n’aurais pas quitté Vienne malgré les conditions qui m’étaient faites et les risques que j’encourrais. Il a fallu toute l’insistance et l’activisme de mes proches et amis pour que je me laisse faire. Je suis comme le vieux Jacob de la bible que ses fils ont pris par la main pour l’emmener en Égypte.

     Une autre raison m’attachait à Vienne. J’y étais entouré d’une cour de disciples déférents. Je disais avec orgueil qu’elle était digne d’un chef de clinique, une charge que je n’avais pu obtenir à cause du scandale de mes idées et de l’antisémitisme du corps médical viennois.

   Je n’étais quand même pas dupe des troubles motivations de ces jeunes Juifs en quête d’un père et d’une foi pour remplacer celle de leurs parents et je faisais ce qu’il fallait pour les maintenir en dépendance. Jung l’avait trop bien vu. On ne proclame pas impunément que le roi est nu.

    J’avais encouragé mes cinq plus proches disciples, ceux que j’appelais mes fils spirituels, à constituer un comité secret, une sorte d’ordre chevaleresque dont j’étais le Grand Maître, avec pour mission principale de défendre la “cause” contre ses ennemis et secondairement de me débarrasser de Jung. Pour marquer leur allégeance j’avais offert à chacun d’eux, ainsi qu’ à ma fille Anna, une pierre gravée représentant un antique de ma collection, à monter en chevalière. Comme celle ornée d’une tête de Jupiter – quel aveu ! – que je porte toujours à la main droite. J’ai réussi à la cacher aux Nazis qui me l’auraient certainement confisquée. Ils avaient bien en 1933 brûlé mes livres en place publique. Incorrigible j’avais écrit à Jones : « Il y a du progrès. Il y a quelques siècles c’est moi qu’ils auraient brûlé ». Je ne me lasse pas de ressasser mes propres plaisanteries, un trait de caractère typiquement juif.

     De leur côté mes féaux m’avaient offert en 1909 à l’occasion de mon cinquantième anniversaire une médaille représentant sur une face mon profil et sur l’autre Oedipe et le Sphinx, avec cette légende : « A celui qui résolut l’énigme fameuse et devint un homme de très grand pouvoir ». Ils rendaient ainsi hommage à ma découverte du complexe d’Oedipe, et reconnaissaient en même temps mon autorité.

     Cela impliquait de leur part une soumission absolue à la ligne que j’étais seul autorisé à définir et faire évoluer. Toute contestation ou déviation entraînait l’exclusion ou plutôt l’excommunication. C’est ainsi que j’ai dû me séparer d’Adler qui voulait remplacer la sexualité par la volonté de puissance et surtout de Steckel qui niait l’inconscient. Je n’ai jamais pardonné à ce minable ambitieux sans scrupule ni éducation. Il continue à caresser des idées de grandeur disproportionnées avec son envergure de petit pois. Il a tenté de se justifier et se réconcilier en écrivant qu’un nain sur les épaules d’un géant voit plus loin que le géant. Je ne suis pas entré dans son jeu. Même juché sur mes épaules, le nain Steckel ne verra jamais plus loin que moi.

     J’ai gardé une certaine indulgence pour Rank, exilé maintenant aux États-Unis malgré son initiative de raccourcir la durée des analyses tout en rallongeant ses notes d’honoraires. Cette mauvaise langue de Jones prétend qu’il met à profit ses séances pour extorquer à des patients bien placés des secrets boursiers. Ce n’est peut-être pas très orthodoxe mais au pays des barbares du dollar tout est permis.

     Je déteste les Américains, leur désinvolture, leur sans-gêne et leur mercantilisme. C’est à contre coeur que j’ai accepté en 1909 de faire une série de conférences à Worcester. Mais Jung y était invité. Je ne pouvais pas le laisser y aller seul. Il en aurait profité pour se mettre en avant.

    Ferenczi nous a accompagné et nous n’avons pas cessé, tous les trois, de souffrir de troubles intestinaux tant leur cuisine est mauvaise. Que penser d’un pays où il n’y a ni champignons ni fraises des bois ? Même si je suis carnivore, je n’arrivais pas à manger leurs viandes molles et trop cuites arrosées de sauces plus ou moins chimiques accompagnées de chou-fleur, cet horrible légume que je déteste comme la volaille dont ils raffolent. Ils ignorent les artichauts et les asperges mais j’ai pu me rattraper sur le maïs, un accompagnement banal chez eux. J’ai regretté nos cuisinières européennes même si elles souffrent toutes de troubles névrotiques. On peut d’ailleurs prévoir l’imminence de leurs crises à la qualité de leurs préparations. Pas seulement l’excès de sel quand elles sont amoureuses, ce qui serait en harmonie avec la teneur sodée de leurs sécrétions vaginales.

     Et puis avec mes problèmes de prostate, je n’arrivais pas à comprendre leur manie diabolique de cacher leurs vespasiennes au bout de kilomètres de couloirs même si elles ressemblent à des palais en marbre. Toujours cette ostentation de nouveaux riches. Je me méfiais tellement de ce pays et de ses habitants que j’avais souscrit avant de partir une importante assurance sur la vie.

     J’avais aussi horreur de leur familiarité et leur débraillé alors que je ne me départis jamais de mon faux col et de ma cravate quelles que soient les circonstances.

    Ils m’ont certes bien accueilli et fait docteur honoris causa mais je sursautais chaque fois qu’un de leurs universitaires barbus et négligés me tapait sur l’épaule en riant et m’appelaient “dear Sigmund” au lieu de m’aborder respectueusement comme il convient. Cela valait aussi bien que d’écorcher mon nom en m’appelant “Friend” comme le faisaient les journalistes en rendant compte de ma visite présentée davantage comme un phénomène de cirque que comme un événement scientifique. Ferenczi interprétait leur lapsus comme témoignant d’une intention bienveillante. Il concluait aussi, je ne l’ai su que plus tard, que mon mépris des Américains était lié à une faiblesse de caractère que je ne pouvais ni cacher aux autres ni dissimuler à moi-même. Il se trompait car même si son diagnostic est juste, cela ne m’empêche pas de jouer de façon convaincante mon rôle d’intangible commandeur des croyants.

     C’est quand même pour pallier à mon manque d’assurance que j’ai instauré le cérémonial du divan. Je ne supporte pas qu’on me dévisage. Alors je fais allonger mes patients et m’assois derrière eux Évidemment j’ai justifié cette pratique en invoquant la nécessaire relaxation du patient et l’effacement du thérapeute. Ce n’est qu’ensuite que j’ai découvert les énormes avantages de cette disposition. On accepte moins bien la sujétion à un homme de chair qui se gratte le nez et détourne le regard quand un propos l’embarrasse. L’analyste caché s’apparente à Dieu invisible et omniscient.

     Mes élèves ont institutionnalisé cette habitude. Cela les arrange même si c’est pour d’autres motifs : somnolence, lecture ou correspondance. Ils ont même été plus loin que moi dans la maîtrise de l’alibi. Ils habillent leur distraction du mot superbe d’“attention diffuse”.

    De même, la plupart ont tendance à imiter le décor surchargé de livres, de revues d’archéologie, de tableaux, de gravures, de dessins humoristiques, de statuettes, de moulages et d’objets de collection qui agrémentent – ou encombrent- mon cabinet. Je ne me lasse pas de les contempler pendant qu’à demi assis et les yeux clos, mes patients se souviennent et parlent.

    J’aime aussi les tapis qui feutrent les bruits et accentuent la pénombre. Il y en a partout, jusque sur les murs et le fameux divan. Cela attire la poussière mais cela me rassure. Ma bonne Paula veille à ce que ce bric-à-brac soit toujours rangé de la même façon. Elle seule est capable de le reconstituer dans ses moindres détails même ici à Londres. C’est une des raisons pour laquelle je l’ai emmené avec ma collection de timbres, mon chien et mon médecin, de préférence à mes soeurs qu’il me serait difficile d’entretenir.

     Quand je recevais des malades l’été dans mes villégiatures de vacances, cette ambiance me manquait. C’est pourquoi je préférais marcher avec eux dans la campagne même si la distraction qui en résultait ne favorisait pas les associations de l’analysant et la concentration du thérapeute.

    Mes élèves ont aussi servilement copié mon silence. Il n’a pourtant aucune autre raison d’être que l’évolution du mal qui m’empêche de parler.

    Auparavant j’étais plutôt interventionniste et même bavard. S’il m’arrivait d’être silencieux ce n’était que le temps d’un bref sommeil réparateur et clandestin ou quand j’étais distrait par cette coquine de Jofi qui ne me quitte plus depuis que je me suis mis à adorer les chiens. Marie Bonaparte m’en a donné le goût. Elle m’a offert le premier et j’en ai toujours eu depuis. Auparavant je n’aimais pas les animaux. Maintenant je pense que ce sont les seuls avec qui on peut avoir une relation sans ambivalence. Jofi, qui assiste à toutes mes séances d’analyse, y participe à sa manière. Couchée sous ma table aux antiquités, elle se lève et baille exactement à la fin du temps consacré. Elle ne s’est trompée qu’une fois, au dépens du client. Je suppose que comme moi elle l’avait trouvé ennuyeux.

    Avant d’être condamné à un mutisme seulement émaillé de quelques interjections et onomatopées, j’avais pour habitude de ponctuer l’entretien de réflexions sur des personnages que je connaissais, les livres que j’avais lus ou les pièces de théâtre que j’avais appréciées. Je dissertais aussi sur l’archéologie, mon deuxième vice après le tabac. Elle me passionne à tel point qu’il m’arrive d’offrir à des patients des revues ou de menus objets, quand ce ne sont pas des fruits ou n’importe quoi d’autre. J’ai même gratifié Blanton, un médecin Américain que j’avais en formation, de mes oeuvres complètes en quatre volumes. Chez moi la vanité l’a toujours emporté sur l’âpreté.

     Cela en a rendu plus d’un perplexe. Ils ne savent pas comment interpréter mes cadeaux dans le cadre analytique. On ne prête qu’aux riches car ces libéralités ne sont nullement intentionnelles. Elles ne procèdent que de mon humeur du moment. A moins que ce ne soit du désir de me les attacher au cas où le transfert positif se révélerait insuffisant. J’ai besoin de leur considération et de leur respect, et si possible de leur amour. J’ai eu beau écrire que l’analyste ne devait pas se sentir concerné par les propos désobligeants de ses patients, je suis d’une extrême susceptibilité et n’ai jamais pu supporter le transfert négatif. J’ai, à chaque fois, réagi violemment quitte à en déconcerter certains. Je me rattrapais à la séance suivante en mettant sur le compte de la pratique psychanalytique un comportement qui ne tenait qu’à mes affects.

     Je parlais aussi cinéma. Je l’avais découvert à ses débuts avec un tel enthousiasme qu’il m’est arrivé de voir avec mon ami Fliess quatre fois de suite le même film muet. Malgré mon refus de la modernité en général, je prévoyais avec raison un grand avenir à cette nouvelle invention.

   Surtout j’enchaînais les questions et ne me satisfaisais des réponses qu’à partir du moment où poussé dans leurs derniers retranchements mes malades finissaient par avouer ou éventuellement inventer pour me complaire, une expérience sexuelle précoce. Ceux qui reconnaissaient avoir observé leurs parents au moment du coït avaient droit à mes félicitations et encouragements. Cela voulait dire qu’ils travaillaient bien et que leur analyse progressait.

    Pas la mienne, puisqu’il me fallait seulement démontrer que mon expérience voyeuriste et les émotions qui en étaient découlées, n’étaient pas un accident personnel. L’humanité entière devait l’avoir vécue et en être affectée de même, signe d’une culpabilité qu’il me fallait partager puisque les ans et mon auto-analyse ne l’avaient pas résolue.

     Je n’étais pas totalement inconscient de l’étrange émoi que me procuraient leurs aveux. Le même que celui qu’on éprouve en écoutant de l’autre coté de la mince cloison d’une chambre d’hôtel, les ébats d’un couple invisible. Je retenais mon souffle quand quelqu’éploré ou éplorée décrivait après hésitation et avec réticence quelque détail intime de sa vie conjugale ou amoureuse, paniqué à l’idée qu’ils pourraient ne pas aller au bout de leur confidence.

Comment se jouer des patient(e)s en cure de psychanalyse ?

    Des réticents m’ont reproché mon acharnement à leur imposer mes interprétations. Je ne retenais de leur discours forcé que ce qui justifiait mes présupposés. Je les culpabilisais jusqu’à ce qu’ils acquiescent quitte à piquer des colères feintes ou réelles si leur capitulation tardait à venir. Je pianotais rageusement sur la tête du divan sur lequel ils étaient allongés pour manifester ostensiblement mon impatience. Les être humains, même adultes, restent des enfants. Il faut prendre des attitudes paternelles pour obtenir leur soumission.

    Quant aux irréductibles j’imputais leur obstination soit à leur narcissisme qui ne tolérait pas le moindre accroc à l’image idéale qu’ils se faisaient d’eux-mêmes, soit à ce que j’appelais une « résistance », concept génial qui établissait une fois pour toutes mon infaillibilité faisant de moi réellement l’égal du Pape. Si les patients si bien nommés refusaient la vérité révélée ce ne pouvait être que par attachement à leur névrose ou hostilité à mon égard, deux attitudes également pathologiques.

    Ceux qui finissaient par se rendre, souvent à l’issue d’un long et inégal combat, éprouvaient, à défaut de guérison, le sentiment de bien être et de sécurité qu’on ressent quand on se soumet à une autorité supérieure. Je jouissais alors d’un triomphe qui validait ma théorie, et les récompensais de leur abdication par une attitude soudain amicale. Seuls des névrosés incurables pouvaient être en désaccord avec moi.

    Les autres partaient et ne revenaient pas. Le concept de résistance m’évitait d’en être affecté ou seulement éclairé. Si le patient acceptait mon interprétation, cela signifiait qu’elle était exacte. S’il la refusait elle l’était aussi. Pile je gagne, face tu perds.

   A ma décharge, j’ai eu des prédécesseurs plus redoutables, les inquisiteurs médiévaux. Lorsque la victime n’avouait pas sous la torture être possédée par le démon, ils concluaient que le diable l’avait rendue insensible ce qui justifiait de toutes façons sa condamnation à périr dans les flammes. Et Saint Paul voyait dans tout réfractaire à son message un suppôt de Satan. Je n’ai pas été jusque là…Quoi que…

    C’est comme pour le rêve cette pierre angulaire de toute mon oeuvre. J’ai dit qu’il pouvait aussi bien avoir un sens que son contraire. Au nom d’une symbolique où tout peut signifier n’importe quoi au gré du présupposé de l’analyste et d’une soi-disant rhétorique spécifique qui coupe court à toutes les contradictions, j’ai bâti un gigantesque monument baroque que j’ai appelé « l’interprétation des rêves » qui continue à captiver les foules. Peut-être parce que cette nouvelle “clef des songes” substitue la superstition scientiste aux croyances populaires. Les intellectuels peuvent s’en réclamer sans honte, tout en satisfaisant leurs besoins d’ésotérisme rationnel et de simplification obscure puisque quel que soit le scénario du rêveur il ne peut être interprété qu’en termes de désirs sexuels ou agressifs, ceux contre lesquels j’ai lutté toute ma vie. Pas toujours avec succès je le reconnais.

      Je me rappelle d’un jeune médecin américain que j’avais en formation. Il était épouvanté par la violence de mes insultes à l’égard de dissidents ou d’adversaires. Je niais après coup les avoir proférés mais je n’étais pas mécontent du trouble de ce blanc-bec narcissique et vaniteux qui m’exaspérait avec son insolente santé mentale. Le fait de suivre une analyse didactique n’aurait pas dû le dispenser de névrose ni d’adhérer sans restriction à mes péremptoires assertions. Il poussait l’outrecuidance jusqu’à me soupçonner de donner une signification universelle à des symboles qui n’étaient que personnels et ne pouvaient être traduits ou transposés dans des langues et cultures non européennes. Quelle insolence ! Comme si les oeufs ne représentaient pas obligatoirement les testicules, les fruits le sexe de la femme, la maison une matrice, une pièce de théâtre le coït et les insectes des enfants.

    Je crois quand même que mon principal grief envers Wortis, c’est le nom du paltoquet, était son manque de considération, attitude typiquement américaine. Ces gens là n’ont pas le respect instinctif des notabilités et se croient autorisés à avoir des opinions personnelles en dépit de leur ignorance. Il connaissait un peu de psychanalyse, ce qui est pire que rien et ne l’autorisait pas à contredire le Pape.

    Je lui ai en tous cas dénié celui de l’exercer en prétendant qu’il n’avait rien appris à mon contact en plus d’un an. Je déclinais même toute responsabilité au cas où il persisterait dans son intention. Comme il insistait sur le fait qu’il comptait sur la psychanalyse pour vivre, je lui ai raconté l’anecdote de l’officier français qui dit à son général : « Il faut que je vive », ce à quoi l’autre répond : « Je n’en vois pas la nécessité ». Toujours mon goût des histoire drôles, tout au moins pour moi. Mais il ne l’avait pas volé. Il est maintenant chef du service de neuropsychiatrie dans un hôpital de Brooklyn où il traite ses malades à coup de chocs insuliniques. Tant pis pour eux et tant mieux pour moi. Je l’avais d’ailleurs perfidement encouragé à persévérer dans cette voie.

   Je le déconcertais aussi, comme beaucoup d’autres, par mes changements d’humeur d’une séance à l’autre, ma façon de souffler alternativement le chaud et le froid. J’ai toujours été cyclothymique mais tous voulaient donner un sens à mes attitudes tour à tour hostiles ou amicales qu’ils s’efforçaient de décrypter au cours des séances suivantes en me laissant généralement le beau rôle. Cela m’amusait et je les en récompensais par quelques propos bienveillants qu’ils ne comprenaient d’ailleurs pas davantage. Sauf s’ils me parlaient du traître Steckel. Il me fallait alors trois séances pour décolérer.

   J’ai gardé ce goût de désarçonner les gens du haut de ma statue. C’est ma revanche d’ex-timide, à l’époque où je tremblais devant les autorités au point de devoir prendre de la cocaïne avant de rencontrer Charcot ou ses amis.

   Ces propos, s’ils étaient lus paraîtraient, incroyables. On mettrait certainement en doute leur authenticité puisqu’ils contredisent les fondements et les principes de la psychanalyse, ce que jusque à présent, je n’ai jamais toléré.

   J’ai érigé les nouvelles tables de la loi. Je disais de ceux qui n’ont pas été analysés qu’ils n’ont pas le droit de la critiquer. On ne peut parler de ce qu’on ne connaît pas. Quant aux analysés qui la réfutent leur animosité ne peut procéder que de la crainte qu’elle leur inspire d’être dévoilés à leurs propres yeux et à ceux des autres.

   La psychanalyse est le troisième traumatisme de l’humanité. Après Copernic qui a démontré que la terre n’était pas le centre du monde et Darwin qui a prouvé que l’homme descend du singe, j’ai ôté à l’homme l’illusion d’être le maître de sa destinée et de sa conscience. Grave blessure narcissique et insécurité dont on ne peut se protéger que par la connaissance de soi que confère seule la psychanalyse. Quelle revanche pour le petit Juif condamné à l’obscurité, d’ébranler ainsi le monde et ses certitudes avant de le sauver.

    Mes plus dangereux adversaires sont les soi-disant rationalistes. Ils invoquent le bon sens pour prétendre que lorsqu’un jardinier rêve de brouette, il s’agit d’une brouette et non pas d’un vagin, que lorsqu’un soldat rêve de fusil ou un poissonnier d’un poisson, il s’agit d’un fusil ou d’un poisson et non pas d’un pénis, que lorsque quelqu’un éternue c’est pour rejeter une molécule irritante et non pas éjaculer, que lorsqu’une femme cherche ses clefs, c’est qu’elle est désordonnée et pas en quête de son phallus absent, que rêver que l’on est au théâtre ne veut pas dire qu’on a observé un coït.

Le seigneur Freud et son épouse à l’âge de la maturité et de la gloire à Vienne !

    Aucune religion ne peut tolérer le sens commun. Elles reposent sur un mystère dont la révélation ne peut être faite qu’aux initiés, ceux qui se seront montrés dignes de la recevoir ou plus souvent dans notre cas, qui en auront payé le prix. Elles doivent être préservé des ravages de la raison. La symbolique doit y suppléer tandis qu’un langage ésotérique permet aux élus de se reconnaître entre eux et se distinguer du commun des mortels. Si l’église catholique abandonnait le latin elle serait sur la voie de la décadence et perdrait son influence, sauf chez ceux qui ne maîtrisent même pas leur propre langue.

    C’est pourquoi la formation de mes élèves, ces nouveaux prêtres laïcs, doit beaucoup au maniement de nouveaux concepts traduits en termes impressionnants pour le profane. On m’a raconté l’histoire d’une dame navrée qui confie à une amie qu’elle a dû emmener son fils caractériel chez un psychanalyste. Comme il se doit celui-ci a diagnostiqué « un complexe d’Oedipe ». Elle ne sait pas ce que c’est et elle craint le pire. L’autre la rassure : « Cela ne doit pas être grave du moment qu’il aime sa maman et travaille bien en classe ». Cela ne vaut pas l’humour juif, mais j’ai bien ri quand même.

    J’ai beaucoup recruté parmi des individus fragiles et vulnérables. Je leur offre sécurité et certitude puisque le propre d’un dogme est de posséder toutes les réponses à toutes les questions. Je leur apporte en supplément la chance inespérée de satisfaire leur narcissisme et leur mégalomanie tout en gagnant de l’argent. En ouvrant la psychanalyse aux non médecins j’ai encore élargi le cercle de mes propagandistes auprès d’une clientèle de nantis plus ou moins désoeuvrés et désenchantés.

    Éclatés entre leur besoin infantile de sécurité et leur exigence irréaliste de liberté, ils sont de plus en plus nombreux à tenter de résoudre sur le divan mercantile les contradictions de la vie moderne et meubler leur vide intérieur. Sans compter la gratification de se sentir l’objet d’une attention parfois feinte mais toujours chèrement payée. Sans eux la psychanalyse n’aurait pas survécu à la raréfaction des vraies hystéries.

     Nous leur apprenons laborieusement à se focaliser jusqu’à l’obsession sur les faits les plus ordinaires, à décoder leurs actes manqués et lapsi et surtout ceux de leurs proches et triturer interminablement leurs rêves obscurs. Nous avons réussi à créer une nouvelle espèce de malades : les hypochondriaques de la psychologie.

   Pour finir, la plupart, éblouis par la découverte de ce nouveau pouvoir, se veulent analystes à leur tour. Leurs enfants en sont souvent les premières victimes.

    Je pense au cas du petit Hans. Son père, Max Graf, un musicologue nouvellement converti devenu un de mes proches, l’a psychanalysé parce qu’il avait été un jour effrayé par un cheval et évitait depuis cette espèce. Quel enfant n’a connu un jour ou l’autre de peur semblable ? J’ai connu une jeune fille qui avait pris en grippe les religieuses parce qu’elle avait été pensionnaire dans un établissement confessionnel. Elle changeait de trottoir quand elle apercevait une cornette. Avec un père comme Max Graf, elle aurait été bonne pour le divan alors que le problème s’est résolu de lui-même quand elle a grandi. C’est certainement ce qui serait arrivé au petit Hans. Mais cela a permis à son père de jouer au psychanalyste et de trouver une cause sexuelle à une réaction normale tout en se gratifiant d’une guérison qui serait de toute façon survenue. J’ai inséré son cas dans le recueil de nouvelles que j’ai intitulé “cinq psychanalyses” où je décris avec ma verve et mon imagination habituelles quelques cures que je n’ai pas menées moi-même à une exception près.

     Le petit Hans en a heureusement réchappé. Il parait qu’il ne se souvient de rien. Devenu musicien, peut-être pour compenser l’échec de son père en ce domaine, il a mis en scène et dirigé l’année dernière « la flûte enchantée » au festival de Salzbourg. Je regrette de n’avoir pu aller l’entendre à cause de ma maladie et de l’opposition des autorités nazies.

    Quand au ménage de son père, il n’a pas résisté à la dissection permanente des moindres gestes de sa conjointe, ce qui l’a amené à se remarier deux fois pour les même raisons. Il faut dire qu’il était tellement dépendant de sa nouvelle religion qu’il était incapable de prendre une décision sans en référer à son pape. C’est ainsi qu’il m’avait demandé s’il devait faire circoncire son fils. J’ai habillé d’attendus psychologiques un conseil seulement motivé par mon prosélytisme de Juif même non croyant. Et le petit a perdu son prépuce.

   Les plus dangereuses hérésies sont venues des Américains. Ils ont remis en question les fondements même de la psychanalyse.

     Non contents de nier l’étiologie sexuelle des névroses, certains prétendent remplacer le traumatisme primitif par les réflexes conditionnés. Les comportements humains seraient déterminés par la recherche du plaisir et la crainte de la douleur. Ils pensent l’avoir prouvé en faisant des expériences sur des rats. Nous ne sommes heureusement pas des rats. Un rat ne serait pas capable de composer une symphonie, peindre une fresque ou écrire « L’interprétation des rêves ».

   D’autres, plus pervers, veulent expliquer les symptômes névrotiques par la finalité. Ils auraient pour fonction de protéger le malade d’un danger réel ou fantasmatique pire que leur mal. Il suffirait donc de démonter le mécanisme de leur peur pour les guérir. Cela ne résout pas le problème de nos clients qui ne souffrent la plupart du temps de rien d’autres que de leur refus de grandir.

     D’autres encore trouvent inutiles d’aller fouiller dans les poubelles obscures du passé alors que les solutions se trouvent ici et maintenant dans la vie réelle loin des symboles et des fantasmes.

   J’ai dû aussi combattre leur idée insensée selon laquelle une hypothèse scientifique doit être validée par des statistiques. Aucune doctrine philosophique n’y résisterait et la psychanalyse tient davantage de la philosophie que de la médecine. Son rôle n’est pas de guérir le malade mais de l’éclairer.

    Je crains qu’après ma mort, quand il sera peut-être à la mode de tirer à boulets rouges sur ma statue, ces simplifications abusives n’en séduisent plus d’un.

   Anna saura défendre mon oeuvre tant qu’elle sera en vie. Mais après ?

    Les Américains ont quand même été nombreux à se rallier à la psychanalyse. Malheureusement ils n’y ont rien compris. C’est normal. Elle leur convient comme une chemise blanche à un corbeau. Ils en ont fait un jeu de société, une mode ou un moyen de gagner de l’argent vite et facilement. Il leur faudra bientôt à chacun son psychanalyste comme on a son coiffeur ou son tailleur. Ils ont, selon leur habitude, remplacé la qualité par la quantité.

    Ils ont aussi voulu appliquer mes principes mal digérés à la pédagogie. Ils se sont réclamés de moi pour fabriquer une génération de gamins exubérants, tyranniques et mal élevés qu’ils n’osent pas éduquer de crainte de compromettre leur épanouissement en particulier sexuel. J’ai peut-être eu tort de répondre à une dame qui me demandait comment élever son enfant : « Faites comme vous voulez, de toutes façon ce sera mal ». Elle n’a pas dû une fois de plus saisir mon humour.

      Chez eux, les enfants ne se structurent plus en imitant leurs parents. Ce sont les parents qui veulent leur ressembler. Lorsque j’ai visité les chutes du Niagara, le guide bien intentionné m’a frayé un passage parmi les touristes en disant : « Laissez passer le vieux monsieur ». Je n’avais que cinquante trois ans, mais le tort d’assumer mon âge, travers inconcevable au pays du jeunisme triomphant. Pour la première fois de ma vie je me suis senti vieux. Je ne leur ai pas pardonné.

     Je le pressentais quand j’ai dit à Jones en arrivant à New-York en 1909 sous les acclamations : « Ces gens là ne se doutent pas que nous leur amenons la peste ». On peut maintenant craindre qu’il ne nous la renvoie.

      J’en suis quand même responsable dans la mesure où je me suis efforcé de leur présenter la psychanalyse de façon acceptable. J’ai été discret sur la sexualité pour ne pas choquer leur puritanisme et sur l’interprétation des rêves pour satisfaire leur pragmatisme. Je me méfiais des bien pensants, comme Lord Douglas, l’ex-amant d’Oscar Wild qui, converti à la vertu, avait pris la tête d’une campagne de presse contre la pornographie psychanalytique.

   Moyennant quoi j’ai rencontré un franc succès. A la suite de cette visite, certains, parmi eux de nombreux escrocs et charlatans, sont venus à Vienne. Après quelques heures sur mon divan ou celui de mes disciples ils ouvraient leur cabinet de « Psychanalyste formé à l’école de Vienne ». Certains se sont même formés par correspondance.

   Avec eux la psychanalyse est devenu un business lucratif. N’étant pas de nature ingrate, ils ont voulu généreusement m’en faire profiter. Un magnat de la presse m’a proposé de fixer moi-même mes honoraires pour psychanalyser des assassins promis à la chaise électrique et en tirer une série d’articles à sensation. Il voulait fréter un bateau privé pour que je puisse voyager confortablement. Un producteur hollywoodien m’a offert cent mille dollars pour écrire le scénario d’un film sur Antoine et Cléopâtre. Ces gens-là pensent que tout est monnayable. J’ai décliné leurs offres indécentes. J’aime gagner de l’argent pour en profiter ou en faire profiter mes amis, mais je dois préserver mon image.

   Mes disciples, pour la plupart émigrés aux États-Unis depuis 1933, n’ont pas eu ces scrupules. Ils se sont laissés corrompre par l’argent facile au point de raccourcir leurs séances tout en rallongeant leurs notes d’honoraires. Avec eux les consultations durent quarante cinq minutes au lieu de cinquante cinq et se poursuivent pendant plusieurs années alors que j’estimais suffisants quelques semaines ou à la rigueur quelques mois. Jones, toujours mauvaise langue, prétend que Rank installé à New-York profite des séances d’analyse pour extorquer à ses clients financiers des tuyaux pour ses placements boursiers. Connaissant Rank cela ne m’étonne pas. Un jour où je lui reprochais son mercantilisme, il s’est contenté de me répondre froidement : « Il faut bien vivre ». J’ai entendu : « Il faut vivre bien ».

La psychanalyse sert à tout et à rien

     Je n’ai fait qu’une entorse à ces nobles principes : l’affaire Wilson. J’ai des circonstances atténuantes. C’était en 1930. J’étais désemparé. Mon cancer avait récidivé et j’avais dû faire poser une nouvelle prothèse à mon maxillaire supérieur pour éviter que les aliments ne ressortent pas par le nez. D’où une grande faiblesse et d’atroces douleurs. Et puis la crise économique avait ruiné le mécène qui finançait mes éditions psychanalytiques. C’est pourquoi j’ai accepté moyennant une avance de dix mille dollars, de cautionner un livre sur le président américain Woodrow Wilson à l’initiative de l’ambassadeur William Bullitt, celui là même qui vient de me tirer des mains des Nazis en les menaçant de rétorsions s’il m’arrivait quoique ce soit. Grâce lui soit rendu.

    Bullitt a écrit la partie politique du pamphlet et moi la partie psychologique. Le but de l’opération était de démontrer que le président était un fou irresponsable dont la politique avait été dictée par sa psychose. J’ai imaginé un véritable roman noir en m’appuyant sur quelques vagues données biographiques et Bullitt a pu justifier ses attaques contre lui, en réalité motivées par ses seules ambitions. Heureusement le livre n’est toujours pas sorti. J’espère pour ma réputation que les éditeurs y renonceront.

     Après cet épisode peu glorieux, je me suis demandé si mon irritation à l’égard des Américains ne procède pas d’une jalousie refoulée, une secrète envie de leur génie des affaires auxquelles s’ajouterait la préoccupation de démentir la soi-disant âpreté des Juifs

     Ils entretiennent aussi avec l’argent des relations simples et naturelles dont je suis incapable. Je suis généreux et j’aime donner, mais je ne supporte pas qu’on me doive de l’argent. Je ne peux assurer normalement une séance si mon client m’a prévenu qu’il ne pourrait me payer dans les délais. C’est arrivé plusieurs fois à Vienne, précisément avec des Américains. Quand ils m’annonçaient que leur virement bancaire en provenance des États-Unis avait du retard, je ne pouvais m’empêcher de leur montrer mon irritation. Cela les étonnait ou même les choquait. On m’a reproché d’accorder trop d’importance aux questions d’argent mais je n’y peux rien. Aussi quand un analysant américain, avec la grossièreté propre à ce peuple, m’a demandé si les ennuis d’argent pouvaient jouer un rôle dans l’étiologie des névroses, je me suis mis en colère. C’est un sujet que je me suis toujours refusé à aborder. Du moins directement. Car en décrivant les stades successifs du développement humain, j’ai quand même comparé l’argent aux excréments que le jeune enfant sur son pot de chambre laisse espérer le plus longtemps possible à sa mère avide et impatiente.

    Si l’affaire Wilson est restée fort heureusement au fond d’un tiroir, il n’en a pas été de même du célèbre cas d’Anna O. que j’ai publié avec Breuer en 1893. Je suis seul responsable de cette affabulation dont j’ai prétendu qu’elle était l’acte fondateur de la psychanalyse. Nous y racontions, mon maître et moi, comment nous avions guéri en un an d’une grave hystérie une malade de Breuer âgée de vingt et un ans, Bertha Pappenheim, pour l’appeler par son vrai nom, en lui faisant raconter sa vie sous hypnose. En réalité, la malheureuse que je n’avais jamais vue et dont nous dissimulions la véritable identité, a fini par avouer qu’elle avait simulé ses symptômes. J’ai contesté cette explication en m’appuyant sans vergogne sur la vieille théorie que j’avais, jusque-là, combattue qui assimilait les manifestations hystériques à des simulations. Je n’étais pas à une contradiction près compte tenu de l’importance de l’enjeu. Pour la première fois, je voyais se dessiner une chance d’accéder enfin à la notoriété. J’avais déjà trente sept ans et bouillais d’impatience.

    Nous avions caché le fait qu’Anna-Bertha n’avait bénéficié en 1882 que d’une brève rémission avant de traîner pendant cinq ans de sanatorium en sanatorium pour se désintoxiquer. Elle était devenue morphinomane à cause des calmants que lui avait administré Breuer pour la soulager de douleurs consécutives à une mauvaise extraction dentaire. Ses souffrances ne devaient rien à l’hystérie et c’est la morphine qui l’aidait même si elle a parlé du bien-être qu’elle ressentait en confiant ses souvenirs et ses états d’âme à une oreille attentive et complaisante. C’est toujours ce qui retient interminablement sur nos divans la plupart des analysants actuels. Elle appelait cela « le ramonage de cheminée ». C’est en ce sens seulement qu’elle a ouvert la voie et inventé sans le savoir la psychanalyse.

     Elle est morte il y a trois ans d’un cancer du foie après avoir consacré sa vie et sa fortune au féminisme et à la réhabilitation des prostituées. On ne lui a connu aucune liaison ni masculine ni féminine et elle ne semble pas avoir été heureuse d’après le carnet qu’elle m’a fait parvenir après sa mort. Elle se plaint d’être passé à coté de l’amour et attribue son militantisme à sa haine des hommes.

     Breuer s’était refusé pendant treize ans à faire cette communication, par honnêteté. Il avait fini par accepter à contre coeur sans se douter de la façon dont j’allais la romancer et l’enjoliver. Je n’avais pas ses scrupules. Je venais de me marier et de m’installer dans un beau quartier. Le loyer était élevé, la clientèle rare, et j’avais besoin de lui emprunter fréquemment de l’argent. Il ne se faisait pas prier et n’exigeait même pas d’être remboursé mais la situation était humiliante. J’ai toujours détesté dépendre des autres. Je ne voulais pas ressembler au “shnorer” du folklore juif, ce parasite qui paie ses dettes avec de bons mots même si je n’en ai jamais été avare. Il fallait me faire connaître rapidement pour sortir de ma médiocrité. J’avais bien essayé d’intéresser le professeur Charcot, lors d’un stage à Paris, à la Salpetrière, mais avec sa politesse bien française, il s’était contenté de m’écouter distraitement. Il n’avait pas été convaincu à moins que mon fort accent autrichien ne l’ait découragé. J’ai plus de facilité à m’exprimer en Anglais. J’avais pourtant pris une forte dose de cocaïne juste avant de le rencontrer, à cause de ma maudite timidité.

      Je regrette que cette malheureuse affaire m’ait brouillé avec Breuer. C’était un homme bon et généreux. Il avait déjà été choqué que je le mette devant le fait accompli en publiant en 1888 sans son consentement sous nos deux noms, les « études sur l’hystérie. Il n’a pas non plus admis que j’attribue des causes sexuelles aux troubles de Bertha. Sur le moment, j’avais attribué sa réaction à son puritanisme de Juif pratiquant et fils de rabbin. Son père avait été mon professeur de religion et lui même était très pieux.

     Je l’avais aussi mêlé bien malgré lui, au scandale de ma première conférence devant l’assemblée des médecins viennois en exposant toujours sous nos deux noms et sans l’avoir préalablement consulté, un cas d’hystérie masculine. Mais j’avais besoin de sa caution de praticien respectable et respecté, après une erreur médicale qui m’avait déconsidéré. Ces ignares m’avaient hué sous prétexte qu’hystérique viendrait du grec hysteron qui signifie utérus, organe bien évidemment absent de l’anatomie masculine. Ils ignoraient que « utérus« , l’organe féminin vient du bas-latin alors qu’hysteron signifie en grec « ce qui vient après », donc ce qui est consécutif à un traumatisme. Mes détracteurs ne pourront pas me faire le reproche de manquer de culture. C’est pourtant le cas de la plupart des médecins, une des raisons pour lesquelles j’ai bataillé afin qu’ils n’aient pas le monopole de la psychanalyse. A moins que ce ne soit en souvenir des avanies qu’ils m’ont faites subir.

    Mais pour Breuer, cela était de trop. Il a fini par me fuir ce qui a posé quelques problèmes car nos deux familles étaient très liées. Martha ne comprenait pas pourquoi son ami Mathilde, le femme de Breuer ne nous invitait plus et déclinait nos invitations.

    Malgré mes mensonges, affabulation et contorsions intellectuelles pour justifier une vérité dont je m’étais convaincu sans pouvoir la prouver, il est probable que l’hystérie soit bien liée au puritanisme et de la répression sexuelle puisqu’elle a presque totalement disparu avec la nouvelle liberté des moeurs. Dans quelle mesure y ai-je contribué ? Et une société libérée de ses tabous sera-t-elle plus heureuse ?

     On me considère comme un prophète de la modernité. Pourtant j’ai toujours été conformiste et même traditionaliste. Où en serions nous si les conventions n’existaient pas ? Même ces rustres d’Américains ont les leurs. Les vieux préceptes et les anciennes maximes ont leur raison d’être bien qu’elles aient pu adopter dans le passé des formes excessives. Il est à craindre que le nouveau relâchement des moeurs ne constitue maintenant un autre extrême. Je pourrais regretter d’y avoir contribué, du moins par mes écrits, car ma façon de vivre a toujours été étrangère à mes théories.

     A ma décharge, je ne suis pas seul dans ce cas. La plupart des idéologues ont vécu à l’inverse de leurs idées. Nietzsche, l’apôtre du surhomme, le chantre de la morale du maître et de l’esclave, le dénonciateur de toutes les faiblesses humaines, a toute sa vie été dominé par son sentimentalisme, ses émotions, sa dépendance aux autres et sa soumission aux usages. Lou Andréas Salomé, qui l’a bien connu, m’a parlé de sa totale sujétion lors de leur platonique liaison. C’est pourtant le même homme qui écrivait :  » Quand tu vas chez les femmes, n’oublie pas le fouet ».

     Il est vrai que Lou avait le don étrange de rendre les hommes fous. Je n’ai pas échappé à son attraction, la folie en moins. Même si j’ai prétendu auprès de ce naïf Jones qui l’a cru, que j’avais seulement admiré son intelligence et qu’elle ne m’attirait pas physiquement. Tout dépend du siège de l’intelligence.

    Cela m’a permis de minimiser mon humiliation, quand mon disciple Victor Tausk m’a supplanté dans le coeur et le lit de la fascinante créature que j’avais en analyse. Je me suis réjoui de son suicide après qu’il ait été congédié sans préavis ni explication au bout de quelques mois d’idylle. C’était le bail ordinaire de cette mangeuse d’homme. Il ne l’a pas mieux supporté que les autres. Toujours excessif, il s’est tiré une balle dans la tête tout en se pendant à un cordon de rideau après s’être émasculé. J’ai évité ce destin tragique.

    Je me suis quand même vengé en annonçant à Lou la mort de l’homme qu’elle avait aimé, même temporairement. J’ai prétexté les libertés de Tausk avec l’orthodoxie pour asséner qu’il ne fallait pas le regretter, qu’il était inutile et même dangereux pour l’avenir de la psychanalyse. Il existe de meilleures épitaphes.

    Cela ne m’a pas empêché de continuer à correspondre avec Lou pendant vingt cinq ans. J’ai regretté sa mort il y a deux ans, même si je n’arrivais déjà plus à m’attendrir que sur moi-même.

    Cela m’amène à évoquer ma vie amoureuse. Je sais, maintenant que ma libido me laisse enfin en paix, que c’est la clef de mon oeuvre. La motivation profonde de la psychanalyse, je ne peux plus me le cacher, était de justifier d’abord à mes propres yeux, mon irrésistible attirance pour le sexe. Ma seule ambition ne suffit pas à expliquer l’acharnement que j’ai mis et les risques que j’ai encourus pour démontrer que les humains étaient tous des obsédés sexuels. Cela me permettait de m’inscrire dans la norme. Je n’étais pas pire que les autres.

    Certains ont, à un moment ou un autre, émis cette hypothèse que j’ai toujours niée. Alors j’ai dû dissimuler ma vie intime. André Breton, qui n’était pas dupe malgré son incompétence en la matière, qualifiait ma discrétion d’inconséquente et malhonnête. Cela ne m’a pas troublé venant d’un homme qui confondait l’art et la paranoïa en déclarant : « L’acte surréaliste le plus simple consiste, revolver au poing, à descendre dans la foule et tirer au hasard tant qu’on peut ». Je n’ai jamais rien compris aux positions et aux poésies de ces surréalistes verbeux, ces fous intégraux, qui m’ont pris comme caution et alibi de leurs délires avant de me renier. Je fais quand même une exception pour Salvador Dali, ce jeune peintre espagnol que j’ai rencontré peu après mon arrivée à Londres et qui m’a croqué dans un restaurant sur un coin de nappe. Son talent excuse ses provocations.

     Stéphan Zweig a brossé de moi le portrait officiel d’un ascète austère uniquement préoccupé de son œuvre. Ce n’est pas totalement vrai, même si j’ai pu écrire que partisan d’une vie sexuelle infiniment plus libre, j’en ai moi même peu profité.

     Si j’ai toujours été poursuivi par la culpabilité de mes pulsions sexuelles, je me suis quand même accordé quelques libertés. Pas autant que je l’aurais voulu à cause d’un mélange de timidité et de peur personnelle de la transgression que je conseillais publiquement et pratiquais si peu. Je les ai soigneusement cachées, au point d’exiger la suppression de correspondances imprudemment écrites sous le feu de la passion. Je voulais préserver mon image et épargner mes proches déjà accablés par ma réputation de corrupteur de la jeunesse.

     J’ai subi très jeune l’aiguillon du désir. Quand je raconte que j’ai eu mon premier émoi sexuel à l’âge de deux ans et demi en voyant ma mère nue, il s’agit très certainement d’une transposition. Même involontaire, elle m’a servi à étayer le fondement hasardeux de ma doctrine, le soi-disant désir incestueux de l’enfant pour sa mère. Je devais être plus âgé quand cela s’est produit et il ne devait pas s’agir de ma mère mais plus certainement de Nannie, ma bonne d’enfant, que je guettais quand elle se livrait à ses ablutions. Pour me déculpabiliser de ce voyeurisme, j’ai prêté à tous les autres enfants la même précocité. Je les ai qualifiés de pervers polymorphe comme j’ai parlé de la masturbation des nourrissons pour dédramatiser le combat que j’ai dû mener toute ma vie contre cette pratique sur laquelle pèsent encore tant d’interdits.

      Pendant les quatre ans de mes fiançailles avec Martha, pendant lesquelles nous étions séparés à l’exception de rares rencontres, j’ai vécu l’enfer. J’avais focalisé toute ma libido sur elle que je ne trouvais pourtant pas particulièrement belle. L’évocation de nos chastes baisers ou de son mollet entr’aperçu quand au cours de nos promenades elle s’arrêtait pour remonter ses bas, suffisaient à me mettre dans un état d’excitation que je n’osais assouvir ni de façon solitaire ni avec des prostituées à cause de mon indigence et ma crainte des maladies.

    Il n’y a qu’à Paris, pendant mon stage chez Charcot, que grisé par l’atmosphère euphorisante et délétère de cette folle cité, j’ai, à vingt neuf ans, franchi le pas et perdu ma virginité dans les bras d’une professionnelle, ce que je n’aurais pas osé faire à Vienne. Je sortais du théâtre Saint Martin où je venais d’aller applaudir pour la troisième fois Sarah Bernard interprétant Théodora dans la pièce de Victor Sardou. Yvette Guilbert, que j’avais entendue la veille à l’Eldorado, m’avait déjà mis en condition avec ses surprenantes chansons grivoises. J’ai, depuis toujours, aimé cette artiste. J’ai été l’écouter chaque année quand elle se produisait à Vienne. Je me suis remémoré cette période inoubliable de ma vie en allant l’applaudir en octobre dernier à son passage à Londres.

    Après ma découverte du plaisir tarifé, j’ai récidivé plusieurs fois. Mon regret reste de ne pas avoir réclamé à ces expertes la satisfaction d’une fellation que je n’ai jamais osée demander ensuite à mes trop rares maîtresses. C’est pourquoi je suis resté, je le déplore, vierge sur ce plan. C’est peut-être la raison pour laquelle, par dépit, j’ai déclaré perverse toute pratique sexuelle qui ne conduit pas à la procréation, à commencer par l’homosexualité.

L’inventeur d’une science (?), enfin, accompli ?

    Car la masturbation n’est pas le seul interdit contre lequel j’ai dû lutter. Jones, sans aller néanmoins jusqu’au bout de sa constatation, déférence oblige, avait remarqué en moi une certaine féminité. Il n’est pas le seul à l’avoir observé. J’ai toujours été attiré par les hommes même si je n’ai jamais concrétisé mes désirs et souvent exprimé mon dégoût des homosexuels avoués.

     Ma première passion a été Ernest Von Fleischl, un des assistants du professeur Brücke chez qui, étudiant, je faisais mon stage à l’institut de physiologie. J’étais tellement exalté que je le qualifiais de « réussite inouïe de la création » et le décrivais dans mes lettres à Martha comme l’homme le plus beau, le plus intelligent et le plus distingué que j’ai jamais vu. Il était mon idéal. Une femme moins innocente en aurait pris ombrage. A vingt cinq ans, il était condamné par une infection grave consécutive à un accident survenu pendant une recherche d’anatomie et ne trouvait de soulagement à ses douleurs que dans la morphine. Sa mort, deux ans plus tard, m’a porté un coup terrible. D’autant plus que, par légèreté j’ai involontairement, aggravé ses souffrances.

   Mon second amour masculin, le mot n’est pas trop fort même s’il est resté platonique, a été Wilhelm Fliess. Notre correspondance quotidienne et passionnée entre 1890 et 1900 en témoigne. Après notre rupture en 1900, j’ai détruit toutes ses lettres en lui demandant la réciproque. Malheureusement il n’en a rien fait. Il y a trois ans, j’ai eu la pénible surprise d’apprendre par Marie Bonaparte qu’il les avait conservées et que sa veuve les avaient vendues à un libraire berlinois qui espérait en tirer un bon prix. Marie les a rachetées et tient à les garder malgré mes supplications pour qu’elle me les revende ou les supprime. J’espère qu’elles ne sortirons pas de son coffre car les quelques extraits qu’elle m’a lus m’ont épouvanté par les excès de passion qu’ils révèlent : « Des êtres comme toi ne devraient jamais disparaître….Tu as donné un sens à ma vie….Je sais que tu n’as pas besoin de moi comme j’ai besoin de toi….Démon ! Pourquoi ne m’écris-tu pas ? … » Et je sais qu’il y en a d’encore plus compromettantes. Marie n’a pas osé me les remémorer.

     Wilhelm était oto-rhino-laryngologiste à Berlin. Il avait trente ans et moi quarante quand je l’ai rencontré chez Breuer. Malgré notre différence d’âge, il me subjuguait par sa prestance, sa culture, ses connaissances scientifique, sa largeur de vue et son pouvoir de séduction. Curieux de tout, il m’a converti à la numérologie et m’a fait partager, du moins pendant un moment, ses convictions parfois étranges. Selon lui, le siège de la sexualité se situait dans le nez et on pouvait faire disparaître les symptômes hystériques en anesthésiant les fosses nasales avec de la cocaïne ou par ablation des cornets. Il en avait fait une démonstration malencontreuse en opérant une malade que je lui avais adressé pour la guérir de symptômes que nous avions étiquetés sexuels. Il avait oublié une compresse dans la plaie et la malheureuse, qui avait failli périr, était restée défigurée. Cet incident m’avait beaucoup affecté. Je pensais l »

Une petite précision : ce texte m’a été adressé par Jean-Pierre Friedman, par mail, comme à bien d’autres parmi ses amis et connaissances (voir référence ci-dessous). Après l’avoir lu, je l’ai appelé pour lui demander si je pouvais le publier sur mon Blog où il a, d’ailleurs, déjà publié quelques textes. Il m’a donné son accord sans hésiter.

  Au sujet de ce texte, il parlait du fond de tiroir, signifiant  par là, sans doute, ce qui lui restait de texte à porter à la connaissance de ses amis. Toutefois, je n’ai pas eu la présence d’esprit de lui demander s’il était ou non l’auteur de ce texte qu’il attribue à Freud lui-même. Car il vient de nous quitter en septembre dernier (2021).

   Selon toute vraisemblance, il ne serait pas étonnant qu’il ait lui-même écrit le texte en question. Et ceci, pour deux raisons, en vertu de notre connaissance mutuelle et de nos échanges de longues durées : d’abord, parmi les métiers qu’il a exercés pendant sa vie active, il a été psychanalyse pendant longtemps. Ensuite, même si la psychanalyse lui permettait de vivre financièrement et de manière confortable, il n’avait jamais porté Freud dans son cœur, sans oublier qu’il n’avait cessé d’attaquer violemment la psychanalyse lors de ses conférences à Lyon. Est-ce une ultime façon de régler quelques comptes avec le père et le fondateur de la psychanalyse auquel il était farouchement opposé ?

Date :1 févr. 2021 11 :33
Objet :Début de Louis XVI
Envoyéorange.fr
Jean-Pierre Friedman, psychanalyste et tout et tout et tout…

 

[2] Ce terme « goy » signifie pour les Juifs, de façon générale, celui qui n’est pas juif et, essentiellement, le chrétien. Cette remarque me fait penser à celle d’un rabbin de Lyon que j’avais invité dans le cadre du dialogue inter-religieux, soit le judaïsme, le christianisme, l’islam. Dans son intervention, il soulignait clairement le fait qu’un Juif pratiquant ne peut avoir d’amis qui ne soient pas Juifs eux-mêmes (descendants du sang de la mère juive). A la limite, un Juif peut inviter un non Juif, mais il ne peut partager son repas avec lui. Ce fait, reconnaissait-il, s’explique, depuis toujours, par la différence de religion (un Juif pratiquant vit avec ses coreligionnaires essentiellement). En effet, chez les Juifs pratiquants, on doit suivre scrupuleusement les règles morales qui sont très strictes, rigides tout autant que les interdits alimentaires qui ne changent jamais. Sur ce point, même les musulmans, qui ont des traditions alimentaires assez similaires aux leurs, sont rejetés de leur sphère en matière d’interdits alimentaires. Selon ce rabbin, les aliments, notamment la viande cacher, obéissant à des normes religieuses rigoureuses et des rites précis, ne sauraient être confondus avec les aliments ou la viande halal. Car la manière musulmane d’égorger l’animal, en le vidant de son sang, est absolument différente. Donc, que l’on soit goy ou musulman, les liens humains ou d’amitié entre Juifs et non Juifs sont problématiques, voire impossibles. Aussi, le Juif est contraint de rester dans son milieu religieux ou ethnique ; ce qui rend le dialogue inter-religieux impossible.

[3] A ce sujet, on comprend tout à fait l’attitude générale des Juifs français par rapport aux thèses majeures relatives à l’immigration d’Eric Zemmour. Il a proféré beaucoup d’énormités sur la supposée protection des Juifs français par le régime de Pétain ; positions qui sont réfutées par les historiens sérieux, qui lui renvoient à la figure le fait que ce tri des bons juifs français des mauvais juifs étrangers n’a jamais été établi par les faits historiques. Pourtant, personne dans la communauté juive ne dit mot ; du moins pour le moment, c’est-à-dire tant que le danger qu’il représente pour les communautés juives n’est pas n’est pas encore grave. Le silence des Juifs français sur le cas Eric Zemmour est, ainsi expliqué par Robert Ménard, maire de Béziers : « Si Marine Le Pen disait ce que Zemmour dit, confie-t-il, elle serait mise au ban de la société, comme l’a été son père. Ce qui le protège, c’est d’être juif. Ce qu’il dit sur Pétain, qui aurait sauvé les Juifs français, sa dénonciation du procès Papon, sa remise en question du discours de Chirac au Vel’ d’Hiv ou ses propos sur les enfants juifs assassinés par Merah et enterrés en Israël : à part le « Point de détail », il reprend les propos de Jean-Marie Le Pen » (In « Le Canard enchaîné – mercredi 20 octobre 2021). Or, les médias sont entre les mains des Juifs les plus influents de la France. Même l’élite politique n’ose pas l’attaquer, le combattre du fait de ses pseudo-thèses sur ce point. Qu’importe que nos historiens dignes de ce nom réfutent vigoureusement ses inepties destinées à capter l’attention du public pour pouvoir vendre ses livres. Il continue à se pavaner dans l’espace public, j’entends les médias (télévision, radio, journaux, etc.,) en défendant ses énormités et ses mensonges sous formes de tracts publicitaires dans le silence, lourd, des communautés juives. C’est ce que souligne, d’ailleurs, un article du « Canard enchaîné » (mercredi 6 octobre 2021) à propos du silence des élites politiques juives de la République. Ainsi, Christian Jacob, chef des Républicains, « ne condamne pas assez fermement Zemmour ». En réalité, Eric Zemmour n’est pas anti-sémitique comme le reconnaît Jean-Luc Mélenchon. En effet, lors du débat ou du duel entre Jean-Luc Mélenchon et Eric Zemmour sur BFMTV, jeudi 23 septembre 2021, « alors qu’on l’interrogeait sur l’antisémitisme d’Eric Zemmour sur le plateau de cette télévision, Jean-Luc Mélenchon, candidat à l’élection présidentielle, a répondu que, pour lui, « Monsieur Zemmour n’était pas antisémite » pour la bonne raison qu’« il reproduit beaucoup de scénarios culturels liés au judaïsme » ». En d’autres termes, Eric Zemmour fait semblant de s’en prendre aux Juifs dont il est lui-même en ignorant que toutes les chapelles antisémitiques de l’extrême-droite l’utilisent pour mieux exprimer ouvertement leur haine des Juifs. Le jour où elles n’en auraient plus besoin, il y a de fortes chances qu’il soit lui-même abandonné, voire rejeté dans le camp des Juifs. « Publié le 30 octobre 2021 à 9h48  – Mis à jour le 30 octobre 2021 à 10h53 ».

    En revanche, si c’était un goy (Français, Noir, Arabe, Allemand, un non juif en somme), qui tenait de tels propos sur la protection des Juifs par le régime de Pétain, comme le texte le dit, il serait immédiatement catalogué d’antisémitique pour protéger la communauté. On l’a vu en France au sujet d’une telle condamnation unanime des  communautés juives. C’est le cas de l’humoriste Dieudonné M’bala M’bala. J’ignore le fond de son problème. Mais, s’il était réellement antisémitique, on a bien fait de le condamner puisque la République combat rigoureusement ce genre de sentiment antihumain. Car un tel sentiment est un crime comme certains propos tenus par Zemmour par rapport aux Noirs, aux Arabes ; un crime que la justice condamne en France. Mais alors, il n’y a aucune raison que ce fameux individu de Zemmour ne soit pas pourchassé de l’espace des médias comme Dieudonné ; à moins de croire qu’en France il y a deux poids deux mesures selon qu’on est Juif ou non Juif. Mais alors pour quelles raisons ?

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