L’énigme de « L’homme qui vivra mille ans » : infortune et amertume de l’immortalité

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Coalescence nature/être humain Création et photo de Claire Cirey, artiste plasticienne

Première Partie : Qui veut vivre mille ans ?

 I- Bénédiction ou malédiction : les rançons d’une forme d’immortalité fortuite

 « Ce soir-là, Hervé Kerédec vit une belle lueur verte dans le ciel.

C’était comme une draperie aux franges d’or. On aurait dit la chape d’un prêtre le jour de la Fête-Dieu.

L’enfant, qui avait eu cinq ans ce jour-là, ignorait qu’une aurore boréale était visible, à cet instant, de toute la côte bretonne, car pour lui, c’était un prodige qui se manifestait. On parlait beaucoup de miracles à Ti-Coz, la maison de ses parents, mais on croyait aussi aux sortilèges, aux lutins, aux lavandières de nuit qui font d’étranges lessives et invitent les noctambules à tordre avec elles les draps de chanvre mouillés, leur brisant ensuite le bras d’un coup sec {…}

À cette heure, Hervé aurait dû être couché, mais lorsque certains événements se préparent, il semble que tout doive les favoriser.

   Il regardait la fantastique lueur, épanouie au-dessus de la mer, invisible, mais dont on entendait le chant dans le silence de la vallée.

C’est alors que paraît le petit homme.

Il était vêtu d’une peau de chèvre comme les bergers, l’hiver, et comme Saint Jean-Baptiste. Il portait une longue barbe où restait prise une petite fleur bleue. C’était drôle et joli, car la barbe était blanche comme la neige.

– Que regardes-tu, à cette heure tardive ? Demanda-t-il.

– La grande lueur, là-bas ! Dit le petit garçon.

– C’est le fait de la glace.

Hervé se mit à rire. Le vieux barbu leva l’index.

– Ce que je te dis est la vérité. Je connais des choses que tous ignorent. Je peux voir l’avenir et ralentir la marche du temps.

     Hervé ne saisissait guère le sens de ces paroles, car il était à l’âge où l’on ne sait pas que la vie peut finir soudain et que les années écoulées sont à jamais révolues. Il vivant dans le présent.

Le vieillard toucha le front de l’enfant :

– Veux-tu vivre Mille ans ?

– Oh oui !

     Hervé avait entendu le prêtre de Saint-Mériadec parler de Mathusalem. Vivre plus vieux que Mathusalem ! Ce devrait être bien amusant ! Il aurait une barbe blanche si longue qu’elle traînerait par terre. Pour la première fois, l’avenir s’ouvrait devant lui, mais sous un aspect curieux, irréel comme cette lueur qui s’éteignait peu à peu.

Je n’ai pas le pouvoir de te préserver de la mort, car Dieu seul régit la loi de la vie, mais je peux donner à chacune des années que tu dois vivre la valeur de dix ans. Tu iras donc dix fois plus lentement que les autres êtres. J’avais le pouvoir de réaliser ce prodige une seule fois. J’ai souvent hésité. Mais je suis vieux et je tiens à ce qu’un humain profite de cet avantage qui ne sera pas toujours sans inconvénient. Tu seras le nouveau Mathusalem si nul incident ne vient interrompre ton existence exceptionnelle. Va, petit bonhomme, et souviens-toi de moi dans tes prières. »[1]

 

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Mathusalem ?

     Cette histoire peut se concevoir comme un avènement atemporel et utopique, c’est-à-dire sans lieu précis au départ, même si, très vite, on se rendra compte qu’il s’agit d’un habitant de la Bretagne. C’est l’histoire d’un enfant, comme tous les enfants de la terre, qui vivent sous le mode du temps présent ; et même sous le mode de l’instant. Sa petite conscience, encore plongée dans le rêve et l’innocence pure, est déjà pétrie par l’enseignement de l’église catholique. Aussi, quand il rencontre, un soir, le personnage en question qui lui parle de son pouvoir de lui conférer la possibilité de vivre très longtemps (Mille ans), il pense tout de suite à Mathusalem dont il a entendu parler à l’église. C’est pourquoi, il s’enthousiasme à l’idée de vivre plus longtemps que ce personnage de la Bible. Cependant, il n’a pas conscience de ce qui pourrait effectivement lui arriver. Tout se passe comme s’il reçoit ce don malgré lui.

   Le personnage lui-même est énigmatique : personne ne sait d’où il vient, qui il est réellement. Il a seulement un visage humain au sens où il n’est ni ange, ni démon, ni esprit quelconque. Il confie seulement à l’enfant auquel il est apparu par un soir mystérieux, qu’il a un pouvoir unique, sans pourtant préciser par quel miracle celui-ci lui est échu ; et comment. Cette faculté mystérieuse consiste à faire vivre un être humain durant mille ans. Mais il y a des limites à ce pouvoir : d’une part, il ne peut conférer l’immortalité au-delà des mille ans ; d’autre part, il ne peut lui épargner ni les maladies, ni les accidents mortels. Il s’agit, donc, d’une immortalité finie et bornée par la fatalité de la mort un jour lointain.

   Hervé Keridec était issu d’une vieille famille de paysans bretons. Celle-ci a toujours cultivait la terre comme son unique richesse. Car elle vivait uniquement de ce qu’elle produisait. Sa maison aux toits de chaume s’appelait « Ti-Coz », soit « la vieille ferme ». Elle s’accrochait au flan de coteau, près du chemin qui reliait Saint-Mériadec au bourg de Guicaznou dont la paroisse était Ploi-Cathnou. Celle-ci dépendait de l’abbaye Saint-Georges de Rennes.

     Hervé était un petit garçon de la nature. Il se plaisait à se plonger en celle-ci ; ce qui lui permettait de rêver à loisir et observer attentivement ses moindres soubresauts, qu’il s’agisse de la mer ou de la terre que ses pieds foulaient tous les jours. Le cliquetis des coquillages blancs sur les plages et le léger choc des uns contre les autres par les mouvements des vagues l’amenaient à se demander comment la mer, aux dimensions incommensurables, pouvait enfermer son chant dans ces minuscules objets.

   Les paysans bretons étaient si pauvres qu’ils ne pouvaient rien acheter. Car ils n’avaient pas le moindre sou à cet effet. Aussi, sous forme de troc, ils échangeaient leurs produits agricoles ou bien ils se rendaient mutuellement service, comme le dit si bien l’auteur de ce livre, Jean de Trigon. En effet, dans la famille Keridec, « il n’y avait pas de table comme chez le recteur[2]. Hervé admirait les pots de grès où l’on mettait la graisse, le beurre, le miel. Il n’y avait qu’une seule fenêtre, tendue de parchemin huilé en guise de vitre, mais c’est surtout la porte, souvent ouverte, qui donnait du jour à l’unique pièce aux poutres basses d’où l’on voyait, par la clair-voie d’une cloison, les trois vaches de l’étable.

     Les Keridec n’avaient pas de ruches, mais il y en avait chez leurs voisins Prédour. On recevait un peu de miel en échange de bricolage. Hervé Keridec savait façonner des outils, des arcs et des flèches, des bols ou des plats creusés dans du châtaignier » (p.7).

   Comme le père Keridec était illettré, à l’instar de la grande majorité des paysans du Moyen-Âge, ses connaissances se limitaient à sa seule expérience de la vie. Aussi, Hervé comme les autres enfants de son âge dont les six fils Prédour, avait une imagination fertile. Le père Keridec, comme d’autres paysans de sa génération ou de son temps, ne savait pas lire ni écrire. En revanche, il connaissait par ouï-dire la vie des Saints d’Armorique, telles que les aventures que des personnages étranges ont connues. Même si personne n’avait jamais vu de génies immenses ou minuscules, il n’en demeure pas moins qu’on en parlait beaucoup. Ils hantaient les esprits et les milieux où on les imaginait. Tel est le « lit de la Fileuse » soit un espace oblong comme un lit de géant. Telle est aussi l’une des légendes que l’auteur rapporte : « Dans l’ancien temps, Morgane, la sirène, sortie des mers profondes, vint y dormir. Elle avait une autre couchette de cette sorte à Guimaëc, une troisième à Barnénès. Quand elle filait au fuseau, elle lançait sa quenouille avec tant de force qu’elle retombait dans l’un ou l’autre de ses refuges. Mais, un jour, saint Primel survint et mit en fuite cette païenne, qui plongeat dans les flots. Elle se réfugia parmi les rochers qu’on surnomme les « Chaises ». Le vieux Guillesser, de Toulcoat, l’a vue, dit-on, qui nageait, un soir, au large de la pointe, et ses cheveux dorés ondulaient sur les vagues… » (p.8)

     Cette légende montre manifestement que les êtres humains ont toujours besoin de raconter des histoires, réelles ou invraisemblables, qui alimentent leur imagination et qui les font rêver. Même de nos jours, il en est toujours ainsi. C’est pourquoi, le cinéma américain ne cesse d’inventer des héros puissants, des personnages grandioses et immenses qui font remplir les salles de spectateurs avides de légendes et de mythes. Car ce sont là les mythes de notre temps. Ceux-ci ne sont plus portés par des récits aussi fantastiques les uns autant que les autres, mais des images dont on manipule les effets à l’infini pour éblouir les gens et pour les faire rêver des grands héros de l’histoire de l’humanité.

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Mythes et légendes d’aujourd’hui

     Hervé se rendit compte des effets du don qu’il avait reçu du fabuleux personnage. En effet, l’étrange vieillard lui avait annoncé qu’il décuplerait son âge. Il prit conscience bien vite que le temps n’avait pas le même rythme pour lui comme pour les autres êtres humains ; notamment les gens de sa famille et de son entourage. Les enfants Prédour, qui était de sa génération, grandissaient : ils étaient devenus de jeunes gens en âge de se marier. Pendant que les enfants de son âge grandissaient, les adultes de la génération de ses parents vieillissaient ; certains courbaient même l’échine vers la terre par le poids des ans. Quant à lui, il ne changeait pas ou presque pas. Aussi, ses camarades, qui ignoraient qu’Hervé ne vieillissait que d’un mois et les autres de dix, ne manquaient de se moquer de lui ; c’est-à-dire de sa petite taille ou de son enfance attardée. Car il grandissait dix fois plus lentement que les autres. Dans sa famille, une petite fille naquit qu’on prénomma Enora. Il la vit donc bébé, puis fillette. À sept ans, Hervé constata qu’elle était aussi grande que lui comme s’ils avaient pratiquement le même âge. C’est pourquoi, ses parents s’étonnèrent de le voir toujours aussi petit alors qu’il aurait dû avoir quinze ans.

       Cependant, ayant été informé de la rencontre d’Hervé avec un petit vieillard, au cours de l’avènement de l’aurore Boréale, ils supposèrent qu’un fait extraordinaire avait dû se passer entre ce vieillard et leur fils ; et qu’il risquerait de rester toujours aussi petit enfant. La preuve tenait au fait qu’Enora connut un changement physique normal au point qu’elle eut un comportement de mépris à l’égard d’Hervé comme l’auteur l’écrit : Enora « taquinait Hervé comme un grand frère, puis elle le traita en égal, et, quand elle le dépassa de tout le front, elle le regarda de haut, eut un peu pitié de lui, et voulut lui dicter ses petites volontés ; mais il lui fit sentir qu’il était plus sage qu’elle et plus instruit et, dès lors, elle le considéra comme un étrange gosse, qui savait reconnaître une vipère d’une couleuvre et annonçait les grandes marées, et qui était fort pour ses petites dimensions » (p.14).

       Hervé fit la connaissance d’un étranger, « un vagabond au teint olivâtre, un de ces hommes qui viennent d’Orient comme des mages ». Celui-ci lui montra les champignons comestibles et ceux qui étaient mortels si on les consommait. Or, un jour, le père d’Hervé cueillit de beaux champignons qu’il mangea sans précaution. Il tomba gravement malade. Malgré les soins et les produits naturels anti-poison, il trépassa. Suite au décès de son père, Hervé constata le brusque vieillissement de sa mère. Elle peinait beaucoup et elle était amère du fait que son fils, son unique fils n’était pas en mesure de prendre la suite de son père dans la gestion de la ferme. Aussi, un jour, elle lui fit la remarque suivante : « Si tu n’étais pas si petit, disait-elle, pour un gars dix-huit ans, tu pourrais déjà remplacer ton père aux grands travaux » de la ferme. En réalité, « elle ignorait que dix années, pour lui, n’en valaient qu’une seule… » (p.16)

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Le combat éternel de la mort contre la vie

II- Us, coutumes et guerres à travers les siècles

   Hervé, du lointain de ses années qui passaient lentement, très lentement, observait Enora, le bébé d’hier, qui était devenue une grande fille, mince et belle. Elle ne tarda pas à tresser ses longs cheveux et à serrer dans un petit bonnet de toile qui cachait ses oreilles. Quant à Efflam, l’un des fils Prédour de sa génération, il avait grandi. Sa voix de gaillard était grosse. Il labourait aisément, avec l’araire, le champ de sa famille. Il chassait le loup et le sanglier. Efflam rêvait de croisades où il s’illustrerait par des exploits glorieux à l’image de « son grand – oncle Geoffroi de Dinan {qui} avait coiffé le heaume, en 1096, pour s’en aller vers Jérusalem. Il avait combattu les infidèles, et l’on évoquait souvent, en famille, l’exemple du croisé ».

     Quant à Hervé, il se contentait d’écouter les grands, c’est-à-dire les adultes, qui avaient toujours des histoires à raconter. Par de telles histoires, Hervé prenait conscience que le monde était bien plus vaste que les horizons de son environnement ou de son pays. Car il y avait, non loin de Traon-Méridec, une ville, Morlaix où il y avait beaucoup de commerces et une activité artisanale intense. En outre, le croisé lui permettait d’apprendre que la Terre Sainte étaient très éloignés de la Bretagne et qu’il y avait des êtres humains de toutes les couleurs, comme les Noirs qu’il y avait vus. Les objets rapportés de là-bas étaient beaux et ciselés de façon curieuse et différente. Ils étaient produits avec finesse et luxe.

     Comme le dit l’auteur de ce livre, la Bretagne s’était vite affranchie du servage par rapport aux provinces de la France. C’est en ce sens qu’il est créé : « En ce temps-là, il n’y avait plus de servage en Bretagne. Alors que, dans les provinces françaises[3], les serfs se groupaient encore autour du château féodal, subissant le joug plus ou moins rude ou clément du seigneur, les Bretons avaient été libérés par leur souverain, le duc Alain Barbe – Torte, au Xe siècle, et, dans les fermes, si le seigneur possédait le « fonds » des terres, le paysan qui les cultivait disposait en toute propriété de la surface des locaux sans être tenu à donner au seigneur ni redevance ni service. Ces coutumes libérales avaient été apportées d’Irlande, et nul royaume d’Occident ne donnait plus de liberté à ses travailleurs que les pays celtiques en cette fin du XIIe siècle. Ainsi parlait-on librement entre garçons de toutes conditions » (p.17).

      Ces données prouvent que, selon les origines des peuples européens, la condition des paysans était inégale. Ainsi, de façon générale, les peuples germains dont les francs semblaient préférer la soumission de leurs paysans et leur statut de serfs à la moindre parcelle de liberté que les Nobles auraient pu leur concéder. En revanche, les peuples d’origine celte, sans être forcément chrétiens, en vertu de leurs traditions intrinsèques, de la libéralité de leur esprit ont toujours préféré le principe de justice, d’humanisme et d’égalité. C’est ce qui explique que les peuples celtes étaient en avance sur leur temps par rapport à d’autres peuples d’Europe concernant l’égalité et la liberté des individus.

        Pendant ce temps, Hervé était témoin des changements physiques des gens de son entourage et de la succession des générations au niveau des familles et même dans le pays. Aussi, la mort de sa mère lui fut douloureuse. En tenant la main de celle-ci pendant son agonie, il se rendit compte d’une évidence comme l’écrit l’auteur : « Il était destiné à survivre à toute sa génération, aux enfants et petits-enfants à naître » (p.18). En effet, il voyait vieillir et disparaître les gens de sa génération tel que ses amis de la famille Prédour. La jeune Enora avait grandi, s’était mariée, avait eu quatre enfants, puis elle mourut aussi. C’étaient ses fils et ses petits-fils qui occupaient désormais la maison familiale voisine de celle d’Hervé, puisque c’était l’un des fils Prédour, Ronan, qui avait épousé Enora, devenant ainsi son beau-frère. Il voyait également la transformation de sa localité : beaucoup de maisons ont été construites ; les Nobles édifiaient des manoirs de pierres avec de hauts murs de clôture. L’usage de ces nouveaux matériaux, comme la pierre, remplaçaient les châteaux de pisé aux toits de chaume qui étaient souvent dévastés par les feux et les ouragans. Et le roi Saint Louis régnait sur la France.

       Pour se divertir de son travail de paysan, Hervé aimait, pendant les fortes chaleurs d’été, aller au bord de la mer. Il se roulait dans les vagues et apprenait d’instinct à nager au point d’éprouver du plaisir à flotter sur l’eau à l’image des mouettes. Et quand la mer était basse, il ramassait tout ce qu’elle laissait sur la plage pour se nourrir. C’étaient les coquillages, les moules, les berniques, des coques sous le sable, les bigorneaux collés aux rochers etc. Lors de l’une de ses promenades sur la plage, il se passa un événement tragique qui montra le destin singulier d’Hervé. Profitant des basses eaux et du calme de la mer, il s’avança vers le large tout en prenant soin de s’assurer que ses pieds touchaient le fond. Au loin, il aperçut une jeune fille qui se baignait aussi. Il finit par savoir qu’il s’agissait de Gaëlle Palud, la petite fille d’Enora. Voyant venir vers eux la formation d’une énorme vague, il fit signe à sa petite nièce de fuir aussi rapidement qu’elle pouvait vers la côte. En raison de la distance qui les séparait, il se sentait incapable de pouvoir la secourir en cas de danger imminent. Lui-même tenta de se dégager de l’eau qui freinait son élan, pendant que la haute vague s’approchait à vitesse grand V. La suite de ce danger imminent est racontée par l’auteur de ce livre : la vague « était si énorme qu’elle paraissait capable de noyer tout le vallon ! Elle souleva Hervé, le porta aussi haut qu’un toit de chapelle, et le laissa glisser dans son volume diaphane, perdu dans l’eau comme dans une grosse cloche de cristal ! Il suffoquait, étendait les bras pour revenir à la surface. Il émergea, but beaucoup d’air avec un peu d’eau, toussa, roula dans un courant rapide qui lui frottait les reins. Puis il reprit pied sur le sable tandis que la vague, crevant sur les galets, franchissait le haut talus et il s’en allait mourir dans la palue verte dont elle inonda la surface Fleurie…

   Hervé se retrouva vivant, étonné de l’être, et chercha du regard Gaëlle.

     Il n’y avait plus rien sur l’eau immense.

On la retrouva, deux jours plus tard, sur un lit de goémon, dans un recoin de falaise, vers Begrassia. Son joli visage était tout blanc, et dans sa chevelure il y avait un petit coquillage rose » (p.20).

 

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Un soldat du Moyen-âge

     Hervé était, donc, témoin des événements de la vie humaine qui ne cessait de passer, avec ses concerts de drames, entraînant toujours des larmes et des regrets de voir les proches partir continûment, malgré les traditions des fêtes religieuses, des mariages et des naissances subséquentes. S’il était un homme normal, comme on dit ordinairement, Hervé aurait souhaité se marier avec une jolie petite fille telle que Gaëlle, sa petite nièce. Hélas, conscient que le temps de la vie humaine ne comptait pas ses heures de la même manière pour lui comme pour les autres êtres humains, il savait qu’avant d’atteindre l’âge de trente ans, sa femme aurait été largement centenaire. Il aurait pu voir ses enfants grandir, puis se marier, avoir des enfants, puis mourir les uns après les autres ; puis ses enfants, autant que ses petits-enfants et ses arrière, arrière, arrière-petits-enfants, lesquels ne le reconnaîtraient même pas, sans doute, comme membre fondateur de leurs familles. Il aurait été incongru pour une jeune fille de vingt ans d’épouser un homme déjà multi-centenaire. Le problème aurait été le même pour sa femme et leurs descendants qui mourraient les uns après les autres au cours de milliers de générations.

         Pendant que le temps et ses longues années poursuivaient leur long cours, et qu’il ruisselaient sur Hervé comme une goutte d’eau sur la peau, il avait fait la connaissance d’un certain Rannou. Celui-ci avait fait presque toutes les guerres qui avaient eu lieu au Moyen-Âge. Revenu au pays, il fit partager à Hervé ses expériences de marin, comme une vocation naturelle que beaucoup de Bretons avaient partagée. C’était un colosse qui avait pris part à des batailles en Bourgogne, en France pour chasser les « Saozons », c’est-à-dire les Anglais qui occupaient alors une grande partie Est de la France. « C’était en l’an de grâce 1403, dans le raz de Saint Mathieu. L’anglais en gardera un mauvais souvenir » (p.21). Hélas, Rannou ramena de ses nombreux voyages à travers la terre, une maladie étrange qui finit par le tuer faute de remèdes locaux appropriés pour traiter ce genre de mal inconnu en Bretagne.

       Outre Rannou qui l’avait marqué par ces histoires de guerre loin de la Bretagne, Hervé connut aussi un autre étrange personnage qui allait bouleverser la vie et l’histoire de sa localité. C’était en 1418. Au cours de l’une de ces balades en son pays, il rencontra un homme mystérieux. Celui-ci était étendu près d’une fontaine, à l’endroit des ormes. Comme il y avait, en ce temps-là, beaucoup de rôdeurs dangereux qui erraient dans le pays, il se méfia et ne voulut guère s’approcher de lui. Mais celui-ci, qui avait déjà entendu le bruit de ses pas, s’éveilla, se frotta les yeux, surpris d’être là. Il montra une maison à Hervé en disant que c’était la maison de son père. Puisqu’il semblait être originaire du pays, il pria Hervé de le laisser agir à sa guise. Alors, il se dirigea vers la petite église, puis il y entra suivi par Hervé qui ne disait mot. Quand il entra, les cierges s’allumèrent comme par enchantement sans qu’aucune mèche n’ait été touchée par une flamme. Hervé, qui se tenait au fond de l’église, été émerveillé par ce phénomène. Suivant sa manière de parler, Hervé jugea qu’il devait être un soldat. Puis ils sortirent ensemble pour marcher vers la mer. Hervé était tellement fasciné par ce mystérieux jeune homme qu’il oublia qu’il devait changer la litière de ses bêtes.

         Ils prirent place sur le sable fin de la plage. Au cours de la conversation, le jeune soldat lui confia le secret de sa présence en cette localité qui était la sienne. C’est ce qu’écrit l’auteur et qu’il convient de transcrire en entier pour comprendre le sens de cette étrange histoire. En effet, le voyageur portait sur lui de mystérieux phalanges. Or, « ces phalanges desséchées depuis près de quatorze siècles étaient conservées à Saint-Lô. Je les vis lorsque je passai en Normandie avec mon maître Mériadec de Guicaznou, qui est écuyer du duc Jean V. J’eus la tentation de les prendre pour les apporter ici afin qu’elles étendent leur protection sur les cultures des champs et sur les marins qui naviguent au péril des flots. Mais je ne savais pas que c’était là une précieuse action ou un vol sacrilège. Le temps passait ; mon maître m’attendait. Je n’osai pas toucher à ces os vénérables et fragiles… Je suis parti comme un voleur, mais sans rien prendre, regrettant malgré tout d’abandonner la merveilleuse relique ! Je rejoignais le seigneur de Guicaznou qui était brave et sans orgueil, me parlant parfois de notre pays et m’entretenant aussi du duc de Bretagne, Jean V, le meilleur et le plus grand de tous les souverains d’Armorique.

– Comment se fait-il que le doigt se trouve ici, à l’église ?

–Si je te le disais, tu ne croirais pas…

– je le croirais.

– Moi-même, je me demande si ce fut possible, et pourtant il me semble encore le sentir, là, sous la peau de mon poignet.

– N’as-tu pas rêvé cela, quand tu dormais près de la fontaine !

– Non, car avant d’arriver là, j’étais en prison et ne sais pas comment je suis venu. Je me souviens pourtant qu’avant d’être pris par le guet, je marchais, heureux de vivre, tout étonné d’entendre les cloches carillonner dans les clochers. C’est ce prodige qui donna l’éveil. On me prenait peut-être pour un sorcier, alors que j’étais un modeste archer qui n’avait de talent qu’à l’arbalète » (p.p.24-25).

     Cet homme s’en alla ailleurs sans tarder. Quant au recteur, il se demandait si les reliques déposées dans son église étaient bien les mêmes qu’on vénérait à Saint-Lô. Le duc Jean V fut informé de la présence miraculeuse du doigt de Saint-Jean (Jean le Baptiste). Il ordonne une enquête en Normandie qui révéla la disparition de la fameuse relique du sanctuaire de Saint-Jean-du-Day, non loin de Saint-Lô. Il en conclut que c’était bien celle-ci qui se trouvaient en l’église de Saint-Mériadec. Aussi dut-il lui-même venir sur place pour s’en rendre compte. « Le 1er août 1440, sous le soleil brûlant, la première pierre fut posée » d’une nouvelle et grande église pour abriter les reliques plus dignement sur ordre du duc Jean V. On vit alors l’arrivée massive des corps de métier du bâtiment pour l’édification de la nouvelle église, plus massive, plus haute, plus grande, plus majestueuse. La tour, haute, s’éleva vers les cieux flanquée d’un ossuaire à sa base. Toute la paroisse ne vivait plus alors que pour l’église, qui changea même de nom : Traon-Mériadec devint Saint-Jean-du-Doigt ; Plot-Cathnou devint Plougasnou.

       Cette mutation majeure était conforme à l’esprit général de cette époque comme l’écrit l’auteur : « En ce premier tiers du XVe siècle, les gens se remuaient et ne s’ennuyaient pas. Il y avait du commerce, car les navigateurs rapportaient d’Orient des épices et des soieries, jetaient sur le marché des produits nouveaux. En ville, on vit passer des voitures plus légères que les chars aux roues massives ; il y eut même des horloges, comme en Suisse » (p. 25). Hervé était impressionné par ces bouleversements qui changeaient grandement la nature des réalités humaines par rapport au siècle de sa naissance. Il en était ainsi des oranges et du vin d’Espagne, des perruquiers parfumeurs de savon de Séville. Même à Morlaix, il y avait des changements comme l’extension de cette cité close dominée par son château. Elle attirait les jeunes gens par ses boutiques achalandées, ses marchés actifs, ses ateliers d’artisans où l’on travaillait diverses matières comme le bois, le bronze, le verre, l’or etc.

III- Anne de Bretagne, une femme pieuse et une reine douce et attentive au sort de son peuple

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La duchesse Anne de Bretagne, reine de France

     La duchesse Anne de Bretagne était alliée aux Anglais. Mais, ceux-ci ne faisaient pas toujours preuve de courtoisie par rapport aux Bretons ; ni même de respect. Du moins, on disait ceci par rapport à certains de leurs équipages des bateaux qui accostaient aux ports bretons. En effet, le fait suivant le prouvait : un soir, les Anglais débarquèrent à Saint-Jean, obligeant les gens en plein sommeil à se réveiller. Mais avant qu’ils ne furent prêts à s’opposer aux brutalités des Anglais, ceux-ci avaient réussi à rafler des victuailles, des bouteilles de vin etc. ; surtout, ils avaient réussi à voler la relique de Saint-Jean. Face à ce comportement de brutes, un habitant remarqua avec amertume : « si notre duchesse n’a que les alliés de ce genre, ils sont mal choisis ! » Les Trégorois étaient réduits à l’impuissance. Il se contentèrent de les observer s’éloigner de leur côte avec leurs butins comme l’écrit à juste titre l’auteur : « Les navires appareillaient, embarquant des tonnelets d’eau douce, des vivres et des « souvenirs » glanés de gré ou de force. Il y avait du mouvement sur les ponts, les voiles se levaient, se tendaient, les vergues tiraient sur les poulies qui grinçaient » (p.31).

     Ce qui attristait au plus haut point les Trégorois n’était pas tant les pillages de leurs biens matériels, mais essentiellement le vol de leur précieux trésor religieux : la perte de leurs reliques. En effet, le soir comme tous les soirs, ils se rendirent en masse à l’église. Ils étaient tous tristes à l’instar du recteur lui-même qui leur était apparu très pâle et en proie au chagrin d’avoir perdu la sainte relique de Saint Jean. Devant le maître-autel, il leur présenta l’étui de métal précieux. En leur adressant la parole, sa voix était brisée par l’intense émotion. Alors, il leur dit ceci : « Reconnaissez-vous cet étui, mes frères ? La relique est là, telle qu’elle était avant le vol, et pourtant… Pourtant, j’ai bien vu l’étui vide ! Je ne dois pas encore proclamer le miracle, et notre saint évêque de Tréguier sera informé de ce prodige. En attendant que la lumière soit faite, réjouissons-nous, mes frères et prions ! » (p.31)

       Ce qui prouvait qu’il s’agissait de la relique en question vint d’un fait inattendu. En effet, parmi l’assemblée, il y avait un mendiant aveugle que tout le monde connaissait comme tel. En s’appuyant sur son bâton, il réussit à monter sur l’autel. Il se prosterna et pria le prêtre de toucher ses yeux avec la relique. Celui-ci était étranger et reconnu pour avoir une mauvaise réputation. Pour se nourrir, il chapardait quelques volailles, ramassait un chou tombé d’un panier qui était à portée de sa main. On disait qu’il était grivois et grossier. Aussi, le prêtre hésita longtemps par rapport à sa requête. Mais, comme cet homme, malgré sa mauvaise vie ou ses mauvaises manières, avait la foi, il affirma sa confiance en Dieu et au pouvoir efficient des reliques. C’est pourquoi, remarque l’auteur « Le prêtre approcha la relique. Le froid du métal surprit le malheureux, dont les paupières sans cils étaient brûlantes. Il se releva, fit demi-tour, étendant encore les mains, puis il les laissa tomber le long de sa blouse en loques, leva le visage écria : « J’y vois… J’y vois comme jamais je n’avais vu depuis que je suis au monde ! » (p.32) Tout le monde se hâta d’entourer le miraculé à la fois pour le questionner et pour se réjouir de sa guérison. Quant au recteur, stupéfait par cet événement, ce fait inexplicable, il se retira dans la sacristie, s’agenouilla pour prier pendant longtemps.

       Les gens de la campagne témoignaient de l’admiration pour leur souverain. Il en était de même pour Anne de Bretagne que tout le monde connaissait. Car « la grâce d’Anne de Bretagne » était admirée par tous, de même que son défaut physique, comme le dit l’auteur : « une boiterie très légère, loin d’être un grave défaut, donnait un léger balancement à sa démarche, et ce n’était pas déplaisant » (p.30). Mais, le mariage de la duchesse avec le roi de France entraîna les peuples de campagne dans un changement de situation qu’ils auraient préféré ne pas vivre. Car certaines aventures des « Grands » étaient destinées à flatter leur orgueil. Comme l’écrit l’auteur avec raison, « une décision d’ordre privé eût de lourdes conséquences » tel que le mariage de la duchesse Anne avec le roi de France. D’où le sens des discussions qu’Hervé eût avec quelques connaissances et voisinage et même avec des amis, suite à cet événement : «

– Cela n’a rien d’étonnant, disait Hervé. Elle est riche et gracieuse, il est souverain d’un grand royaume. Ils s’aiment, ils se marient.

   Mais un des jeunes Guicaznou, car il y en avait toujours dans le grand manoir, sur le plateau fertile, hocha la tête et dit :

–Ils s’aiment, peut-être. Je le souhaite, mais n’en suis pas certain. Les rois ont des raisons de se marier que les autres n’ont point.

– Quelles raisons ?

– En épousant la duchesse Anne, Charles VIII met la main sur la Bretagne. Il l’ajoute son domaine. Il prend une femme intelligente et fait une bonne affaire.

     Hervé réfléchit et parla.

– J’en ai vu d’autres agir de cette façon : des nobles et des paysans… Un mariage, c’était un château ou un champ de plus. Ou deux familles de seigneurs qui s’unissaient contre une troisième » (p.33)

           Un jour, Hervé fut vivement sollicité par ses voisins qui étaient dans un état d’excitation extrême. En effet, il venait de lui annoncer une très grande nouvelle : l’arrivée de la reine Anne. Elle venait à pied pour effectuer un pèlerinage à Saint-Jean sans chevaux ni carrosse. S’étant arrêtée à Kerjeau, en Plouézoc’h, une dame de la famille Pastour lui offrit des gâteaux beurrés. Pendant son cheminement, elle était accompagnée par l’évêque de Rennes, qui était le confesseur d’Anne. Les grandes familles de la localité, informées de cet événement, étaient présentes pour voir ou pour se faire voir par Anne. Entre autres, il y avait le seigneur de Tréménec, de Kermerc’hou, de Trogoff etc. Pourtant, Anne n’était pas venu pour voir passer en revue les seigneurs du pays, mais pour faire un pèlerinage, à pied, laissant sa litière près de Lanfestour. Comme il y avait une grande foule, un cavalier fit signe de laisser place à la reine et de ne pas l’acclamer. Elle parvint au niveau d’Hervé qui la reconnut puisqu’il vivait depuis quelques siècles avant elle. Il remarqua qu’elle avait une paupière enflée ; elle paraissait en souffrir.

     Mais, cette gêne n’enlevait rien à son charme comme la décrit l’auteur : « Elle souriait. Ses beaux cheveux étaient insérés sous le petit bonnet qui encadrait le visage d’une sinueuse ligne dorée. Elle avançait, balançant un peu les hanches comme par coquetterie, mais c’était pour dissimuler sa légère boiterie. Sa robe était magnifique, en velours, bordée d’hermine, ceinte d’une cordelière d’or » (p.35). Hervé sentit son délicat parfum de violette et remarqua son coût des bijoux scintillants. Elle en avait même au poignet. Le recteur la reçut au seuil de sa nouvelle église et lui présenta le magnifique sanctuaire. Elle entra dans l’église, s’agenouilla en joignant les mains. Alors, « le prêtre reparut, avec son surplis. Il tenait la relique incluse dans son étui brillant. Il se baissa pour en toucher la paupière tuméfiée d’Anne.

     Elle resta là, ensuite, le front baissé, le menton appuyé sur ses doigts joints. Puis elle se dressa elle se tourna vers la foule agenouillée. Elle souriait. Elle était beaucoup plus jolie.

   Hervé l’apercevait, mais il était au fond de l’église.

     Il n’osait pas encore s’avouer à lui-même ce dont il était pourtant déjà convaincu : l’enflure avait disparu, l’œil brillait entre les cils très longs » (p.35).

       Avant de repartir, elle fit des dons, dont un trésor d’orfèvrerie, trois bannières de velours. Grâce à ses deniers, on put ériger une hôtellerie pour héberger les pèlerins qui ne cessaient d’affluer de toutes parts. À son retour, elle fut attaquée par des malandrins juste au moment où son cortège longeait l’anse de Terénez. Mais elle fut secourue par de vigoureux paysans qui donnèrent une correction magistrale à ces voleurs. En guise de remerciement, la reine leur offrit les champs sur lesquels ils l’avaient défendue.

       La visite ou le pèlerinage de la reine Anne de Bretagne fut suivie par celle ou celui d’un autre roi prestigieux et célèbre de la France, comme l’auteur l’écrit : « Quel homme était François Ier en septembre 1518, quand il vint à Saint-Jean ! » (p. 40) C’était un gaillard qui exprimait la joie de vivre. Il se montra généreux à l’égard de la population pendant son bref séjour. Il fit également preuve d’une telle largesse par rapport à l’église, selon les remarques de l’auteur, et aussi grâce (à) et par l’intermédiaire de la reine de France : « Quand il fut parti, l’on sut qu’un splendide calice de vermeil incrusté d’émaux avait été commandé par la reine Claude au plus fameux orfèvre breton, le Morlaisien Michel Floch, qui égalait, disait-on, Benvenuto Cellini. Les gens du pays attendaient avec impatience cette merveille et qui s’ajouterait ainsi au trésor offert par la reine Anne, et qui devait porter sur un de ses médaillons l’effigie de François 1er » (p. 40).

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François 1er

IV- Les guerres religieuses, une calamité pour la paix des croyants

     Hervé et le nouveau siècle entrèrent dans une période extrêmement trouble et fortement marquée par les querelles religieuses, comme l’indique ce passage du livre : « Erwan et Annette n’étaient plus de ce monde quand le duc de Mercoeur, gouverneur de Bretagne, indigné par l’assassinat de son cousin Henri de Guise, et hostile au prince Huguenot qui briguait la couronne de France, se lança dans une mêlée, qui dégénéra bientôt, après des alternatives de succès et de défaites, en une série d’actions où se signalèrent des gentilshommes devenus de véritables brigands.

   L’un d’eux, le terrible Eder de la Fontenelle, trouva un appui dans l’alliance espagnole, tandis que les Anglais étaient le parti du roi de France » (p. 45). À Saint-Jean, il était souvent question de ces conflits qui finissaient par avoir des conséquences en Bretagne. On parlait de la ligue qui était destinée à lutter contre les hérétiques puisqu’il n’y avait pas de protestants en Bretagne. Donc la présence ici des Espagnols ou des Anglais ne se justifiait pas. Aussi, le 29 novembre 1589, quatre gentilshommes de Plougasnou, représentant la paroisse, jurèrent la « Sainte union ». Et, par leur serment, tous prenaient parti pour la ligue de Mercoeur » qui militait pour le statut religieux de la Bretagne, c’est-à-dire pour le catholicisme.

       Le jeune héritier de Penanvern, Alain, qui aimait Hervé en raison de son âge séculaire, vint lui annoncer que Goësbriand avait été désigné par Mercoeur pour commander le château de Primel, une sorte de citadelle avec des Fortins, imprenable et, ainsi, il pouvait défier les sièges et les assauts. Or, Goësbriand n’était pas fiable. C’était un homme avide, friand des réquisitions. D’ailleurs, il ne tarda pas à montrer sa vraie nature de bête brute. En effet, il envoyait des soldats pour piller les produits des paysans, coqs, poules, lapins, cochons, des quartiers de lard, des bouteilles d’eau de vie, du cidre etc. Ils exigeaient, sans discussion, que les femmes leur servent à boire en prenant place dans les fermes au mépris des bonnes mœurs. Or, pour vivre pendant longtemps dans cette forteresse, il fallait accumuler beaucoup d’eau potable et de vivres. D’où, pour contenter leur avidité, les pillages continus dont les paysans étaient victimes. Cependant, ceux-ci ne se laissaient pas toujours faire. Certains, armés de gourdins, pour défendre leur bien, n’hésitaient pas à rosser des soldats.

       Au sujet du prétendant au royaume de France, en l’occurrence, Henri IV, la Bretagne était en proie des débats houleux ; et même à propos des chefs locaux qui trahissaient leurs supérieurs comme Goësbriand par rapport à Mercoeur. C’est ce que montre l’auteur : « Hervé parla comme s’il était seul. Il méditait à haute voix :

– Un traître ?… Après tout, il revient à son roi, car depuis le mariage de la duchesse Anne, l’Armorique est française… Pourtant, il avait juré fidélité à Mercoeur son chef !

     Soaz était troublée par ces remarques. Hervé continuait :

–Où est la vérité ? Où est le devoir ? Mercoeur était le chef de Goësbriand, il lui devait obéissance… Mais le duc de Merceoeur n’est-il pas lui-même un rebelle ?

   La jeune femme sursauta :

– On n’est pas un rebelle quand on défend sa foi ! N’oubliez pas Hervé, que le nouveau roi de France est un hérétique !

– Il s’est converti !

– Oui… Pour régner !

– Henri IV est un roi juste ; il désire le bien du peuple !

– Les Bretons ne doivent rien à un huguenot béarnais ! C’est le catholique Morcoeur, gouverneur de Bretagne, qui est le successeur de nos anciens ducs. Je ne reconnais que lui, et c’est pour sa cause que mon mari Manie l’arquebuse… » (p. 49)

       Les Bretons n’acceptaient pas les brigandages incessants de Goësbriand. Un jour, il fit armer trois barques qui allèrent se poster devant les bateaux qui passaient non loin de la pointe pour les obliger à laisser leur cargaison sous la menace des armes. Sa cargaison s’approvisionnait, ainsi, gratuitement. Ce faisant, il n’obéissait plus à personne, cherchant seulement à gagner du temps, puisque chaque jour lui apportait quelques profits. Et la Bretagne ne cessait d’être envahie par des troupes étrangères. En effet, le roi de France avait demandé l’appui des Anglais. Quant à Mercoeur, il obtenait celui du roi d’Espagne, Philippe II. Celui-ci ne tarda pas à envoyer en Bretagne un corps expéditionnaire commandé par Don Juan d’Aquila. Ce dernier voulut épargner le sang espagnol dans des combats souvent féroces. Aussi, « il recruta des chefs de bande, vrais entrepreneurs de coups de force, tel l’Irlandais Abranx et le terrible aventurier Guy Eder de la Fontenelle. Ils furent chargés de s’emparer du bastion de Primel pour le compte de Don Juan d’Aquila et du roi d’Espagne.

     Douze Irlandais courageux et superbement musclés furent choisis. De son côté, La Fontenelle envoya une compagnie de gars solides » (p.50). Cette troupe de soldats aguerris au combat réussit à s’emparer de Goësbriand lui-même que ses troupes n’avaient guère défendu. Il fut fait prisonnier sous les huées de la population heureuse de s’en être débarrassé.

     Mais les Bretons ne tardèrent pas à se lasser des Espagnols qui occupaient la citadelle de Primel en raison de leurs pillages. Une première coalition bretonne de forces régulières de Brest et de Morlaix tenta de déloger les Espagnols de Primel, mais en vain. Car très vite, en raison de l’inégalité des forces et de la position stratégique qu’occupaient les Espagnols, les Bretons furent mis en déroute. Toutefois, les Espagnols continuaient de piller les granges, à vider les coffres, à agresser les filles et les femmes. Ils réussirent même à occuper le château de Kerprigent, dans la paroisse de Saint Jean d’où ils rayonnaient aux alentours en semant la frayeur dans les fermes voisines du château. Ces pillages, et ces agressions finirent par excéder tout le monde, y compris le recteur qui, lors d’une messe, invita ses paroissien à s’assembler pour bouter les Espagnols hors de la Bretagne, comme l’auteur de cet ouvrage l’écrit justement : « Je vous propose, mes chers frères, de vous réunir, dès que vous aurez mangé, au carrefour de Kervron. Prenez des forces, vous en aurez besoin, le travail que vous allez faire exige du courage. Apportez vos outils, ils peuvent être utiles. Jeanne d’Arc nous a prouvé que la manière forte est parfois nécessaire quand il s’agit de combattre le mal. Hardi, les gards !…

     On était à l’église ; les hommes ne pouvaient ni acclamer, ni applaudir, mais ils se levèrent, et le recteur, dressé comme un archer au combat, bombant la poitrine et serrant de ses mains le rebord de la chaire, comprit que cette foule d’hommes, unanime, avait répondu : Présent ! » (p. 56)

      Armés de tous leurs moyens de défense et de labour, les paysans réussir à défoncer le portail et à se ruer dans la cour du château. Les brigands, réveillés brutalement de leur sommeil et affolés, sautaient par les fenêtres, bondissaient vers les fourrés ou s’enfuyaient à travers les bois. Ils tentaient de rejoindre leurs compagnons de Primel. Les Bretons les pourchassaient alors partout pour les éliminer. Puis, ils revinrent au château pour se disputer les butins. Quant aux Espagnols, qui occupaient la citadelle, ils continuaient leurs pillages. De nouveau, les Bretons s’organisèrent pour tâcher de les en chasser. Comme la citadelle était imprenable, le gouverneur de Morlaix trouva une autre stratégie pour chasser les Espagnols de leur repaire. Comme l’écrit l’auteur « il résolut de les prendre par la faim. Des navires, réunis dans la rivière du Dossen pour le branle-bas de combat, gagnèrent la rade et vinrent dans la baie de Primel.

    La pointe fortifiée fut isolée du reste du monde. Un cordon de troupe arrêta tout approvisionnement. Ces hommes étaient armés de mousquets » (p. 63). Mais, les Espagnols furent sauvés, une fois encore, par l’arrivée d’une escadre légère d’Espagne.

    Toutefois, en raison de cette situation politique confuse du moment, les Bretons se trouvèrent alors dans une situation inconfortable dont ils ne cessaient de se débattre, selon l’auteur : « Dis-moi, maintenant où est le bon droit ! Henri IV, converti, généreux, veut que chaque paysan puisse mettre la poule au pot. Mercoeur, sagement, traite avec lui. Et nous, dans cette affaire, que faisons-nous ? Nous sommes pris entre le marteau et l’enclume, nous sommes tondus par des Andalous, fils d’Arabes, et par un bandit de grand chemin, un gamin de vingt-quatre ans, voleur et meurtrier, moralement pourri, qui s’appelle Guy de la Fontenelle ».

       Bien qu’occupant du pays, tous les soldats espagnols n’étaient pas heureux de leur sort de maîtres des lieux. En fait, ils n’occupaient nullement la Bretagne, mais seulement la citadelle. L’hiver, ils souffraient beaucoup du froid, des embruns salés de la mer. Hervé, qui fit connaissance avec l’un d’eux, comprit leur état d’esprit et leurs souffrances quotidiennes. En outre, ils étaient très éloignés de leur pays ensoleillé, souriant, joyeux et festif. Comme l’écrit l’auteur, « rester pendant tout l’hiver sur un rocher battu par les vents, arrosé d’embruns au cours des tempêtes, avec seulement les rares sorties destinées au ravitaillement, c’était presque intolérable pour ces hommes du Sud, accoutumés au soleil de leur pays, à la couleur, au jardin où les palmes sont caressées par une brise tiède. Ils rêvaient aux spectacles sévillans ou madrilènes : taureaux, danses, chant « flamenco », processions de pénitents. Sur leur Rocher, ils étaient entourés d’éléments hostiles, la mer grondait, le vent sifflait, hululait. On finissait par voir des fantômes partout, tant cette clameur et cette plainte ressemblait aux cris et aux gémissements humains… Le vent salé desséchait les lèvres que le gel, ensuite, gerçait. Les bronches devenaient sensibles. On toussait jour et nuit. Il fallait en finir. Quand le printemps fit fleurir les primevères, la décision était prise. En mai, Graviel de Amezcon fit embarquer ses hommes pour les ramener, déprimés et malades, à Don Juan » (p.p. 64-65).

       La Bretagne était provisoirement libérée des occupants. Car dix-huit ans plus tard, la même place forte fut de nouveau occupée par une bande de routiers qui étaient constitués de déserteurs, du rebut de différentes sortes et les partis comme des déchets des différentes armées qui faisaient halte en Bretagne. Ils causèrent beaucoup de dégâts jusqu’à ce que les bourgeois morlaisiens finissent par débarrasser « le pays de ces sinistres parasites ». Quant à Hervé, qui vivait depuis le milieu du XIIe siècle, était, en 1620, encore comparable à un homme dans la force de l’âge, un homme mûr. On le confondait avec ses compagnons de cinquante ans.

     La fin de la guerre des religions permit la reprise et le développement des pèlerinages. Les gens venaient nombreux de partout pour vénérer les reliques de Saint-Jean. Certains malades souffrant de maux obtenaient la guérison. Hervé leur racontait le miracle du doigt, la venue de la reine Anne de Bretagne, puis de François Ier ; événements dont il fut témoin. Il aimait raconter les histoires et les légendes de son pays aux gens qui venaient l’écouter avec émerveillement. Ils avaient pris l’habitude de l’appeler l’oncle Hervé ou « Tonton Hervé ». Il savait qu’un jour eux aussi —, se marieraient, auraient les enfants et, pour certains, des petits-enfants, puis mourraient avant lui, sans qu’il ait fondamentalement changé physiquement. Cette réalité ne manquait de l’émouvoir ou de lui causer quelque amertume sur le temps qui passait, les générations qui se succédaient continûment, comme le remarque l’auteur « de voir ces visages éveillés, ces petites têtes rondes dans ce même paysage fleuri dès le printemps par l’aubépine et l’ajonc, aurait fait croire à Hervé que les mêmes enfants et les mêmes fleurs revenaient, chaque année, au rendez-vous de mai, si son raisonnement d’homme ne lui avait permis de mesurer les changements incessants et le perpétuel renouvellement des êtres et des plantes.

Il en éprouvait une vague tristesse, qui ne durait point car il savait que rien n’est vain dans la création et que toute vie se prolonge au sein du Créateur.

Il sentait en lui cette survie comme, encore endormi, l’on sent venir l’aurore… » (p. 67)

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Les guerres des religions en France

[1] Jean de Trigon : L’homme qui vivras mille ans Editions Fleurus, collection Caravelles, Paris 1957, p.p. 5-6)

[2] Ce terme signifiait, en Bretagne, le « curé d’une paroisse ».

[3] La Bretagne était alors un pays souverain et indépendant de la France.

[4] La Bible de Jérusalem (Desclée de Brouwer, Paris 1975)

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